Read here

Les Terres du ciel

Camille Flammarion · 1884 · Free in the US

65,379 words · about 4 h 35 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1884 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Terres_du_ciel&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Camille Flammarion
Language
French
Published
1884
Length
65,379 words · about 4 h 35 min
Sections
11 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (11)
  1. Front matter about 1 min
  2. 01 about 22 min
  3. 02 about 29 min
  4. 03 about 29 min
  5. 04 about 26 min
  6. 05 about 24 min
  7. 06 about 34 min
  8. 07 about 18 min
  9. 08 about 50 min
  10. 01 about 20 min
  11. 02 about 22 min

Continue:

Front matter

LIVRE PREMIER

NOTRE VOISINE LA PLANÈTE MARS

LIVREII.

01

LIVRE PREMIER

NOTRE VOISINE LA PLANÈTE MARS

Voyage interplanétaire : du globe terrestre au globe de Mars

Pendant les douces soirées d’été, en cette heure charmante où la dernière note de l’oiseau qui s’endort reste suspendue dans les bois, où les caresses de l’atmosphère parfumée glissent comme un frisson à travers le feuillage, où les gloires éteintes du crépuscule ont déjà fait place aux mystères de la nuit, nous aimons à rêver en contemplant la transformation magique du grand spectacle de la Nature, en assistant à cette glorieuse arrivée des étoiles qui s’allument une à une dans les vastes cieux, tandis que le Silence étend lentement ses ailes sur le monde. Jamais l’aime n’est moins seule qu’en ces instants de solitude. Nulle parole n’est plus éloquente que ce profond recueillement. Notre pensée s’élève d’elle-même vers ces lointaines lumières ; elle se sent en communication latente avec ces mondes inaccessibles. Mars aux rayons ardents, Vénus à la lumière argentée, Jupiter majestueux, Saturne plus calme, nous apparaissent, non plus comme des points brillants attachés à la voûte céleste, mais comme des globes énormes, roulant avec nous dans l’abîme éternel, et nous savons que l’éclat dont ils resplendissent n’est que le reflet de la lumière solaire qui les inonde ; nous savons que la Terre brille de loin comme ces autres planètes, et que, par exemple, elle éclaire la Lune comme la Lune nous éclaire ; nous savons que ces autres mondes sont matériels, lourds, obscurs par eux-mêmes ; que, si le Soleil s’éteignait, nous ne les verrions plus ; que toute l’illumination solaire que chaque planète reçoit est condensée en un point, à cause de l’éloignement qui nous en sépare ; nous savons qu’ils gravitent comme nous autour du foyer radieux, à des distances diverses ; qu’ils tournent sur eux-mêmes, ont des jours et des nuits, des saisons, des calendriers spéciaux ; et nous savons aussi que la Terre est un astre du Ciel. Mais cette contemplation ne tarde pas à laisser en nous un certain sentiment de vague mélancolie, parce que nous nous croyons étrangers à ces mondes où règne une solitude apparente et qui ne peuvent faire naître l’impression immédiate par laquelle la vie nous rattache à la Terre. Ils planent là-haut comme des séjours inaccessibles, et parcourent loin de nous le cycle de leurs destinées inconnues ; ils attirent nos pensées comme un abîme, mais ils gardent le mot de leur énigme indéchiffrable. Contemplateurs obscurs d’un univers si grand et si mystérieux, nous sentons en nous le besoin de peupler ces îles célestes, et, sur ces plages désespérément désertes et silencieuses, nous cherchons des regards qui répondent aux nôtres.

Il devait être réservé à l’Astronomie du XIX de donner un corps aux vagues aspirations des philosophes du passé, et de répondre à l’heureuse divination des Pythagore, des Anaxagore, des Xénophane, des Lucrèce, des Plutarque, des Origène, des Cusa, des Bruno, des Galilée, des Kepler, des Montaigne, des Cyrano, des Kircher, des Fontenelle, des Huygens, de tous ces penseurs qui, dans les temps passés, et à des degrés divers, se sont élevés dans la haute contemplation de la Vérité. À ces noms illustres devaient se joindre au siècle dernier ceux des philosophes de la nature : Buffon, Kant, Voltaire, Bailly, d’Alembert, Herschel, Lalande, Laplace ; glorieuse phalange continuée en notre siècle par d’éminents esprits, parmi lesquels nous ne pouvons nous empêcher de signaler les sympathiques figures de sir John Herschel, François Arago, David Brewster et Jean Reynaud. Oui ! c’est à l’Astronomie de notre époque qu’il était réservé de couronner le lent et grandiose édifice des siècles, par cette doctrine sublime de la Pluralité des Mondes, qui répand dans l’infini les splendeurs de la vie et de la pensée, et qui donne un but rationnel à l’existence de l’Univers.

Le moment est venu de faire un voyage astronomique sur tous ces mondes extra-terrestres, de réunir en une même synthèse l’ensemble des documents fournis par les merveilleux progrès de la science contemporaine, et d’exposer en une description spéciale l’état actuel de nos connaissances sur ces autres « terres du Ciel » qui gravitent en même temps que la nôtre, bercées dans l’ondoyante cadence de l’attraction universelle. Déjà nous avons esquissé les grandes lignes du tableau général de la création. Dans notre Astronomie populaire, nous avons exposé l’ensemble des théories de la science sur l’Univers, expliqué les mouvements, les lois, les forces, qui animent et régissent l’organisation des systèmes suspendus dans l’espace. Dans le Supplément de cet ouvrage, dans les Étoiles et les Curiosités du Ciel, nous avons fait connaître les étoiles, soleils de l’infini, nous avons décrit les constellations, étudié leur histoire, exposé en un mot les faits de « l’Astronomie sidérale ». Aujourd’hui notre but est de nous occuper spécialement des planètes, de donner une exposition descriptive de l’Astronomie planétaire, de développer sous les yeux de nos lecteurs tout ce que nous savons actuellement sur ces différents mondes qui nous environnent, qui appartiennent comme nous à la grande famille du Soleil, et qui se présentent à nous comme autant de terres inconnues à découvrir, comme autant de pays mystérieux à visiter.

L’Astronomie est à la fois la science de l’univers matériel et la science de l’univers vivant, la science des mondes et la science des êtres, la science de l’espace et la science du temps, la science de l’infini et la science de l’éternité. Déchirant le voile antique qui nous cachait les splendeurs de la création universelle, elle nous montre dans l’immensité qui s’étend sans bornes tout autour de la Terre, elle nous montre les mondes succédant aux mondes, les soleils succédant aux soleils, les univers succédant aux univers, et l’espace sans fin peuplé d’astres sans nombre développant jusqu’au delà des derniers horizons que la pensée puisse concevoir les séries indéfinies des créations simultanées et successives. L’évidence est là dans sa vertigineuse grandeur. Ni les timidités des âmes craintives, ni les sophismes des esprits légers, ni les négations de ceux qui ne veulent point voir, n’empêchent la Nature d’être et de rester ce qu’elle est. Le globe que nous habitons ne constitue pas à lui seul la création entière, mais au contraire il n’en est qu’une partie infiniment petite et un rouage presque insignifiant. À côté de lui voguent dans l’espace des mondes habités comme lui. Des millions de systèmes planétaires analogues au nôtre planent dans l’immensité profonde. Les étoiles ne sont pas fixes ni inaltérables ; elles marchent, elles volent à travers les cieux avec une vitesse inimaginable ; elles s’associent en systèmes stellaires ; elles sont accompagnées de planètes qui les dérangent dans leur cours ; chacune d’elles est un soleil, répandant comme le nôtre les radiations fécondes qui sèment la vie dans toutes les régions de l’Univers. Et la Terre n’est qu’un point obscur perdu dans la multitude ; et l’humanité terrestre n’est qu’une des familles innombrables qui habitent les célestes séjours ; et il n’y a d’autre ciel que l’espace vide dans le sein duquel se meuvent les mondes ; et nous sommes actuellement dans le ciel, aussi complètement que si nous habitions Jupiter ou Sirius ; et toutes les idées qui ont eu cours jusqu’ici sur la Création, sur la Terre, sur le Ciel, sur la situation de l’homme dans la nature et sur nos destinées doivent aujourd’hui subir une transformation radicale et absolue. Le soleil de l’Astronomie brille sur nos têtes ! La nuit est finie. Il fait jour !

Sans doute, il n’y a qu’un très petit nombre d’hommes, et même d’astronomes, qui s’aperçoivent de cette révolution calme et pacifique, commencée il y a bientôt trois siècles par Galilée, et qui marche à grands pas vers son terme. On vit encore aujourd’hui comme si le firmament de Josué était toujours fermement établi sur nos têtes ; et l’on ne sent pas que l’Astronomie, en calculant les distances des astres, en prédisant leurs mouvements, en découvrant leur constitution physique et chimique, a jeté un lien de secrète sympathie entre la Terre et ses sœurs de l’infini. Ce n’est plus seulement des masses des corps célestes qu’elle s’occupe aujourd’hui, la science des Copernic, des Kepler et des Newton ; mais c’est encore des conditions dans lesquelles la vie doit se trouver à leur surface. Faisant éclater en morceaux la sphère qui l’étouffait ici-bas, la vie s’est tout d’un coup répandue dans le ciel ; en agrandissant l’Univers, l’Astronomie a agrandi en même temps la sphère de la vie. Ce ne sont plus des blocs inertes roulant inutilement dans l’espace que la science pèse aujourd’hui ; ce n’est plus un désert infini se déroulant en silence dans la nuit étoilée que le doigt d’Uranie nous montre à travers l’immensité ; c’est la vie, laVie universelle, éternelle, agitant les atomes sur tous les globes, palpitant dans les ondulations de la lumière, rayonnant autour de tous les soleils, s’infiltrant dans les atmosphères tièdes et lumineuses, faisant entendre ses chants divins sur toutes les sphères, et vibrant à travers l’infini dans les accords multipliés d’une harmonie immense et inextinguible !

Si donc, dans l’ensemble de toutes les sciences, quelque sujet est particulièrement digne d’être étudié par nous, c’est sans contredit celui qui nous occupe ici, car cette étude n’est autre que l’étude intégrale de l’Univers. La synthèse astronomique embrasse tout ; en dehors d’elle il n’y a rien ; à côté d’elle il y a… l’erreur. Où sommes-nous ? Sur quoi marchons-nous ? En quel lieu vivons-nous ? Qu’est-ce que la Terre ? Quelle place occupons-nous dans l’infini ? D’où venons-nous et où allons-nous ? — Qui pourrait nous répondre, si l’Astronomie se taisait ?

Quel que soit le sentiment que chacun de nous garde en sa conscience sur le problème de la vie actuelle et sur celui de l’immortalité, l’Astronomie se place au-dessus de toutes les autres sciences par son intérêt direct, par son importance et par sa grandeur.

Cette thèse, je l’ai soutenue avec l’ardeur d’une conviction innée dès la première œuvre que j’ai osé publier sur cette science sublime, lorsqu’il y a bientôt un quart de siècle j’écrivis la Pluralité des mondes habités. Depuis vingt-cinq ans, des progrès tout à fait inattendus ont illustré l’Astronomie physique. La thèse proposée dans « la Pluralité des mondes habités » peut maintenant être grandement développée et absolument confirmée. Tel est le but de ce livre-ci. Nous ne considérons plus seulement aujourd’hui la doctrine de l’existence de la vie en dehors de la Terre dans son caractère général et philosophique, mais nous pouvons pénétrer dans les détails, prendre les preuves en mains, nous arrêter sur chaque planète, et constater les témoignages irrécusables de l’existence de la vie à leur surface. Ce livre est donc, répétons-le, un traité descriptif d’Astronomie planétaire. On y essaye, pour la première fois, une description détaillée de chacune des planètes qui accompagnent la Terre dans le système solaire, un exposé aussi complet que possible de leur état climatologique, météorologique, et même géographique, c’est-à-dire de leur situation organique comme séjours d’habitation.

Le progrès accompli en ces dernières années par l’Astronomie est en effet considérable, et à cet égard les tendances de la science ont véritablement changé de face. Alors, il faut bien le dire, les savants qui partageaient mes convictions et mes espérances n’étaient qu’en faible minorité : l’Astronomie mathématique dominait et éclipsait si complètement l’Astronomie physique, que celle-ci semblait végéter comme la violette à l’ombre au pied du grand chêne ; le ciel n’était qu’une page de chiffres, et les aspirations de l’âme humaine vers les mondes célestes, qui commençaient à se révéler, étaient taxées de rêveries et d’inutilités. Aujourd’hui, l’esprit scientifique a subi la plus complète métamorphose. Le parfum de la violette a fait arrêter l’observateur dans sa marche jusqu’alors indifférente, et l’Astronomie physique a doucement attiré l’attention sympathique du penseur. Des astronomes habiles se sont révélés ; une nouvelle science, l’analyse spectrale, est née, comme Minerve, tout armée pour d’étonnantes conquêtes ; des instruments nouveaux ont été inventés subitement ; des observatoires exclusivement consacrés à l’Astronomie physique ont été fondés en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en Amérique, sur le globe tout entier ; de puissantes lunettes et d’immenses télescopes ont été construits, et un grand nombre d’observateurs se sont mis à étudier avec persévérance la constitution physique du Soleil, de la Lune, des planètes, des comètes et des étoiles. Grâce aux progrès accomplis, l’astronome se consacre aujourd’hui fructueusement à la plus intéressante des études : examinant avec soin la planète rapprochée, il distingue les détails caractéristiques des autres mondes ; il dessine les continents, les rivages, les îles de la géographie de Mars ;… ce n’est pas sans émotion que nous avons

reçu l’année dernière la carte géographique des singuliers canaux nouvellement découverts sur cette patrie voisine.

Quelles énigmes tiennent en réserve ces points d’interrogation suspendus sur nos têtes ? Au sein du recueillement profond et du calme silence des nuits étoilées, notre pensée curieuse s’envole vers ces îles de lumière pour leur demander leurs secrets. Nous croyons qu’elles nous voient, qu’elles nous entendent ; et nous les prenons à témoin de nos serments. Mais l’Astronomie nous a fait connaître leurs distances, nous a montré en elles des soleils et des planètes, et nous a appris que ces planètes sont des terres analogues à la nôtre.

Oui, des terres, vastes, immenses, formées de matériaux lourds et obscurs ; des terres dont le sol est composé d’argile comme le nôtre, et dont les terrains, variés comme ceux de notre propre

globe, forment des montagnes et des vallées, des plateaux et des plaines, qui servent de berceaux aux paysages qui s’y succèdent de siècle en siècle. Ces terres sont lourdes comme la nôtre, et roulent comme elle dans l’espace indéfini qui n’a ni haut ni bas, ni direction ni mesure. Elles ne sont douées d’aucune lumière propre, et ne paraissent brillantes que parce que le Soleil les éclaire comme il éclaire la Terre, et que l’éloignement rapetissant leur disque, toute la lumière de midi qui les inonde est condensée en un seul point.

De même la Terre brille de loin dans l’espace, présente des phases comme la Lune, Mercure, Vénus, Mars, nous en offrent, et plane, brillante étoile, dans le ciel des autres mondes.

Quelles choses, quels êtres, les forces de la féconde Nature ont-elles enfantés sur ces mondes différents du nôtre ?… Ici, dans tel état de température, de lumière, d’air, d’humidité, de combinaisons chimiques, de densité, de pesanteur, de temps, de jours, d’années, la nature a produit les choses et les êtres qui nous environnent, en modifiant d’ailleurs ses œuvres et ses spectacles suivant les siècles et suivant les conditions changeantes de la planète elle-même. Qu’est-ce que ces mêmes forces ont enfanté sur les autres terres du ciel ? Au milieu des conditions si variées qui distinguent Mercure de Neptune, Saturne de la Terre, Mars d’Uranus ou Jupiter de Vénus, quels éléments auront prédominé sur l’une et sur l’autre ? À quelles formes bizarres, à quels êtres fantastiques, les expansions de la puissance créatrice n’auront-elles pas donné naissance ? Quel est l’aspect organique de ces mondes ? La Vénus hottentote est monstrueuse pour nous, et pourtant, entre l’Europe et l’Afrique, il n’y a qu’une simple différence de latitude. Quelle n’est pas la variété, la bizarrerie, l’incohérence apparente des formes vivantes appartenant aux différents globes de notre système ! Et si nous nous transportions de notre famille solaire dans celles de Sirius, de Véga, d’Aldébaran, d’Antarès, ou de Castor, combien notre voyage ne serait-il pas incomparablement plus prodigieux et plus fantastique que tous ceux du Dante, de l’Arioste, du Tasse, de Milton et de Swift réunis !

Là brille un autre soleil, là descend du ciel une autre lumière, là souffle un air qui n’est point terrestre ; là fleurissent des plantes qui ne sont point des plantes, là coulent des eaux qui ne sont pas des eaux ; là reposent des paysages, des lacs, des forêts, des mers, que nos yeux n’ont point vus, et qu’ils ne pourraient point reconnaître. Et pourtant le télescope y conduit nos regards terrestres ; et pourtant nos âmes s’y transportent, malgré les millions et les milliards de lieues qui nous en séparent ; et pourtant l’analyse spectrale découvre la constitution chimique des matériaux qui composent ces mondes perdus dans l’infini !

Qu’est-ce que la Terre ? Une planète du système solaire, et l’une des plus médiocres : un habitant de Jupiter ou de Saturne ne la regarderait qu’avec dédain, et, d’ailleurs, vue de ces mondes gigantesques, qui gravitent à 155 et de lieues de notre orbite,

notre île flottante n’est qu’un point. Qu’est-ce que tout notre système planétaire, y compris la Terre et ses destinées ? C’est un chapitre, un feuillet, une page du grand livre de l’Univers : des millions et des millions de soleils plus magnifiques et plus riches que le nôtre remplissent l’immensité. Et qu’est-ce que tout cet ensemble d’étoiles, tout l’univers que nous connaissons, au milieu de l’infini ? C’est un nid perdu dans une forêt, une dans une campagne. Cherchez la Terre : vous ne la trouvez plus.

L’antique erreur de l’immobilité de la Terre supposée fixe au centre du monde s’est perpétuée, mille fois plus extravagante, dans cette causalité finale mal entendue dont la prétention est de à placer notre globe au premier rang des corps célestes. Notre planète n’a reçu de la nature aucun privilège spécial. Nous nous imaginons naïvement que, parce que nous sommes ici, notre pays doit être supérieur en essence à toutes les autres contrées de l’Univers : c’est là un patriotisme de clocher, enfantin, puéril, sans excuses. Si demain matin nul de nous ne se réveillait, et si les quinze cent millions d’humains qui s’agitent en ce moment tout autour de notre mondicule s’endormaient du dernier sommeil, cette fin du monde terrestre, cette disparition de la race humaine, n’apporterait pas la plus légère perturbation dans le cours des cieux ; elle passerait inaperçue dans l’inexorable mouvement des choses, et, sans contredit, chez nos plus proches voisins, les habitants de Mars et de Vénus… les valeurs de la Bourse n’en baisseraient pas d’un centime !

On rencontre encore aujourd’hui certains esprits, et même des esprits éclairés, qui, tout en reconnaissant que la Terre est un astre insignifiant dans l’ensemble de l’Univers, s’imaginent néanmoins que la vie n’existe qu’ici, et que les millions de milliards de mondes qui peuvent graviter dans l’immensité infinie doivent être inhabités, parce qu’ils ne nous ressemblent pas, parce qu’ils ne sont pas identiques à notre !

Le bon vieux Plutarque raisonnait mieux mille ans avant l’invention du télescope et du microscope. « Si nous ne pouvions approcher de la mer, dit-il dans son intéressant petit Traité sur la Lune (De facie in orbe Lunæ), et si, la voyant seulement de loin, nous savions que l’eau en est amère et salée, nous prendrions pour un visionnaire, nous contant des fables dénuées de toute vraisemblance, celui qui viendrait nous assurer qu’elle est habitée par toutes sortes d’animaux qui vivent dans ce lourd élément aussi confortablement que nous dans l’air léger. Telle est précisément notre situation d’esprit lorsque nous soutenons que la Lune n’est pas habitée parce qu’elle ne nous ressemble pas. S’il y a là des habitants, il ne doivent pas admettre à leur tour que la Terre puisse être peuplée, enveloppée comme elle l’est de brouillards, de nuages et de lourdes vapeurs, et ils croient sans doute que c’est là l’enfer. »

À notre époque scientifique, les raisonnements contre lesquels s’élève Plutarque sont moins excusables que de son temps : la Science

tout entière s’élève de toutes parts pour en proclamer l’insuffisance.

Il y a quelques années encore, les naturalistes à courte vue ne déclaraient-ils pas que la vie est impossible au fond des mers, parce que la pression y est si énorme qu’elle écraserait les êtres ; parce que, en cette perpétuelle obscurité, l’assimilation du carbone est interdite, et pour cent autres bonnes petites raisons. Des savants moins sûrs d’eux-mêmes, et plus curieux, ont l’idée de vérifier : on jette la sonde, et l’on ramène… des merveilles ! des êtres si délicats, si frêles, si ravissants, que, sous cette effroyable pression, ils ressemblent à des papillons se jouant au milieu des fleurs ! Il n’y a pas le lumière : ils en fabriquent ! et sont phosphorescents. Le mondé de la mer est déjà tout différent du nôtre. Jamais un démenti plus formel n’a été donné aux esprits étroits qui ne veulent pas — ou ne peuvent pas — élargir le cercle de l’observation immédiate, et qui s’imaginent, selon la parole de saint Augustin, enfermer l’océan dans une coquille de noix.

Notre planète nous apparaît comme une coupe trop étroite pour contenir la vie, laquelle se manifeste dans toutes les conditions imaginables et inimaginables, et se développe, à ses propres détriments, en vie parasitaire multipliée. Le sol, les eaux, les airs, tout est plein d’êtres, d’embryons, de germes, de fécondité. La vie déborde littéralement de toutes parts, et elle transforme ses manifestations suivant les temps et suivant les lieux. Il y eut une époque sur la Terre où le sol, l’atmosphère, la température, les climats, les conditions organiques générales, étaient bien différents de ce qui existe aujourd’hui. Alors les êtres vivants étaient aussi tout différents de ce qu’ils sont. Ressuscitez le monde informe des iguanodons, des ichthyosaures, des plésiosaures, de , du ptérodactyle, et voyez quelle singulière figure feraient ces monstres antédiluviens dépaysés sur nos continents pacifiques, au milieu de nos calmes paysages illuminés de la transparente lumière d’un ciel d’azur ! Enfants du globe primitif, ces colosses à la puissante armure respiraient une atmosphère mortelle pour nous, les échos retentissaient de leurs rugissements, et les flots agités des mers vomissaient les monstrueuses épaves de leurs titanesques combats ; les témoins comme les acteurs étaient appropriés à la scène sauvage des siècles primordiaux. Au milieu de ces commotions violentes, la douce sensitive fût morte de frayeur, le rossignol eût senti les perles de sa voix étouffées dans sa gorge, et jamais Ève n’eût osé s’asseoir, nonchalante et rêveuse, sur la mousse des bosquets en fleurs. La Terre actuelle est une planète toute différente de la Terre de l’époque houillère. La nature, puissante et féconde, produit des œuvres adaptées aux milieux changeants, et organisées pour ainsi dire par ces eux-mêmes. Si nous pouvions renaître dans un million d’années, non seulement nous chercherions en vain les nations qui existent actuellement, car il n’y aura plus alors ni Français, ni Anglais, ni Allemands, ni Espagnols, ni Italiens, ni Européens, ni Américains ; mais encore, nous ne reconnaîtrions même pas notre type humain actuel dans nos successeurs sur la scène du monde. De siècle en siècle, d’âge en âge, tout se transforme, tout se métamorphose.

Pour juger sainement, il faut nous affranchir de tout préjugé terrestre, avoir l’esprit dégagé des choses immédiates, oublier notre berceau, et arriver devant le concert des mondes comme si nous descendions de Saturne, d’Uranus, ou d’une province quelconque du Ciel.

Si notre esprit développé par les nobles contemplations de la Science veut embrasser l’Univers sous son véritable aspect, nous devons songer d’une part, que la Terre où nous sommes et l’humanité qui l’habite ne sont pas le type de la création, et, d’autre part, que notre époque n’a pas l’importance spéciale que nous lui attribuons, — et il y a encore ici un préjugé inné dont il est difficile de s’affranchir. Nous oublions, en effet, le passé et l’avenir pour le présent qui nous intéresse personnellement, et lorsque notre pensée s’envole vers les sphères célestes pour les peupler d’êtres variés disséminant la vie sur toutes les plages de l’infini, nous avons une tendance à appliquer nos raisonnements à l’époque actuelle. C’est encore là un jugement à courte vue. Dans l’éternité, notre époque passe comme une ombre transitoire, de même que dans l’infini l’étendue de notre patrie terrestre disparaît comme une goutte d’eau au sein de l’océan. La Terre a été pendant des millions d’années sans être habitée, et le jour viendra où la dernière famille humaine s’étant endormie dans les glaces du refroidissement définitif, le globe terrestre roulera dans l’espace comme un sépulcre sans et sans histoire. Avant l’existence du premier homme sur la Terre, les étoiles brillaient au Ciel comme aujourd’hui, et déjà, depuis bien des siècles de siècles, les soleils radieux de l’immensité sans bornes illuminaient et régissaient les humanités sidérales gravitant dans leur rayonnement. Après le dernier soupir du dernier homme, les mondes continueront de circuler dans la joyeuse et féconde lumière des soleils de l’avenir. Lors donc que nous saluons la vie universelle dans l’infini, nous devons associer à cette idée celle de la vie s’étendant le long des âges passés et futurs, et c’est seulement éclairée par cette double lumière que notre contemplation de la nature peut être adéquate à la réalité. Ainsi, dans notre propre système planétaire, tandis que Mars et Vénus se présentent à nous comme actuellement habitables, Jupiter nous apparaît comme arrivant seulement à la genèse des époques primordiales de la vie, et la Lune, au contraire, comme atteignant déjà sans doute les derniers jours de son histoire. Ici des nébuleuses sont en formation, là des mondes s’écroulent dans la décadence et l’agonie.

Dans la description des autres mondes que nous entreprenons aujourd’hui, nous suivrons un ordre plutôt naturel que technique. Comme il ne s’agit pas ici d’un traité de cosmographie, nous ne nous astreindrons pas à commencer notre étude par le Soleil, centre, foyer du système du monde, et à décrire les planètes dans l’ordre de leurs distances à cet astre illuminateur. Notre voyage sera plus pittoresque. Nous commencerons, tout naturellement, par la terre céleste que sa proximité et sa situation favorable pour nos observations nous ont fait le mieux connaître, par notre voisine la planète Mars, dont nous connaissons déjà la physiologie générale, les saisons, les climats, la météorologie, la géographie même ; — sur laquelle nous observons des continents et des mers analogues à ceux qui diversifient la géographie terrestre ; — sur laquelle nous distinguons même les embouchures des grands fleuves, les rivages méditerranéens où voltigent les nuages ; — sur laquelle nous pourrions déjà choisir les pays qu’il est le plus agréable d’habiter à cause de la pureté de leur ciel et de la tranquillité de leur atmosphère, — sur laquelle bientôt peut-être nous reconnaîtrons des traces indiscutables de civilisation ;… oui, nous commencerons notre voyage par cette patrie voisine que le télescope

met aujourd’hui à la portée de notre main et qui, la première, vient nous prouver que la doctrine de la pluralité des mondes n’est ni une chimère ni une utopie, mais qu’elle est l’expression de l’une des plus grandioses, des plus magnifiques vérités enseignées par la Nature.

Mais en même temps que ce voyage sera pittoresque, il doit être instructif et laisser dans nos esprits des notions scientifiques précises. Aussi ne décrirons-nous aucune planète sans faire connaître tout d’abord sa position dans le système du monde, sans tracer le plan de notre voyage uranographique. Il importe pour nous de ne pas imiter

ces voyageurs indifférents qui vont, par exemple, visiter l’Italie sans cartes et qui, lorsqu’ils s’arrêtent à Milan, à Venise, à Florence, à Rome, à Naples, ne savent même pas où ils sont et perdent ainsi volontairement les trois quarts des jouissances intellectuelles qui accompagnent un voyage bien compris dans son ensemble et dans ses détails. Aussi, avant même de nous arrêter sur la planète que nous allons visiter, devons-nous commencer par nous rendre exactement compte de sa situation relativement à l’île céleste que nous habitons.

Tout le monde sait que la Terre où nous sommes est la troisième des planètes qui circulent autour du Soleil ; que sa distance à cet astre est, en moyenne, de ou 37 millions de lieues, et qu’elle parcourt sa révolution annuelle autour de lui en , . (Voyez plus haut le petit plan (), tracé à l’échelle de pour de lieues.)

La planète Mars est la quatrième planète. Elle vient immédiatement après nous dans l’ordre des distances à l’astre illuminateur, et circule également autour de cet astre, à la distance moyenne de de kilomètres ou de de lieues, en une révolution annuelle qu’elle emploie à accomplir.

Il en résulte qu’entre la route suivie par la Terre autour du Soleil et la route suivie par Mars, il y a une distance moyenne de de kilomètres, ou de lieues.

Remarquons maintenant que les orbites décrites autour du Soleil par Mars comme par la Terre ne sont pas tout à fait circulaires. Elles sont un peu ovales, ou pour mieux dire, elliptiques, de sorte que l’intervalle qui les sépare varie sensiblement d’un point à un autre. Cet intervalle, qui est en moyenne de de lieues, est, en certains points, diminué jusqu’à 14, c’est-à-dire à de (On se rendra bien compte de cet état de choses par l’examen de notre ).

La planète Mars se trouve donc de temps en temps à cette distance relativement faible — astronomiquement parlant — Et comme alors précisément la Terre passe entre elle et le Soleil, nous la voyons éclairée en plein et brillant dans le ciel de minuit avec l’éclat d’une magnifique étoile de première grandeur. Elle n’a par elle-même aucune lumière. Mais elle est illuminée par le Soleil, et comme sa surface entière éclairée est rapetissée par la distance à la dimension d’un simple point, toute cette lumière reçue du Soleil est par cela même condensée en un point minuscule, de sorte que la planète brille pour nous à l’œil nu comme une étoile.

Mais si nous l’observons à l’aide d’un instrument d’optique, ce point lumineux devient un disque de dimensions sensibles qui d’abord, pour nous servir d’une expression familière, ressemblera à un pain à cacheter. Si nous employons un instrument plus puissant, les dimensions augmenteront en proportion du pouvoir amplifiant du télescope. La vivacité de l’éclat lumineux de la planète diminue dans la même proportion. Si l’instrument est assez puissant, on remarque d’abord des taches blanches marquant juste la place des pôles ; ensuite on distingue des taches grises sur un fond jaune, et l’éclairement général de ces aspects géographiques ne paraît pas supérieur à celui des paysages terrestres éclairés par une belle journée d’été.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…