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Les Derniers Jours de Henri Heine

Camille Selden · 1884 · Free in the US

44,931 words · about 3 h 9 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1884 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Derniers_Jours_de_Henri_Heine&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Camille Selden
Language
French
Published
1884
Length
44,931 words · about 3 h 9 min
Sections
30 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (30)
  1. Front matter about 1 h 3 min
  2. Texte entier about 1 h 3 min
  3. Préface about 2 min
  4. I about 1 min
  5. II about 1 min
  6. III about 1 min
  7. IV about 1 min
  8. V about 2 min
  9. VI about 4 min
  10. VII about 1 min
  11. VIII about 2 min
  12. IX about 4 min
  13. X about 1 min
  14. XI about 2 min
  15. XII about 5 min
  16. XIII about 7 min
  17. XIV about 1 min
  18. XV about 2 min
  19. XVI about 3 min
  20. XVII about 1 min
  21. XVIII about 3 min
  22. XIX about 1 min
  23. XX about 2 min
  24. XXI about 4 min
  25. XXII about 2 min
  26. XXIII under 1 min
  27. XXIV about 1 min
  28. XXV about 1 min
  29. XXVI about 1 min
  30. La Fleur de la passion about 8 min

Continue:

Front matter

DE

PARIS

1884

Texte entier

DE

PARIS

1884

Droits de reproduction et de traduction réservés.

« J’ai connu Heine, sur la fin de sa vie, et je le connaissais depuis longtemps, comme écrivain et comme poète, quand, pour la première fois, je vis sa figure. Je revenais de Vienne, chargée d’un envoi pour lui : quelques feuillets de musique qu’un de ses admirateurs lui adressait. Pour plus de sûreté, j’allai moi-même les remettre à domicile, et, la commission faite, je m’en revenais, lorsqu’un coup de sonnette assez brusque résonna dans l’autre chambre. La servante rentra, je fus frappée par le timbre un peu impérieux d’une voix qui défendait de me laisser partir. Une porte s’ouvrit, et je pénétrai dans une chambre fort sombre, où je trébuchai contre un paravent recouvert de papier peint, imitant la laque. Derrière ce paravent, étendu sur une couche assez basse, gisait un homme malade et à demi aveugle. Il paraissait encore jeune, bien qu’il fût loin de l’être, et il avait dû être beau. Imaginez le sourire de Méphistophélès passant sur la figure du Christ, un Christ achevant de boire son calice. Il se souleva sur les oreillers et me tendit la main, ajoutant qu’il était bien aise de parler à quelqu’un qui revenait de là-bas. Un soupir accompagna ce là-bas, parole touchante et qui expira sur ses lèvres comme l’écho d’une mélodie lointaine et bien connue. On va vite en amitié, lorsque les sympathies s’échangent devant une couche de malade et dans le voisinage de la mort. Comme je partais, il me donna un livre et me pria de revenir. Je pensai que c’était là une formule de politesse, et je restai chez moi, craignant d’importuner un malade. Il m’écrivit et me gronda. Le reproche me flatta autant qu’il m’émut, et mes visites, dès lors, ne cessèrent plus qu’avec le jour où, par une sombre matinée de février, nous le menâmes à sa dernière demeure. »

Les quelques lignes que je viens de reproduire peuvent, en expliquant comment j’ai connu Henri Heine, servir d’avant-propos à une étude destinée à retracer la dernière période de sa vie. Quand, il y a plus de quinze ans, ce morceau paraissait dans la Revue nationale, je ne songeais point à me servir des manuscrits dont la traduction forme le principal intérêt de ce volume. La jeunesse a des réserves, des égoïsmes que l’âge mûr désavoue. Aujourd’hui que le temps, que les circonstances sont venus modifier mes idées et effacer ces scrupules, je ne me crois plus le droit de me faire le détenteur de certains écrits qui, pour m’être adressés, n’en font pas moins partie de l’œuvre de Henri Heine et peuvent, en complétant l’histoire de sa vie, ajouter à la célébrité du poète.

Était-ce insouciance, souci supérieur aux questions d’élégance ? était-ce plus simplement le triste effet de la gêne qui pesait sur le ménage, et commandait impérieusement l’économie ? À cette époque de bibelots et de babioles où tout artiste s’organise, sinon un nid pittoresque, du moins un nid commode, le logis du poète ressemblait à un garni de troisième ordre. Nulle élégance, nulle recherche de confort : un mobilier de raccroc, des objets rappelant l’époque bâtarde qui honora l’acajou, et relégua le bois blanc au grenier.

Quand je vis pour la première fois Henri Heine, il habitait le cinquième étage d’une maison située avenue Matignon, assez près du rond-point des Champs-Élysées. Ses fenêtres, donnant sur l’avenue, ouvraient sur un étroit balcon qui, dans les grandes chaleurs, fut décoré d’une tente de coutil rayé comme on en voit aux devantures des petits cafés. L’appartement contenait trois ou quatre pièces, dont l’une était la salle à manger, et les deux autres, les chambres du maître et de la maîtresse de la maison. Une couche très basse derrière un paravent recouvert de papier peint, quelques chaises, puis, vis-à-vis de la porte, un secrétaire en bois de noyer, voilà de quoi se composait le mobilier de la chambre du malade. J’allais oublier deux gravures dans des cadres datant des premières années du règne de Louis-Philippe, les Moissonneurs et les Pêcheurs, d’après Léopold Robert.

Jusque-là, l’arrangement du logis ne trahissait point la présence de la femme. Elle se retrouvait dans l’autre chambre, parmi les fausses guipures posées sur des transparents de cotonnade jaune, parmi les encognures revêtues de velours brun, et surtout dans le jour favorable d’où se détachait un portrait, le portrait de madame Heine, peinte en pied, vêtue et coiffée à la mode de son jeune temps, robe noire décolletée et longs bandeaux collants comme on dut les porter vers 1840.

Elle n’était pas du tout telle que je l’avais imaginée, madame Heine. Je me l’étais représentée fine, élégante, langoureuse, une pâle et ardente figure animée par de grands yeux veloutés et perfides ; je vis une bonne grosse dame brune, qui avait le teint coloré et le visage jovial, une de ces personnes dont on dit « qu’elles ont besoin de marcher et de prendre de l’exercice ». Quel douloureux contraste que cette femme robuste, faite pour vivre au grand air, et ce pâle mourant qui, du fond d’une tombe anticipée, retrouvait ce qu’il faut d’énergie pour gagner, avec le pain quotidien, de quoi acheter de belles robes. Les mélancoliques plaisanteries que des biographes complaisants ne cessent de représenter comme des traits d’esprit d’un mari trop épris pour ne point être prodigue ne sauraient faire illusion à quiconque a pénétré dans cet intérieur. Il est inutile de transformer en personnage d’idylle celle dont le poète lui-même n’a jamais songé à faire un personnage d’idylle. Pourquoi de la poésie aux dépens de la vérité, surtout quand cette vérité ne peut qu’honorer la mémoire du poète ?

Quoi qu’on ait dit, il n’a été égoïste avec personne. Il ne faut pas l’en croire, quand il affecte des dehors de Méphistophélès, quand il déborde en railleries sur la vertu et sur l’amour. Cet esprit, que l’on se plaît à représenter comme dépravé, et qui l’est quelquefois, a des délicatesses de sentiment inconnues aux poètes réputés vertueux, et je doute que Schiller lui-même ait jamais écrit des vers aussi profondément émus que les dix lignes que voici : « Tu ressembles à une fleur, tant tu es gracieuse, et belle, et pure : je te regarde en silence, et, tandis que je te regarde, un indicible sentiment de tristesse me pénètre, j’éprouve quelque chose comme si je devais étendre les mains sur toi, et te bénir, priant le ciel de te conserver aussi belle, aussi gracieuse, aussi pure. »

On reconnaît à cet accent l’homme qui, pour rassurer sa mère âgée et infirme, et tandis qu’il criait de douleur, inventait des lettres gaies ; mais on y reconnaît aussi l’homme capable de faire des plaisanteries mordantes sur les personnes qui prétendaient l’aimer et ne songeaient qu’à l’exploiter. En voici une qui peint le degré de désintéressement qu’il attribuait aux domestiques réputés fidèles. Cela se passait peu après le jour de l’an, comme je venais de vanter l’empressement de Catherine, celle des deux bonnes qui servait de garde-malade, et ne quittait point le serre-tête avec lequel elle a dû poser pour le modèle de « Dame Infortune ».

— Tu oublies, me disait Heine, que nous sommes dans la semaine des étrennes, c’est-à-dire dans celle de la reconnaissance. Trois jours avant, trois jours après le janvier ; total : six jours de prévenance, cela fait le compte. Au moins, ne va pas prendre les domestiques pour des bêtes brutes incapables de bons sentiments.

Avec Catherine, la garde-malade au serre-tête, il y avait Pauline, sorte d’amie boiteuse, qui cumulait les fonctions de demoiselle de compagnie et de femme de chambre, bref, servait de bonne à tout faire. Les familiers de la maison, je ne dirai pas « le reste de la domesticité », se composaient alors du secrétaire, un Saxon de bonne famille qui s’était compromis dans les événements politiques de 1849, et d’un vieil Israélite à demi paralysé, qui s’intitulait le docteur Loewe, vivait des bienfaits du poète et avait mission de diriger la petite police secrète que celui-ci se croyait obligé d’entretenir. Les visiteurs non salariés étaient presque tous, comme ceux-ci, des débris du passé, des naufragés de la politique et de l’amour, des membres de cette société un peu interlope que Heine nommait spirituellement « le demi-monde princier ». La princesse Belgiojoso, retour de Brousse, venait quelquefois chez Heine, pour lui narrer les souffrances d’un estomac avarié qui ne pouvait plus se nourrir qu’à minuit, et avec des aliments à la glace ; la princesse W…, une autre ruine, celle-là, débarquée de Weimar, sentant la pipe, arrivait les mains pleines de petites brochures en l’honneur du dieu qu’elle encensait, et qui se laissait faire. Je me rappelle encore avoir rencontré chez Heine deux femmes du même temps et du même monde, une Anglaise qu’il me désigna comme le modèle de lady Mathilde, des Reisebilder, enfin la fameuse marraine de « l’enfant du siècle », la confidente attitrée des amoureux de son cercle, la toute petite madame Jaubert, un diminutif de femme, propret, bien ganté, armé d’un petit parapluie qui prenait, entre ses menottes, les proportions d’un insigne, et la faisait ressembler à la figure de la Comédie bourgeoise sous Louis-Philippe.

Le logis, l’entourage ont leur physionomie originale et expressive. Pour moi, toute la jeunesse du poète venait se réfléchir dans les misères de sa vie actuelle. On y sentait les restes d’un passé malsain, je ne sais quel goût de cabotinage démodé qui rappelait à la fois des éclats de rire de grisettes et des exploits de pianistes, Montmorency et le Conservatoire, le prie-Dieu gothique de la princesse Belgiojoso et le sergent de ville chargé de surveiller les écarts du corps de ballet fantaisiste dont les coryphées s’appelaient Rose Pompon ou la reine Pomaré.

Sans doute, on retrouve presque toujours le cabotin sous l’artiste ; mais, s’il veut réussir, il lui faut savoir prendre et quitter à volonté ce personnage de cabotin. Surtout, il faut qu’il sache le laisser à la porte quand il rentre chez lui. Les mœurs sont bien changées depuis l’époque dont il s’agit, et personne ne s’entend mieux que nos artistes actuels à représenter le rôle d’hommes d’ordre. Heine n’avait probablement jamais connu la signification que nous donnons à ce mot ; quoi qu’on en dise, il était resté très Allemand, même naïf sous le déguisement voltairien que les Français se plaisent à lui attribuer. Non seulement il avait donné dans toutes les niaiseries sentimentales du règne de Louis-Philippe, mais il les avait exagérées. Tout d’abord, et bien qu’il n’aimât point Musset, il avait pris au sérieux le personnage de Jenny l’ouvrière, s’était prosterné devant des poseuses titrées, avait confondu les grands enivrements avec les petits désordres, et donné la preuve de ces erreurs dans des lettres où, croyant esquisser une pochade spirituelle, il peint un tableau de genre sur lequel on voit un homme déjà célèbre faisant de la copie auprès d’une femme occupée à raccommoder des chemises.

J’ai malheureusement lieu de croire que le poète était devenu plus clairvoyant quand les hasards de la vie nous rapprochèrent. Mon éducation un peu cosmopolite, de longs voyages, m’avaient préparée à ce rapprochement. D’ailleurs, les poèmes de Heine avaient été le bréviaire de mes jeunes années ; je lisais le poète dans de petites éditions de luxe, cadeau de ma mère ; grâce à Henri Heine, aux magnifiques images de ses poésies, la nature semblait se transformer autour de moi en paradis terrestre. Les rudesses mêmes du poète ne m’effrayaient point ; je l’aimais d’autant mieux que je le savais plus contesté ; je sentais qu’en le défendant, je me défendais en quelque sorte moi-même, et qu’en rompant de bonne heure des lances pour mon poète favori, je préparais mon propre plaidoyer pour le jour où j’aurais, comme lui, à me débattre contre la méchanceté et la sottise humaines. Mon admiration profonde pour l’auteur du Livre des Chants ne pouvait manquer de me le rendre sympathique ; mais, si je ne me trompe, il m’aimait surtout pour certains traits de ressemblance qu’il croyait découvrir entre lui et moi. L’horreur de la routine, du laid, du vulgaire, la haine du convenu, le dédain de l’emphase, des phrases et des sentiments creux, avant tout et surtout, l’amour excessif de la fantaisie, le culte fanatique du beau, lui avaient révélé chez moi les marques d’un esprit indépendant. Il me savait gré de n’être point banale, et se plaisait à me le faire entendre. « Nos esprits, me disait-il, sont proches parents, et c’est pourquoi je n’ai rien à te cacher. »

La première lettre qu’il m’adressait en offre la preuve : au début de notre liaison, des relations de confiance parfaite s’étaient établies entre Henri Heine et moi.

« Très aimable et charmante personne, m’écrivait-il, je regrette vivement de vous avoir si peu vue l’autre jour. Vous m’avez laissé une impression fort agréable, et j’éprouve un grand désir de vous revoir. Venez dès demain, si vous pouvez, de toute façon, venez le plus tôt possible. Je suis prêt à vous recevoir à toute heure. Néanmoins je préférerais à partir de quatre heures, jusqu’à… aussi tard qu’il vous plaira. — Je vous écris moi-même, malgré la faiblesse de ma vue, et cela parce que je n’ai point pour le moment de secrétaire confidentiel. J’ai les oreilles rebattues par maint bruit pénible, et n’ai point cessé d’être très souffrant. J’ignore pourquoi votre affectueuse sympathie me fait autant de bien ; être superstitieux que je suis ! je m’imagine qu’une bonne fée m’a visité à l’heure de l’affliction. Non, si la fée est bonne, l’heure est heureuse. Ou bien seriez-vous une mauvaise fée ? Il faut que je sache cela bientôt.

Il subissait l’empire qu’un esprit perspicace exerce sur un esprit perspicace. D’ailleurs, comme il le dit lui-même, j’étais arrivée chez lui « au bon moment, au moment où je devais venir ». Ici-bas, que d’affections avortées, parce qu’elles se trompent d’heure ! Quand, après tant d’années et d’amitiés nouvelles, je cherche à me rappeler l’emploi des instants que nous passions ensemble, je retrouve surtout le souvenir d’une grande cordialité mutuelle, celui d’une liaison intellectuelle qui demeura toujours intacte et ne fut jamais gâtée par le mélange d’un sentiment banal. Pas ombre d’amour-propre, de vanité, de pose de part et d’autre. Nous étant mutuellement jugés dès le début, tout était accepté, excusé, pardonné d’avance. Nul malentendu possible : nous pouvions nous montrer vrais sans crainte de paraître faux, ce qui ajoutait beaucoup au charme de nos rapports mutuels et leur prêtait quelque chose d’exquis et de rare qui frappait jusqu’aux indifférents, et inspirait du respect à tous.

Il m’avait tout de suite tutoyée, ce qui me donnait le sentiment de l’avoir toujours connu. Me voyant traiter par lui en parente, je m’efforçai de me conduire vis-à-vis de lui en parente. L’absence du secrétaire, M.de Zichlinsky, qui tomba malade et ne fut point remplacé, me permit bientôt de donner un but utile à mes visites. Heine se plaisait à employer ce qu’il appelait les petits talents de sa Mouche. Il m’avait donné ce surnom par allusion à l’emblème du cachet dont j’avais coutume de me servir. Pour en revenir à mes fonctions de secrétaire par intérim, tantôt il me chargeait d’écrire les adresses des lettres qu’il écrivait à sa mère, « la pauvre vieille femme » ! tantôt de corriger les épreuves de l’édition française des Reisebilder. Tâche ardue, car je ne m’étais jamais occupée de travaux littéraires ; j’avais à corriger un texte panaché de barbarismes et de phrases inadmissibles. D’autre fois, Heine profitait de ce que je sais l’allemand pour me dicter des lettres qu’il lui était pénible d’écrire lui-même, et je ne crois pas faire preuve d’indiscrétion en en mentionnant une que la famille de Rothschild conserve assurément dans ses archives, lettre écrite après la mort du chef de la famille, et qui, sous forme de compliment de condoléance, contient une image à la fois imposante et touchante du deuil chez les Israélites. C’est même au sujet de cette lettre, écrite de ma main, et dont les caractères n’étaient point, au dire de Heine, d’une calligraphie irréprochable, qu’il s’attribue le titre de maître d’école qui figure dans quelques-unes des lettres qu’il m’adresse.

« Pas d’école aujourd’hui, car le maître d’école n’est pas encore curé, comme dit la vieille Liszt : c’est pourquoi je veux me passer de toi aujourd’hui. Mais fais-moi savoir si tu peux venir demain lundi. J’ai très mal à la tête, il y aurait de l’égoïsme à te laisser venir sans pouvoir m’entretenir avec toi. En attendant ta réponse, je reste, de la chère Mouche, le plus fou des fous.

Il se montrait surtout indigné par la forme peu correcte de mes majuscules, et je crois encore voir l’enfant terrible de la poésie, l’impitoyable railleur, soulevant du doigt sa paupière paralysée pour mieux me faire remarquer les vices de mon écriture et tracer un modèle de lettres.

Ces sortes de fautes ne lui paraissaient pas, après tout, impardonnables ; mais les maladroits n’échappaient point à son courroux, et c’est ainsi que je l’entendis décocher une suite de railleries sanglantes contre un benêt d’ami, un ami d’Allemagne, qui, voulant faire le lettré, avait conçu l’idée trois fois malheureuse d’entremêler la lettre qu’il écrivait au poète de citations de Schiller.

Du Schiller dans une lettre adressée à Henri Heine, et dans une lettre d’affaires ! Il n’en revenait point et exprima son mécontentement par une de ces boutades qui lui sont familières : « S’il s’imagine, celui-là, que je m’intéresse à Schiller ! » s’écria-t-il tout indigné. Son sourire complétait le sens de son exclamation. Évidemment il songeait à ce fonds de niaiserie incorrigible qui s’attache, tel qu’une malédiction héréditaire, au philistin de toute condition et de tout pays. Quant à moi, je vis de la malice où Heine n’apercevait que de la sottise. L’artiste empoignant, le critique perspicace qui ne pardonnait point à ses compatriotes de l’avoir traité légèrement, oubliait qu’on ne dresse point des statues à qui vous traite de « bourgeois et d’imbécile ».

Voulait-il savoir comment je me tirerais d’un pas difficile, s’assurer si mon esprit vibrait toujours à l’unisson du sien ? Curiosité ou désir de m’associer à ses travaux, il m’entretenait longuement de ses projets de traduction. Il s’agissait de trouver des expressions françaises à la fois assez harmonieuses et assez justes pour initier le public de la Revue des Deux Mondes à ce chef-d’œuvre qui, sous le titre de Nouveau Printemps, peint si bien l’état d’un cœur qui passe des glaces d’un amour refroidi aux délices printanières d’un amour nouveau.

Il voulait, disait-il, comparer ma version française avec celle de ses traducteurs ordinaires, et corriger leur travail sur mon texte. Insouciance presque invraisemblable ! J’attribuais si peu d’importance, à cette époque, à mes idées, que je n’ai jamais songé à me procurer le fascicule de Revue qui contient des fragments de mon premier travail littéraire. J’avais obligé mon ami, cela me suffisait et je n’en demandais pas plus.

Les lectures qu’il me priait de lui faire provoquaient des remarques intéressantes. Ma manière de lire l’allemand lui plaisait parce qu’il la trouvait naturelle, simple, bien appropriée au génie de la langue qu’il estimait non seulement la plus belle, mais la plus harmonieuse du monde. Il trouvait la nôtre impropre à la poésie, plus sèche qu’élégante, tout à fait incapable de traduire certaines sensations intimes. On connaît son antipathie pour Victor Hugo. Il n’aimait pas davantage Alfred de Musset. « C’est de la prose rimée », me disait-il un jour où j’avais cru lui faire plaisir en lui lisant Mardoche. S’il ne goûtait guère nos poètes, il ne se lassait point d’admirer nos romanciers, à commencer par Alexandre Dumas père, dont il ne cessait de vanter la verve, la gaieté, l’imagination merveilleuses. Que de fois il m’a cité le roman des Trois Mousquetaires comme le modèle d’un genre surtout destiné à délasser et à distraire ! Parmi ceux des auteurs modernes qui excellaient, selon lui, dans l’art d’amuser et d’attacher le lecteur, il citait volontiers un auteur aujourd’hui oublié, Charles Rabou, et son roman intitulé le Pauvre de Montléry. Le roman proprement dit « philosophique » lui plaisait moins, et, sans contester le grand talent de George Sand, Henri Heine ne comptait point parmi ses fanatiques. Tout à l’opposé de la plupart de ses admirateurs, qui lui accordent un style masculin et une âme virile, il s’appesantissait souvent sur le caractère éminemment féminin de ses pensées et, partant, de ses écrits. L’esprit philosophique que l’arrière-petite-fille d’Aurore de Königsmarck pouvait tenir de son origine allemande n’avait point contribué, selon Heine, à rectifier les défaillances d’un jugement dans lequel il retrouvait tous les travers de la femme. Toujours selon Heine, l’abondance de ses tirades, l’emphase de ses plaidoyers, avant tout, la monotonie de ses thèses et l’invraisemblance de ses personnages révélaient immédiatement le sexe de l’écrivain chez George Sand. Il n’aimait pas le côté abstrait de cet esprit ; il lui reprochait un défaut commun à la plupart des romanciers femmes, je veux dire l’impossibilité de séparer la femme de l’artiste, en d’autres termes, de demeurer impersonnel dans ses ouvrages ; il blâmait cette faiblesse qui pousse George Sand, comme plusieurs de ses devancières, à justifier ses principes par ses écrits, ou plutôt à transformer ses principes en personnages. Pour résumer son opinion sur elle, il ne craignait point de lui appliquer le terme de bas bleu ; et, comme je me récriais : « Mettons bas rouge, » disait-il.

Tout esprit devient absolu à cette hauteur, et le lecteur ne saurait s’étonner si l’artiste, si le poète, qui trouvait moyen de tracer les images les plus splendides avec les combinaisons de mots les plus simples, ne goûtait guère des écrits d’une éloquence plus verbeuse. D’ailleurs, Heine avait trop d’esprit pour ne point sourire des romans qui tendent à réformer la société. Il estimait que le propre d’un véritable artiste, cet artiste fût-il romancier, poète, auteur dramatique, est de trouver la poésie en copiant la nature.

Somme toute, on ne pouvait lui demander plus, et le premier d’entre ceux qui avaient résolu ce magnifique problème était Shakspeare. Heine ne parlait de lui qu’avec le plus profond enthousiasme. « Vois-tu, me disait-il, le bon Dieu a naturellement droit à la première place ; mais la seconde appartient certainement à Shakspeare. »

La lecture fatigue les malades. Quelquefois, il me priait de m’interrompre. Il étendait le bras, et, les yeux presque fermés, me demandait de mettre ma main dans la sienne. Pour lui, disait-il, c’était une manière de se rattacher à la vie qui l’abandonnait. Tout en parlant ainsi, le son de sa voix prenait une intensité étrange, et, de ses doigts noués autour des miens, il me serrait comme s’il eût dépendu de moi de le retenir sur terre. Pour l’arracher à des pensées lugubres, j’essayais de le ramener vers le passé, je tâchais de lui faire raconter des détails de sa vie d’étudiant, ou bien l’une de ces anecdotes dont le récit peignait l’esprit du narrateur. La manière dont il me parlait de son séjour à Bonn me rappelait l’immortel volume que Gœthe intitule Années d’apprentissage. Quelle vivacité dans les descriptions de cet autre Wilhelm Meister, et quels éclairs de verve moqueuse lorsqu’il s’efforçait de m’introduire au milieu de ces Burschen Schaften dont il avait fait lui-même partie ! J’ai cité les Années d’apprentissage ; pourtant c’est plutôt au moyen âge et dans certaines pages de Notre-Dame de Paris, dans Victor Hugo, qu’il faut chercher des tableaux analogues à ceux que Heine se plaisait à me décrire. Les étudiants qui figuraient dans ces tableaux me faisaient songer au monde tourmenté et néanmoins pédant des écoliers du temps jadis. Pas d’amours, nombre d’amourettes, beaucoup de temps perdu en soûleries, en discussions oiseuses ; des railleries plus ou moins réussies sur tout ce qui existe, et même sur ce qui n’existe point ; peu d’empressement à s’instruire : en revanche, des verres cassés, des hoquets, des duels, des rixes, peut-être même des soupirs ; en somme, toutes les inénarrables folies, toutes les absurdités sans nombre qui peuvent naître dans l’esprit d’un étudiant, un de ces étudiants de race tudesque, qui, sous prétexte de chercher l’explication des choses et de se chercher eux-mêmes, passent leurs journées à rêvasser, leurs nuits à festoyer, et, finalement, s’acheminent vers l’Inconnu qui trouble leurs convictions et qui confond leurs calculs, en s’arrêtant à toute maison où l’on débite de l’amour ou de la bière.

À l’époque dont parlait Heine, la politique, une politique qui profitait surtout aux cabaretiers, montait la tête aux étudiants de condition moyenne ; ils organisaient des pique-niques, se dirigeaient par masses, en entonnant des hymnes patriotiques, vers l’une de ces ruines d’où les regards dominent le fleuve. Là, au-dessus du vieux Rhin, dont les capiteux vignobles s’étendent à droite et à gauche, à l’ombre des donjons où les orfraies remplacent les burgraves, on se livrait à des manifestations innocentes contre la tyrannie des despotes. L’épuisement du panier aux provisions donnait ordinairement le signal des harangues ; mais, bien souvent, la langue embarrassée des orateurs cherchait vainement des expressions pathétiques. On s’en tirait comme on pouvait, témoin le jour où, le couvert ayant été mis sur le Drachenfels, à l’abri d’une vieille tour qui jadis avait pu servir de repaire à quelque sacripant titré, un convive qui se sentait la langue lourde proposa de remplacer le discours par un feu de joie dont le donjon devait fournir le combustible. La proposition fut accueillie par des applaudissements frénétiques, et, après avoir décidé que, « l’union fait la force », et aussi que « le maintien des droits de l’homme » implique certaines idées de supériorité et de virilité irrésistibles sur le sexe faible, on procéda à l’embrasement d’un bûcher improvisé avec des torches. La tour prit feu et flamba allègrement ; mais l’autorité, qui n’avait eu maille à partir avec les despotes et ne voyait d’ailleurs aucun avantage à détruire une ruine d’aspect pittoresque, trouva la plaisanterie mauvaise. Il fallut renoncer aux incendies, et, de toute cette histoire dans laquelle le poète avait figuré, il avait surtout gardé le souvenir d’une bronchite assez tenace, qui lui avait à jamais ôté le goût des manifestations populaires.

Un autre trait, dont Henri Heine fut témoin, peint peut-être mieux encore les mauvaises façons outrecuidantes du personnage qui passe sa vie attablé dans les cabarets et tire vanité de sa sottise, en attendant qu’il puisse tirer vanité de son savoir. La scène, cette fois, se passait chez M.de Savigny, professeur de droit et célèbre jurisconsulte. L’étudiant dont il s’agit, et qui venait, selon l’usage des universités allemandes, prendre ses inscriptions pour les cours du professeur, se présentait en robe de chambre, la casquette sur l’oreille, et répandant autour de lui l’odeur d’une pipe dont le long tuyau orné d’un gland se jouait négligemment autour d’une poche crasseuse. L’homme s’avançait en ébauchant un sourire niais, lorsqu’un regard de M.de Savigny l’arrêta sur le seuil.

— Cette robe de chambre constitue-t-elle toute votre garde-robe ? demanda sévèrement le professeur.

Le malappris, furieux, paya d’audace et répondit que non seulement il possédait d’autres vêtements, mais qu’il était propriétaire d’un habit neuf.

Un geste significatif de M.de Savigny coupa court à cette énumération. « Eh bien, allez vous habiller, et vous reviendrez me parler ensuite, » fit-il.

Le docteur m’ayant prescrit les eaux de Wildbad, dans la forêt Noire, je dus momentanément interrompre mes visites. La perspective de cette séparation affligeait le malade. Donc, j’allais l’abandonner, et pour l’Allemagne ! Ne pouvoir m’accompagner, hélas ! ne pouvoir, une dernière fois, disposer de lui-même, chercher vainement autour de soi le Messie qui dirait : « Lève-toi et marche ! »

La tête rejetée sur l’oreiller, il paraissait rêver. Où ce rêve le conduisait-il ?

J’imaginai voyait la forêt Noire attiédie par l’été, la sapinière ensoleillée sur la haute montagne, le solennel prolongement des colonnades d’arbres, le bleu du firmament derrière des dômes d’ombre, les panaches des fougères s’agitant au-dessus des mousses jaunes, les grands dessins mouvants des silhouettes d’herbes ; puis, plus bas, sous un dais d’azur, l’éternelle fraîcheur d’un paysage d’idylle, les huttes rustiques, la lumière rieuse parmi les ondes bavardes, l’épanouissement des fleurs sous une poussière d’étincelles, le désordre du ravin égayé par un rayon de soleil.

Heine continuant à garder le silence, je restais muette, les regards attachés sur les brins de poussière qui voltigeaient dans l’air.

La fenêtre ouverte laissait entrer une chaleur lourde, et, dans la pièce voisine, deux voix querelleuses se disputaient. Un gros soupir s’échappa de la poitrine du malade. Les larmes me vinrent aux yeux et je me trouvai égoïste de songer à ma santé quand il allait bientôt mourir.

« La plus douce des fines mouches ! Ou bien, laissant l’emblème de votre cachet, est-ce d’après le parfum de votre lettre que je dois vous nommer ? En ce cas, il me faudrait vous appeler « la plus mignonne des chattes musquées ». J’ai reçu votre missive avant-hier, les pattes de mouche me trottent constamment dans la tête, peut-être même dans le cœur. Mes remerciements les plus vifs pour toute l’affection que vous me témoignez. La traduction des poèmes est très belle, et je réitère ce que je vous ai dit à ce sujet avant votre départ. Moi aussi, je me réjouis de vous revoir bientôt et de poser une empreinte vivante sur les traits suaves et quelque peu souabes. Ah ! cette phrase prendrait une signification moins platonique si j’étais encore un homme ! Mais je ne suis plus qu’un esprit ; ce qui peut vous convenir, à vous, mais m’arrange, moi, médiocrement.

» L’édition française de mes poèmes vient de paraître et fait fureur. Toutefois, c’est seulement dans deux ou trois mois que ceux des poèmes qui n’ont pas encore été publiés, par exemple le Nouveau Printemps, paraîtront dans l’un des derniers volumes de l’édition française. Vous le voyez, il n’y a pas de temps perdu. Oui, je me réjouis de vous revoir, fine mouche de mon âme ! La plus gracieuse des chattes musquées, mais en même temps douce comme une chatte angora, l’espèce que je préfère. Pendant longtemps j’ai aimé les chattes-tigres ; mais celles-là sont trop dangereuses et les empreintes vivantes qu’elles laissaient quelquefois sur mon visage étaient déplaisantes. Je me porte toujours très mal ; constamment des contrariétés, des accès de rage. Fureur contre mon état, qui est désespéré ! Un mort ayant soif de toutes les jouissances les plus ardentes que la vie peut offrir ! Cela est affreux ! Adieu ! Puissent les eaux vous fortifier et vous faire du bien. Les plus affectueux saluts de votre ami,

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