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PREMIÈRE PARTIE
Description des Constellations.
|Aspirations enthousiastes d’un ami des étoiles, 2. — Naissance historique des constellations, 6. — Thalès, Eudoxe, Aratus, 11. — Hipparque et Ptolémée, 14. — Désignation des étoiles par des lettres grecques, 15. — Alphabet grec, 15. — Étoiles de la Petite Ourse, 17. — Estimation de l’éclat des étoiles, 18. — Étoile polaire, 19. — Sa distance ; temps que la lumière emploie à nous en arriver, 21. — Position actuelle du pôle, 22.
Avertissement
Si, au lieu de briller constamment sur nos têtes, les étoiles ne pouvaient être vues que d’un seul point du globe, les humains ne cesseraient de s’y porter en foule pour contempler et admirer les merveilles des cieux.
Sénèque.
Cet Ouvrage est le Supplément, le complément naturel de notre Astronomie populaire.
Dans le premier volume, consacré à la théorie, à la description littéraire des connaissances acquises sur la constitution de l’univers, il a été impossible d’entrer dans aucun détail technique et de donner les éléments nécessaires à l’étude directe du Ciel. Les personnes instruites, ou amies de l’instruction, qui aimeraient à connaître les étoiles par leurs noms, à trouver facilement les constellations qui de mois en mois s’élèvent au-dessus de nos têtes, à se rendre compte de l’origine des noms donnés aux configurations célestes, à vivre, en un mot, au sein d’un univers connu, au lieu de sommeiller en face d’une énigme permanente ; les âmes délicates qui devinent par une clairvoyance naturelle l’intérêt sans égal et le plaisir intime qui accompagnent l’étude de la nature ; les esprits laborieux qui voudraient pouvoir suivre les mouvements célestes, reconnaître à l’œil nu les planètes parmi les étoiles, et observer à l’aide d’instruments de moyenne puissance les principales curiosités du ciel, telles que les étoiles doubles, les étoiles colorées, les nébuleuses, les amas stellaires, les comètes, les mondes et les univers lointains qui développent à l’infini la sphère de l’observation humaine ; en un mot tous les « amateurs », pour nous servir d’une expression ancienne parfois un peu dénaturée, n’avaient jusqu’ici aucun livre pratique à consulter pour entreprendre l’étude directe du Ciel, pour commencer l’observation personnelle de ces merveilles.
C’est cette importante lacune dans l’instruction publique en France, qu’un grand nombre de lecteurs de l’Astronomie populaire ont désiré voir comblée : nous nous sommes mis résolument à l’œuvre ; mais, au lieu de pouvoir effectuer ce travail dans le cours d’une année, comme nous l’espérions, en ayant déjà préparé depuis longtemps tous les documents, il nous a fallu y consacrer exclusivement et laborieusement deux années entières. Nous espérons que nos lecteurs auront compris cette durée inévitable et pardonné les retards arrivés dans cette publication.
Dans notre ouvrage, les terres du ciel, nous avons fait connaître les Planètes ; dans l’œuvre présente, notre but est de faire connaître les Étoiles.
On trouvera dans les pages suivantes la position dans le ciel et la description de toutes les étoiles visibles à l’œil nu pour une vue moyenne. Nous avons pris soin de réobserver nous-même toutes celles qui sont visibles de Paris, et nous avons reçu les dernières observations faites par les astronomes de l’hémisphère austral sur celles qui restent invisibles au-dessous de notre horizon. On possède donc d’abord ici l’état actuel du ciel, exposé avec précision.
Les indications, les alignements et les figures nécessaires pour trouver facilement les constellations et en reconnaître les principales étoiles, complètent cet exposé, en permettant désormais à tout esprit attentif de faire la géographie du Ciel beaucoup plus rapidement et plus agréablement que nous ne pouvons faire celle de la Terre. L’histoire de chaque constellation, la recherche de l’origine des noms donnés aux étoiles, marchent parallèlement avec cette description.
Afin que chacun puisse se rendre compte en même temps des changements arrivés dans l’univers, du mouvement séculaire des constellations, de la vie qui anime les apparentes solitudes des cieux, de la valeur de ces lointains soleils, de la nature des systèmes étrangers au nôtre, de la variété inimaginable répandue à travers l’espace infini comme le long du temps éternel, cette description générale du ciel est accompagnée de l’analyse et de l’exposé détaillé de tout ce que nous y connaissons d’intéressant.
La noblesse de notre belle science est antique. Mille ans avant les croisades, nos ancêtres observaient le ciel comme nous le faisons aujourd’hui ; et malgré les révolutions politiques, le sang versé dans les guerres (opprobre de l’humanité !) ; malgré les conquérants et les destructeurs, malgré les folies et les crimes des « Héros » encensés par les peuples, ces pacifiques études sur le ciel étoilé nous ont été conservées. Aussi avons-nous eu la satisfaction de rassembler ici, pour la première fois, les observations faites depuis deux mille ans sur l’éclat de chacune de ces étoiles qui brillent le soir au-dessus de nos têtes : celles de l’astronome Hipparque — faites avant la naissance de Jésus-Christ ; — du Persan Abd-al-Rahman-al-Sûfi vers l’an960 de notre ère ; — du Tartare Ulugh-Beigh, en1430 ; — de Tycho-Brahé en1590 ;etc.,etc., — et de comparer tout cet ensemble à l’état du ciel en1880. — Les amis des étoiles pourront apprécier ainsi les diverses observations, et connaître quels sont les changements arrivés dans le ciel depuis les temps historiques. Ces yeux qui ont observé les astres brillants du ciel sont éteints aujourd’hui… et les nôtres se fermeront aussi ; mais la vie scientifique se perpétue à travers les siècles, et par la science nous vivons dans le passé, de même que nous transmettons l’héritage de nos études à nos successeurs sur la scène du monde. La vraie vie de l’esprit n’est-elle pas, d’ailleurs, dans cette noble communion de sentiments avec les penseurs qui ont scruté, pénétré, analysé avant nous les grands problèmes qui nous séduisent ?
Les étoiles qui ont subi des variations séculaires ; celles qui se sont allumées subitement dans l’espace et ont jeté la terreur dans l’humanité ; celles dont la lumière oscille périodiquement, qui sont tantôt visibles et tantôt invisibles ; celles qui sont lancées à travers l’immensité avec une vitesse qui donne le vertige ; celles qui s’éloignent de nous pour toujours, celles qui arrivent au contraire vers nous avec rapidité ; celles que l’analyse spectrale nous présente comme récemment incendiées ; celles qui sont assez proches de nous pour que nous ayons pu en mesurer la distance et en déterminer le poids ; celles qui gisent perdues en un tel éloignement que leur lumière emploie des milliers d’années à nous parvenir ; les étoiles doubles qui gravitent en cadence l’une autour de l’autre ; les systèmes formidables, tels que ceux de Sirius et de Castor ; les soleils animés des colorations étranges du rubis, du saphir ou de l’émeraude ; ceux qui ressemblent à des gouttes de sang figées dans le ciel ; les amas d’étoiles composés de milliers de soleils analogues au nôtre en force et en lumière ; les nébuleuses gazeuses dont la pâle clarté traverse des abîmes inexplorés ; cette nébuleuse d’Orion, que l’on distingue presque à l’œil nu, et qui est avec son étoile sextuple un prodige dans un prodige ; cette merveilleuse république de soleils, qui brille, visible à l’œil nu, dans la constellation d’Hercule, et que personne ne se donne le plaisir de regarder ; et ces couples ravissants d’étoiles qui rayonnent sur Andromède, dans la Chevelure de Bérénice, dans les régions lactées du Cygne, de l’Aigle et de la Lyre ; et ces douces Pléiades qui tremblent dans l’insondable éther ; et les innombrables, les inénarrables merveilles semées à profusion autour de nous dans l’immense espace : toutes ces célestes splendeurs sont exposées dans les descriptions suivantes, toute l’histoire du ciel est ici racontée, tous ces tableaux sont expliqués, chacun à sa place ; le musée de l’univers est décrit, simplement, humblement, imparfaitement — à mesure que j’ai avancé dans ce travail j’en ai senti l’imperfection — mais avec sincérité, avec toute la clarté méthodique qui a pu y être apportée. Cette étude générale du Ciel est faite techniquement (forme nécessaire pour le but que nous nous proposions), sans phrases, sans ornements étrangers au sujet.
Aucune instruction préalable n’est indispensable pour lire et étudier ce livre, pas plus que pour l’Astronomie populaire, car nous avons pris soin de n’employer aucune expression qui eût pu rester incomprise ; il n’y a ni mathématiques ni formules ; toutefois ce volume-ci est d’un degré au-dessus du précédent, et réclame une attention plus continue. Ce n’est plus un livre de lecture proprement dit, c’est un ouvrage à étudier si l’on veut connaître le ciel, et c’est aussi un répertoire à consulter en maintes circonstances, car nous avons fait entrer dans son cadre tous les documents utiles à ceux qui désirent commencer sérieusement l’étude de l’Astronomie.
L’exécution de notre projet répond-elle à sa conception ? Nous le désirons, mais nous sommes loin de l’affirmer. Bien des lacunes, sans aucun doute, seront encore restées ; bien des incorrections, typographiques et autres, pourront y être relevées : nous en avons déjà remarqué plusieurs ; nous recevrons avec reconnaissance toutes celles que l’on voudra bien nous signaler, et nous remercions d’avance tous les amis, connus et inconnus, qui nous aideront à rendre ce traité aussi complet que possible.
On trouvera à la fin de l’ouvrage les cartes du ciel pour chaque mois de l’année, les moyens de reconnaître les planètes comme les étoiles, l’exposé des observations les plus intéressantes à faire, des conseils pratiques sur l’usage des instruments, les principaux catalogues, tables usuelles,etc. Il suffit, du reste, de parcourir la table des matières pour se rendre compte de l’ensemble des documents réunis.
Il est étrange, inconcevable, en vérité, que les habitants de notre planète aient vécu jusqu’ici sans même savoir où ils étaient ! Il est incompréhensible qu’il y ait encore aujourd’hui quatre-vingt-dix-neuf êtres humains sur cent qui ne connaissent pas la demeure qu’ils habitent, qui ne savent pas où ils sont, qui ne se rendent aucun compte de la situation de la Terre dans l’espace, et qui voient toutes les nuits la sphère étoilée se déployer sur leurs têtes, sans jamais avoir appris le nom d’une seule étoile, d’une seule constellation, vivant à l’état d’aveugles volontaires, ne sachant rien, ne se doutant de rien, au milieu d’un univers magnifique, dont la seule contemplation doublerait, décuplerait pour eux le plaisir de vivre ! C’est tout simplement stupéfiant ! Citoyens du Ciel, nous vivons étrangers dans notre propre patrie !
Le but de ce recueil scientifique sera rempli s’il satisfait dignement la curiosité studieuse des amis de la plus belle des sciences. Nos plus chères espérances seront atteintes s’il développe sous une forme nouvelle l’œuvre à laquelle toute notre vie a été consacrée : Étudier dans leur vraie lumière les sublimes réalités de la création, et élever de plus en plus les esprits vers la connaissance de ces magiques splendeurs !
01
PREMIÈRE PARTIE
DESCRIPTION DES CONSTELLATIONS
Origine des constellations. — Histoire et description. — Le pôle. — L’étoile polaire. — — Les étoiles depuis deux mille ans.
« Ainsi, vous n’êtes pas satisfait ? répondis-je à l’un des lecteurs enthousiastes de l’Astronomie populaire, qui m’assurait qu’en terminant la lecture de la 836page de cet ouvrage, il avait trouvé ce volume beaucoup trop court.
— Mais non, pas satisfait du tout. Vous m’avez mis en appétit. Je ne me doutais de rien, je n’avais pas goûté au fruit de l’arbre de la science. Maintenant, je suis bien plus affamé, bien plus altéré, bien plus amoureux de science qu’avant d’avoir subi l’influence si attractive d’Uranie.
— Pourtant vous possédez dans cet ouvrage tous les éléments de la connaissance de l’univers. Que désirez-vous de plus ?
— Oui, sans doute, les éléments. Mais cela ne me suffit plus. Vous avez soulevé un coin du voile : pourquoi ne pas faire tomber le voile tout entier ? Le ciel est un livre que je veux lire maintenant. Les constellations m’intéressent, et vous avez glissé légèrement sur leur histoire ; cependant, ne représentent-elles pas l’image de la pensée humaine qui s’est reflétée dans les cieux ? J’en lirais avec ardeur une description historique. J’aime Andromède enchaînée sur son rocher ; j’envie Persée qui vole à sa délivrance ; j’ai même quelque sympathie pour la Grande Ourse qui depuis tant de siècles tourne sans fatigue autour du pôle, et quand je passe des régions boréales aux signes du zodiaque, mon imagination se transporte aux temps mythologiques où nos ancêtres vivaient en communication si intime avec la nature…
— Mais…
— Pardonnez ma passion bien légitime pour une science aussi fascinatrice. Je voudrais connaître chaque étoile par son nom, je voudrais, lorsque le soir le ciel resplendit de tous ses feux, pouvoir épeler ces hiéroglyphes célestes et deviner quels mystères s’accomplissent là-haut ; je voudrais savoir tout ce que l’on sait sur ces lointaines lumières aujourd’hui analysées par la chimie du ciel, connaître leur constitution physique, leur valeur, leur puissance, et pouvoir apprécier les richesses variées de chaque constellation ; je voudrais…
— Mais…
— Oui ! je voudrais connaître les étoiles doubles et multiples, le système de Sirius, le monde de Castor, les couples qui étincellent de chatoyantes couleurs, les groupes stellaires…
— Mais…
— Les nébuleuses, genèses formidables de mondes en formation, les amas d’étoiles, univers lointains, les voies lactées qui lancent dans l’infini leurs courbes gigantesques, les…
— Mais…
— Les étoiles variables, dont la mystérieuse lumière subit des métamorphoses si extraordinaires, les étoiles nouvellement apparues dans les cieux et que l’humanité craintive a pris pour des signes de la colère céleste, les étoiles rouge sang que le télescope…
— Mais enfin…
— … nous montre figées au fond du firmament bleu. Oh ! quelles splendeurs à contempler ! quelles richesses à acquérir ! quelles jouissances à éprouver ! quelles heures délicieuses à passer encore dans l’étude de la nature, et cette fois-ci le télescope en main, en véritables astronomes. Oui : donnez-nous le supplément que vous nous avez promis.
— Enfin ! m’écriai-je à mon tour, vous ne permettez de vous répondre un mot. Je comprends votre enthousiasme pour l’Astronomie, pour la science universelle et éternelle. Mais si vous avez lu consciencieusement et exactement compris chacune des lignes des de l’Astronomie populaire, avouez-moi franchement qu’en certains passages un peu difficiles, les démonstrations mathématiques indispensables ont pu fatiguer quelque peu votre esprit et calmer l’essor de votre imagination. Or, si nous avançons plus loin dans la science, ces passages arides seront plus fréquents, les oasis deviendront plus rares, l’exploration sera plus sérieuse, il y aura plus de chiffres et moins d’images…
— Eh ! Monsieur ! nous prenez-vous pour des enfants de six ans ? nous faites-vous donc l’injure de croire que nous lisions vos ouvrages par fainéantise et que nous n’ayons pas à cœur de nous instruire le plus possible sur les réalités sublimes de la création, au milieu desquelles la plupart des hommes vivent comme des aveugles ! Non, non ! Nous voulons nous distinguer du troupeau commun ; nous ne perdons pas notre temps dans la lecture des romans ; nous avons soif de science ; nous laissons l’ignorance et ses illusions à ceux qui s’en contentent ; nous laissons les affaires matérielles de la vie, les ambitions de fortune ou d’honneurs d’un jour à ceux que ces petites choses intéressent ; nous leur abandonnons même les faits et gestes du patriotisme de chaque clocher et de la politique de chaque fourmilière ; j’irai même plus loin, et puisque vous paraissez douter de mon enthousiasme, je vous avouerai nettement que, pénétrés du sentiment de l’universel et de l’infini, nous ne sommes plus Français, ni Prussiens, ni Anglais, ni Espagnols, ni Italiens, ni Autrichiens, ni Russes… Vous étonné ! Mais non, Monsieur, nous ne sommes même plus Européens, pas plus qu’Africains, Asiatiques ou Américains !… Fourmilières que tout cela ! enfantillages que toutes ces distinctions de drapeaux ! folies que tous ces gouvernements militaires ! infamies que ces boucheries pour lesquelles on élève tous nos fils ! abominables criminels que tous ces chefs d’États et ces crocodiles de diplomates…
— Prenez garde ! Monsieur, vous pourriez manquer de respect aux institutions existantes et à l’administration. Si l’on vous entendait !
— Comment ? ai-je prononcé un seul mot dont la logique et la justice ne soient pas surabondamment démontrées ? Mais, si l’on me poussait à bout, je déclarerais net que je n’ai même pas le patriotisme de la Terre, car la Terre n’est plus pour moi qu’un département du ciel. Non, je ne suis même plus terrestre ; je suis céleste, et je veux désormais connaître le ciel. Vous avez fait de moi, vous avez fait de tous les lecteurs qui vous ont suivi, des êtres célestes. Plaignez-vous ! La vraie patrie, c’est l’univers infini ; la vraie religion, c’est l’ascension vers Dieu par l’étude de ses œuvres. Tout le reste, pardonnez-moi l’expression, tout le reste, c’est de la… farce.
— Décidément, Monsieur, vous n’y allez pas par quatre chemins. Le Ciel, je le conçois, vous fait oublier la Terre avec la société humaine ; mais je suis tranquille, car les intérêts de la vie, qui nous pressent de toutes parts, ne nous permettent pas de demeurer dans le bleu, et notre éducation nous a donné à tous le sentiment des devoirs sociaux qui régissent le monde moderne. La philosophie éclaire l’âme d’une calme clarté, même lorsqu’elle nous fait toucher du doigt les étonnantes petitesses dont l’humanité s’arrange et se glorifie. En vérité, si tous les lecteurs de mes ouvrages pensent comme vous, nous formons déjà un groupe, convaincu, d’êtres affranchis des erreurs antiques et grossières, et altérés de la vérité, de la vérité universelle, dont la science nous rapproche sans cesse.
Un scrupule pourtant m’arrête encore. Nous allons, comme vous le désirez, faire la description complète du ciel, constellation par constellation, étoile par étoile. C’est là un travail assez ardu, malgré tout son intérêt historique et scientifique. Pensez-vous vraiment que le peuple, le populaire, les lecteurs les plus nombreux soient prêts pour lire ces études techniques comme ils ont lu les descriptions précédentes ? Vous, Monsieur, vous n’êtes pas précisément un homme du peuple, vous appartenez à la classe de la bourgeoisie éclairée ; mais les trente mille autres lecteurs de cette première édition ne tiennent peut-être pas autant que vous à s’instruire davantage dans la connaissance de l’univers.
— Détrompez-vous. Les classes du peuple ne sont point du tout inférieures à celles de la bourgeoisie quand à l’aptitude à l’instruction ; on remarque même assez souvent le contraire. D’ailleurs, permettez-moi de vous le dire franchement : ce n’est pas à vous à suivre le peuple ; c’est à lui à vous suivre. Continuez à l’élever : il vous en sera reconnaissant. Ne vous préoccupez ni de ses goûts ni de ses tendances ; l’éducation actuelle commence à tout transformer. Vous n’avez point à le flatter : vous n’avez aucune ambition politique, puisque vous avez si nettement refusé le mandat législatif que vos concitoyens vous ont offert. Et je vous en félicite. La politique et la science ne vont point ensemble. On peut même s’étonner que nos législateurs perdent tant de temps à bavarder sur mille projets de lois, au lieu de réformer simplement l’instruction primaire et secondaire : en deux générations, la France serait instruite dans les sciences exactes au lieu de rester sous la tutelle des idées du moyen âge. Les mœurs ne doivent-elles pas précéder les lois ? La grande, l’urgente question du jour, c’est donc la diffusion de l’instruction positive. Et qu’y a-t-il de plus intéressant que l’astronomie aujourd’hui ? Au lieu d’être restée embrouillée dans des formules inextricables, cette science est devenue claire, méthodique, limpide, philosophique, séduisante : c’est la lumière même éclairant l’univers.
— Eh bien ! je vous l’avoue : il est préparé de longue date, ce complément dont vous souhaitez la publication avec tant d’insistance. Oui, nous allons faire la description méthodique du ciel, et nous allons passer en revue les curiosités de toute nature éparses dans le riche écrin de l’univers, de telle sorte que ceux qui posséderont cette seconde partie sauront désormais lire dans le ciel comme dans un livre. Continuons de nous instruire dans la réalité ; consacrons nos meilleures heures à la science ; entrons en communication de plus en plus intime avec la nature ; vivons de la vie de l’âme, et montons encore dans la Lumière et dans la Liberté. »
Telle est la conversation que l’on aurait pu entendre le 15janvier1880, à minuit, sous les voûtes de l’Observatoire de Paris, à la sortie d’une conférence scientifique, et elle se trouve si à propos pour ouvrir ces nouvelles pages que je n’ai pu résister à la tentation de la reproduire ici.
La connaissance plus approfondie que nous désirons faire avec le ciel peut être inaugurée par l’étude historique et astronomique des constellations. C’est le premier fait de l’histoire de la science. Aussitôt que les hommes eurent remarqué les étoiles de la nuit silencieuse, dès qu’ils se furent demandé quelles pouvaient être ces lumières et quels services elles étaient capables de leur rendre, ils durent créer des groupes formés par les étoiles voisines entre elles, ou disposées suivant des lignes, en figures plus ou moins régulières. Ils ne tardèrent pas à leur donner des noms en rapport avec ces figures ou avec l’association apparente de ces étoiles aux saisons, aux faits météorologiques et climatologiques, aux dates des calendriers primitifs, aux souvenirs, aux fêtes, aux réunions ; dans la suite des temps, la politique et la religion ajoutèrent des noms nouveaux aux constellations anciennement remarquées, en transportant dans le ciel les héros que la reconnaissance ou la crainte voulaient immortaliser.
La formation des constellations a commencé par les plus apparentes et par les plus utiles aux besoins de l’humanité primitive, par la Grande Ourse, Orion, les Pléiades, les Hyades, Sirius et le Grand Chien, Aldébaran et le Taureau, Arcturus et le Bouvier, la Petite Ourse, le Dragon,etc. Dans la suite des siècles, on occupa les places restées vides. Le ciel se peupla successivement, et l’on pourrait remarquer dans les figures imaginées et dans les noms des astérismes les vestiges des époques de leur création, comme on remarque dans le plan d’une grande ville les noms des rues correspondant aux idées régnantes des différents siècles. Ainsi, par exemple, à Paris, toutes les rues anciennes portent simplement l’indication du but où elles conduisaient, ou le caractère local de la rue, puis elles reçoivent des noms de saints, donnés pendant tout le moyen âge et jusqu’au xvi ; au xviii, les nouvelles rues sont baptisées de noms d’hommes d’État, de navigateurs, de savants ; sous la première République et l’Empire, noms de philosophes, puis de généraux ; sous la monarchie de Juillet, noms de fonctionnaires et de bourgeois plus ou moins célèbres ; sous le second Empire, noms de batailles, de généraux et de savants ; sous la République actuelle, noms de républicains et de savants… Insensiblement, les savants prennent la place des saints. Le parallélisme entre les deux procédés est même assez curieux. Dans les constellations : les Pléiades, les Hyades, les Ourses polaires, le géant Orion, la Vendangeuse, la Canicule, la Couronne, le Triangle, les Gémeaux ; — Hercule, Andromède, Persée, Céphée, Cassiopée, Antinoüs ; — la Colombe de Noé, la Fleur de Lys, les Chiens de Chasse, l’Écu de Sobieski ; — l’Horloge, la Boussole, la Machine pneumatique, le Fourneau chimique ; — le Télescope d’Herschel, la Machine électrique, l’Atelier de Typographie, l’Aérostat. Puis, lorsqu’il s’est agi de faire la nomenclature des pays lunaires, ce sont des noms de savants que l’on a choisis ; de même pour la géographie de Mars et pour les détails de certaines nébuleuses. Dans les noms des rues de notre grande capitale : rue Montmartre, rue des Martyrs, rue Pierre-Levée, rue de Vaugirard, rue de Grenelle, rue des Fossés, rues du Bac, du Four, des Boulangers, Poissonnière, des Petits-Champs, du Mail, Vide-Gousset ; — rues Saint-Denis, Saint-Martin, Saint-Jacques, Saint-Honoré, Saint-Antoine, Saint-Louis, Saint-Sauveur. Saint-Marc, Saint-Lazare ; — rues Montmorency, Suger, Sully, Colbert, Louvois, Vauban, Duquesne, Choiseul ; — rues Malherbe, Corneille, Boileau, Racine, Bossuet, Maupertuis, Voltaire, J.-J.Rousseau, Réaumur, Buffon, Cassini ; — rues Bonaparte, de Rivoli, Marengo, des Pyramides, du Caire ; — rues Rambuteau, Cuvier, Linné, Laplace ; — boulevard Sébastopol, pont de l’Alma, rues de Solférino, Turbigo, Magenta ; Copernic, Galilée, Képler, Newton ; boulevard Arago ; — rue du Quatre-Septembre, rue de Châteaudun ; rues Herschel, Washington, Lincoln, Michelet, Edgard Quinet,etc. Les opinions et préoccupations de chaque époque se reflètent dans les noms inscrits au Ciel comme sur la Terre.
Il est intéressant pour nous d’entrer en communication plus complète avec ces mystérieuses figures de la population sidérale. De même que les cartes sont utiles pour voyager, ainsi les cartes du ciel sont utiles pour se reconnaître dans cette immense étendue. Sans doute, si c’était à recommencer, si les sciences étaient logiquement formées toutes d’une pièce et sortaient entières d’un cerveau créateur, comme Minerve qui, dit-on, s’échappa tout armée du cerveau de Jupiter, on n’inventerait ni ces figures mythologiques, ni leur histoire ; de même que si l’on faisait aujourd’hui la géographie logique de notre planète on n’inventerait ni les ridicules frontières, éternels sujets de la dispute des riverains, ni les animosités nationales qui forment le canevas du roman souvent dramatique de l’humanité. Mais nous sommes bien obligés de prendre les choses comme elles sont, et notre esprit ne peut que s’attacher à en tirer le meilleur parti possible. D’ailleurs, les étoiles les plus importantes du ciel étant incorporées dans ces configurations, notre instruction uranographique serait incomplète si ces figures nous restaient inconnues, et un atlas céleste est le complément naturel d’un traité général d’astronomie.
Remarquons, avant d’entrer dans le détail de nos constellations, que, tandis que les voyageurs sont obligés de parcourir la terre et de se déplacer pour en explorer les diverses contrées, le mouvement apparent de la sphère céleste, qui pousse les astres d’orient en occident, amène sous les yeux d’un observateur assis dans un belvédère les diverses régions du ciel étoilé. Une fatalité irrésistible semble faire surgir de l’orient tous les astres qui, suivant l’expression d’Homère, servent de couronne au ciel, tandis qu’à l’occident ils disparaissent sous l’horizon. La nature complaisante semble dire à l’homme, pour les astres : Contemple, et contemple sans peine.
Pour cette description, nous reproduirons ici, en dix-huit planches, le meilleur, le plus complet et le mieux gravé de tous les atlas célestes, celui de Bode, composé au commencement de ce siècle, lequel ne sera jamais ni surpassé, ni égalé, attendu que l’histoire des constellations n’occupe plus maintenant que la seconde place dans les ouvrages astronomiques : ces dix-huit gravures formeront ici un atlas représentant les constellations anciennes et modernes du ciel tout entier. Notre () en est la première planche.
Commençons par le pôle nord. La Petite Ourse, Ursa minor, lui
semble attachée par la queue et tourne en vingt-quatre heures autour de ce point fixe comme autour d’un pivot, en sens contraire du mouvement des aiguilles d’une montre. Elle se compose essentiellement de sept étoiles disposées suivant une figure analogue à celle de la Grande Ourse, mais en sens contraire. C’est à Thalès, au septième siècle avant notre ère, que l’on rapporte la dénomination de cette constellation, qui s’appelait auparavant, chez les Phéniciens, la Queue du Chien, la Cynosure. Ces navigateurs avaient remarqué sa fixité dans la région boréale du ciel et s’en servaient pour se diriger sur la Méditerranée : elle leur assura pendant près de mille ans la prépondérance sur les mers. On l’appelait aussi la Phénicienne. Dans la mythologie, la Grande Ourse est la nymphe Callisto, et la Petite Ourse est son chien. Chacun sait que, prenant la forme trompeuse de Diane, Jupiter séduisit un jour Callisto, nymphe favorite de cette déesse, et qu’il en eut un fils, nommé Arcas : c’est ce que les jeunes filles apprennent dans leur mythologie en faisant leurs « humanités. » Jupiter, voulant honorer ces deux êtres, ne pouvait certainement rien faire de mieux que de les transporter au ciel. Mais il y a si longtemps de cela qu’ils n’y sont plus : la nymphe s’est métamorphosée en ourse, quoiqu’elle n’en eût guère l’humeur, si l’on en croit la
légende ; son chien a subi la même transformation, et au lieu de Callisto et de son chien, la sphère étoilée nous montre depuis deux mille ans la Grande et la Petite Ourse. Quant à Arcas, il est devenu le Bouvier ; c’est un homme d’âge mûr qui n’a point du tout l’air d’un enfant (voy. plus loin) ; il est vrai que depuis tant de siècles il a pu facilement vieillir. Néanmoins, Jupiter n’a pas été tout à fait prévoyant.
Ovide donne une version assez curieuse de la métamorphose de Callisto. Jupiter l’aurait transformée en ourse sur la terre même. Un jour, à la chasse, Arcas se disposait à tuer sa mère, qu’il ne reconnaissait pas (on le croit sans peine), lorsque Jupiter enleva cette ourse au ciel et par la même occasion y transporta également Arcas sous la forme d’un gardien, Arctophylax, gardien de l’ourse. C’est le nom qu’il porte encore sur plusieurs atlas. Mais comme plus tard les sept étoiles de la Grande Ourse furent considérées comme sept bœufs paissant dans la campagne céleste, le gardien de l’ourse devint le gardien des bœufs, le Bouvier, tandis que les sept étoiles du nord étaient nommées Septem triones.
Six siècles avant notre ère, sous Thalès, la Petite Ourse reçut son nom. Aratus, qui écrivait au III avant notre ère, remarque qu’elle s’appelait déjà aussi le Petit , par similitude avec le Grand (Amaxa).
Les anciennes constellations étaient formées depuis longtemps et déjà classiques au temps d’Eudoxe, disciple de Platon, qui, au IV avant notre ère, a observé les positions des 47 principales étoiles visibles en Grèce et rédigé le plus ancien catalogue d’étoiles qui nous ait été conservé. Cette première astronomie grecque venait de l’Égypte, et je crois, avec mon illustre ami Henri Martin, que le pays des sphinx et des pyramides est le plus ancien auquel notre histoire classique, grecque et romaine, puisse remonter pour les origines des sciences et des arts. Voici les étoiles observées par Eudoxe et placées sur sa sphère vers l’an368 avant notre ère. C’est la plus ancienne description que nous possédions de notre sphère astronomique.
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The end
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