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Astronomie populaire (Flammarion)

Camille Flammarion · 1881 · Free in the US

491,125 words · about 34 h 24 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Camille Flammarion
Language
French
Published
1881
Length
491,125 words · about 34 h 24 min
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Livre premier. — La Terre.

Livre II. — La Lune.

Livre . — Le Soleil.

00

AUX GÉNIES IMMORTELS

DE

COPERNIC, GALILÉE, KÉPLER, NEWTON

QUI ONT OUVERT À L’HUMANITÉ LES ROUTES DE L’INFINI

À FRANÇOIS ARAGO

FONDATEUR DE L’ASTRONOMIE POPULAIRE

Cet ouvrage est respectueusement dédié

par

CAMILLE FLAMMARION

AVERTISSEMENT

Cinquante mille exemplaires de cet ouvrage ont été demandés en moins d’une année par un public sympathique et enthousiaste, et sont allés répandre parmi toutes les classes sociales les éléments de la connaissance de l’univers. Ce rapide succès vient d’être consacré par la haute distinction que l’Académie Française a voulu accorder au même ouvrage en lui décernant le Prix Montyon. Nous voici donc enfin arrivés à l’ère scientifique souhaitée depuis si longtemps par tous les amis du Progrès. On commence à sentir qu’il était indigne de nous de vivre au milieu de l’univers sans le connaître. On commence à comprendre que ce sont là les premières notions à acquérir pour toute instruction qui a l’ambition d’être sérieuse. Les ombres de la nuit s’évanouissent peu à peu. La clarté se fait dans les âmes. C’est là un signe manifeste, éloquent, incontestable, de l’état actuel des esprits et de leurs aspirations vers la vraie science : la science positive ; vers la vraie philosophie : la philosophie scientifique. — L’auteur se plaît à constater ce succès, non point parce que c’est pour la première fois qu’il est obtenu par un livre de science, non point par mesquine vanité ou puéril orgueil, mais parce que c’est un signe du temps, parce qu’il marque le caractère fondamental de notre époque, et parce qu’il est doux de voir ces nobles tendances s’affirmer de plus en plus dans notre grande famille humaine, si lentement progressive.

1

LA TERRE

LIVRE PREMIER

Ce livre est écrit pour tous ceux qui aiment à se rendre compte des choses qui les entourent, et qui seraient heureux d’acquérir sans fatigue une notion élémentaire et exacte de l’état de l’univers. N’est-il pas agréable d’exercer notre esprit dans la contemplation des grands spectacles de la nature ? N’est-il pas utile de savoir au moins sur quoi nous marchons, quelle place nous occupons dans l’infini, quel est ce soleil dont les rayons bienfaisants entretiennent la vie terrestre, quel est ce ciel qui nous environne, quelles sont ces nombreuses étoiles qui pendant la nuit obscure répandent dans l’espace leur silencieuse lumière ? Cette connaissance élémentaire de l’univers, sans laquelle nous végéterions comme les plantes, dans l’ignorance et l’indifférence des causes dont nous subissons perpétuellement les effets, nous pouvons l’acquérir, non-seulement sans peine, mais encore avec un plaisir toujours grandissant. Loin d’être une science isolée et inaccessible, l’Astronomie est la science qui nous touche de plus près, celle qui est la plus nécessaire à notre instruction générale, et en même temps celle dont l’étude offre le plus de charmes et garde en réserve les plus profondes jouissances. Elle ne peut pas nous être indifférente, car elle seule nous apprend où nous sommes et ce que nous sommes ; de plus, elle n’est pas hérissée de chiffres, comme de sévères savants voudraient le faire croire ; les formules algébriques ne sont que des échafaudages analogues à ceux qui ont servi à construire un palais admirablement conçu : que les chiffres tombent, et le palais d’Uranie resplendit dans l’azur, offrant aux yeux émerveillés toute sa grandeur et toute sa magnificence !

Ce n’est pas à dire pour cela que la lecture d’un ouvrage d’astronomie descriptive ne réclame qu’un esprit inattentif ; un tel livre, au contraire, quoique d’un intérêt naturellement plus réel et plus attachant qu’un roman, doit être lu avec attention, et ce n’est qu’à ce prix que les notions qu’il renferme peuvent laisser une instruction scientifique durable. Mais, tandis qu’en achevant la dernière page d’un roman on en sait juste autant qu’avant de commencer la première, il faudrait être aveugle ou fermé à toute conception intellectuelle pour que la lecture d’un ouvrage de science n’étendît pas admirablement la sphère de nos connaissances et n’élevât pas de plus en plus le niveau de notre jugement. On peut même faire la remarque qu’à notre époque il serait inouï qu’un esprit, tant soit peu cultivé, restât dans l’ignorance des vérités absolues révélées par les grandioses conquêtes de l’Astronomie moderne.

Quels immenses progrès la sublime science du ciel n’a-t-elle pas accomplis en ces dernières années ! L’un des plus beaux ouvrages écrits sur elle est, sans contredit, l’Astronomie populaire de François Arago. Notre vénéré maître, le véritable fondateur de l’Astronomie a quitté ce monde en1853 ; il y a déjà plus d’un quart de siècle que nous avons déposé nos couronnes d’immortelles sur son tombeau. Combien la Terre tourne vite ! et que nos années sont rapides ! Ce quart de siècle néanmoins a réalisé à lui seul plus de progrès que le demi-siècle précédent. L’Astronomie a été transformée dans toutes ses branches. Les étoiles ont révélé leur constitution chimique aux investigations hardies et infatigables du spectroscope ; la comparaison de toutes les observations faites sur les étoiles doubles a fait connaître la vraie nature de ces systèmes et l’importance de leur rôle dans l’univers ; les soleils qui brillent dans les profondeurs de l’infini se montrent animés de vitesses rapides les emportant à travers toutes les directions de l’immensité ; les nébuleuses nous font admirer aujourd’hui, dans le champ télescopique des puissants instruments récemment construits, d’immenses et inénarrables agglomérations de soleils ; les comètes vagabondes ont laissé surprendre les secrets de leur formation chimique et leur parenté avec les étoiles filantes ; les planètes sont descendues jusqu’à notre portée, et déjà, les rapprochant de nous à une proximité étonnante, nous avons pu découvrir leur météorologie, leur climatologie, et même dessiner des cartes géographiques qui représentent leurs continents et leurs mers ; le Soleil a dévoilé sa constitution physique et projette sous nos yeux ses tempêtes et ses éruptions fantastiques, palpitations formidables du cœur de l’organisme planétaire ; la Lune laisse photographier ses paysages et descend à quelques lieues de notre vision stupéfaite ! Tant d’admirables progrès renouvellent entièrement l’ensemble déjà si imposant de nos connaissances astronomiques. D’une part, la science s’est enrichie et transformée ; d’autre part, elle est devenue moins aride et moins égoïste, plus philosophique et plus populaire.

Quels merveilleux résultats ! quelles splendeurs à contempler ! quels champs magnifiques à parcourir ! quelle série de tableaux à admirer, dans ces nobles et pacifiques conquêtes de l’esprit humain, — sublimes conquêtes, qui n’ont coûté ni sang ni larmes, et qui font vivre l’âme dans la lumière et dans la beauté !

Malgré ces éclatants progrès, il m’eût paru téméraire, néanmoins, de publier une nouvelle « Astronomie populaire » après l’œuvre considérable d’Arago, si vingt années de travaux astronomiques et de libre discussion ne m’y avaient directement préparé, si déjà plus de deux cent mille exemplaires de mes différents ouvrages répandus dans le public ne m’avaient montré l’opportunité d’une publication destinée à répandre sous la forme la plus populaire le goût de cette science magnifique, et si tant de milliers de lecteurs ne m’avaient, par leur sympathie toujours grandissante, encouragé à la réalisation de ce projet, — réalisation qui paraît désirable et utile, quoique déjà de belles publications, notamment celles de , Delaunay, Faye, Dubois, Liais (pour ne parler que des auteurs français) aient, en ces dernières années, propagé sous diverses formes la vulgarisation astronomique. J’ose présenter néanmoins cette œuvre-ci comme absolument nouvelle dans sa méthode d’exposition et dans son caractère ; son but le plus cher est d’être tout à fait populaire, sans cesser d’être scrupuleusement exacte, et digne de la science incomparable à laquelle elle est consacrée.

L’Astronomie nous offre actuellement, d’ailleurs, l’exemple de l’une de ces transformations radicales qui font époque dans l’histoire des sciences.

Elle sort du chiffre pour devenir vivante. Le spectacle de l’univers se transfigure devant nos esprits émerveillés. Ce ne sont plus des blocs inertes roulant en silence dans la nuit éternelle que le doigt d’Uranie nous montre au fond des cieux : c’est la vie, la vie immense, universelle, éternelle, se déroulant en flots d’harmonie jusqu’aux horizons inaccessibles de l’infini qui fuit toujours.

La science des astres cesse d’être la secrète confidente d’un petit nombre d’initiés ; elle pénètre toutes les intelligences ; elle illumine la nature ; elle montre que sans elle l’homme aurait toujours ignoré la place qu’il occupe dans l’ensemble des choses, et que son étude, au moins élémentaire, est indispensable à toute instruction qui veut être sérieuse ; elle devient enfin véritablement universelle, et chacun sent aujourd’hui le besoin de se rendre compte de la réalité.

De toutes les vérités que l’astronomie nous révèle, la première, la plus importante pour nous et celle qui doit nous intéresser tout d’abord, c’est sa révélation relative à la planète que nous habitons, à sa forme, à sa grandeur, à son poids, à sa position et à ses mouvements. C’est par l’étude de la Terre qu’il convient aujourd’hui de commencer l’étude du ciel, car en réalité c’est la situation de notre globe dans l’espace et ce sont ses mouvements qui ont fondé l’astronomie ancienne, et c’est à la connaissance exacte de notre planète que l’astronomie moderne nous conduit. L’observation va nous montrer que, loin d’être fixe au centre du monde, la Terre, emportée par le Temps, poussée vers un but qui fuit toujours, roule avec rapidité dans l’espace, entraînant dans les champs de l’immensité les générations écloses à sa surface.

L’humanité tout entière s’est trompée pendant des milliers d’années sur la nature de la Terre, sur sa vraie place dans l’infini, et sur la construction générale de l’univers. Sans l’astronomie, elle se tromperait encore aujourd’hui, et actuellement on peut avouer que quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent se font une fausse idée de notre monde et de ses mouvements, simplement parce qu’elles ignorent les éléments de l’astronomie.

La Terre nous paraît être une plaine immense, accidentée de mille variétés d’aspects et de reliefs, collines verdoyantes, vallées fleuries, montagnes plus ou moins élevées, cours d’eau serpentant dans les plaines, lacs aux frais rivages, vastes mers, campagnes variées à l’infini. Cette Terre nous paraît fixe, assise pour l’éternité sur des fondations séculaires, couronnée d’un ciel tantôt pur, tantôt nuageux, étendue pour former la base inébranlable de l’univers. Le Soleil, la Lune, les étoiles, semblent tourner au-dessus d’elle. D’après toutes ces apparences, l’homme s’est cru facilement le centre et le but de la création, vaniteuse présomption qu’il a conservée d’autant plus longtemps qu’il n’y avait personne pour le contredire.

Pendant les longs siècles de l’ignorance primitive, où la vie entière de l’homme était consumée en préoccupations matérielles, les seuls effets de son imagination naissante tendaient à le garantir des injures de la nature extérieure, à le défendre contre ses ennemis et à accroître son bien-être physique. Mais bientôt des esprits supérieurs firent progresser la civilisation morale en même temps que la civilisation matérielle. L’intelligence se développa lentement, et le jour vint où, dans les plaines lumineuses de l’Orient, alors fécondes, aujourd’hui stériles, alors peuplées, aujourd’hui désertes, quelques hommes d’élite commencèrent à observer le cours des astres et à fonder l’astronomie des apparences. Ce ne furent d’abord que de simples remarques faites par des pasteurs de l’Himalaya après le coucher du Soleil et avant son lever : les phases de la Lune et le retard diurne de cet astre sur le Soleil et sur les étoiles, le mouvement apparent du ciel étoilé, s’accomplissant silencieusement au-dessus de nos têtes, le déplacement des belles planètes à travers les constellations, l’étoile filante qui semble se détacher des cieux, les éclipses de Soleil et de Lune, mystérieux sujets de terreur, les comètes bizarres qui apparaissent échevelées dans les hauteurs du ciel, tels furent les premiers sujets de ces observations antiques faites il y a des milliers d’années. L’astronomie est la plus ancienne des sciences. Avant même d’avoir inventé l’écriture et commencé l’histoire, les hommes examinaient déjà le ciel et jetaient les bases d’un calendrier primordial. Les observations primitives ont été

perdues par les révolutions des peuples ; nous en possédons encore, néanmoins, de fort respectables par leur antiquité, entre autres celle de l’étoile polaire, faite en Chine 2850ans avant notre ère, celle d’une éclipse de Soleil faite en Égypte l’an2720, celle d’une étoile de la constellation de l’Hydre faite l’an2306. Il y a au moins cinq mille ans que notre semaine actuelle de sept jours a été formée, et, depuis plusieurs milliers d’années aussi, chaque jour a pris le nom des sept astres mobiles connus des anciens, le Soleil, la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus et Saturne.

À l’époque d’Homère (environ neuf cents ans avant notre ère), on croyait que la Terre, entourée du fleuve Okéanos, remplissait de sa masse la moitié inférieure de la sphère du monde, tandis que la moitié supérieure s’étendait au-dessus, et que (le Soleil) éteignait chaque soir ses feux pour les rallumer le matin, après s’être baigné dans les eaux profondes de l’Océan.

D’après les plus anciennes conceptions, fondées sur les illusions qu’un esprit inculte partage avec l’enfant, il ne devait y avoir aucune continuité entre le ciel de la nuit, où brillent les étoiles, et le ciel sur lequel s’était répandue la clarté du jour. Celui qui osa le premier soutenir que pendant le jour le ciel est parsemé d’étoiles comme pendant la nuit, et que, si nous ne les y voyons pas, c’est parce qu’elles sont éclipsées par la lumière du Soleil, celui-là fut certainement un observateur plein de génie et de hardiesse.

Plusieurs astronomes grecs croyaient même encore, il y a deux mille ans, que les étoiles étaient des feux nourris par les exhalaisons de la Terre.

On fut bientôt forcé de remarquer que le Soleil, la Lune, les planètes et les étoiles se lèvent et se couchent, et que, pendant les heures qui séparent leur coucher de leur lever, il faut absolument que ces astres passent sous la Terre. Sous la Terre ! Quelle révolution dans ces trois mots ! Jusqu’alors on avait pu supposer le monde prolongé à l’infini au-dessous de nos pieds, solidement fondé pour toujours, et, sans comprendre cette étendue infinie de la matière, on avait pu se reposer dans l’ignorance et croire à l’inébranlable solidité de la Terre. Mais, puisque les courbes décrites par les astres au-dessus de nos têtes se continuent, après leur coucher, au-dessous de l’horizon, pour remonter ensuite au levant, il fallut imaginer la Terre percée de part en part de galeries assez vastes pour y laisser passer les célestes flambeaux. Les uns représentèrent notre séjour sous la forme d’une table circulaire portée sur douze colonnes ; les autres sous la forme d’un dôme posé sur le dos de quatre éléphants d’airain ; mais l’idée de faire soutenir le monde, soit par des montagnes, soit autrement, ne faisait que reculer la difficulté, car ces montagnes, ces colonnes, ces éléphants, devaient à leur tour reposer sur une fondation inférieure. Comme, d’ailleurs, le ciel tout entier se montre tournant tout d’une pièce autour de nous, les subterfuges inventés pour conserver à la Terre quelque chose de sa stabilité première durent disparaître par la force des choses, et l’on fut obligé d’avouer que la Terre est isolée de toutes parts.

Hésiode, contemporain d’Homère, croyait la Terre soutenue comme un disque à égale distance entre la voûte du ciel et la région des enfers, distance mesurée un jour, prétend-il, par l’enclume de Vulcain, qui aurait employé neuf jours et neuf nuits pour tomber du Ciel sur la Terre, et le même temps pour tomber de la Terre au Tartare. Ces idées dominèrent pendant bien longtemps les conceptions humaines sur la construction de l’univers.

Mais le flambeau du progrès était allumé et ne devait plus s’éteindre. Les développements de la géographie prouvèrent que notre monde a la forme d’une sphère. On se représenta donc la Terre comme une boule énorme, placée au centre de l’univers, et l’on fit tourner autour de nous, suivant des cercles échelonnés l’un au delà de l’autre, le Soleil, la Lune, les planètes et les étoiles, comme les apparences l’indiquaient.

Pendant deux mille ans environ, les astronomes observèrent attentivement les révolutions apparentes des corps célestes, et cette étude attentive leur montra peu à peu un grand nombre d’irrégularités et de complications inexplicables, jusqu’au jour où l’on reconnut qu’on se trompait sur la position de la Terre comme on s’était trompé sur sa stabilité. L’immortel Copernic, en particulier, discuta avec persévérance l’hypothèse du mouvement de la Terre, déjà soupçonnée deux mille ans avant lui, mais toujours repoussée par l’amour-propre de l’homme, et, lorsque ce savant chanoine polonais fit ses adieux à notre monde, en l’année1543, il légua à la science son grand ouvrage, qui démontrait clairement l’erreur séculaire de l’humanité.

Le globe terrestre tourne sur lui-même en vingt-quatre heures, et ce mouvement fait tourner en apparence le ciel entier autour de nous : voilà la première vérité démontrée par Copernic et le premier fait que nous aurons à examiner. Il importe, du reste, de commencer précisément notre étude astronomique par l’examen général de la position de la Terre dans l’espace et de l’ensemble de ses mouvements.

En effet, ce mouvement de rotation diurne n’est pas le seul dont la Terre soit animée. Emportée par la puissance de la gravitation, elle vogue autour du Soleil, à la distance de de kilomètres, en une longue révolution qu’elle emploie une année à parcourir.

Pour accomplir, comme elle le fait, en un quart cet immense parcours autour du Soleil, notre sphère est obligée de courir dans l’espace en raison de par jour, ou à l’heure, ou par seconde ! C’est là un fait mathématique absolument démontré. Six méthodes différentes et indépendantes l’une de l’autre se sont accordées pour constater que la distance du Soleil est de de kilomètres ; or la Terre vogue à cette distance en une révolution intégralement parcourue en une année précise. Le calcul est facile.

Nous voguons donc dans l’immensité avec une vitesse onze cents fois plus rapide que celle d’un train express. Comme un tel train va onze cents fois plus vite qu’une tortue, si l’on pouvait lancer une locomotive à la poursuite de la Terre dans l’espace, c’est exactement comme si l’on envoyait une tortue courir après un train express ! Cette vitesse de notre globe sur sa route céleste est plus rapide que celle d’un boulet de canon.

Un être placé dans l’espace, non loin de l’orbite idéale que la Terre parcourt dans sa course rapide, frissonnerait de terreur en la voyant arriver sous la forme d’une étoile grandissante, s’approcher, lune épouvantable, couvrir le ciel entier de son dôme, traverser sans arrêt le champ de sa vision effrayée, rouler sur elle-même, et s’enfuir comme l’éclair en se rapetissant dans les profondeurs béantes de l’espace…

C’est sur ce globe mobile que nous sommes, à peu près dans la même situation matérielle que des grains de poussière adhérents à la surface d’un énorme boulet de canon lancé dans l’immensité… Partageant absolument tous les mouvements du globe, avec tout ce qui nous entoure, nous ne pouvons pas sentir ces mouvements, et l’on n’a pu les constater que par l’observation des astres qui ne les partagent pas. Divin mécanisme sidéral, la force qui transporte notre planète

s’exerce sans efforts, sans frottements et sans chocs, au sein du silence absolu des cieux éternels. Plus douce que la barque sur le fleuve limpide, plus douce que la gondole abandonnée au miroir des lagunes de Venise, la Terre glisse majestueusement sur son orbite idéale, ne laissant apercevoir aucune trace de la force formidable qui la conduit. Ainsi, mais avec moins de perfection encore, glisse l’aérostat solitaire au sein de l’air transparent. Combien de fois, confié à la nacelle du navire aérien, soit pendant les heures lumineuses du jour au-dessus des campagnes verdoyantes, soit pendant la nuit obscure, à la mélancolique clarté de la lune et des étoiles, combien de fois n’ai-je pas comparé la marche glorieuse de l’aérostat dans l’atmosphère à celle de la Terre dans l’espace !

Malgré les apparences, la Terre est donc un astre du ciel, comme la Lune, comme les autres planètes, qui ne sont pas plus lumineuses qu’elle en réalité, et ne brillent dans le ciel que parce qu’elles sont illuminées par le soleil. Vue de loin dans l’espace, la Terre brille comme la Lune ; vue de plus loin, comme une étoile. Vue de Vénus et Mercure, elle est la plus brillante étoile du ciel (Voy. .)

Le mouvement de translation de notre globe autour du Soleil produit pour nous la succession des saisons et des années ; son mouvement de rotation sur lui-même produit la succession des jours et des nuits. Nos divisions du temps sont formées par ces deux mouvements. Si la Terre ne tournait pas, si l’Univers était immobile, il n’y aurait ni heures, ni jours, ni semaines, ni mois, ni saisons, ni années, ni siècles !… Mais le monde marche.

Les deux mouvements que nous venons de remarquer sont les plus importants pour nous, mais ce ne sont pas les seuls dont notre globe soit animé. La Terre, en effet, est portée dans le ciel et mue en divers sens par plus de dix mouvements différents, dont voici les principaux :

Et d’abord notre globe ne roule pas comme le ferait un boulet sur une route, c’est-à-dire en conservant horizontal l’axe idéal autour duquel le mouvement de rotation s’effectue ; il ne se transporte pas non plus dans l’espace en ayant son axe vertical, comme le ferait une toupie glissant toute droite sur le parquet ; son axe de rotation n’est ni droit ni couché, mais incliné d’une certaine quantité, et cette inclinaison reste la même pendant toute l’année, de sorte que la Terre se transporte autour du Soleil en conservant toujours la même inclinaison de mouvement par rapport à lui. Son axe de rotation reste parallèle à lui-même pendant tout le cours de la révolution annuelle et son extrémité nord reste constamment dirigée vers un point fixe du ciel, voisin de l’étoile polaire. Mais lentement, de siècle en siècle, cet axe tourne lui-même, comme un doigt qui, dirigé vers une étoile, tracerait lentement un cercle dans le ciel, de sorte que le pôle se déplace parmi les étoiles, et, dans l’espace de , il décrit un cercle complet. L’étoile polaire actuelle s’éloignera bientôt du pôle ; dans douze mille ans, ce sera la brillante étoile de la Lyre qui sera au pôle, comme elle y était il y a quatorze mille ans. Ce mouvement séculaire est celui de la précession des équinoxes. Voilà donc un troisième mouvement, bien plus lent que les deux premiers.

(Le lecteur est prié de ne pas s’inquiéter en ce moment s’il ne comprend pas absolument tous les termes employés : il ne s’agit ici que d’un aspect général, et le tout sera expliqué un peu plus loin.)

Un quatrième mouvement, dû à l’action de la Lune et nommé nutation, fait décrire à l’axe du monde de petites ellipses rapides tracées sur la sphère céleste en dix-huit années.

Un cinquième mouvement fait osciller lentement l’inclinaison de l’axe, qui est actuellement de , ou du quart d’un angle droit ; elle diminue maintenant pour se relever dans les siècles futurs ; cette oscillation séculaire se nomme la variation de l’obliquité de l’écliptique.

Un sixième mouvement fait varier la courbe que notre planète décrit autour du Soleil, courbe non circulaire, mais elliptique ; suivant les siècles, l’ellipse se rapproche plus ou moins du cercle. On appelle ce mouvement la variation de l’excentricité.

Dans cette ellipse, dont le Soleil occupe un des foyers, le point le plus rapproché de l’astre lumineux se nomme le périhélie ; la Terre y passe actuellement le janvier. Un septième mouvement déplace aussi ce point. En l’an4000 avant notre ère, la Terre s’y trouvait le 21septembre, et, en l’an1250 de notre ère, le 21décembre. Le périhélie arrivera le 21mars en l’an6590 ; le 22juin en l’an11910, et enfin, en l’an17000, il sera revenu au point où il était il y a quatre mille ans. Durée . C’est la variation séculaire du Périhélie.

Ce n’est pas tout encore.

Un huitième mouvement, causé par l’attraction variable des planètes, dérange encore tous les précédents, en produisant des perturbations de différents ordres.

Un neuvième déplace le Soleil du foyer géométrique de l’ellipse terrestre, et déplace en même temps le centre de la révolution annuelle de la Terre.

Enfin, un dixième mouvement, plus considérable encore que tous les précédents, emporte le Soleil à travers l’infini, et avec lui la Terre ainsi que toutes les autres planètes. Depuis qu’il existe, notre globe n’est pas passé deux fois au même endroit, et il ne reviendra jamais au point où nous nous trouvons actuellement ; nous tombons dans l’infini en décrivant une série de spirales sans cesse modifiées.

Ces mouvements seront expliqués en détail dans le chapitre suivant. L’important était de les signaler tout de suite, afin que nous soyons une fois pour toutes affranchis de tout préjugé sur la prétendue importance de notre monde, afin que nous sentions bien surtout que notre patrie est tout simplement un globe mobile emporté dans l’espace, véritable jouet des forces cosmiques, courant à travers le vide éternel vers un but qu’elle ignore, subissant dans sa marche inconstante les oscillations les plus variées, se balançant dans l’infini avec la légèreté d’un atome de poussière dans un rayon de soleil, volant avec une vitesse vertigineuse au-dessus de l’abîme insondable, et nous emportant tous, depuis des milliers d’années, et pendant bien des milliers d’années encore, dans une destinée mystérieuse, que l’esprit le plus clairvoyant ne peut discerner, au delà de l’horizon toujours fuyant de l’avenir.

Il est impossible de considérer froidement cette réalité sans être frappé de l’étonnante et inexplicable illusion dans laquelle sommeille la majeure partie de l’humanité. Voilà un petit globe qui tourbillonne dans le vide infini ; autour de ce globule végètent de mites raisonneuses, sans savoir ni d’où elles viennent ni où elles vont, chacune d’elles, d’ailleurs, ne naissant que pour mourir assez vite ; et cette pauvre humanité a résolu le problème, non de vivre heureuse dans le soleil de la nature, mais de souffrir constamment par le corps et par l’esprit. Elle ne sort pas de son ignorance native, ne s’élève pas aux jouissances intellectuelles de l’art et de la science, et se tourmente perpétuellement d’ambitions chimériques. Étrange organisation sociale ! Elle s’est partagée en troupeaux livrés à des chefs, et l’on voit de temps en temps ces troupeaux, atteints d’une folie furieuse, se déchaîner les uns contre les autres, et l’hydre infâme de la Guerre moissonner les victimes, qui tombent comme les épis mûrs sur les campagnes ensanglantées : quarante millions d’hommes sont égorgés régulièrement chaque siècle pour maintenir le partage microscopique du petit globule en plusieurs fourmilières !…

Lorsque les hommes sauront ce que c’est que la Terre, et connaîtront la modeste situation de leur planète dans l’infini ; lorsqu’ils apprécieront mieux la grandeur et la beauté de la nature ; ils ne seront plus aussi fous, aussi matériels d’une part, aussi crédules d’autre part ; mais ils vivront en paix, dans l’étude féconde du Vrai, dans la contemplation du Beau, dans la pratique du Bien, dans le développement progressif de la raison, dans le noble exercice des facultés supérieures de l’intelligence.

Nous allons étudier en détail tous les mouvements de la Terre.

Ne suivons pas la méthode ordinaire des traités d’astronomie qui commencent par décrire les apparences, dont ils sont obligés ensuite de démontrer la fausseté. Commençons tout de suite par la réalité.

Il n’y a rien de plus curieux que ces mouvements et leurs conséquences sur notre vie matérielle comme sur les jugements de notre esprit. Ce sont eux qui constituent la mesure du temps, et notre vie tout entière est réglée par cette mesure. La durée même de notre existence, les périodes qui la partagent, les fonctions qui l’occupent, notre calendrier annuel comme les époques de l’histoire, sont autant d’effets intimement liés aux mouvements de la Terre. Étudier ces mouvements, c’est étudier le principes mêmes de la biologie humaine.

Quelle inépuisable variété distingue les mondes les uns des autres ! Sur la Lune, par exemple, il n’y a que douze jours et douze nuits par an, et l’année y a la même durée que la nôtre. Ici, nous comptons par an. Sur Jupiter, l’année est près de douze fois plus longue que la nôtre et le jour plus de moitié plus court, de telle sorte qu’il n’y a pas moins de dans l’année de ce monde ! Sur Saturne, la disproportion est plus extraordinaire encore, car son année, trente fois plus longue que la nôtre, compte ! Et que dirions-nous de Neptune, dont chaque année dure plus d’un siècle et demi : 165 de nos rapides années ! Si la biologie y est réglée dans les mêmes proportions, une jeune fille de dix-sept ans sur Neptune a réellement vécu 2800 de nos années : elle vivait déjà depuis près de mille ans quand Jésus-Christ naquit en Judée ; elle a été contemporaine de Romulus, de Jules César, de Constantin, de Clovis, de Charlemagne, de , de , de Robespierre… et elle n’a encore que dix-sept ans !! Léthargique fiancée, elle épousera dans trois ou quatre cents ans le jeune homme de ses rêves, âgé lui-même de plus de trois mille ans terrestres…

La succession du jour et de la nuit a naturellement formé la première mesure du temps. C’est le fait naturel qui nous frappe le plus, et ce n’est que plus tard que l’on a remarqué la succession des saisons, évalué leur durée et reconnu la longueur de l’année. Les phases de la Lune sont plus rapides et plus frappantes que les saisons, et le temps a dû être divisé par jours et par mois longtemps avant d’être divisé par années. Les antiques poèmes de l’Inde nous ont même conservé les derniers échos des craintes des premiers hommes à l’arrivée de la nuit. Le Soleil, le bon Soleil a tout à fait disparu à l’occident : est-il bien sûr que nous le revoyions demain matin à l’orient ? S’il ne revenait plus ! Plus de lumière, plus de chaleur ; la nuit glacée, la nuit ténébreuse couvre le monde ! Comment retrouver le feu perdu ? Comment remplacer le bienfaisant Soleil et sa céleste lumière ? Les étoiles laissent cribler du haut des cieux leur mélancolique clarté ; la Lune verse dans les vagues de l’atmosphère cette rosée argentée qui répand tant de charme sur le sommeil de la nature ; mais ce n’est pas le soleil, ce n’est pas le jour… Ah ! voici l’aurore qui s’éclaire lentement, voici la lumière, voici le jour : Soleil ! roi des

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