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TABLE
1
À une faible distance de Pella, capitale de la Macédoine, s’était réunie, dans une vaste plaine, autour de Philippe, toute la cour de ce puissant roi. On eût dit qu’il s’agissait d’une solennité.
Bientôt l’on vit paraître le Thessalien Philonicus de Pharsale, conduisant par la bride un cheval d’une merveilleuse beauté. Il s’avança jusqu’aux pieds du strade où le roi de Macédoine était assis, ayant à ses côtés, son fils Alexandre, alors âgé de moins de seize ans.
« Prince, lui dit le Thessalien en mettant un
genou en terre, de tous les coursiers que nourrit, dans ses haras, la Thessalie, nul n’est plus beau que celui-ci ; et comme je ne connais point dans le monde de prince plus illustre que Philippe, j’ai pensé qu’il te revenait de droit. Je te l’offre donc moyennant la somme de seize talents. »
Il eût été difficile, en effet, de rencontrer un plus noble animal que celui dont parlait le Thessalien. Il était là, redressant fièrement la tête, frappant du pied la terre, et chassant l’air de ses naseaux brilants. Une tête de bœuf, qu’il avait parfaitement marquée sur l’épaule, lui avait fait donner le nom de Bucéphale.
« J’accepte le marché, répondit Philippe, si ce cheval répond à l’éloge que tu en fais. Qu’on en fasse donc l’essai. »
À ces mots, plusieurs écuyers s’approchent, et l’un d’eux se dispose à le monter. Mais aussitot le noble coursier bondit, se dresse sur ses deux pieds de derrière, se cabre, et, s’élancant, renverse tous ceux qui veulent tenter de lui imposer un frein. Il fallut bien renoncer à cette entreprise, les plus hardis déclarant que cet animal était indomptable, et de tout point incapable de pouvoir jamais servir, tant il était farouche et sauvage. Déja Philippe avait donné l’ordre de le remettre au Thessalien, lorsque Alexandre s’écria :
« Ô dieux ! quel excellent coursier ils rebutent, parce qu’ils manquent tout à la fois d’adresse et de hardiesse ! »
D’abord Philippe fit semblant de ne pas avoir entendu les paroles d’Alexandre ; mais celui-ci les ayant répétées à plusieurs reprises, son père l’en réprimanda.
« Tu blâmes, lui dit-il, des gens qui ont plus d’âge et plus d’expérience que toi ; aurais-tu, par hasard, la prétention d’être plus habile ? T’imagines-tu savoir mieux mettre un cheval à la raison qu’ils ne le font ?
— À tout le moins, répondit Alexandre, je manierais celui-ci mieux qu’ils ne l’ont fait.
— Et si, pas plus qu’eux, tu n’en peux venir à bout, répliqua Philippe, quelle amende t’engages-tu à payer pour prix de ta témérité ?
— La valeur du cheval, repartit Alexandre. »
Cette réponse fit rire tous les spectateurs, qui, traitant de présomptueuse audace la courageuse confiance du futur conquérant des Indes, ne doutaient nullement de l’issue de la gageure.
Cependant Alexandre se dirigea vers le coursier, qui, en le voyant s’approcher, se mit à hennir d’une manière éclatante, en faisant voler le sable autour de lui. Le jeune prince ne s’en étonna point ; mais, saisissant la bride d’une main ferme, il lui tourna la tête vers le soleil ; car il avait remarqué qu’une des principales causes de l’agitation extraordinaire du cheval était la frayeur que lui causait son ombre, qui tombait devant lui et répétait chacun de ses mouvements ; puis, le caressant de la voix et de la main tant qu’il le vit bouillonnant de courroux, il laissa à la fin tomber tout doucement son manteau à terre, et, prenant adroitement son temps, il s’élança avec légéreté sur le dos du farouche coursier. Bucéphale commence aussitôt à ruer et à secouer la tête ; mais Alexandre roidit la bride : le cheval résiste au frein, s’emporte, et fait de vains efforts pour s’échapper. Lorsqu’il eut ainsi jeté tout son feu, Alexandre, lui lâchant la bride et l’aiguillonnant encore de l’éperon, le laissa courir tout à son aise. Bien plus, quand il fut fatigué et voulut s’arrêter, il le contraignit d’aller plus loin encore, et ne cessa de le pousser qu’il ne l’eût mis hors d’haleine.
D’abord, Philippe regarda faire son fils avec une inquiétude silencieuse ; mais lorsqu’il le vit retourner adroitement le cheval au bout de la carrière, et le ramener complètement adouci, des larmes de joie coulèrent de ses yeux, et tous les courtisans firent retentir les airs de leurs acclamations. Lorsque Alexandre, joyeux et fier de sa victoire, fut descendu de cheval, son père, courant à lui, le pressa dans ses bras en s’écriant
« Ô mon fils, il te faut chercher un royaume qui soit digne de toi ; car la Macédoine ne saurait te contenir. »
Depuis ce temps, Bucéphale, lorsqu’il n’avait ni selle ni housse, se laissait, dit-on, aisément manier par l’écuyer qui en prenait soin ; mais lorsqu’il était couvert de ses harnais, il ne souffrait point qu’un autre qu’Alexandre le montât, et il courbait alors les genoux pour le recevoir.
Ces paroles de Philippe : « Ô mon fils, il te faut chercher un royaume qui soit digne de toi ; car la Macédoine ne saurait te contenir, » avaient été des paroles prophétiques. Devenu roi par suite de la mort de son père, assassiné par Pausanias (l’an 336 avant Jésus-Christ), il résolut de conquérir l’Asie, et se mit en marche à la tête de trente mille hommes d’infanterie, et de cinq mille chevaux. Il passa l’Hellespont l’an 334, et quelque temps après le Granique, où il courut risque de perdre la vie. Il ne la dut qu’à la vigueur de son cheval Bucéphale, qui parvint à rompre le fil de l’eau et à le transporter sur l’autre rive du fleuve, et au dévouement de l’un de ses capitaines, nommé Clytus, qui détourna un coup de hache que lui portait un des principaux chefs de l’armée persane, Spithridates. À compter de ce moment, la marche d’Alexandre à travers l’Asie ne fut plus qu’une série de triomphes. Maître absolu de l’empire des Perses après la mort de Darius, égorgé par les traitres Bessus et Narbazane, il se rendit dans le pays des Hyrcaniens. Ce fut la qu’éclata tout l’attachement qu’il portait à son cheval de bataille. Un jour que ses écuyers conduisaient Bucéphale dans la campagne, une troupe de barbares, tombant sur eux à l’improviste, se rendirent maîtres de ce superbe coursier et l’emmenèrent. À cette nouvelle, la colère d’Alexandre s’allume ; il punira les ravisseurs. Aussitôt il expédie un héraut près des chefs du pays, pour leur déclarer que si son cheval ne lui est à l’instant rendu, il fera tout passer au fil de l’épée, jusques aux femmes et aux petits enfants. Effrayés de cette menace, les barbares se hâtent de lui renvoyer Bucéphale, et, pour l’apaiser plus encore, remettent entre ses mains leurs villes et leurs places de guerre. À la vue de son coursier sain et sauf, la colère d’Alexandre tombe ; il le flatte de la voix et de la main, et, pour témoigner aux barbares toute la satisfaction qu’il éprouve, il leur fait grâce pleine et entière, et les renvoie chargés de présents.
Du reste, le noble animal était digne de l’affection si vive que lui portait le conquérant macédonien.
Déjà, au siège de Thèbes, avant l’expédition d’Asie, il n’avait point, quoique blessé, voulu souffrir qu’Alexandre montât un autre cheval que lui. Depuis qu’Alexandre était sorti de la Macédoine, il avait participé à toutes ses victoires, et l’avait fait sortir d’une infinité de dangers. Sa mort mit le sceau aux services qu’il lui rendit ; elle arriva lors de la célèbre bataille livrée contre Porus. Alexandre poursuivait son ennemi à travers les dards et les javelots que lançaient de toutes parts contre lui les Indiens. Percé de coups, son superbe coursier, sentant défaillir ses forces, se coucha doucement sous lui, comme s’il eût eu peur de blesser un si vaillant maître, et il expira. Alexandre, dit Plutarque, éprouva un regret aussi grand que s’il avait perdu l’un de ses familiers les plus intimes. Il lui fit rendre les honneurs funèbres, et, à l’endroit même où son corps avait été déposé, sur les bords du fleuve Hydaspe, il fit élever une ville qu’en son honneur il appela Bucéphalie.
2
Rome, en ce jour, ressemblait à l’Océan dans un de ses jours de fureur. De toutes parts retentissaient de vastes clameurs ; on eût dit le fracas des vents déchaînés par la tempète. Sur chaque place, à chaque carrefour, venaient se briser les flots d’une population frémissante. Qu’on ne s’en étonne pas : il s’agissait d’un triomphe.
Caligula s’était fait transporter, dans une litière conduite par huit esclaves, sur les bords de l’Océan, à Gessoriacum (Boulogne-sur-mer). Là, il avait fait disposer toutes les machines de guerre ; puis, ayant fait fouetter, pour preuve de sa souveraineté, les flots de cet Océan, qui baignait également les côtes de la Gaule et celles de la Bretagne, il avait ordonné aux soldats de ramasser
des coquillages, et d’en remplir leurs casques et leurs seins. C’étaient, disait-il, les dépouilles de Océan, dont on devait orner le Capitole et le palais des Césars. Comme monument de sa victoire, il avait élevé une tour très haute, garnie de fanaux, servant à diriger les vaisseaux pendant la nuit. De plus, il avait recu dans son camp Adminius, fils de Cinobellinus, roi des Bretons, qui, chassé par son père, s’était réfugié auprès de lui, et, pour se le rendre favorable, lui avait fait présent d’un coursier magnifique. Alors, comme s’il avait subjugué toute l’île, il avait écrit à Rome des lettres pleines de termes fastueux, avec ordre de ne les remettre aux consuls que dans le temple de Mars, et le triomphe lui avait été décerné par le sénat assemblé.
Caligula voulait que ce triomphe fût le plus magnifique qu’on eût encore vu. En conséquence, et pour en augmenter la pompe, il choisit, outre les prisonniers et les transfuges que lui avaient envoyés ses lieutenants, les plus beaux hommes parmi les Gaulois et même quelques-uns de leurs princes ; il les força à peindre et laisser croître leurs cheveux, à apprendre la langue des Bretons, et à se donner des noms barbares. Ces hommes devaient jouer le rôle de captifs.
Or, le jour de ce triomphe, qui était en même temps celui de l’anniversaire de sa naissance, était arrivé. On avait jonché les rues de fleurs ; de place en place, on avait élevé des arcs de triomphe, au sommet desquels se tenaient les plus belles femmes qu’on avait pu trouver, sous les traits et le costume de la Renommée, et tenant à la main des couronnes qu’elles devaient laisser tomber sur le passage de l’empereur.
Tout à coup, au bruit, aux clameurs, succéda un profond et universel silence, puis un seul cri retentit : Voilà César ! Vive César, notre empereur et notre dieu !
Et le cortège commença à défiler.
D’abord ce fut la troupe des musiciens, jouant et chantant des hymnes où étaient célébrés les prétendus exploits du prince ; à leur suite venaient les bœufs destinés au sacrifice, ayant les cornes dorées et la tête ornée de tresses et de guirlandes ; puis c’étaient des chariots chargés des dépouilles de l’Océan, de vases, d’armures, d’or et d’argent monnayés, ainsi que de couronnes d’or envoyées par les provinces. Des soldats portaient les images des villes, des nations, des fleuves et des montagnes que Caligula était censé avoir rangés sous sa domination ; ensuite marchaient les captifs, chargés de chaînes et accompagnés de joueurs de flûte, au milieu desquels était un pantomime vêtu d’habits de femme, qui, par ses regards et ses gestes, insultait aux vaincus. Enfin parut le char du triomphateur. Debout, Caligula, revêtu d’une robe de pourpre brodée d’or, une couronne de laurier sur la tête, et tenant à la main gauche un sceptre d’ivoire surmonté d’un aigle d’or, avait le visage peint de vermillon, comme la statue de Jupiter aux jours de fête. Derrière lui, un esclave portait une couronne d’or éclatante de pierreries, et, chose qui jusqu’alors ne s’était jamais vue, à ses côtés était un magnifique coursier. Le cou orné d’un collier de perles d’un prix inestimable, couvert d’une housse de pourpre brochée d’or, le noble animal, relevant fièrement la tête sous les impériales caresses de son maître, rongeait, en frémissant, son frein d’or.
À ce spectacle, le peuple, qui aime toujours l’imprévu, fit retentir les airs de l’acclamation, mille fois répétée :
« Io triumphe ! Gloire à César, vainqueur des Allemands et des Bretons ! »
En ce moment, sur un signe de l’empereur, le cortège s’arrêta, et Caligula, élevant la voix, s’écria :
« Romains, ce magnifique coursier est un enfant de la Bretagne ; c’est ma conquête. Rien n’égale sa beauté que sa fierté ; plus rapide que les vents, dans sa course, il dévore l’espace ; je lui donne le titre de citoyen romain, il en est digne, et je le nomme Incitatus. Vive Incitatus ! »
Vive Incitatus ! répéta le peuple tout entier.
Le cortège se remit en marche et se dirigea vers le Capitole. Là, le triomphateur descendit de son char, et, toujours accompagné de son coursier, il alla déposer une couronne d’or sur les genoux de Jupiter, auquel il consacra une partie des dépouilles. Puis Caligula réunit dans un banquet les principaux d’entre les sénateurs et les chevaliers, et au dessert il proclama Incitatus pontife, de concert avec lui.
Cette dignité conférée à un cheval ne souleva aucun murmure. Pourquoi les Romains ne l’auraient-ils pas accepté pour pontife, eux qui avaient bien fait de Caligula un dieu !
Comme le peuple ramenait au palais le triomphateur, au son de la musique et a la clarté des flambeaux, il fit la rencontre d’un autre cortège : c’était le cadavre d’un chevalier romain qu’on traînait aux gémonies. Ce malheureux avait osé dire que César triomphait par procuration. Ce bon mot avait le tort d’être vrai ; il avait fait fortune et était parvenu jusqu’aux oreilles de l’empereur, qui sur le champ envoya dire à l’audacieux chevalier de se donner la mort. Il avait obéi et s’était percé de son épée. C’était son corps que l’on accablait d’outrages. Le peuple battit des mains ; la mort à côté d’un triomphe, n’étaient-ce pas en effet deux spectacles à la fois ?
Un vaste palais, où ruisselaient de toutes parts l’or et les pierres précieuses, s’était élevé comme par enchantement à côté de celui de l’empereur. Sous son portique de marbre, décoré de colonnes de jaspe et de porphyre, circulaient sans cesse une foule d’officiers, d’esclaves, d’affranchis, splendidement vêtus. Ce pompeux et magnifique édifice était la demeure d’Incitatus.
La salle qui lui servait d’écurie était toute en marbre blanc, et pavée de mosaiques artistement exécutées ; l’auge et le râtelier, d’ivoire, pouvaient passer pour des chefs-d’œuvre ; les plafonds et les murailles, semés de lames d’or et d’argent, étaient en outre décorés d’ornements d’ivoire ; çà et là se dressaient, sur leurs piédestaux dorés, des statues dont l’exécution avait été confiée aux plus habiles sculpteurs. Mais rien n’égalait la richesse et la splendeur du cénacle (salle à manger) ; ainsi l’avait ordonné Caligula, qui souvent venait s’asseoir à la table de son favori, auquel il servait lui-même de l’orge dorée, et présentait du vin dans une coupe d’or ou il avait bu le premier.
Malheur à qui eût osé se rendre chez l’empereur sans être allé d’abord déposer ses hommages aux pieds du pontife Incitatus ! C’eût été un crime de nouvelle espèce pour lequel Caligula eût inventé des supplices nouveaux ! Sénateurs, patriciens, chevaliers, à genoux devant lui ! Lorsque maintenant César fait un serment, ne jure-t-il pas par la vie et la fortune d’Incitatus ? Il aime à l’égal de Drusille, sa sœur, dont il a fait une déesse ; son repos lui est aussi cher que le sien. La veille des courses du Cirque, n’envoie-t-il pas des soldats pour faire faire silence dans les environs et empêcher que son sommeil ne soit troublé ?
Souvent Caligula réunissait à la table d’Incitatus les plus illustres personnages de l’empire. Dans ces sortes de circonstances, les invitations étaient faites au nom du singulier amphytrion. Nul n’avait garde d’y manquer, car décliner cet honneur c’eût été la mort. On voyait là, rangés sur des lits de pourpre, les descendants des Paul Émile, des Torquatus, des Cincinnatus, des Pompée, tous la joie peinte sur le front, mais la honte dans le cœur.
Un jour, les invitations avaient été plus nombreuses qu’à l’ordinaire : consuls, édiles, prêteurs, et les plus illustres d’entre les sénateurs et les chevaliers, prenaient part au festin.
À la place d’honneur était Incitatus, revêtu des insignes de sa dignité. À sa droite était Caligula ; derrière lui, et pour le servir, se tenait un officier des gardes, brave et intrépide soldat, mais qu’en toute circonstance l’empereur aimait à humilier : Cassius Chéréa. En face était assis le tribun Virginius.
Tout à coup Caligula pousse un bruyant éclat de rire ; les consuls lui demandent quel peut être le sujet d’un joie si vive :
« C’est que je pense, répond le tyran, que d’un seul signe je peux vous faire égorger tous. »
À ces horribles paroles, une pâleur étrange passa sur tous les fronts des convives ; mais ce ne fut qu’un léger nuage que chassa bientôt la voix de l’empereur, qui, saisissant sa coupe, s’écria :
« Allons, buvons tous à la santé d’Incitatus ! »
Toutes les coupes se levèrent au cri de Vive Incitatus ! à l’exception d’une seule, cependant : c’était celle de Virginius. Caligula s’en aperçut, et un éclair de fureur jaillit de ses yeux. Cependant il dissimula sa colère.
« Virginius, dit-il avec un singulier sourire, n’a pas bu, ce me semble, à la santé de celui qui l’a invité. »
Virginius rougit et pâlit tour à tour ; toutefois il prit sa coupe, et allait boire à la santé d’Incitatus.
« Voilà qui est bien, reprit l’empereur en l’arrêtant ; mais Incitatus veut témoigner aux yeux de tous combien il vous honore. Voilà sa coupe, il y va tremper ses lèvres, et vous boirez ensuite.
Et César prenant la coupe d’Incitatus, l’emplit de vin, puis, après l’avoir présentée au cheval, il la tendit à Virginius.
Celui-ci se tenait debout, immobile, ne disant pas un mot ; mais ses lèvres étaient blanches comme de la cire, et son front était pourpre. Tout à coup il saisit la coupe des mains de Caligula, et la lança avec force à la tête d’Incitatus. Le noble animal bondit de rage ; tous les spectateurs frémirent de terreur.
Quant à César, son aspect avait quelque chose de terrible ; toutefois il garda quelque temps un effrayant silence ; à la fin il le rompit :
« Misérable ! s’écria-t-il d’une voix étranglée par la colère, misérable ! tu vas…
— Mourir, interrompit froidement Virginius, je le sais ; mais non sans être vengé. »
À ces mots, il tire un poignard de dessous sa robe, et va pour s’élancer sur César ; mais au même instant il est saisi, garrotté par les gardes accourus aux cris de Caligula, et entraîné hors de la salle du festin.
Cet incident n’empêcha pas la fête de se prolonger fort avant dans la nuit ; César n’avait jamais été d’une gaieté plus charmante, et quand vint l’heure de se retirer, il fit distribuer à tous les convives des robes de pourpre, avec lesquelles il les engagea à se trouver le lendemain au Cirque, ou il voulait leur donner, disait-il, un spectacle dans lequel Incitatus figurerait.
Puis, Chéréa étant venu lui demander le mot d’ordre, il lui donna celui de Vindicta ! (Vengeance !)
Le jour suivant, tous les convives de la veille se rendirent au Cirque, comme le leur avait ordonné César. Quant à Caligula, assis sur son trône, il s’entretenait à voix basse avec l’ordonnateur des jeux. Tout à coup la barrière s’ouvre, et Incitatus paraît dans l’arène, sur laquelle on avait répandu de la poussière d’or. Tous les yeux étaient fixés sur le noble animal, qui bondissait d’impatience, quand on vit s’avancer un groupe d’esclaves armés de lanières de cuir garnies de pointes d’acier. Au milieu d’eux était Virginius. Le peuple, qui voyait bien que c’était une victime, se prit à applaudir avec frénésie, car tous les maux et les outrages infligés aux patriciens et aux nobles, qu’il regardait comme ses oppresseurs, étaient considérés par lui comme de justes représailles. Caligula sourit.
Cependant les esclaves, et Virginius avec eux, s’étaient arrêtés au pied du trône, attendant les ordres de l’empereur.
« Romains ! s’écria-t-il, cet homme que vous voyez devant vous, hier, dans un festin, a insulté son hôte, il m’a insulté moi-même, et cependant je lui pardonne. »
Un sourd murmure se fit entendre.
« Mais à une condition, ajouta le tyran : c’est que là, en face de vous tous, il se mettra à genoux devant l’hôte qu’il a offensé et lui demandera pardon. »
Tous les regards se fixerent sur Virginius, qui demeura immobile et silencieux. « Vous le voyez ! s’écria l’empereur, il refuse, il ne veut pas se prosterner devant Incitatus. » Un cri de surprise sortit de toutes les bouches ; mais ce mouvement d’indignation fut bientôt réprimé.
Alors Virginius, prenant la parole :
« Ainsi, vous l’entendez, dit-il, ce n’est pas assez d’exiger qu’on adore ses statues ; ce n’est pas assez qu’on l’ait proclamé un dieu, lui, ce monstre dont les fureurs et la folie ont dépassé celles de Tibère, il faut encore qu’on se prosterne devant son cheval ! Caligula, tu te trompes, si tu attends cette infamie d’un Virginius. César, celui qui va mourir te salue ; mais en même temps, je te voue aux dieux infernaux. »
À ces mots, il se baisse et ramasse de la poussière ; puis, la laissant tomber sur l’arène, il s’écrie :
« Caligula, fais commencer mon supplice, mais de mes cendres sortiront des vengeurs. »
Cette imprécation avait troublé César ; mais il ne tarda pas à chasser les sinistres pensées qu’avaient fait naître en lui les paroles de Virginius, rapprochées d’un songe qu’il avait eu la nuit même, et durant lequel il lui avait semblé qu’il se trouvait dans le ciel, près du trône de Jupiter, et que ce dieu l’avait précipité sur la terre.
Sur un signe, les esclaves emmenèrent Virginius au milieu de l’arène, où se tenait toujours Incitatus frémissant. Là, Virginius fut complètement dépouillé de ses vêtements. Les esclaves commencèrent alors à frapper ses épaules et ses reins nus ; bientôt le sang jaillit avec violence. Mais Virginius ne laissa pas échapper un cri, pas même un soupir ; seulement, il tenait constamment les yeux fixés sur Caligula, qui, ne pouvant soutenir cet inflexible regard, baissa les siens. Virginius s’en apercut, et, plein d’une noble fierté, il lui cria :
« Tu rougis, César, tu trembles ! tu le vois bien ; Virginius l’emporte sur toi. »
Caligula pâlit de rage ; cependant Virginius ne cessait pas de le fixer, et la colère de César montait, montait toujours… À la fin, comme fasciné, il se leve, tire son poignard, s’élance dans l’arène, et va d’un seul coup planter la lame dans le cœur de Virginius. Celui-ci tombe aussitôt et expire, et la foule frénétique bat des mains en criant :
« Vive César ! il a combattu, il a vaincu comme un dieu ! »
Ce jour-la même, 24 janvier an 40, comme Caligula revenait du Cirque, il s’arrêta sous une voûte de son palais, qu’il devait traverser pour examiner et encourager de jeunes danseurs qu’on avait fait venir d’Asie pour paraître sur le théâtre. Tandis qu’il s’entretenait avec eux, Chéréa s’approcha de lui, et le frappa d’un coup d’épée ; presque au même instant, un autre conjuré, Cornélius Sabinus, lui perça le cœur ; d’autres conjurés arrivérent bientôt, et lui portèrent trente coups encore, tant ils craignaient de le manquer. Plusieurs de ses meurtriers furent massacrés par sa garde allemande, qui accourut au premier bruit ; quelques-uns s’échappèrent, entre autres, Sabinus, qui s’enfuit, dit-on, à travers la campagne, monté sur Incitatus.
3
Après la mort de Cambyse, le frère de Pasisithe, chef des mages, profitant d’une ressemblance frappante avec Smerdis, frère de Cambyse, que ce dernier avait fait mettre à mort, usurpa le trone de Perse. Bientôt une conspiration des sept principaux seigneurs de l’empire se forme pour le détrôner. Dans cette conjoncture, les mages invoquent le témoignage public de Prexaspe, qu’ils avaient gagné, et qui prétendait avoir sauvé Smerdis malgré les ordres de Cambyse. Prexaspe se rend à leur vœu, monte sur une tour pour être mieux entendu, et, soit mouvement subit, soit remords, soit aveu médité, il s’écrie :
« Peuple, je reconnais que j’ai été forcé par Cambyse de tuer son frère. J’en demande pardon aux dieux et aux hommes. Celui qui occupe maintenant le trône est Smerdis le mage. »
Il dit, et s’élance du haut de cette tour. Les conjurés profitent de l’émotion du peuple, se jettent dans le palais et tuent les deux frères. (Avant J.-C. 521.)
L’autorité devait naturellement rester entre les sept conjurés. Ils s’assemblèrent et convinrent que l’un d’entre eux serait roi. Les compétiteurs agitèrent quelle serait la forme de l’élection. Ne pouvant tomber d’accord, ils voulurent rapporter l’honneur de l’élection au soleil, qu’ils adoraient, et décidèrent que le lendemain ils se rendraient dans un certain endroit du faubourg de la ville, et que celui dont le cheval hennirait le premier, au lever du soleil, serait reconnu roi.
Abarès, écuyer de Darius, ayant appris ce dont ils étaient convenus, s’avisa d’un stratagème pour assurer la couronne à ce prince. Il attacha la nuit précédente une cavale à l’endroit du rendez-vous, et y amena le cheval de son maître. Les seigneurs s’étant trouvés le lendemain au lieu désigné, le cheval de Darius ne fut pas dans l’endroit où il avait senti la cavale qu’il hennit, et Darius fut aussitôt salué roi de Perse.
4
Parmi les pages de Jean Casimir, roi de Pologne, il en était un remarquable aussi bien par les grâces de sa personne que par celles de son esprit ; c’était Mazeppa. Né dans le palatinat de Podolie, d’une famille pauvre mais noble, il pouvait avoir alors de dix-huit à vingt ans. Beau, jeune, bien fait, il possédait, outre ces qualités physiques, une qualité bien plus rare, et bien plus précieuse encore : le grand art de plaire.
La femme d’un vieux gentilhomme polonais, la comtesse Bradouski, fit une vive impression sur lui, il parvint à s’en faire aimer. Bradouski
cette intrigue et résolut de se venger ; mais, pour rendre sa vengeance et plus terrible et plus sûre, il dissimula. Il feignit même de ressentir une amitié aussi vive que sincère pour le jeune page, et l’engagea à venir passer quelques jours à son château. Mazeppa, ne soupçonnant point le piège, accepta l’offre avec empressement.
Mais à peine fut-il arrivé, que les serviteurs de Bradouski se jetèrent sur lui et le dépouillèrent de ses vêtements. Le comte parut alors, et lui reprochant le crime dont il s’était rendu coupable envers lui, il s’écria :
« Tu m’as outragé, tu dois mourir ; mais non d’une mort douce et prompte, je ne serais pas suffisamment vengé : tu vas mourir d’un trépas horrible et prolongé !… Qu’on amène le cheval… »
Ce cheval était un coursier fougueux, né dans les plaines de l’Ukraine, tout récemment pris dans un filet, et aussi sauvage encore que le daim des forêts. Il arriva la crinière hérissée, résistant fièrement à ceux qui le conduisaient et couvert de l’écume de la colère et de l’épouvante.
« Qu’on l’attache ! » dit Bradouski.
Et soudain Mazeppa est saisi, enlevé, et, malgré ses efforts désespérés, attaché solidement avec des liens de soie sur le dos du farouche coursier, auquel on donne la liberté, en stimulant encore son ardeur par un coup de fouet. Le cheval part.
C’est dans lord Byron qu’il faut lire la description de cette course effroyable, ou bien encore dans les Orientales de Victor Hugo. Nous tâcherons d’en reproduire quelques traits :
« Ils volent ; les torrents sont moins rapides et moins impétueux.
» Mazeppa respire à peine ; de tous côtés s’étend une vaste plaine, bornée par une noire forêt ; le ciel est sombre et grisâtre, un vent sourd fait entendre son gémissement : Mazeppa voudrait bien lui répondre par un soupir ; mais ils courent si rapidement que l’infortuné ne peut ni soupirer, ni articuler une prière.
» Les gouttes froides de sa sueur inondent la crinière brillante du cheval, qui redouble de vi- tesse, et dont les naseaux frémissent de colère et de terreur.
» Il essaie de l’apaiser avec sa voix affaiblie ; mais elle le fait tressaillir comme un coup de fouet ; à chacun de ses accents, le cheval bondit comme au son guerrier de la trompette.
» Cependant ses liens sont trempés du sang qui s’écoule de son corps meurtri, et son gosier est dévoré d’une soif brûlante.
» Ils arrivent à l’entrée de la forêt ; çà et là s’élèvent des arbres vieux comme les siècles et dont les troncs inébranlables n’auraient pas fléchi sous le souffle de ces vents furieux qui mugissent dans les déserts de la Sibérie ; mais ils sont peu rapprochés, et de jeunes rejetons croissent épais et touffus entre ces troncs antiques. Ils passent au travers. Oh ! qui dira les horribles souffrances de Mazeppa.
» Mais ce n’est pas tout ; voilà les loups qui accourent sur leurs traces. Ils les poursuivent en troupe avec ce pas infatigable qui lasse souvent la rage des chiens et l’ardeur des chasseurs. La nuit descend lugubre ; mais le terrible essaim, loin de se disperser, s’acharne de plus en plus ; le cheval toujours fuit ; son sang coule, sa chair tombe en lambeaux ; mais toujours plus ardent, plus épouvanté, il ne ralentit pas sa course. Enfin le jour commenga à éclairer la forêt, et les loups s’arrêtèrent.
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