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Deux drames (Verhaeren)

Émile Verhaeren · 1917 · Free in the US

20,665 words · about 1 h 27 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Émile Verhaeren
Language
French
Published
1917
Length
20,665 words · about 1 h 27 min
Sections
2 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (2)
  1. Le Cloître about 46 min
  2. Philippe II about 41 min

Continue:

Le Cloître

Jardin de couvent : parterres réguliers, buis, tonnelles, cadran solaire ; à droite, à l’avant-plan, calvaire ; à gauche, entrée romane de la chapelle ; au fond, des moines jouent aux boules, travaillent à des filets de pêche, rajustent des instruments de jardinage. Assis en cercle, sur un large banc de bois, quelques-uns s’entretiennent.

Je vous disais donc : Dieu ne peut être le mal ; or, la crainte ayant pour objet le mal, pourquoi se fait-il qu’on enseigne : « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse ? »

Vous raisonnez trop.

La chose importe. Si l’on tranche mal la question, toute la vie chrétienne est faussée.

Vous raisonnez trop, vous dis-je.

Il ne faut pas craindre Dieu, il faut l’aimer.

Vous parlez comme Basilide, l’hérésiarque.

Comme Basilide, moi ?

Basilide dit textuellement ce que vous affirmez.

Saint Augustin le dit aussi.

Dom Marc a raison, saint Augustin dit textuellement : « Aime et fais ce que veux. »

Oh ! cela n’est pas la même chose. Saint Augustin réserve la crainte. Il faut varier son adoration, il faut être à la fois et craintif et tremblant et plein de ferveur…

Vous raisonnez trop… vous raisonnez trop…

Vous ne distinguez pas toute l’infinie diversité de la nature et de la personnalité divines, mon frère.

Moi, j’ai la passion, j’ai la rage de Dieu, Je ne comprends que ceux Qui le proclament. Presque avec fureur, comme si leur âme Folle n’avait trouvé, pour le louer, qu’un cri, Qu’un seul, toujours le même, Mais clair, mais pur, mais fort comme un baptême

Dieu ne demande point d’être décrit, Pesé et consigné dans des livres superbes Et solennels comme l’orgueil.

Ta foi est simple ainsi que l’herbe, Ta foi dans les temples de Dieu s’arrête au seuil ; Mais au temps de pensée, où tous nous sommes, il faut discuter Dieu, pour lui gagner les hommes.

Il est d’autant plus Dieu qu’on ne le comprend pas ; C’est quand la foi, c’est quand l’amour sont las De porter Christ, sanglant et nu, devant le monde, Qu’on perd son heure à l’expliquer, par de profondes Et complexes et futiles raisons. Or, il se rit de ces combinaisons De malice et d’orgueil où l’on s’exerce. Il ne veut pas de ce banal commerce De textes et de mots où l’on cote son nom. Suivant qu’on argumente adroitement ou non. Il est plus haut que l’humaine sagesse, Il est trop vaste ou trop géant ou trop profond, Pour qu’on en fixe ou la hauteur ou bien le fond ; Et c’est uniquement dans une ivresse Violente d’amour, de sacrifice et de ferveur, Qu’un Saint est quelquefois monté jusqu’à son cœur !

Voilà la vérité !

Oh, mon frère ! mon frère !

Nous méritons vraiment qu’on nous bafoue, qu’on nous renie.

Et nous en sommes là depuis Bonaventure et saint Thomas d’Aquin !

S’adressant à DOM MARC et à DOM MILITIEN.

C’étaient pourtant des Saints aussi hauts que les vôtres, Ceux là ! c’étaient des fronts et des cerveaux d’apôtres, Sereins et flamboyants comme un glaive de Dieu ; Leur cœur dans leur pensée avait saisi le feu Torride et pur, dont s’enflamment les âmes ; Leur croyance prenait leur raison d’or pour trame ; Elle y brodait les grands lys blancs, Des doctrines sûres et fières

Laissant aux cœurs sans force et sans vertu l’élan Des prières coutumières.

Prenant directement à partie DOM BALTHAZAR.

C’étaient des Saints et des savants, ceux-là, Et des héros, tandis que vous…

Il ne faut pas Me regarder quand vous parlez d’hommes sublimes.

Notre âge a fait tomber de ses plus hautes cimes Toute grandeur. Il a nié le sens ardent Qu’on attachait, jadis, chez nous, en occident, À l’héroïsme vierge et la beauté chrétienne ; La science s’en vint nous chanter son antienne, Quand s’abaissait, le soir, sur nos grèves, la foi ; Mais la science est à son tour montrée au doigt, Qui tue et qui supprime : elle est déjà niée Par ceux qui la rêvaient claire et harmoniée Et belle au point de commenter tout l’univers ! Tel livre aujourd’hui vrai, abat le livre d’hier, Tout système est chargé d’un système contraire

Qui l’écrase. L’hypothèse surnuméraire Se prodigue partout, mais ne définit rien ; Il n’y a plus ni vrai, ni faux, ni mal, ni bien, La science est à bout de vie… et se dévore.

Il n’est pas vrai, tout le futur lui reste encore !

Il faut que l’on revienne à la simplicité Et à l’enfance. Il faut l’amour et la bonté Et l’ignorance. Et, parmi nous, le seul qui vive Ainsi, d’accord avec la renaissance vive De demain, c’est dom Marc.

C’est le plus haut de nous !

Moi ! Moi ! Moi ! Balthazar ? mais je suis, de vous tous, Le moindre et le plus nul.

Enfant, François d’Assise Était pareil : son nom embaume et fleurdelise

Toute l’église. Oh ! certe, auprès de toi, je sens Combien le péché noir a corrompu mon sang ; Mais je te sais la pureté de notre temple ; Tu es l’extase et la candeur ; tu es l’exemple Et le foyer d’amour. Si nous étions encor Les moines embrasés des moyens-âges d’or, Nous baiserions le bord de ta robe de bure, Nous bénirions tes mains calmes qui transfigurent…

Balthazar ! Balthazar ! mon frère Balthazar !

Je ne suis rien qu’un feu d’orage et de hasard ; Je ne suis rien qu’un flambeau fou dans la tempête, Lorsque je songe à la clarté fixe et secrète Que ton esprit, sans même le savoir, répand ! Je veux que mon orgueil soit vain et soit rampant, Quand tu parais ; je veux humilier mon être, Mon front, mon cœur, ma chair, mon corps ; je veux les mettre Ici même, sous tes pieds clairs, dans la poussière.

Il tombe à genoux comme égaré.

Mon pauvre frère Balthazar !…

Laisse ; le fard De ma fausse grandeur doit tomber dans la boue ; Le péché, sur sa honte et sa terreur, me cloue, Et mon âme mourrait si tu n’avais pitié.

Balthazar ! Balthazar ! Au nom de l’amitié Qui nous unit, relève-toi et me regarde ; Ne suis-je pas ton simple élève, et toi, ma garde ?

Je voulais qu’on me vît humble et nul devant toi.

L’exemple est haut et digne et sa franchise accroît Notre ferveur pour ta force droite, mon frère.

Il faut avoir pitié de moi.

Notre prière…

Il faut avoir immensément pitié de moi…

Est-ce étrange ? Brusquement, comme en coup de vent, en venir à ces excès ! on parle, on argumente, on prouve, et cet étonnant Balthazar rompt tous liens et provoque une sorte de scandale à rebours.

Il est autoritaire et arrogant. Il est impétueux et sauvage. On le croit au-dessus de nous tous, et le voici plus humble, plus simple et plus bas que le moindre des frères convers.

Personne ne voit clair en lui.

Tu crois ?…

Il importe à la sécurité de ce cloître que jamais ce moine n’en devienne le chef.

Qui l’en empêcherait ?

J’en appelle à tous nos moines ?

Oh ! ils ne sont pas de sa force ni ne sa taille. En sa présence, ils se tiennent cois comme des vaincus.

C’est que l’heure d’agir n’est point venue.

Mais elle sonne depuis qu’il est ici ! Notre prieur soutient Balthazar parce qu’il est duc et comte comme lui, comme Dom Marc, comme Dom Militien. Il le pousse à notre tête avec ses mains séniles. Voici dix ans que je le vois, que je lutte, que je travaille. Je voudrais qu’aujourd’hui tous vous m’aidiez, et vous restez immobiles.

Jamais nous n’accepterons Balthazar.

Alors défendez-vous. Quelque chose me dit que les actes vont compter…

Jamais Rome ne nous l’imposera.

Dom Balthazar est de lignée illustre ; Son nom donne à sa vertu haute son lustre, Il a des répondants et des aïeux, Jadis, l’un d’eux Qui s’en revint Hérissé d’or et de pillage Vers son village, Dota, de tout son bien, Ce cloître, où la grandeur du Christ est exaltée.

C’est une ancienne histoire.

Il suffit qu’on la croie vraie.

Comme nous sommes encore, nous autres, les clercs de la roture !

Balthazar… Comte d’Argonne et duc de Rispaire…

Certes, parmi nous tous, Le moins armé de prévoyance Et de vivante et de batailleuse science, C’est lui ! Jamais il n’aperçoit les éclairs fous Qui balafrent, là-bas, au-delà des murailles De ce cloître, les vastes cieux tonnants. Il n’entend rien de la bondissante bataille, Où Dieu même semble inquiet et frissonnant ; Nos quatre murs cernent pour lui le monde, Alors que l’univers entier est aujourd’hui Si rugissant, sous les soleils ou sous les nuits, Que pour n’en point ouïr la révolte profonde Il faut être de roc ou bien n’exister pas !… Vivre comme jadis, en un rêve ascétique

Et maintenir ce rêve intact et despotique, Contre nous tous, voilà ses plus graves combats. Il est de trois cents ans venu trop tard sur terre, Un fanatisme ardent sèche son âme austère ; Il ne sait rien, hors nos textes sacramentels, Mais il sera prieur, puisqu’il s’affirme tel.

C’est vous qui devez l’être.

Cela dépend de vous. Vous êtes la force nouvelle, celle qu’on ignore encore et qui doit éclater. Avertissez le pape, adressez-vous à Rome.

Il faut qu’on vous nomme.

Et vous ?… vous ?

Oh moi !… moi !

Rome seul décide. L’évêque m’est favorable. Il déteste notre prieur. Il agira hors du cloître, prudemment, sans rien violenter, comme il convient. Mais, pour Dieu, vous autres, remuez-vous !

Vous nous direz ce qu’il faut faire.

Devinez-le ; vos paroles, votre attitude, les vœux que vous exprimez, ceux que vous taisez, mais qu’on présume, vos démarches, vos lettres, tout doit combattre Balthazar. Il faut le perdre dans l’esprit du prieur. Il faut l’ébranler à ses propres yeux, pour qu’il doute de lui-même. Que sais-je ? C’est vous-mêmes qui devez savoir…

Jamais, autant qu’aujourd’hui, Balthazar n’apparut dangereux.

Il traverse une crise de conscience.

Chacun de nous priera pour lui.

Vous prierez pour lui quand ce cloître sera sauvé.

Dom Balthazar demeure notre exemple.

L’esprit de Dieu ressuscite de siècle en siècle, comme jadis son corps. À chaque métamorphose, de nouveaux témoins de sa gloire se lèvent. Nous les sommes aujourd’hui.

Et le prieur ? et Dom Marc ? et Dom Militien ?

Vous ne comprenez rien à ce que tous, ici, nous voulons ensemble. Vous êtes le rameau maigre de cet arbre de vie que Dieu planta jadis et cultive en ce monastère.

Notre devoir est d’obéir.

Nous sommes le nombre et le savoir et la vertu. Vous verrez clair un jour.

Laissez-nous faire.

Vous substituez votre ambition à une autre.

C’est Balthazar qui vous tient unis contre lui ; vous vous disputeriez sa place, s’il tombait.

Nous voulons vous arracher aux anciens jougs, vous réveiller et vous grandir. Ne soyez pas vos propres ennemis.

Un silence se fait à voir le PRIEUR s’avancer.

Laissez-nous faire… Laissez-nous faire…

J’ai achevé, mon Père, mes commentaires sur Tertullien. Puis-je les envoyer à notre Seigneur l’Évêque et demander l’« approbatur » ?

Monseigneur a grand espoir en vous. Il vous admire, père Thomas.

Monseigneur est indulgent.

Et moi, croyez-vous donc que je ne vous rende point hommage.

J’ai mis mon livre entier sous votre patronage.

Vous êtes un porteur de torches devant Dieu. Vous perforez de grands chemins de feu

L’infini d’ombre ; Notre siècle, sans vous et vos pareils, Irait buter parmi les trous et les décombres. Il faut des savants purs, des fronts vermeils Pour, humblement, servir la doctrine éternelle, Autant qu’il faut, pour les guider Et fermement les commander, Des hommes forts dont la race fut solennelle Et largement dominatrice, au cours des temps.

Malgré tout mon respect, j’ose croire pourtant Que ceux dont les cerveaux sont grands par la science Peuvent imposer à d’autres qu’eux l’obéissance Et qu’ils savent, à leur tour…

Tous ceux qui connaissent les hommes pensent Et ont pensé jusqu’à ce jour, toujours, Non comme toi, mais comme moi, Le Maître ici, je pense et j’ordonne qu’on pense. Écoutez-moi ; tant qu’il existera sur terre Des familles depuis des siècles volontaires

Et superbes, votre espoir sera vain. La force vraie et profonde, la force Sûre, s’est à tel point affermie en leurs mains Et dressée en leur torse Que vivre est, pour elles, régner. À moins que cette force immense et provignée Ne soit détruite ou dédaignée Par ceux mêmes qui la détiennent, Et qu’ils ne se perdent ou ne s’abstiennent, Jamais aucun de vous contre eux ne prévaudra. C’est dans l’ordre et c’est dans la nature, cela, Et vous aurez l’esprit de le comprendre.

Mon père, je voudrais vous parler… seul à seul…

Laissez-nous.

Hier au confessionnal, quelqu’un m’a dit : « Voici cinq mois que le père Nol Harding fut tué. On accusa son fils ; on l’arrêta. On l’a jugé et condamné. Or, il est innocent, je l’affirme, et c’est moi, l’assassin. »

Sans réfléchir, n’écoutant que la voix profonde de mon âme, j’ai enjoint à cet homme d’aller, au sortir de mon confessionnal, s’avouer coupable. Il me disait : « Tout, m’excuse ; le père Harding fit mourir mon père ; il l’empoisonna. »

J’ai presque chassé de devant moi, cet homme, pour qu’il allât se livrer au plus vite.

Et maintenant comprenez-vous, mon Père ?

Vous avez fait ce qu’il fallait faire.

Et moi ? moi ? qui, voici dix ans, tuai mon père, moi que vous avez accueilli, ici, auprès de vous, sans me rien dire…

Cet homme a-t-il voulu, ainsi que vous, Entrer au cloître et fervemment, à deux genoux,

Battre de sa prière incessante la porte Des paradis fermés ?

Qu’importe ! C’est depuis hier que je vois clair à coups d’éclairs En moi-même…

Mais votre crime est effacé, Je l’ai absous et Rome aussi ; Depuis dix ans que vous vivez ici, Il est oubli, il est poussière. Comte d’Argonne et duc de Rispaire, Vous paraîtrez indemne et exaucé À votre heure dernière, devant Dieu.

Je veux crier mon crime devant tous… Je me sens pris et emporté par ses remous Plus loin que ne s’étend ma volonté tenace ; Je veux crier mon crime et mériter ma grâce…

Mon fils…

Toute la nuit je me suis épuisé, Violemment, à l’endiguer, à le briser ; Je ne l’ai pu. Comme des flots sauvages Il jaillissait vers moi avec toute sa rage… Mes yeux n’étaient pas assez grands Pour regarder couler la vie et tout le sang Sur la poitrine inerte De mon père. La blessure semblait ouverte Plus largement qu’au moment de sa mort, Et fermentait, et grandissait encor À mesure que mes yeux fous la regardaient Couler, couler toujours, couler sans trêve.

Un rêve !

C’était du sang, du sang fumant et vrai, J’en suis souillé et je le reconnais. Je suis rouge de ce sang-là jusque dans l’âme ; Il me pénètre, il me brûle, comme une flamme Qui s’exalte en mon torse et se glisse en ma chair.

J’en respire l’odeur sur moi. Le vent et l’air Et la lumière, autour de moi, sont rouges. J’ai peur de ce qui luit soudain, de ce qui bouge. J’ai peur de tout. Le moindre bruit Fixe un arrêt, dans ma pensée et ma prière, Et l’effrayant silence est un étau qui serre, Entre ses fers muets, mon cœur pendant la nuit.

Votre cerveau, mon fils, s’égare et s’hallucine. Ce n’est plus Dieu, mais c’est Satan Qui vous ravage et vous domine Dom Balthazar, le piège qu’il vous tend, Il le tendit jadis, aux plus fervents des moines, À ceux des temps païens à peine exorcisés, À ceux du désert pâle et des rocs convulsés, Aux Paul et aux Antoine. Votre esprit brûle et votre âme est en feu, Vos pas hagards abandonnent nos cimes ; Et vous ne songez pas que le plus grand des crimes Est de douter et de désespérer de Dieu.

Mon père !

Il faut renaître à la sagesse sûre, Il faut réinstaller le calme et la mesure En vous ; il faut broyer votre fureur ; il faut Couper dès aujourd’hui, à coups de faulx, Ce tas de blés mauvais, où la honte chardonne.

Je ne pourrai jamais ! Jamais !

Je vous l’ordonne.

D’un ton radouci, après un repos.

Mon fils, voici dix ans déjà que, parmi nous, Tu vis, aimant le jeûne exsangue et le courroux Du cilice secret et le cuisant cautère De cette mort quotidienne et volontaire, Que nous vivons, pour mériter le ciel, un jour ! Le Christ se réjouit de toi. Son âpre amour Baise le sang caillé des sublimes blessures

Que tu te fais pour sa gloire. Tes flétrissures Lui sont belles et les anges chantent là-haut, L’excès de tes ardeurs et de tes pénitences. Or, tu ne peux pas, toi, voler cette existence À Dieu dont tu restes le prêtre et le héraut. Tu ne peux point biffer, par ta rouge folie, L’œuvre de ton devoir non encore accomplie, Tu ne peux point jeter entre le Christ et toi Ta justice, pour en faire la loi.

Mon père ! Mon père !

Écoute encor.

Oh ! mon père !

La voie Du doux pardon doit rester celle de ton choix. Ton avancée y fut si simplement sublime

Que Dieu lui-même accepte, à cette heure, ton crime Et qu’il l’aime, parce que, grâce à lui, tu fus L’être choisi pour les rémissions suprêmes. Nuire à un tel projet divin, par le refus De te soumettre encor au silence absolu, Serait, mon fils, outrager Dieu, jusqu’au blasphème. Le Christ vit pour la justice, mais il est mort Pour le pardon, et la mort est plus haute…

Mon père !

Et puis, songe un instant, au tort Soudain que nous ferait, à tous, ta faute Jetée aux négateurs, comme à des chiens ; Songe au rouge appareil de la vengeance humaine, Inutile pour toi, qui ne lui dois plus rien ; Mon fils, songe à moi-même aussi, songe au domaine D’autorité dont tu seras le chef fervent Après ma mort. Tu es de race impérieuse, Tu es l’élu, tu dois tes jours à ce couvent ; Dieu sait ce qu’il a fait, jadis en t’amenant

Ici, loin de ta vie étrange et orageuse, L’esprit humble, mais le cœur haut et fier encor.

J’ai tant besoin de la pitié, mon père !

Non pas ! tu dois te relever, d’un large essor, Et resurgir, moisson neuve, de ta jachère ; Repens-toi parmi nous, tant que tu veux, Pour que le repentir te soit un nouveau titre Au prestige religieux.

Si je pouvais, tout à l’heure, au chapitre, Me confesser une suprême fois !

Selon l’usage ancien, tu as ce droit, Tu peux le prendre et t’en faire une armure. Entre moines, tout est permis, dès que tu crois Pouvoir te ressaisir…

Oh ! j’en suis sûr ! J’arracherai publiquement, devant mes frères, Du fond de mon cerveau, le mal rouge et griffu, Je le noierai dans les eaux d’or de leurs prières, J’irai vers eux, fervent, soumis, heureux, confus, Le cœur fleuri de ma douleur et de ma crainte. Je laverai ma force en leurs conseils sans feinte, Je les prierai de prendre en main mon espoir las, Mon doute et ma terreur, ma rage et ma misère. Je dirai tout et vous m’assisterez, mon Père…

Sois sans crainte, je serai là, je serai là.

Mon frère Marc, sais-tu que je m’en vais renaître, Qu’un nouveau jour va dissiper ma nuit Que je serai, bientôt, comme autrefois, celui Que tu aimas…

Tu n’as jamais cessé de l’être, Tu n’as jamais démérité de nous…

Tais-toi, J’ai la honte de vivre encor et de te croire.

Quoi que tu fis, moi, j’ai si grande foi En ta vertu profonde et si longtemps notoire…

Tais-toi ! Tais-toi ! ne me dis rien, avant Que je sois pur !

Mon pauvre frère et maître, Que suis-je, hélas ! sinon un simple enfant ; Mais tout mon être Vole vers ton malheur et ton tourment, Dont j’ignore la cause, Pour qu’en mon cœur tu les déposes

Je ne suis rien, mais j’ai deux mains. Pour les joindre ; j’ai deux genoux, Pour les plier et les user, devant les saints ; J’ai toute mon âme, qui te proclame L’ensemenceur d’amour de mon cœur fou. Ma voix et son ardeur pour toi jamais ne chôment. Je t’aime autant que Dieu peut le permettre aux hommes ; Je veux, pour moi, ton mal ; je veux ta croix ; Je veux que ta douleur pénètre en moi, Avec toutes ses dents de violence, Je veux, à travers moi, les coups de lance Qui t’assaillent et te perforent, toi !

Enfant !

Je crois sentir je ne sais quel mystère Autour de toi ; les plus parfaits d’entre nous tous Manquent parfois à nos règles austères, Mais ta faute fût-elle éclatante, les coups De tout l’enfer ne pourront faire Que je ne t’aime encor plus fervemment

Regarde-moi : mes yeux sont pleins de ton ardeur Et de ta volonté ; tu es l’aimant Qui soulève, vers le ciel d’or et le bonheur, Immensément mon cœur ; Tu es la joie inassouvie Qui incendie et consume ma vie ; Après le Christ, je ne sais rien Qui, plus que toi, me soit l’évidence du bien. Frère, tu es marqué pour les actions grandes ; Resurgis donc de ta tristesse et m’apparais Comme autrefois, vainqueur, ô toi, qui n’es jamais Plus beau ni plus puissant que lorsque tu commandes.

Ô doux être naïf et spontané ! Comme je t’aime et te chéris quand même, Malgré ma peine et mes remords débâillonnés ! J’appris par toi la confiance nue, La bonté simple et l’affolement tendre ; Les voix les plus saintes, tu me les fis entendre, Je les cueillis sur ta bouche ingénue Et j’y joignis la mienne, âpre et passionnée ; Tu me changeas un peu mon âme hallucinée,

Si bien qu’à tout ce que l’instinct te chante Au cœur, je crois. Je crois que tu devines, Sans te tromper jamais, l’intention divine ; Je te sais pur de toute ardeur méchante, Je te sais clair, de devoir strict, de piété grande Et chaste, et vierge, et beau comme une offrande…

Balthazar !… Balthazar !

Âme fragile ! Si je n’eusse eu la peur de fendiller l’argile, De ta si fraîche et timide innocence, J’aurais jeté vers toi ma rouge conscience, Je t’aurais dit ce que je vais crier à tous : Ma honte — et mon péché terrible, absous, Certes, depuis longtemps, mais qui renaît, Mais qui surgit, ongles ouverts, Regards sanglants, de mon passé mauvais Et qui revient rôder et rugir dans ma chair !

Ne me dis rien, j’ai peur, je ne veux pas Que devant moi, tout seul, ici tu t’humilies.

Tu m’entendras me confesser, après complies, Là-haut. Tu me diras ce qu’il me reste à faire Pour m’affranchir du mal tumultuaire Et pour n’y plus penser jamais.

Toute mon âme Se fera flamme Pour veiller ta douleur ; Tout mon amour entourera ton cœur Comme des linges clairs pour en sécher les larmes ; J’ai dans mes mains les plus saintes des armes, Le jeûne ardent, la prière éperdue Qui lutteront, pour que la paix te soit rendue ; Si la Vierge, dans l’extase embrasée, Désire encor, comme autrefois, pour l’exhausser, Savoir ma plus intime et profonde pensée,

Je lui crierai : Mère incomparable et plus claire Que les roses et les rayons, Guéris de son remords et de son mal mon frère ! Sois-lui le vêtement de joie et de pardon Qu’il faut porter sur terre Pour que les yeux de Dieu Fixent, sans déplaisir, sur l’humaine misère, Leur majesté.

Mon doux frère !

Je ne conçois Ni l’éternel salut, ni le ciel d’or sans toi ; Je veux sauver mon âme avec la tienne ; Je veux mourir pour que tout l’infini D’ardeur et de bonheur nous appartienne : Je veux que nos destins soient à tel point unis Que ta bouche soit la mienne, que ta louange Soit la mienne, que Jésus-Christ et que ses anges Nous confondent quand notre amour torrentiel S’abîmera là haut, dans les brasiers du ciel…

Frère ! Frère !

Sois sans crainte. Tu m’as rendu Ma force et désormais je me sens défendu Par ta clarté de cœur contre l’enfer entier ; Voici l’heure pour le pardon et la pitié, Voici la paix et les cloches de délivrance… Voici venir l’entière confiance Pour nous guider dans les chemins de Dieu… Sois sans crainte, mais prie encor. Adieu.

Ils se séparent ; le rideau tombe.

La salle capitulaire ; bancs de bois, dallage blanc et noir avec, au milieu, une natte de joncs. Un Christ pend au mur. À droite, à sa place habituelle, DOM BALTHAZAR est prosterné, le front caché en ses mains jointes. THOMAS survient et s’approche lentement. Il lui frappe légèrement sur l’épaule :

Votre âme est inquiète, mon frère. Puis-je à mon tour prier pour elle et compatir ?

Toutes les prières comptent devant Dieu.

Vous paraissez souffrir comme rarement on souffre.

Toutes les prières du monde pèsent moins, peut-être, que ne pèse mon crime.

Votre crime ?

Tout à l’heure, ici même, je le confesserai devant tous.

Est-il donc si grand qu’il jette à terre votre ardeur ?

Mon ardeur ! mon ardeur ! il s’agit bien de mon ardeur…

Votre ardeur ! Oh ! je la sais tenace et violente. Je la sais…

Laissez-moi…

Je sais son travail sourd pour dominer ce cloître.

Laissez-moi, vous dis-je… Ni vous, ni moi, ne serons chefs de cette maison. Il en est de plus dignes…

Dom Militien ?

Laissez-moi,… Laissez-moi,… Laissez-moi,…

Je ne comprends plus ; je ne sais plus que croire.

Dom Balthazar, vous étiez, parmi nous, L’homme, depuis longtemps choisi, celui qui vint, Un jour, armé d’une sorte de droit divin, Prendre possession de notre obéissance. Vos paroles étaient hautes et crénelées De force et d’arrogance, Et votre volonté, par blocs accumulée, Malgré la mienne, en imposait à tous ! Notre prieur sentait en vous Une âme, autant que la sienne, âpre et féodale ; Il vous rêvait abbé et maître après sa mort. Si l’humaine existence est creusée en dédale, Vous vous leviez comme une tour, construite au bord,

D’où l’on peut voir et indiquer au monde Quelle route est propice à sa marche errabonde, Et quel chemin de Dieu traverse ceux du sort. Aujourd’hui, vous voilà Pauvre, désemparé et las, Ruine qui travaille à sa propre ruine. Votre fierté s’ébranle et se disjoint. Votre audace tomberait-elle ? et le futil Et colossal orgueil qui vous domine, Soudain, dès aujourd’hui, se payerait-il ?

Si cet orgueil se paye, au moins L’aurai-je ainsi voulu et ordonné moi-même.

Hélas ! que voici bien le cri Que votre conscience arrache à votre esprit. Toujours l’orgueil, l’orgueil !… vous-même et votre orgueil.

Ce n’est pas vrai ! ce n’est pas vrai ! je mens ! je mens ! C’est par amour, par seul amour que les tourments

Et les remords rachèteront mon âme. Je ne sais plus ce que je dis, ce que je sens ; Vos regards me sont traîtres ; La sourde flamme Qui sort de vos discours me gagne et me surprend, Mais Dieu qui m’aime et me comprend Voit lumineusement En moi, jusqu’au fond de mon être. Allez-vous-en ! Allez-vous-en !

Vous ne voulez donc pas de mes prières ?

Ô Saints du ciel, Anges planant près des Calvaires, Patrons des vieux combats chrétiens, ayez pitié ! Mon repentir n’est point fallace ; il monte entier Vers les sommets des pardons rédempteurs. Mon frère est là qui me tente, dans l’ombre, Sa voix ranime encor les affres sombres Et les bonds de l’orgueil dans le fond de mon cœur ! Mais vous aurez pitié de lui, Seigneur, Pitié de lui, autant que de moi-même ;

Je ne repousse pas sa plus simple prière, Je ne puis pas, je ne veux pas, Peut-être est-elle utile et salutaire Plus que d’autres, — mais par ta mort, par ton baptême, Par ta douleur, pitié, pitié, Pitié pour nous, Seigneur !

Mes prières vous sont d’autant meilleures Que, pour les adresser à Dieu, je pleure, Je lutte et me fais violence ; Prier pour ceux Qui vous sont ennemis vaut mieux Que s’abîmer dans la plus rouge pénitence. Je prie et je prierai pour vous.

Merci.

Un repos.

Vous me disiez tout à l’heure : ni vous, ni moi, nous ne serons chefs de ce cloître. Néanmoins, Dom Militien, de lignée haute, certes, est trop vieux ; de plus, malade, branlant, voisin de la mort. Idesbald ? une nature médiocre. Bavon et Théodule ? pauvres clercs s’acharnant sur des livres, qu’ils ne comprennent pas. Quant à Dom Marc ? un enfant, un simple…

Ne touchez pas à celui-là ! Il ignore nos infamies, Nos volontés violentes, mais ennemies, Votre brigue, mon frère, en lutte avec son droit ; Il vit et croit en Dieu, avant de croire en soi. Il est choisi, non point par nous, mais par les anges, Il est un faisceau d’or dressé parmi nos fanges ; Quand il sera le chef de vous, de moi, son cœur Appellera le ciel, pour que le ciel lui-même Réinstaure le culte, ici, de la ferveur, Du sacrifice et de l’humilité suprême. On lui obéira, car Dieu l’aura voulu, Car Dieu le veut — et, s’il faut des miracles, Ils surgiront de ces mêmes obstacles Dont vous barricadez le chemin du salut.

Vous m’étonnez. Que le prieur me dise : Il est, pour diriger les cloîtres et l’église, Des hommes hauts, choisis par Dieu, Qui détiennent, pour ordonner le mieux, Une force tenace Gardée et augmentée au profit de nous tous, Depuis des siècles, dans leur race, Je puis comprendre, et tout à coup songer à vous. Mais à Dom Marc…

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