0. Préface
ANS l’ancienne société française, les ordres religieux ont joué un rôle considérable. Protégés par % faveur royale, favorisés par l’esprit de foi et de religion qui animait nos pères, illustrés souvent par des hommes de talent, ou de valeur, ou même de génie, ils avaient une grande place dans l’État.
Ils eurent aussi une grande place dans notre cité. Lyon, en effet, qui était une ville à la fois importante et pieuse, attira les ordres religieux dans ses murs. Le Consulat estimait que les exemples de vertu, de dévouement, de piété ne seraient jamais trop nombreux, et que, devant assurer les secours spirituels à la population, les ordres monastiques seraient des auxiliaires efficaces du clergé des paroisses.
Et les religieux, en retour, reconnaissaient cette bienveillance par des prières, des aumônes, des institutions charitables, des services publics. En prêtant leurs chapelles aux corporations et aux jurandes, ils maintenaient dans la loi évangélique toutes les classes des travailleurs. Et les rois, les princes, les grands, les magistrats, les citoyens d’élite, le peuple, les entouraient de leur estime, en attendant que beaucoup d’entre eux les établissent les derniers gardiens de leur mortelle dépouille.
C’est à reconstituer ce Lyon religieux du temps passé que nous avons consacré nos efforts. Après cent ans, ce n’est déjà plus facile ; les morts vont vite. Avant que tous ces vieux souvenirs, conservés encore par quelques pans de murs, par quelques noms de rues, n’aient entièrement disparu, n’est-il pas bon de les recueillir fidèlement ?
N’est-il pas bon de savoir quelle a été la vie religieuse de nos anciens, et, comme alors les manifestations de la vie religieuse étaient souvent mêlées aux manifestations de la vie municipale, n’est-il pas bon d’apprendre ainsi ce qu’il y a pour nous de plus intéressant dans l’histoire lyonnaise ? N’est-il pas bon de passer en revue tant de faits qu’il importe de connaître, pour ne pas paraître étranger dans sa propre patrie ?
Autrefois l’on respectait et l’on aimait les couvents ; aujourd’hui, par tous les moyens, on leur déclare la guerre. Les plus modérés même les considèrent comme des asiles ouverts aux inutiles, et on lève les épaules, et l’on ajoute avec mépris : À quoi bon ?
C’est cependant par les moines, qui ont pris la plume et la pioche, que l’Europe a été défrichée et qu’ainsi a été préparée la civilisation ; c’est par les moines qu’ont été conservés les monuments des littératures antiques ; c’est par les moines qu’ont été assainies les contrées infestées par les fièvres des marais ; c’est par les moines que les esclaves des pays barbaresques ont été délivrés ; c’est par les moines qu’étaient gardés les défilés dangereux des montagnes et que les voyageurs endormis dans la neige étaient arrachés à la mort ; c’est par les moines, dans les hôpitaux ou les écoles, qu’était accomplie une des tâches les plus ingrates de la terre.
Mais ce côté utilitaire des couvents n’est que le petit côté. Si l’on veut réfléchir, on verra bien vite qu’ils répondent à un besoin pressant des âmes. Quelle est, en effet, la valeur du milieu social où nous vivons ? S’il y a du bien, nous savons aussi qu’il y a beaucoup de mal, et si nous observons d’un peu près les hommes et les choses, nous voyons des convictions chancelantes, des volontés amoindries ou dévoyées, des dégradations innommées, des abjections ignobles, des turpitudes et des hontes tous les jours envahissantes, des boues infectes, des fanges empoisonnées : voilà le monde. Il y a des hommes qui l’aiment. Mais il y a aussi des âmes assez grandes, assez nobles, assez amies des belles et saintes choses pour souffrir horriblement dans ce milieu mauvais. À ces âmes il faut le couvent.
On trouve tout naturel qu’un homme, lorsqu’il a été touché par cette flamme si noble et si dévorante de l’amour, se dérobe au commerce des mortels pour être pleinement heureux dans la solitude et le mystère, et nous n’admettrions pas qu’il y ait des âmes qui aiment Dieu avec cet amour exclusif, qui ont la passion de Dieu, qui veulent, dans la solitude, pour être plus à lui, admirer Dieu, parler à Dieu, entendre Dieu, jouir de Dieu ! Cette solitude avec Dieu, c’est le couvent.
Et si, lorsqu’on parle de Dieu et de ses droits, de l’âme et de ses devoirs, de l’éternité bienheureuse et malheureuse, il y a des hommes qui rient et qui se moquent, il y a aussi des hommes pour qui ces grandes questions sont les premières. Témoins des légèretés, des impiétés, des crimes qui se commettent dans le monde, ils se demandent comment ils feront pour rendre à Dieu ce qui lui est dû ; ils sentent le sol trembler sous leurs pas, et ils fuient dans la solitude ; cette fuite dans la retraite, c’est le couvent.
Mais, dira-t-on, on peut se sauver sans cela. Oui, sans doute, et heureusement, mais il est des âmes qui, pour se sauver, ont besoin de cela. Il y a des âmes naïves, vierges, candides, ne se défiant de rien, elles ont besoin de la tutelle du cloître ; il y a des âmes qu’un coup de tempête a jetées à terre, elles ne se relèveront jamais si elles restent dans le monde, elles ont besoin de la pénitence du cloître ; il y a des âmes élevées, nobles, pleines de mépris pour les vulgarités de la terre, elles ont besoin de ce voisinage du ciel qu’on appelle le cloître.
Enfin voici une dernière vérité, élémentaire pour un catholique, mais incompréhensible pour un incroyant : dans les couvents, on prie, et c’est cette prière qui sauve la société coupable. On insulte à Dieu tous les jours et à pleine bouche ; le bras de Dieu n’est pas raccourci, il va se lever pour venger sa cause. Non, il laisse faire ; pourquoi ? Parmi nous il y a des couvents, il y a des prières, il y a des acceptations volontaires de renoncements, de sacrifices, de douleurs, et le courroux de Dieu s’apaise. Les couvents sont les boucliers qui nous protègent.
Mais on leur a fait de nombreux reproches et il faut avouer qu’ils n’ont pas toujours été sans fondement. Le plus grave, selon nous ce n’est pas qu’ils soient arrivés à posséder de grandes richesses ou une considérable influence, c’est qu’après des moments, relativement courts, de ferveur et de sainteté, soient venus des moments d’atonie et de relâchement. Souvent, en effet, nous verrons que les Ordres ont eu besoin de réforme. Or, le seul fait de cette réforme indique assez qu’il y avait, même dans les mauvais jours, des âmes de bonne volonté, des âmes ardentes et désireuses d’une perfection plus grande, et c’est l’honneur de ces Ordres d’avoir écouté ces voix réformatrices. Mais il est une autre raison que l’on n’a jamais suffisamment mise en lumière : la réforme ne fut pas toujours causée par le relâchement, ou bien le relâchement ne fut pas toujours causé par le manque de ferveur. Dans presque tous les ordres religieux, la rigoureuse observance des règles a fléchi moins sous la faiblesse ou le mauvais vouloir des individus que sous la tyrannie de circonstances imprévues, fatales, qui rendaient, pour un temps plus ou moins long, la vie régulière impraticable. Au xvi, ces faits douloureux s’accumulèrent. Sans parler du schisme d’Occident, la grande peste qui ravagea la France, Lyon en particulier, à diverses reprises, dépeupla les monastères et y tua en même temps l’observance. Quand, le fléau disparu, il ne se trouva, pour prendre les austères et vénérées habitudes du passé, que quelques religieux désaccoutumés, sinon désaffectionnés, de la règle, impuissants, d’ailleurs, à porter à eux seuls le fardeau de pratiques qui auparavant semblaient faciles à des hommes plus nombreux et plus robustes, il se fit, entre une faiblesse trop réelle et la lettre des règles, des compromis légitimes, nécessaires, fondés sur l’esprit même de la loi, et pourtant regrettables. Plus tard, quand la solitude des cloîtres se repeupla, le souci de reprendre dans leur intégrité les observances primitives n’y entra pas toujours avec les recrues nouvelles, qui adoptèrent la vie religieuse telle qu’elle fonctionnait sous leurs yeux. L’âge d’or n’était plus, on était entré dans la période des concessions, et presque partout se manifestaient les symptômes d’une décadence dont on ne pouvait faire retomber sur personne la responsabilité, dont, presque à son insu et comme malgré soi, tout le monde était complice. (Le P. Chapotin, Rev. de l’Ouest, 1887.)
Ce qui fut vrai, comme conséquences de ce redoutable fléau, fut vrai encore comme conséquences de l’invasion des bandes protestantes, commandées par le baron des Adrets. Pendant treize mois, elles restent maîtresses de la ville. Pendant treize mois, les membres des diverses familles religieuses sont dispersés ; cette dispersion ne peut que nuire à l’état religieux. Treize mois plus tard, ils reviennent moins nombreux et, par le fait de leur dispersion, moins réguliers, et ils trouvent leurs couvents pillés, renversés, détruits. C’est un temps plus ou moins long à passer dans le provisoire, où les règles nécessairement fléchissent sous la tyrannie des circonstances, et non sous la mauvaise volonté des religieux.
Un autre moment délicat de l’histoire des ordres monastiques est celui qui précède la Révolution. Nous aurons l’occasion de le constater souvent, quand la loi déclara les religieux libres de sortir de leurs communautés, les défections, rares chez les femmes, furent assez nombreuses chez les hommes. Que quelques hommes, impatients du joug et ne le supportant qu’avec hypocrisie, aient été heureux de ce bénéfice légal, c’est possible, quoique difficile à admettre, puisque rien ne les contraignait de vivre de la vie religieuse, mais je crois que la vraie raison est ailleurs. Le xviii avait préparé de longue date, sous des dehors amis, la guerre aux communautés religieuses. Vingt-cinq ans avant la Terreur, il était parvenu à en supprimer un grand nombre ; le ciel était noir. Mais lorsqu’à partir de 1789 ce ciel se chargea de tempêtes, lorsqu’il fut évident pour tous qu’on voulait la fin d’un ordre de choses jusque-là respecté, beaucoup d’esprits, surtout chez les hommes qui virent peut-être plus juste et plus loin, ne luttèrent plus contre le courant et déclarèrent ne plus vouloir vivre de la vie religieuse.
Ces pensées générales aideront, je pense, à mieux comprendre l’histoire des ordres religieux.
Un mot enfin sur le présent travail.
La méthode que je suis est facile à saisir et toujours la même : c’est d’abord une histoire abrégée de la vie du fondateur, puis l’exposé des règles ou constitutions et la rapide description du costume qu’il a imposés, et aussi le souvenir des grands hommes que ces ordres ont produits ; c’est ensuite le fait de la fondation lyonnaise et un précis de ce qui lui est arrivé de plus remarquable pendant la durée de son existence ; c’est enfin un aperçu rapide des dernières mesures prises par la Révolution contre ces couvents, et ce qu’ils devinrent.
L’histoire de chacun d’eux exigerait un volume pour être étudiée d’une façon complète. Ma conviction cependant est que ces monographies ont le mérite d’être relativement courtes et réunies en un seul corps. Quarante monographies plus étendues, quarante volumes même, où les faits historiques seraient noyés dans un océan de détails oiseux, seraient lus assurément avec moins d’intérêt et de profit que le présent abrégé.
Car elles étaient terriblement procédurières et paperassières, les communautés d’autrefois. Ceux-là seuls qui ont abordé ce genre de recherches savent quels monceaux de papiers ont accumulés dans les couvents les procès de tous genres, les traités avec les entrepreneurs, les achats, les ventes, les cens, servis, directes, lods, milods et redevances de toutes sortes. Si, pour être complet, il fallait consigner tous ces détails, il en est peu qui pourraient supporter cette fastidieuse lecture. Mon but a toujours été de dégager de toute cette masse les parties historiques et intéressantes.
Pour m’aider dans ce considérable travail, j’avais à ma disposition une bibliothèque assez riche, où figurent en bonne place nos anciens et nos meilleurs auteurs. La liste en serait longue : le P. Hélyot, Paradin, Rubys, Colonia, Lamure, Le Laboureur, etc. ; la précieuse collection des Almanachs de Lyon, la Revue du Lyonnais, Lyon ancien et moderne, les Archives du Rhône, etc… Mais mine féconde où j’ai puisé à pleines mains, ce sont les Archives municipales, les manuscrits signalés par Delandine, les pièces du catalogue Coste, à la bibliothèque de la ville. Souvent même j’ai trouvé, dans les papiers des communautés actuelles, des renseignements qui ont heureusement complété ceux que je pouvais recueillir d’autre part.
J’ai supprimé de parti pris les simples renvois que désignent les sources et qui suspendent et fatiguent la lecture. Comme dans ce livre il y a fort peu de mon propre fonds, et comme presque tout a été tiré des auteurs ou des archives, j’aurais été obligé, à la fin de chaque phrase, quelquefois même plusieurs fois dans la même phrase, de mettre des renvois qui auraient été peu pour un lecteur ordinaire et qui auraient rendu la lecture tout à fait intolérable. Je me suis donc contenté, ce qui témoignera, je pense, suffisamment de ma sincérité littéraire et suffira aux érudits, de formuler en bloc, à la fin de chaque monographie, les sources où j’ai puisé.
Et maintenant, voulez-vous rendre ce travail profitable et vous l’assimiler pleinement, et par là même connaître l’ancien Lyon ? Lisez ce livre chapitre par chapitre ; dirigez ensuite votre promenade de la semaine aux lieux mêmes où fut le couvent dont vous avez lu récemment l’histoire ; essayez, sur nos données, de reconstituer le passé, et avant peu vous aurez dans l’esprit une connaissance plus complète du vieux Lyon et dans votre cœur un amour plus vivace pour lui. À mon avis, qui n’est pas sans doute celui de tout le monde, car il en est qui n’ont d’admiration du passé que pour avoir le droit de décrier le présent, cette connaissance sera de nature à faire disparaître des préjugés contre les ordres religieux, et cet amour sera la base solide du sentiment filial et dévoué dont nous aimons notre patrie.
01. Ainay
INAY ! Ce nom seul évoque tout un passé riche de souvenirs. Il fait remonter notre pensée jusqu’aux temps de la domination romaine. Que de vicissitudes a vues ce petit coin de terre ! C’est ici, comme le dit fort bien M. Fleury La Serve, que les premiers trafiquants et les peuples gaulois conférèrent à Lyon la suprématie des Gaules ; c’est ici que s’éleva cette école des littératures grecque et moderne, source de civilisation et de gloire pour la France ; c’est ici que le paganisme jeta son dernier et plus vif éclat ; c’est ici, enfin, que L’Église du Christ implanta et fit germer ses premiers fruits sous une pluie de sang.
Ainay est un des endroits de Lyon qui ont le plus occupé nos érudits, et, chose étrange, on est arrivé à tout mettre en question. Nous ne faisons pas ici œuvre de polémique, mais nous ne voulons pas non plus paraître trop étranger aux travaux et aux recherches des savants contemporains ; c’est pourquoi nous allons commencer par déblayer le terrain en exposant rapidement les différentes opinions qui ont été émises sur ces lointaines origines.
Ce nom d’Ainay d’abord, d’où vient-il ? Dans cette question étymologique règne la plus complète anarchie : le latin, le grec, le celtique y ont passé et ne sont pas parvenus à s’entendre.
Le nom latin d’Ainay ne varie pas, c’est , est-il dit dans le cartulaire d’Ainay. Guillon fait remonter cette appellation très haut :. « Les Phocéens, dit-il, six cents ans avant Jésus-Christ, fondent Marseille, et chassent une colonie de Grecs, qui remonta le Rhône jusqu’au lieu où la Saône vient s’unir à lui, et forma un établissement sur la montagne. Au confluent, ils établirent une école de sagesse, que, par attachement pour leur patrie, ils appelèrent Athènes, nom qu’on reconnaît dans celui d’Athanacum ou Athenatum, que ce lieu porte encore aujourd’hui. Ainay est le mot francisé. » — Nous verrons plus loin qu’ici fut élevé un temple à Auguste par soixante nations des Gaules. Caïus Caligula y établit plus tard les jeux mêlés, , ainsi que des concours d’éloquence dans les langues grecque et latine. On a cru généralement que cette académie fut mise sous l’invocation de Minerve, en grec Ἄθηνῆ, et en dialecte dorien Ἄθανᾶ. Ce nom, suivi de la terminaison gauloise ac, acum, aurait donné au quartier sa dénomination d’Athanacum, qui est devenue Ainay. — Artaud, un des plus savants antiquaires de Lyon, fait venir Athanacum de άθάνατος, immortel, par allusion aux premiers martyrs de la première persécution lyonnaise. — D’autres prétendent qu’il vient de ces deux mots grecs et ou νάος, vers le temple, soit qu’on voulût désigner les martyrs chrétiens, soit qu’on voulût parler du temple d’Auguste. Nous n’avons pas besoin de faire remarquer que cette interprétation, si elle est ingénieuse pour Ainay, ne s’accorde plus avec Athanacus. — D’autres encore soutiennent qu’il vient de έσνεῶ, je nage dans, à cause de la situation topographique de l’abbaye, baignée par les eaux du Rhône et de la Saône. Même observation que ci-dessus. — M. Péan lui attribue une origine celtique : « La rivière d’Ain, dit-il, et l’abbaye d’Ainay ont la même racine. Athan se dit des cours d’eau et des localités baignées par les eaux. D’Athan à Athanacus, d’Athanacus à Ainay, la dérivation est régulière. — Pour terminer, voici une étymologie qui me semble la plus étrange de toutes. L’almanach de 1755, parlant de l’abbaye d’Ainay, l’appelle la célèbre abbaye des Deux-Rivières, en latin , et par abréviation gauloise ais-n-ais, et dans la suite Aisnay, Ainay.
On voit par cet ensemble qu’il n’est pas facile de faire de la lumière pour éclairer ces ténèbres étymologiques. Arrêtons-nous, dans ces sept interprétations différentes, à celle qui nous paraît la plus probable, Ἄθηνῆ et Ἄθανᾶ, Minerve, à cause des jeux qui furent institués à cet endroit.
Résulte-t-il de ce qui précède qu’Ainay, soit l’abbaye soit le temple d’Auguste, ait été situé dans une île ? C’est une autre difficulté. , tel est le texte. Que veut dire ce mot ? M. Martin-Daussigny, qui a bouleversé, sans preuves solides, les vieilles traditions, dit que, des Terreaux à Perrache, il y avait quatre îles et cinq confluents ; donc a son sens propre, il signifie île, terrain entouré d’eau. M. Steyert, dont l’opinion a pour moi une très grande valeur, soutient qu’Ainay était une île. Peu à peu, l’île se réunit à la ville elle-même par l’ensablement des bords du Rhône, qui la séparait de la terre ferme. Mais M. de Boissieu, dont l’autorité est grande, a montré que le mot ne signifie pas toujours une terre entourée d’eau. Nous disons en français un îlot de maisons ; le mot a ce même sens en latin ; il veut dire aussi quartier d’une ville, et, dans la langue du moyen âge, il veut dire lieu isolé, hors de l’enceinte des villes, et, par extension, temple, basilique, monastère. Cette acception est attestée par la plupart des lexiques. Du reste, le cartulaire d’Ainay dit fréquemment, en parlant de l’abbaye : , entre les deux fleuves, entre le Rhône et la Saône. Concluons, sans faire de polémique, que l’abbaye d’Ainay n’était pas dans une île proprement dite, mais qu’elle était située au confluent.
Autre difficulté : là on avait élevé, du moins l’a-t-on cru longtemps, un autel à Auguste et un amphithéâtre. Mais M. Martin Daussigny les a mis au jardin des Plantes, M. Bernard à , et le baron Raverat dans la rue Tramassac. Aujourd’hui affirmer qu’ils étaient à Ainay fait sourire, nous ne l’ignorons pas. Nous avons cependant le courage d’avouer que ces écrits ne nous ont pas convaincu, et que nous estimons être dans la vérité des choses et dans la vérité des traditions, en suivant qui
laisse à Ainay l’autel d’Auguste et l’amphithéâtre. Ici, nous ne voulons pas faire de controverse, mais qu’on lise les différents ouvrages de ces auteurs, et qu’on se fasse une opinion ; elle ne différera peut-être pas de la nôtre. Le seul argument que nous voulons donner est celui-ci ; il est très puissant, et les auteurs laïques n’en soupçonnent pas l’importance : où il n’existe aucune trace de culte, il est inutile de chercher les traces d’un martyre. Or, là où , Bernard, Raverat placent l’amphithéâtre, il n’y a pas trace de culte rendu aux martyrs, donc ce n’est pas là. Donc l’amphithéâtre, où nos pères versèrent leur sang en témoignage de leur foi, fut à Ainay, et, comme nous le verrons, la piété chrétienne s’y manifesta aussitôt après la première persécution lyonnaise (177). La fête des Merveilles, dont nous parlerons plus loin, est une autre preuve.
Le monument élevé à Auguste fut-il un temple ou un autel ? Strabon, le grand géographe de l’antiquité, appelle indistinctement cet édifice un temple ou autel magnifique, digne d’être considéré. La numismatique d’abord, la gravure ensuite, ont vulgarisé le temple d’Auguste. Aux deux côtés de l’autel s’élevaient deux colonnes de granit, surmontées de deux Victoires colossales. Les deux colonnes, plus tard, furent coupées par le milieu pour en faire quatre, et ces quatre colonnes soutiennent aujourd’hui le chœur de l’église d’Ainay. — On considère comme à peu près certain que l’autel s’élevait au milieu d’une enceinte très vaste découpée en portiques, et décorée de soixante statues représentant les soixante nations des Gaules qui avaient concouru à l’édification de ce monument. Nous n’avons jamais pu comprendre pourquoi , dans ses Grands Souvenirs, ne compte que trente nations. Le chiffre de soixante est donné par tous les auteurs, et c’est le chiffre exact.
Caligula, avons-nous dit, institua à Lyon les , les jeux mêlés ; il se plut à imposer d’humiliantes et barbares conditions aux rhéteurs qui prenaient part à ces concours littéraires. Ceux dont les ouvrages avaient rencontré le moins de faveur étaient condamnés à fournir les prix aux vainqueurs, à chanter leurs louanges, et de plus à effacer leurs propres écrits avec la langue. Ces rigueurs étaient de nature à inspirer quelque effroi aux concurrents, et elles en inspiraient en effet. Juvénal en parle dans ces deux vers si connus :
Enfin, non loin de l’autel d’Auguste et de l’Athénée de Caligula, il y avait un amphithéâtre. Cette affirmation soulève les mêmes polémiques que l’autel d’Auguste. MM. Martin-Daussigny, Bernard, Raverat, Steyert n’en veulent pas entendre parler. Le P. Ménestrier, Brossette, le P. Colonia, disent que cet amphithéâtre fut aux Minimes. La grande raison qu’ils font valoir, c’est qu’entre nos deux fleuves on ne voit aucune ruine d’un monument destiné aux luttes des gladiateurs ou aux combats d’animaux féroces, et pouvant contenir une foule considérable. Sans doute, cette raison est grave. Mais M. de Boissieu répond que cet amphithéâtre n’a pu et dû être qu’en bois. Tous les amphithéâtres ne furent pas des ; longtemps Rome se contenta d’amphithéâtres de bois, et il en donne des preuves péremptoires. Ne savons-nous pas aussi qu’en Espagne les enceintes immenses où se donnent les courses de taureaux sont souvent en bois ? Qu’y eût-il eu d’étonnant qu’un amphithéâtre comme celui de Lyon, qui ne servait peut-être qu’une fois par an, eût été construit en bois ? Et dût-il même avoir eu des assises gigantesques en pierres, qu’y aurait-il d’étonnant à ce qu’il n’en restât rien, après les nombreuses invasions qui ont ravagé Lyon ? L’honorable et savant M. Vachez a concilié les deux opinions en disant que les citoyens romains furent décapités aux Minimes, et les autres livrés aux bêtes à l’amphithéâtre d’Ainay ; du moins reconnaît-il l’existence de ce dernier, et c’est tout ce que nous en voulons retenir. Du reste, sans nous attarder davantage, n’oublions pas le témoignage de Grégoire de Tours et d’Adon de Vienne, dont on fait vraiment trop bon marché : , le lieu où ils ont souffert le martyre s’appelle Ainay.
Ainsi dégagée de ces encombrantes discussions, qui n’ont pas fait de la lumière, mais qui n’ont élevé que des doutes, l’histoire d’Ainay va plus facilement se poursuivre.
Pendant que le paganisme régnait à Lyon en maître incontesté, un étranger arrivait d’Orient, de la ville de Smyrne, envoyé par l’évêque de cette ville, saint Polycarpe, qui était lui-même disciple de l’apôtre bien-aimé, saint Jean l’Évangéliste. Cet homme, c’était le vénérable Pothin, le premier apôtre de nos régions. Dans une humble chaumière qui s’élevait sur l’emplacement actuel de l’église de Saint-Nizier, il groupa quelques fidèles auxquels il prêcha l’Évangile et montra l’image vénérée de la Mère de Dieu, qu’il avait apportée d’Orient. Cette naissante église fit des progrès ; le peuple s’en émut, les prêtres d’Auguste la calomnièrent sans pitié, la persécution fut décrétée. Saint Pothin subit le martyre de la faim, six de ses compagnons furent livrés aux bêtes, dix-huit moururent dans la prison, vingt-trois furent décapités. Leurs ossements furent brûlés et leurs cendres jetées au vent. Ces faits sont rapportés par Eusèbe, qui reproduit une longue lettre des chrétiens de Lyon et de Vienne aux chrétiens de Smyrne, rédigée probablement pair saint Irénée. Cette lettre est d’une trop grande importance et va trop directement à notre sujet pour n’être pas reproduite ici :
« Les serviteurs de Jésus-Christ, qui habitent Vienne et Lyon, villes des Gaules, aux frères d’Asie et de Phrygie qui ont la même foi et qui espèrent au même Rédempteur, paix, grâce et gloire de la part de Dieu le Père et de Jésus-Christ Notre-Seigneur.
« La violence de la persécution et la rage des Gentils contre les saints, la variété et la cruauté des supplices qu’ont supportés nos bienheureux martyrs ont été telles que nous sommes incapables de les décrire dignement. L’ennemi s’est jeté sur nous avec une violence féroce, et les préludes de sa fureur nous ont présagé tout d’abord ce que nous devions attendre des ministres qu’il avait instruits à faire la guerre aux serviteurs de Dieu. On commença par nous interdire l’entrée des maisons, des bains et du forum ; on nous traqua partout. Cependant la grâce de Dieu nous soutint : elle mit les faibles à l’abri du péril et réserva aux combats des hommes qui, par leur courage, devaient être comme autant de colonnes inébranlables. Ces généreux athlètes, en étant donc venus aux mains, souffrirent toutes sortes d’opprobres ; et des peines, qui auraient semblé à d’autres insupportables, furent regardées par eux comme légères, dans le désir qu’ils avaient de s’unir plus tôt à Jésus-Christ. Ainsi ils nous ont appris, par leur exemple, que les afflictions de cette vie n’ont aucune proportion avec la gloire qui doit un jour éclater en nous. Toutes les qui accompagnent les émeutes populaires, les vociférations, les outrages, les violences, les emprisonnements, les coups de pierre, le pillage, en un mot tout ce dont est capable une populace en fureur et poussée par sa rage, ses craintes ou sa haine, fut exercé contre les confesseurs ; mais leur constance est demeurée invincible. Ensuite, traînés au forum par le tribun des soldats et par les magistrats de la ville, ils répondirent aux questions qu’on leur fit, en présence d’une foule immense, par une généreuse profession de foi. Après cela, ils furent jetés dans la prison jusqu’au retour du gouverneur. Dès qu’il fut arrivé, on les lui présenta ; et comme il les traitait avec une cruauté égale à sa haine contre les chrétiens, cette injustice révolta un de nos frères, Vettius Epagathus. C’était un jeune homme brûlant de charité pour Dieu, de mœurs si pures et d’une vie si austère, qu’il méritait déjà l’éloge que l’Écriture fait du saint vieillard Zacharie ; car il marchait avec édification dans toutes les voies du Seigneur, toujours prompt à servir Dieu et le prochain, toujours animé et rempli de l’Esprit divin. Or, Vettius Epagathus, ne pouvant contenir son indignation, demanda la permission de défendre ses frères et de prouver que, parmi nous, il ne se passait rien d’impie. À cette proposition, la foule qui entourait le tribunal se mit à vociférer contre lui (car il était fort connu), et le gouverneur, choqué de sa demande, s’informa de lui s’il était chrétien. Vettius confessa hautement qu’il l’était, et il fut mis aussitôt au nombre des martyrs, sous la prévention d’être l’avocat des chrétiens. Il avait bien mérité ce titre, puisque, comme Zacharie, il avait en lui-même pour avocat et pour consolateur l’Esprit-Saint. Disciple digne de Jésus-Christ, il suit aujourd’hui l’Agneau partout où il va.
« Ces premières épreuves opérèrent bientôt un triste discernement entre ceux qui s’étaient préparés au combat et ceux qui ne l’avaient pas prévu. Les premiers se déclarèrent avec hardiesse et témoignèrent un désir ardent de consommer leur martyre. Parmi les autres, dix troublèrent la joie des confesseurs par une déplorable chute et répandirent l’affliction parmi tous les frères. Leur apostasie refroidit même le zèle de ceux qui, n’ayant pas encore été arrêtés, ne cessaient, malgré le péril, d’assister les martyrs dans leurs souffrances. Nous étions tous alors dans les alarmes et dans une cruelle incertitude sur ce qui arriverait aux confesseurs ; les tourments nous effrayaient peu, mais nous tremblions qu’il ne se rencontrât d’autres apostats.
« Chaque jour cependant amenait de nouvelles arrestations, et chaque jour on conduisait dans les prisons les fidèles dignes de remplacer ceux qui étaient tombés. Bientôt les cachots renfermèrent les principaux des deux Églises, ceux qui les avaient fondées et constituées par leur prudence et par leurs travaux. On se saisit aussi de quelques-uns de nos esclaves païens ; car le gouverneur avait ordonné qu’on trouvât à toute force des témoins contre nous. Ces esclaves donc, redoutant eux-mêmes les supplices auxquels on appliquait les saints, excités d’ailleurs par les démons, et à l’instigation des soldats qui avaient ordre de les y pousser, nous accusèrent de choses si monstrueuses, que nous ne saurions y penser ou les rapporter sans crime, ni croire même que jamais il se soit rencontré des hommes qui les aient commises. Ces dépositions, ayant été publiées parmi le peuple, l’animèrent, de plus en plus contre les chrétiens ; en sorte que ceux mêmes à qui la parenté avait jusque-là inspiré quelque modération donnèrent enfin libre cours à leur fureur. Ainsi s’accomplissait cette prédiction du Seigneur : Un temps viendra où, en vous livrant à la mort, on croira faire un acte agréable à Dieu.
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