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LE NOUVEAU
R,
OU
La Belle Arsène
LE NOUVEAU
R,
OU
EXAMEN
DES NOUVELLES PIECES DE THÉATRE.
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Mêlée d’Ariettes ;
Représentée par les Comédiens Italiens.
Les Paroles sont de
La Musique est de .
qu’une inclination maligne qui pût faire trouver du plaisir dans ces cruels divertissemens ». Cependant il régnoit dans ces exercices une sorte de galanterie qui étoit agréable. Après le combat, on adjugeoit le prix au Chevalier qui avoit vaincu ; ensuite on le conduisoit vers la Dame dont il avoit fait triompher la beauté, & il l’embrassoit. Il arrivoit quelquefois que le vainqueur couronné par Mars ne l’étoit point par l’Amour, & que la fierté d’une Belle retranchoit du triomphe tout ce qu’il y avoit de plus doux. Alcindor épris des charmes d’Arsène, qui est aussi fiere que belle, n’a osé lui demander son aveu pour combattre. Il s’est présenté dans l’arene en Chevalier inconnu, & visiere basse ; sous ce déguisement, il a déclaré hautement que rien n’est comparable à la beauté d’Arsène. Ce Chevalier a été heureux ; il vient de recevoir le prix des mains de la Reine, sans néanmoins s’être fait connoître. Quand on a le malheur de s’attacher à une Beauté insensible, & qui croit que tout lui est dû, il faut prendre bien des précautions pour tirer quelque avantage de ce qu’on fait pour lui plaire.
Ce début ne doit pas encourager Alcindor. Cependant Arsène lui reproche de n’avoir point paru au Tournois, & j’augure bien de ce reproche. Je commence même à croire que la Belle a déjà du penchant pour Alcindor : elle dit tant de choses qui ne peuvent partir que d’un cœur épris ! Il est jaloux, dit-elle à part, je veux le piquer. Pourquoi chercheroit-elle à piquer la jalousie d’Alcindor, si elle ne s’intéressoit point à lui ? Se disposer à éprouver la constance d’un objet qui nous rend hommage, c’est annoncer qu’il ne nous est pas indifférent : on ne pense point à exciter la jalousie d’un Amant qui déplaît ; on songe seulement aux moyens de s’en débarrasser. Je conviens qu’Arsène est une Bégueule sujette à beaucoup de caprices, mais chez seulement ; car chez c’est une autre personne.
Quoiqu’Arsène n’ait pas autant d’éloignement pour Alcindor qu’elle veut le faire croire, l’instant où elle doit lui faire un tendre aveu n’est point encore arrivé ; & c’est envain que cet Amant se justifie de la maniere la plus flatteuse du reproche qu’on lui fait de n’avoir point paru au Tournois ; on apporte aux pieds de la Belle les armes qui ont servi au combat, & on lui en fait hommage de la part du vainqueur qui a eu l’attention d’y faire joindre un bracelet de Diamans. Alcindor présent espere jouir, sous le nom du Chevalier inconnu, du plaisir de voir son hommage accepté, & se faire connoître ensuite pour le vainqueur ; mais Arsène refuse l’hommage & le présent de l’inconnu, sous le prétexte qu’il a compromis la gloire de cette Belle ; en combattant hautement sous son nom, il l’exposoit à partager sa honte, s’il eût été vaincu. L’Écuyer d’Alcindor étonné du refus auquel il ne s’attendoit pas, se trouve embarrassé de sa commission, & révele le mystere, en disant à son Maître de présenter lui-même son bracelet. Alcindor voyant son secret découvert, profite du moment, & donne la Fête qu’il a préparée, en faisant chanter la beauté d’Arsène par les Dames & les Chevaliers qui ont paru au Tournois. Il chante en particulier ces paroles, qui semblent avoir été dictées par le Dieu de Cythère à la gloire des Femmes :
Par quelle fatalité les doins les plus touchans sont-ils souvent mal récompensés ? Arsène déclare à Alcindor qu’elle ne l’aimera jamais, & même qu’elle ne veut plus recevoir ses visites. Vous savez que les complimens de cette Belle sont toujours composés de deux parties, dont l’une sert de correctif à l’autre. Celui qu’elle vient de commencer si durement finit ainsi :
Un Amoureux qui vient d’être maltraité a besoin de conseil : la Fée Aline auroit dû prendre ce moment là pour donner l’avis qu’elle a donné de trop bonne heure ; car Alcindor qui vient d’avoir un entretien avec sa Maîtresse, n’a pas jugé à propos de suivre cet avis, soit qu’il ait oublié, soit qu’il ne l’ait pas cru nécessaire. Si Aline fait les choses avec un peu de précipitation, ce n’est pas faute de lumieres ; car elle lit dans l’avenir, & prononce des oracles. Alcindor, pour toucher le cœur de sa Maitresse, ne veut employer que les petits soins, les égards & le respect ; il s’est couvert de gloire dans le Tournois, en combattant dans l’intention de mériter par la victoire le bonheur de plaire à Arsène : moyens frivoles & même inutiles ! Le respect n’est bon qu’autant qu’il est modéré, dit Aline en ajoutant :
qui n’aime pas les Belles orgueilleuses, appelle naturellement Arsène la Bégueule. Alcindor plus respectueux, dit seulement que c’est une Beauté cruelle, & prie Aline de changer pour lui le cœur de sa filleule. Refondre un caractere est une chose au-dessus de la Féerie ;
La guerre est déclarée, les deux partis sont en présence, & l’Amant à qui la Fée a peut-être communiqué une partie de sa science sans y penser, au lieu d’attaquer Arsène selon les principes qu’on vient de lui donner, imite la Fée, en faisant à sa Maitresse une prédiction aussi ingénieusement tournée que celle d’Aline :
L’oracle rendu par Alcindor ne s’accomplit point en sa faveur ; il se croit obligé de renoncer à Arsène, en lui assurant néanmoins qu’il aura toujours pour elle des égards, de l’estime, du respect… mais plus d’amour. Le mot est lâché ; Alcindor s’en repent déjà. Pour réparer sa faute, il ajoute en regardant tendrement sa Maitresse : vous me le permettez ? Plus on fait pour une Belle orgueilleuse, plus elle abuse : Arsène répond avec hauteur, je le permets, & de plus je le commande. Alcindor bien convaincu que sa constance & son respect ne réussiront point, met en usage le conseil de la Fée, & commence ainsi une nouvelle attaque :
Déjà les vœux d’Arsène sont exaucés ; elle habite un palais enchanté ; gazons naissans, jardins délicieux, bocages frais, ruisseaux qui coulent avec un doux murmure ; voilà ce que présente ce séjour digne des Dieux ; & pour que rien ne au bonheur de la Belle dont le goût est de primer, tous ceux qui demeurent dans le palais ont ordre de lui obéir comme à la véritable Souveraine. Qui pourra le croire ? Arsène se plaint déjà de son sort nouveau. Elle a cherché à s’élever pour être heureuse, & le bonheur s’est encore plus éloigné d’elle : le néant est dans son cœur. Elle voit avec la plus grande indifférence des biens qu’elle a ardemment desirés. Voilà donc à quoi se réduisent les plaisirs que l’ambition procure ! Valent-ils la peine qu’on les desire ? « Maîtrisons nos desirs, n’attendons rien des Hommes, & vivons avec nous ». C’est ce qu’enseigne si Arsène l’avoit connu, elle ne seroit pas aussi triste qu’elle l’est.
Lorsque la mélancolie s’empare puissamment de nous, les objets les plus récréatifs ne servent qu’à l’augmenter : la Filleule d’Aline ne sait plus ce qu’elle veut : elle demande un bal pour se dissiper, & donne des ordres contraires avant qu’il soit commencé. Elle se détermine pourtant à entendre un concert où l’on chante ses attraits & ses vertus. Ce chœur vient assez à propos ; mais il ne fait pas un grand effet, parce qu’il n’est composé que de Femmes. Point d’Homme ici, autant vaudroit regner sur des statues, dit Arsène ; & en promenant ses regards de tous côtés, elle en apperçoit une : c’est une Femme qui paroît fouler avec dédain des cœurs, des arcs & des fléches rompues. On dit à Arsène que d’un seul mot elle peut animer le marbre. Vivez, dit la Belle. Par ce commandement le marbre devient sensible, & la statue est animée. Cette statue étoit il y a cent ans, une Fille charmante, mais indifférente, appellée Myris. Une Fée qui l’aimoit aussi tendrement qu’Aline aime sa Filleule, la changea en pierre pour la punir de son insensibilité. Dois-je m’arrêter à vous représenter l’étonnement de la jeune Fille qui, après un sommeil de cent ans, ouvrant les yeux à la lumiere, est frappée de son éclat, & sent tout-à-coup son cœur s’enflammer ?
semblable dans une Piece de Vers de & dans la Scène lyrique en Prose de de Genêve, intitulée comme la premiere, La Statue de Pigmalion. Ces deux Pieces sont anciennes & connues. paroît avoir eu l’intention de les imiter : mais quelle imitation ! La Statue de Pigmalion animée par l’Artiste qui l’a formée, voit le jour pour la premiere fois. Elle a devant ses yeux Pigmalion qui lui a donné la vie ; à la vue d’un être qui est d’un sexe différent, elle éprouve des desirs naissans. Pigmalion lui rend hommage, & le cœur de cette Belle s’enflamme de plus en plus. Qu’il me soit permis de demander à en faveur de qui le cœur de Myris est si subitement embrâsé. Elle est dans un lieu où l’on ne voit point d’hommes. Il est vrai qu’elle en a vu autrefois ; mais il y a si long-tems, qu’elle ne doit pas s’en souvenir, puisqu’ils ne lui ont jamais fait aucune impression. Au surplus, l’enchantement est fini, & Myris se retrouve à l’âge de quinze ans. Avoir puni une Fille parce qu’elle est parvenue jusqu’à l’âge de quinze ans sans aimer ! L’éducation que les Fées donnent ne ressemble pas à la nôtre. Nous ne désirons pas que les Filles, du moins celles qui nous appartiennent, ouvrent de si bonne heure leur cœur à l’Amour. Chaque pays, chaque usage. Lequel est le meilleur ? Je m’en rapporte aux habiles Gens. Myris qui recommence sa carriere, saute de joie, & se promet d’employer bien son tems. Au Parterre les hommes paroissent approuver beaucoup sa résolution : j’ignore ce qu’on en pense dans les Loges où sont les Dames. Myris offre à Arsène la place qu’elle occupoit sur le piédestal, & va remplir sa destinée.
La Belle Arsène ne paroît pas très-surprise d’avoir vu la statue s’animer, & ne craint point d’être mise sur le piédestal. La leçon avoit l’air trop préparé pour lui inspirer de la frayeur. Pourquoi lui a-t-on dit que le marbre alloit s’animer à son commandement ? N’auroit-il pas mieux vallu qu’en se promenant elle eut touché la statue sans en savoir la conséquence, & que par cet attouchement, Myris se fût trouvée tout-à-coup désanchantée ? L’appareil auroit été moins grand, & en auroit excité plus de surprise. Dans la Comédie de l’Oracle, par Lucinde est prévenue aussi que Charmant qui lui paroît une vraie statue va s’animer ; mais la chose est si bien amenée, que Lucinde ne peut pas soupçonner qu’on veuille lui en imposer. Au reste, la Filleule d’Aline n’avoit pas besoin d’une leçon très-forte pour être corrigée. Elle s’étoit, pour ainsi dire, corrigée d’elle-même avant d’avoir vu Myris ; & maintenant elle consent à aimer, & n’est plus embarrassée que sur le choix d’un Amant. Que dis-je ! Embarrassée ? Ce choix est fait, quoiqu’Arsène veuille encore se le dissimuler. Je dois le plaindre, dit-elle en parlant d’Alcindor, il perd ce qu’il adore. Qui pourra ne point murmurer contre les caprices de l’amour ? Dans le tems où Arsène est prête à déclarer son penchant, Alcindor qui a perdu l’espoir, met tout en usage pour se guérir de sa passion ; & la Fée l’a attiré dans ses États, par le pouvoir de son Art, pour lui rendre sa tranquillité.
Près du Palais d’Aline est un antre noir où la Déesse de l’Indifférence réside. Lorsqu’on peut s’introduire dans cet antre, le cœur se glace & perd tout sentiment d’Amour. Alcindor vient implorer le secours de l’Indifférence. Arsène qui est la cause malheureuse de son voyage, & qui l’aime sans avoir le courage de le lui dire, craint de s’exposer à sa vue. Pour lui épargner cette confusion, la Fée la rend invisible. N’oubliez pas, Monsieur, qu’Arsène, toujours présente, quoiqu’invisible, va tout voir & tout entendre, sans être vue ni entendue. Son Amant aborde la Fée, & croit être seul avec elle, il implore sa protection pour recouvrer sa liberté ; mais en demandant cette grace, il commence par se reprocher l’emportement qu’il a eu vis-à-vis de sa Maitresse, & fait des vœux pour son bonheur : qu’elle soit heureuse, dit-il ; c’est mon premier desir. Heureuse ! reprend l’invisible Arsène, Eh ! Comment le devenir ? Ces deux Amans continuent de faire éclater ainsi leurs tourmens. Remarquez que la Scène se passe en chant ; & quoiqu’Arsène joigne ses regrets à ceux d’Alcindor, l’Amant ne jouit point du plaisir d’entendre ce Duo ; le plaisir est tout entier pour les Spectateurs. La Fée paroissant encourager l’Amant, l’exhorte à faire le dernier effort pour oublier à jamais sa Maitresse. Alors le Duo se convertit en Trio. Aline parle pour la liberté ; Alcindor la reclame cette liberté, mais sans la desirer ; & Arsène témoigne l’inquiétude qu’elle a que les vœux de son Amant ne soient exaucés. Ils chantent tous ensemble :
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La Fée invoque à haute voix l’Indifférence pour Alcindor. Les portes de la caverne s’ouvrent ; Alcindor fait un pas pour y entrer. Arrêtez, s’écrie l’invisible Arsène, entraînée par son penchant ; aussitôt on entend une voix, qui du fond de l’antre prononce l’oracle suivant :
Arsène s’ennuyoit déjà dans le Palais de la Fée, avant que son Amant y fût venu invoquer le secours de l’Indifférence ; depuis ce moment-là le pays des Sylphes lui devient si odieux, qu’elle ne peut plus le supporter. Elle s’enfuit & prend à tout hazard une route qui la conduit à l’entrée d’une épaisse forêt. Elle y arrive au commencement de la nuit. Cette forêt est la retraite des bêtes sauvages ; la Belle en voit passer qui augmentent la frayeur que la nuit inspire. Les malheureux ne le sont gueres à demi : un orage se forme ; la tempête s’éleve, le tonnerre gronde & tombe presqu’aux pieds d’Arsène. Que ne puis-je vous peindre cette cruelle aventure, avec autant de vérité & de naturel que en a mis dans son Tableau de la Tempête, exposé cette année au Sallon du Louvre, & qui m’a toujours attiré & distrait de l’attention que je voulois donner aux autres. Il ne faut point reprocher à la Fée d’abandonner durement sa Filleule. L’ambitieuse Arsène a voulu devenir Souveraine des États d’Aline ; la Fée en lui accordant cette grace extraordinaire, lui a dit qu’elle la servoit pour la derniere fois. Arsène qui ne compte plus sur sa Marreine, appelle du secours d’un autre côté. Un Charbonnier de la forêt passe par hazard une lanterne à la main : je dis par hazard, puisqu’il n’a point entendu les cris d’Arsène. Il rencontre cette Belle qui lui paroît drolette. Cet habitant des bois n’a qu’un lit : tout ce que j’ai, dit-il, je l’offre de bon cœur. L’infortunée Arsène trouve donc un homme qui lui offre très-obligeamment du secours, moyennant certaines conditions… Des conditions lorsqu’il s’agit de secourir les malheureux ! Il n’est qu’un Charbonnier qui puisse en mettre. Le reste des Hommes oblige si généreusement & si noblement ! Comment peut-on trouver des ingrats ? Notre Charbonnier a encore un autre défaut ; mais ce défaut est une ressemblance avec Arsène ; il veut être Maître chez lui ; primer est son goût. Si la Belle peut lui passer ce défaut là, sa fortune est faite. Cet Homme est veuf ; il n’a encore épousé qu’onze femmes, & il propose à Arsène de devenir la dou- zieme. Sa proposition étonne plus qu’elle ne flatte ; Arsène refuse la place de Maitresse de maison, & sur son refus on lui offre celle de Servante : Il faut être utile à quelque chose. L’étonnement de la Belle tourne en indignation ; elle refuse les deux places : il faut donc qu’elle passe la nuit dans le bois, exposée aux mauvais tems & aux mauvaises bêtes, pour ne pas l’être aux mauvaises gens. On se trouve quelquefois obligé de choisir entre deux partis si terribles, qu’on balance long-tems avant de se déterminer, parce qu’on ne voit pas, au premier coup-d’œil, lequel est le pire : il faut donc pardonner à Arsène de nous ennuyer un peu par sa longue incertitude. Elle se détermine enfin à suivre le Charbonnier qui, pour la remercier, lui dit galamment :
S’il est vrai qu’Arsène ait été Bégueule, elle le paie bien cher. Quoiqu’elle annonce par ses manieres, par ses discours, & par son habillement une Femme de grande Qualité, le Charbonnier ne respecte ni son rang, ni sa naissance, ni son malheur. Ce pataud qui ne permet pas que ses volontés soient contredites, la regarde déjà comme un bien qui lui appartient, & veut embrasser sa chere amie. Au milieu d’une forêt, & pendant la nuit, quel secours une Belle en danger peut-elle attendre ? Arsène tombe en foiblesse ; le Charbonnier, tout absolu qu’il est, se trouve embarrassé de l’état où il la voit ; il la fait asseoir sur l’herbe, & court vers sa chaumiere pour lui faire donner du secours. Arsène cherche à profiter de ce moment pour s’échapper. Elle ne trouve aucune issue, & s’évanouit en appellant son cher Alcindor.
Vous commencez, Monsieur, à murmurer contre la Marreine, qui délaisse cruellement sa Filleule. Rendez plus de justice à Aline, & voyez en elle une Fée bienfaisante, qui ne pouvant pas, avec son Art magique, changer le caractere d’une Bégueule, la fait prudemment tomber dans des situations critiques qui corrigent mieux que toutes les réprimandes. Voilà comment sont survenues à la Belle les inquiétudes que la Déesse de l’Indifférence & le Charbonnier lui ont fait successivement éprouver. Soyez persuadé qu’Aline a toujours secrettement les yeux sur sa Filleule, & qu’elle ne l’abandonnera point à la discrétion d’un vilain Charbonnier, qui veut s’arroger d’avance les droits d’un mari, sauf à mieux faire connoissance après la nôce. prétend que la Fée arriva un peu tard pour secourir la Belle. Avec le secours arrive à tems ; & Arsène revenant de son évanouissement, se trouve sur un riche canapé dans un Sallon superbe, orné de festons & de guirlandes. Tout y paroît disposé pour une Fête nuptiale. Arsène entend chanter en l’honneur d’Alcindor, & apprend qu’il va épouser l’aimable & tendre objet dont l’oracle a parlé. Les infortunes de cette Belle ne finiront-elles point ? Après avoir été si cruellement humi- liée, elle ne sort de cette humiliation que pour être témoin du bonheur dont son Amant qu’elle regrette va jouir avec une autre Belle. Le malheur corrige bien : Arsène convient qu’elle a eu tort d’être impérieuse & enorgueillie. La Fée reçoit cette excuse ; mais elle n’a pas le pouvoir de déranger le mariage d’Alcindor prêt à se conclure par l’ordre du destin. Arsène sent la nécessité de se soumettre au sort. Néanmoins elle veut voir le nouvel objet que son Amant va épouser, pour l’exhorter à bien aimer Alcindor. Il faut avoir un courage extraordinaire, ou fort peu d’amour, pour pouvoir donner si tranquillement une pareille leçon à une rivale qui va devenir heureuse ; mais Arsène est si bien corrigée, qu’elle met de la raison où l’on seroit, pour ainsi dire, dispensé d’en avoir. Enfin Alcindor va prendre une Femme charmante, douce, prévenante, attentive. Eh ! quelle Femme est aujourd’hui plus aimable, plus complaisante, plus tendre qu’Arsène ? Son changement est le sens de l’oracle. Qu’Alcindor l’épouse donc, & que ces deux Amans chantent en Duo leur bonheur sur l’air agréable qui fait l’ouverture de la Piece, & qui paroît encore plus agréable à la fin, lorsqu’il accompagne ces paroles :
a donc hazardé une Piece de Caractere au Théâtre Italien ; & sous le titre de La Belle Arsène, il nous a donné, ou a prétendu nous donner La Bégueule de , qui a fait sur ce sujet un Conte très-agréable, & qui nous apprend qu’une Bégueule dédaigne tout & abuse de tout ; mais ce qui la caractérise sur tout, c’est que « Son cœur glacé se laisse consumer dans le chagrin de ne voir rien d’aimable ». La Belle Arsène de ressemble-t-elle à cette Femme là ? Alcindor ne vient point, dit-elle d’un air inquiet, dès la premiere Scène où elle paroît ; il m’étonne… Est-ce là le langage d’un cœur glacé ? Suivons Arsène, qui dans un autre endroit s’exprime ainsi :
Qu’une Bégueule soit manquée, je ne m’en étonne pas ; mais qu’un Charbonnier si facile à peindre le soit aussi, c’est là ce qui m’étonne. Avec le Rustre agit beaucoup & parle peu ; avec il agit peu & parle beaucoup : ce Personnage dit à Arsène dans la Comédie :
Voilà le Charbonnier de & c’est le véritable.
qui ne tire pas tout l’avantage possible du fond d’autrui, n’est-il point plus heureux lorsqu’il travaille sur son propre fond. Alcindor est un Personnage de son invention : c’est un Seigneur qui, avant que l’Amour l’eût rendu sérieux & mélancolique, montroit par-tout
Est-ce ainsi qu’un Homme de Cour spirituel & galant fait l’amour ? Eh fi ! On ne souffriroit pas ce langage entre des Villageois. Que dirions-nous de la Scène charmante de Colin & Colette dans le Devin de Village, si elle étoit tournée de cette maniere ? Parmi quatre Personnages principaux que l’Auteur de la Comédie fait agir, il s’en trouve trois qui parlent autrement qu’ils ne devroient parler. On ne fera point le même reproche au quatrieme ; le Rôle de la Fée est bien fait. pour réussir au Théâtre, a de tems en tems recours à la Féerie, & s’en trouve bien. Avec un peu de magie on se fait admirer ; les Pieces offrent beaucoup de spectacle ; & le Spectateur est ébloui, s’il n’est pas toujours amusé.
Il est un autre art qui n’est point magique, & qui m’en plaît davantage ; je veux parler de l’art de bien faire des couplets & des ariettes : art que posséde supérieurement ; mais dont il perd quelquefois le mérite par la prodigalité. Si les ariettes étoient employées avec plus d’économie dans La Belle Arsène, elles en auroient plus de prix, & le talent du Musicien en auroit été plus saillant. Par exemple, est-il nécessaire qu’Arsène qui ferme le second Acte par l’Ariette brillante que Madame Trial chante avec tant d’applaudissemens, vienne aussitôt ouvrir le troisieme par une autre Ariette, où elle nous dit froidement qu’elle s’ennuie dans le Palais de la Fée : lorsqu’on ne chante que par ennui, on n’amuse point les autres, & l’on ne s’amuse pas soi-même. Quelle obligation le Musicien & l’Actrice ont-ils au Poëte, qui semble n’avoir travaillé que pour épuiser leurs forces ? La profusion des ariettes ne m’a pas empêché cependant de reconnoître dans plusieurs morceaux le Compositeur mélodieux de Rose & Colas, d’On ne s’avise jamais de tout, & du Déserteur. Je vois sur-tout en un Musicien très-habile dans le Trio du second Acte dont j’ai déjà parlé. Il n’est point de morceau plus avantageux & plus touchant.
Je quitte la Musique & je retourne encore à la Poésie, pour faire un compliment à l’Auteur des Vers, qui a su enrichir sa Piece de plusieurs pensées détachées qui font honneur à son cœur comme à son esprit.
Avec quelle candeur Alcindor se défend de suivre le conseil que la Fée lui donne de tromper sa Filleule !
Morceau traduit de l’Histoire d’Arsace, Prince de Betlis
MORCEAU
Traduit d’un Ouvrage Anglois intitulé ;
THE HISTORY OF ARSACES, PRINCE OF BETLIS :
C’est-à-dire ;
Histoire d’Arsace, Prince de Betlis.
Royaume de Byrsa fleurissoit depuis plusieurs siécles sous la domination des descendans de Narbal. Ces Princes s’étoient tous attachés à gouverner selon les grands principes du Fondateur, sans y apporter d’autres changemens que ceux qui étoient devenus nécessaires pour les circonstances des tems. Mais malheureusement cette sage conduite employée pour l’économie politique ne s’étendit point jusque sur l’économie domestique & privée ; peut être même ne fût-il pas possible de la faire observer entre les Particuliers. Une longue prospérité fit oublier aux Byrsans qu’ils devoient leur état à l’infortune ; & les richesses qu’ils avoient amassées par leur frugalité, leur firent penser aux moyens qui pourroient empêcher à l’avenir que la frugalité même leur fût jamais nécessaire.
Les besoins naturels de l’homme sont en petit nombre & faciles à satisfaire ; mais ceux qu’il se fait lui-même sont infinis & le rendent insatiable. Non content de ce qui est nécessaire à la vie, il commence par regarder comme convenable des choses qui le font insensiblement monter jusqu’au luxe. Les Loix somptuaires si étroitement observées sous Narbal, ne furent pas plutôt négligées que l’esprit de commerce qu’elles avoient resserré & réduit à certains objets, enfreignit toutes les défenses, & dépouilla tous les Pays de l’Univers pour fournir aux besoins imaginaires du luxe & du caprice. Les Byrsans profiterent si bien des facilités que le commerce leur donna d’échanger les diverses productions des différens Pays où ils trafiquoient, que le luxe introduisit les richesses chez eux, comme les richesses y avoient introduit le luxe. Les conséquences d’un si grand changement se firent bientôt sentir. Les richesses des Particuliers surpasserent en proportion celles de l’État, & leur dépense excéda leurs richesses. Un faux rafinement fit disparoître cette simplicité de mœurs & de manieres qui caractérisoit la Nation Byrsane. Ils bâtirent moins pour se loger que pour briller. Leurs habillemens furent assujettis aux modes inventées par la vanité. Les mets servis sur leurs tables, quoique désagréables au goût, & nuisibles à la santé, leur plurent lorsqu’ils coûterent cher. On ne respecta plus chez eux que les richesses ; les honneurs se vendirent, ou furent donnés pour payer des services honteux ; la vertu & le mérite furent négligés & méprisés ; le vice obtint toute la faveur, & on encouragea le crime par une indigne pitié, en désarmant la Justice faite pour en inspirer la crainte. En un mot, la vie des Byrsans ne fut plus qu’une dissipation continuelle ; les affaires sérieuses, & tout ce qui regarde la décence, les vertus morales & la Religion furent tournés en ridicule.
Ce Peuple voulant élever son commerce au plus haut degré, établit des Colonies en divers endroits, & par ces émigrations priva son propre Pays des Habitans les plus utiles. Il n’y eût personne chez eux qui n’encourageât le luxe, soit par la profession qu’on exerçoit, soit par la dépense extraordinaire que l’exemple séducteur faisoit faire. La paresse & la vanité firent monter les denrées les plus nécessaires à un prix si haut que l’homme pauvre & qui ne vit que du fruit de son travail, & dont le nombre fait la force réelle d’un État, fut obligé de chercher ailleurs sa subsistance. Le tems fit connoître aux Byrsans à quels dangers cette conduite les exposoit. Leurs Colonies peuplées aux dépens de la mere-Patrie, augmenterent en proportion que celle-ci diminuoit ; elles firent fleurir les Arts qu’elles avoient emportés, & sentirent enfin leurs forces. Alors elles refuserent de reconnoître une dépendance sous laquelle on n’étoit plus en état de les tenir assujettis, & saisirent le premier prétexte qui se présenta pour secouer le joug, & pour traiter avec leurs Maîtres en qualité d’égaux & d’Alliés plutôt qu’en qualité de Sujets.
La conduite des Byrsans envers les Peuples étrangers ne fut pas plus sage. L’orgueil que la fortune inspire leur fit regarder avec mépris toutes les Nations pauvres ; & prenant aveuglément leurs richesses pour la force, ils ne se firent aucun scrupule d’attenter aux droits légitimes de leurs Voisins, selon que l’ambition ou l’intérêt leur en fit naître le desir. Ces injustes entreprises souleverent les Nations voisines, & leur fournirent un motif raisonnable pour se liguer contre un Peuple dont ils envioient la prospérité. Comme les Byrsans furent attaqués en différentes occasions, & toujours séparément par le Peuple qui se trouvoit alors offensé, ces attaques n’eurent aucun succès constant, & ne servirent qu’à accroître encore la puissance même qu’on vouloit détruire. C’est ainsi que la Nation Byrsane fleurit pendant plusieurs siécles trompée par une fausse prospérité qui anéantissoit insensiblement son empire, semblable à un arbre qui s’éleve sur le bord d’une riviere dont les eaux servent à son accroissement ; mais en même-tems qu’elles lui donnent la force nécessaire pour étendre ses branches & se couvrir de fleurs, elles lui enlevent peu à peu la terre qui couvre ses ruines, jusqu’à ce que renversé tout à coup par le moindre vent dans le tems même où il paroît le plus en vigueur, il écrase par sa chûte tout ce qui l’environne.
Vers tirés des Hommes de Prométhée
VERS
Tirés des Hommes de
Par .
Alexis et Daphné
É,
Pastorale :
S,
Ballet Héroique ;
Représentés par l’Académie Royale de Musique.
Poëmes de
Musique de .
Daphné est annoncée comme une Bergere volage, & Myrtil est actuellement pour elle l’homme du jour, ou plutôt l’homme de nuit ; car la Lune commence à paroître lorsqu’ils sortent pour se promener ensemble. La Lune a toujours eu parmi les Amoureux, plus d’Adorateurs que le Soleil ; elle est une Divinité propice à l’Amour : Daphné n’oublie pas à l’invoquer.
Les préparatifs du Sacrifice sont faits ; la Bergere s’approche de la Statue ; Myrtil lui cede l’honneur de monter à l’Autel, & de couronner la Statue de fleurs. Cette offrande est accompagnée d’une seconde invocation.
Les choses préparées de loin ne sont pas toujours les mieux faites : Daphné qui avoit formé le projet de son Sacrifice, a eu le loisir de composer sa priere. Alexis qui n’étoit point prévenu n’a eu que le tems d’offrir son premier transport, c’est mon cœur déchiré que je mets à tes pieds. La priere de ce Berger, quoique courte, n’est-elle point plus propre à monter jusqu’aux cieux, que la longue invocation de Daphné qui continue ainsi :
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