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TABLE
S.
Fin de la Table.
Texte entier
RÉPERTOIRE
UNIVERSEL
DES SPECTACLES.
EXTRAIT DU POËME
N.
Vous allez peut-être me trouver extravagante ; mais, à quelque prix que ce soit, il faut que je me satisfasse. J’ai la tête vive, & dès qu’une idée me rit, elle ne me quitte plus ; c’est une persécution. On dit que les femmes ont presque toutes cette sorte d’effervescence ; c’est tant pis & tant mieux : mais point d’écarts, venons au fait.
Savez-vous bien que vous raisonnez à merveille sur la Comédie, sur l’Art Théâtral, les défauts qui le déparent, & les moyens de le perfectionner ? D’honneur, je vous décide profond sur cet article. Votre conversation d’hier qui, Dieu merci, finit assez tard, m’a donné à rêver toute la nuit. Nuances délicates, transitions adroites, repos, silences, jeu muet, bienséances théâtrales, tout cela m’a roulé dans l’imagination. Que croyez-vous qu’il en soit résulté ? Vous riez, & ne demanderiez pas mieux que d’être plaisant ; ne vous pressez pas. Une femme qui ne dort point se désole ordinairement, dans l’appréhension d’avoir les yeux battus & le teint moins reposé : moi, j’emploie mes insomnies à faire des projets, & c’est vous que je charge de les mettre en œuvre. Je suis folle de Spectacles, c’est mon amusement de prédilection, ma petite loge fait mon bonheur ; mais comme, en m’exécutant du côté des connaissances, j’ose me vanter de ce tact que donne une ame sensible, je desire infiniment dans le jeu de nos Acteurs & les accessoires de la représentation. Vos entretiens qui, dans ce genre, me paraissent singulièrement instructifs, servent encore à me rendre plus difficile. Vos réflexions, vos vues, vos critiques, même vos plaisanteries, sont autant de traits de lumière qui me découvrent les secrets de l’Art, & m’avertissent de ne me point livrer aux premières illusions. Qu’en arrive-t-il ? Que ma raison augmente, & que mon plaisir diminue. C’est un calcul que je ne puis souffrir, & auquel je veux mettre ordre.
Pour cela, Monsieur, il faut, s’il vous plaît, que vos beaux raisonnemens ne soient pas perdus ; que vos remarques n’expirent pas entre nous deux, dans l’ombre de ma Bibliothèque, ou ne s’évaporent pas dans le tumulte d’un soupé. Je veux quelque chose de fixe, & qui tourne au profit de l’Art lui-même. Tout ce que vous me diriez le soir, au retour de l’un des trois Spectacles, ayez la bonté de l’écrire le lendemain & de me l’envoyer : j’écrirai aussi de mon côté, moi. Vos idées développeront les miennes ; ou plutôt, je vous laisserai penser, tout à votre aise, pour m’abandonner, par choix, à l’analyse des sentimens. Sur-tout ne perdons point de vue le Théâtre Français ; c’est le seul peut-être dont les beautés puissent déterminer nos éloges, & dont les défauts soient intéressans pour des Philosophes tels que nous. J’entends d’ici ce que vous m’objectez. Que gagnera-t-on à ces vains écrits ? Tout au monde, Chevalier, & voici comment. Je veux, j’exige qu’ils soient imprimés ; oui, Monsieur, imprimés, & pourquoi non ? Je serai votre Editeur. Il me tarde déja d’avoir un Libraire à ma toilette. Cela me donnera un air de conséquence, qui me flattera infiniment.
Il faudra, s’il vous plaît, que vos observations paraissent un peu de suite car je veux être au courant. L’habillement, le costume, les décorations, tout ce qui tient au physique ou au moral de la scène, sera de votre ressort. Les talens sublimes se négligent-ils, il faut réveiller leur émulation. Les dispositions naissantes s’éloignent quelquefois dans le découragement : il faudra les exciter. Vous tiendrez le fil qui guidera nos jeunes Elèves dans ce pénible dédale où ils s’égarent, faute de conducteur ; sur-tout point de prévention. Voilà, je le sens bien, la condition délicate du traité. Tenez bon, Chevalier ; ne vous laissez point corrompre aux charmes de la figure. Les beaux visages, au Théâtre, sont ceux où les passions se peignent, & qui s’animent par l’expression du sentiment.
Hé bien, convenez donc que cela n’est point si mal combiné. Je raffole de mon idée, elle me réjouit ; elle fait plus, elle m’occupe : j’y vois un but solide. Cela est trop plaisant : vous voilà Auteur, parce que j’ai passé une nuit sans dormir. Avouez que les femmes savent tirer parti de tout ; mais elles veulent être obéies. Songez-y, point de subterfuges, point de fausse modestie ; arrangez-vous ; c’est une heure ou deux, que tous les matins je vole à votre oisiveté. Je suis impatiente d’entendre ce que dira le Public, & de voir toutes les peines qu’il se donnera pour deviner les coupables. Est-ce une femme ? est-ce un homme ? sont-ce tous les deux ensemble ? & les critiques, & les éloges, & le charmant pour & contre ! Ce train-là m’amuse même dans la perspective ; & vous seriez vraiment odieux de me laisser en chemin, avec mon projet, mes espérances & mon volume.
Adieu, Chevalier, cette Lettre, à force d’être longue, m’a tuée, quoique je l’aie écrite avec plaisir : mais il faut bien que je prélude, & que je vous donne le ton. À propos, il faudra intituler nos feuilles volantes, le Spectateur des trois Théatres ; je veux avoir les honneurs du titre. Adieu, . À ce soir, ou vous, ou une Lettre qui m’assure qu’on est prêt à m’obéir.
ACADÉMIE ROYALE
e.
On compte au Théâtre de l’Opéra plus de trente Acteurs.
Il y a autant & même plus d’Actrices. Elles sont fort connues du public, par leur jeunesse, leurs appas, leurs soupirans, leurs équipages, leurs diamans, &c. &c. La plupart ne sont pas sans mérite : il en est même dont le sort & les talens sont enviés par plus d’une femme honnête.
Le nombre des Danseurs & Danseuses excède de beaucoup celui des Chanteurs & Chanteuses. Nous aurons souvent occasion d’en parler, mais toujours avec impartialité ; bien éloignés en cela de quelques Journalistes qui ne cessent de louer à outrance même les talens les plus médiocres. Nous aimerions mieux n’avoir que du bien à dire ; mais si tel Acteur & telle Actrice ont un défaut, pourquoi ne pas les reprendre avec honnêteté ? Dans un Art si difficile, on n’arrive que par degrés à la perfection.
La clôture de l’Opéra s’est faite par Adele de Ponthieu, suivie du Ballet de Médée & Jason, de l’invention du célèbre Noverre. Cependant on ne peut se dissimuler que le Sieur Vestris a fait à ce Ballet des augmentations heureuses. La nature lui a prodigué toutes les qualités qu’on exige dans un beau Danseur, & le surnom de Dieu de la Danse, qu’on lui a donné par plaisanterie, lui est resté, parce que réellement il n’est guère possible d’être plus parfait que lui. On ne peut lui reprocher que de mettre trop de monotonie & trop de confusion dans tous ses Ballets ; mais nous distinguons en lui le Danseur & le maître de Ballets.
La Demoiselle Heinel faisant le rôle de Médée, a mis dans son jeu une vérité d’expression qu’on doit exiger d’une femme en proie à la jalousie, à la vengeance & au désespoir.
La Demoiselle Guimard a parfaitement bien rendu le rôle de Creuse. Si on lui reproche d’être un peu minaudière, on ne peut disconvenir qu’il n’y a pas une de ses minauderies qui ne soit une grace.
Le Sieur Gardel a paru tout-à-fait déplacé dans ce Ballet, non pas comme Danseur, mais comme personnage inutile.
Que fait-il dans le Ballet de Médée & Jason ? Lui qui a donné quelques préceptes sur le Ballet Pantomime dans un Ouvrage qu’il a mis au jour l’année dernière, doit savoir mieux qu’un autre que dans ces sortes de danses tout personnage doit être absolument nécessaire, sans quoi le tableau manque d’intérêt, d’action & de vérité.
Les Acteurs de l’Académie Royale de Musique sont obligés, comme tout le monde, de payer la capitation ; . voulant les encourager & les récompenser, a consenti à ce qu’ils donnassent à leur profit trois représentations extraordinaires par chaque année, ce qui s’est religieusement observé jusqu’à présent. Ils ont représenté cette année Iphigénie en Aulide de l’élégant Racine, que Bailli du Rollet a fort adroitement ajustée en Opéra. Chevalier Gluck en a fait la musique. Elle a échauffé beaucoup de têtes : personne n’a jamais eu autant de partisans ni autant d’ennemis que ce célèbre Compositeur Allemand.
Nous avons quelquefois dit, & même écrit notre avis sur cet Ouvrage. Nous ne craignons pas d’avouer tout notre tort à cet égard. Ce n’est pas à un simple Particulier qui n’a que quelques faibles connaissances & très-peu d’expérience à s’ériger en Juge, & à vouloir apprécier les productions du génie. C’est toujours au jugement du Public qu’il faut s’en rapporter. Si quelquefois il se laisse entraîner par l’esprit de parti, il ne tarde pas à revenir de sa prévention, il
regarde même en pitié tel Acteur qu’il avait élevé jusqu’aux nues l’année précédente, & il met plus de circonspection dans ses jugemens.
La Musique d’Iphigénie a fait & fera toujours la plus grande sensation, mais nous imaginons que les sublimes talens de Chevalier Gluck ne doivent pas être exclusifs. La Colonie, représentée l’année dernière plus de cinquante fois, & toujours représentée avec un nombre prodigieux de Spectateurs, prouve que est pour un rival bien redoutable, à la vérité dans un autre genre. Les Amateurs de Musique, je ne dis pas les connaisseurs, qui sont en petit nombre, semblent uniquement partagés sur ces deux Compositeurs. Il est même du bon ton de n’en adopter qu’un. Soyons cependant de bonne foi, & quelques autres que je pourrais citer, n’ont-ils pas fait des Ouvrages marqués au coin du goût & du génie ? N’ont-ils pas eu les plus grands succès ? On m’objectera que dans ce tems-là on ne connaissait pas la bonne Musique. Raison de plus pour convenir de leur mérite ; ce sont eux en partie qui ont commencé à nous en faire entendre de bonne, & je doute qu’on puisse nous en donner de meilleure que celle du Tableau parlant, de la fausse Magie, de Tom Jones, d’Ernelinde, de l’Isle sonnante & du Déserteur.
On répète à toute force Alceste, Tragédie lyrique, mise en Musique par Chevalier Gluck. La nouvelle administration espère beaucoup de cet Opéra, qui doit encore ajouter à la réputation éclatante de son Auteur.
À une reprise de l’Opéra d’Alcione, le feu Roi, par un Arrêt du Conseil, accorda au sieur Gruer le Privilège de l’Académie Royale de Musique, pour en jouir trente-deux ans. Destouches, Surintendant de la Musique du Roi, qui avait la direction de cette Académie depuis le mois de Février 1728, se retira avec une pension de 4000 livres. Le sieur Gruer n’a joui de ce privilège que jusqu’au mois de Septembre 1731 ; il est passé ensuite successivement aux sieurs Le Comte, Thuret, en 1733 : Berger, en 1744 ; Trefontaine & Saint-Germain, en 1747 ; & au mois d’Août 1749, à la Ville de Paris, qui en a joui jusqu’en 1757.
La Ville en confia la direction à . leur ont succédé en 1767 ; on leur a donné pour Associés en 1769. Le Roi a nommé Rebel, Administrateur-Général de l’Académie Royale de Musique. Quel- que tems après il eut pour Adjoint , qui est devenu Administrateur l’année derniere par la mort de Rebel.
Le Roi vient tout récemment d’ôter à la Ville la régie de l’Opéra. dont les bontés favorisent le progrès des Arts, en a confié la régie à . On assure qu’ils ne se proposent autre chose que d’encourager les talens dans toutes sortes de genres. Déjà même ils consultent les plus célèbres Artistes ; ce n’est qu’ainsi qu’ils réussiront.
ont, à ce que l’on dit, demandé leur retraite, & est seul resté Directeur-Général de l’ Royale de Musique, sous l’autorité de la Régie.
S.
Lorsque eut engagé Quinault à composer l’Opéra d’Amadis de Gaule, il courut un bruit que ce Poëte était fort embarrassé sur la manière de l’exécuter. Quinault saisit cette occasion pour faire un Madrigal, auquel il donna pour titre, l’Opéra difficile.
Dans l’Opéra d’Ariane, une Actrice représentait Ariane éprise d’un feu violent pour son infidele Amant ; mais elle ne mettait point dans son rôle la tendresse qu’il exigeait. Une de ses amies voulant lui faire jouer ce personnage avec succès, lui donna plusieurs leçons ; mais ces leçons ne produisaient point l’effet désiré. Enfin un jour la Maîtresse dit à l’Ecoliere : « Ce que je vous demande est-il si difficile ? mettez-vous à la place de l’Amante abandonnée. Si vous l’étiez d’un homme que vous aimeriez tendrement, ne seriez-vous pas pénétrée d’une vive douleur ? ne chercheriez vous point… Moi, répondit l’écoliere, j’en prendrais un autre. En ce cas, repliqua la Maîtresse, nous perdons toutes deux nos peines ; je ne vous apprendrai jamais à jouer votre rôle comme il faut ».
E.
Le Sieur Dalinval est l’Acteur favori du Public : la Nature lui a prodigué toutes ses faveurs ; organe séduisant, figure noble & intéressante, démarche fière, gestes toujours vrais, aimable modestie, grande intelligence, on trouve dans le Sieur Dalinval tout ce qui peut constituer un Acteur par excellence.
Le Sieur Dauberval, quelquefois un peu froid, met souvent dans son jeu une finesse, une chaleur, une vérité d’expression & une noblesse dont on a peu d’exemple.
Le Sieur Courville joue les rôles à manteau, de manière à ne rien laisser desirer.
Le Sieur Seguin, cet Acteur inimitable, ne sera peut-être jamais remplacé dans les rôles dont il se charge.
Le Sieur Reymond fait les Petits-Maîtres, les Amoureux, soit tragiques, soit comiques, avec un naturel & une intelligence au-delà de toute expression.
Le Sieur Dusault fait tirer le plus grand parti de tous les rôles, même les plus ingrats.
Le Sieur Bouret est le modèle des Acteurs comiques.
Les autres ne sont pas assez connus & n’ont pas assez de talent pour que nous en parlions ; revenons aux Actrices les plus célèbres.
La Demoiselle Sainte-Gervaise joue avec une grace, une intelligence & un naturel qu’il serait difficile d’exprimer. Le Public est menacé de la perdre, ce serait un bien grand dommage. La Province y gagnera.
La Demoiselle Bonnioli joue si naturellement que tout le monde voudrait qu’elle ne fût qu’au commencement de sa carrière.
La Demoiselle La Chaissaigne fait toujours l’admiration des Connaisseurs.
La Demoiselle Dugason nous a souvent étonnés par son jeu naturel & varié. Elle a tout ce qu’il faut pour être une Soubrette accomplie.
Ce serait bien ici le lieu de faire l’éloge de la Demoiselle Hus qui fait les délices de Paris & sur-tout de la Cour ; mais nous pourrons en parler dans une autre occasion.
Les Acteurs & Actrices dont nous venons de parler, attirent tous les jours à la Comédie Française un concours si prodigieux de Spectateurs, que l’on ne peut en approcher.
Une femme qui n’a pas le moyen d’avoir une loge à l’année, doit s’y prendre souvent quatre mois d’avance pour s’assurer une place, encore n’en peut-elle avoir ni des troisiemes, ni des secondes loges, mais seulement des premières, toutefois en prenant une loge de huit personnes. Ce n’est donc pas sans raison que l’on crie contre les loges à l’année. Ce n’est plus pour le Public qu’on représente la Comédie, mais pour une centaine de riches particuliers qui profitent d’autant plus rarement de leurs loges, qu’ils les ont quand ils veulent. Lorsqu’ils arrivent au Spectacle, c’est presque toujours en faisant beaucoup de bruit, & au milieu de la piece, de façon qu’ils empêchent les autres Spectateurs d’entendre ; & eux-mêmes sont bientôt troublés par leurs voisins qui arrivent encore plus tard. Si toutes les loges étaient libres, que d’avantages il en résulterait pour le Public & pour les Auteurs ! Alors les Comédiens n’étant plus assurés d’une certaine recette, seraient obligés, pour attirer du monde, de jouer de meilleures Pièces, d’en donner de nouvelles, de remettre les anciennes, de changer toujours leur Répertoire, & de ne pas fatiguer les excellens Sujets, dont nous venons de faire l’éloge avec tant de plaisir. Alors chacun arriverait un instant avant que la Pièce commençât, & le Spectacle serait toujours tranquille.
Quelqu’un a-t-il plus besoin de dissipation & d’amusement que l’honnête Marchand, que l’homme occupé à faire vivre sa famille ? Et certes ! dans l’état où en sont actuellement les choses, la partie la plus nombreuse & la plus utile des Citoyens, se voit tous les jours forcément privée d’un plaisir aussi innocent & aussi peu dispendieux que l’est celui des Spectacles.
Le Public & presque tous les Gens de Lettres font des vœux ardens pour l’établissement d’une seconde Troupe. La difficulté d’entrer au Spectacle, le nombre de Pièces reçues & non jouées, de celles que l’on rejette continuellement & sans appel, sans que les Auteurs puissent les faire jouer, même chez Nicolet & Audinot ; les progrès d’un Art si utile, puisque c’est celui qui influe le plus sûr les mœurs ; tout en démontre la nécessité.
À peine les Comédiens Français jouent-ils par année cinq à six Pièces nouvelles. Ils en ont près de cinquante sur leur Répertoire, qu’ils viennent d’exposer dans leur foyer. Comme ce que j’appelle le Public entre très-peu au foyer, nous allons satisfaire la curiosité de nos Lecteurs en mettant ce tableau sous leurs yeux, suivant le rang de la réception. Nous nous proposons de donner incessamment l’extrait de toutes ces Pièces, en attendant le Jugement dernier.
S.
S.
COMÉDIES
en un, deux et trois actes.
, Rédacteur de ce Journal.
Aussi-tôt que je vous ai eu promis de coopérer aux articles de votre Journal, je m’en suis repenti. Vous desirez que je paraisse sous le nom du Philosophe : si je veux remplir ce titre, je dois dire la vérité, & je vous la dis. La partialité, l’égoïsme, les personnalités ont envenimé presque tous les Ouvrages en ce genre ; & le vôtre, malgré toute votre bonne volonté, courant le risque d’être taché des mêmes défauts, j’aurais dû me défendre avec plus de fermeté que je ne l’ai fait, du travail auquel cela peut m’engager ; mais je commence en vous protestant qu’aux premieres empreintes d’humeur ou de critique amère que j’appercevrai, je dépose ma plume, & ne l’emploierai pas pour vous. J’ai toujours vu comme un attentat aux égards dus aux Citoyens, que l’on eût la liberté de faire imprimer le nom d’une personne quelconque sans sa permission. Jugez de l’indignation que j’ai ressentie, lorsque j’ai vu de coupables Feuilles livrer au ridicule & au mépris le nom de plusieurs Hommes de Lettres souvent très-respectables. Parler de l’Ouvrage, & jamais de l’Auteur, voilà, je crois, la condition à laquelle le Magistrat accorde cette censure du Parnasse.
C’est le texte de la loi, qui ne devient qu’une insulte pour elle, quand un Journaliste ne s’en sert que pour épigraphe.
EXAMEN DE LOREDAN.
17 Février, les Comédiens Français ont donné la première des Pièces qui sont sur leur Tableau, & qui se recommandent à leurs talens. Elle est intitulée : Loredan. En voici le sujet.
(Comme l’Ouvrage n’est point imprimé, je puis faire quelques erreurs, mais je ne crois pas qu’elles soient considérables. J’avais près de moi, au Parterre, l’homme de France qui, je crois, a le plus de mémoire, & qui, le soir même, a bien voulu m’aider dans l’extrait que j’en ai fait).
Ottobon, Noble Venitien, après avoir passé vingt à vingt-cinq ans dans les douceurs de l’union la plus parfaite avec une femme aimable & vertueuse, trouve dans une cassette, qui sans doute lui appartenait, des lettres qui marquaient un commerce de galanterie avec un certain Almerini, autre Noble Venitien. Jaloux & convaincu par ces seules lettres de l’infidélité de sa femme, Ottobon l’empoisonne : elle meurt. Loredan, né de leur mariage, homme déja considérable, puisqu’il est du Conseil des Dix, Loredan revient à Venise, le jour même de l’enterrement de sa mère. De retour de la cérémonie funèbre, il se livre, en présence de son père, à toutes les impressions de la douleur la plus vraie. Pour consoler son fils, Ottobon lui découvre l’infidélité de sa mère, & la vengeance qu’il en a tirée.
Le fils lui fait sentir la faiblesse des preuves qu’il avait de la faute de sa mère. Almerini, dévoré d’ambition, envieux & cruel, ne peut-il pas avoir séduit un domestique, qui a mis les lettres dans cette cassette ? Pour achever de convaincre son père, il veut faire comparaître devant eux l’homme qui peut avoir commis ce forfait ; mais on apprend qu’il est mort en le confessant.
Loredan sort, court au Sénat, trouve Almerini, qu’il assassine. Le peuple arrête Loredan : il est mis en prison, jugé & condamné à mort. Ottobon suit le conseil que lui donne le Président du Conseil des Dix, apporte à son fils du poison, afin qu’en le prenant, il puisse se dérober aux douleurs & à l’infamie du supplice.
Lorsque le fils est prêt d’avaler le fatal breuvage, le Président des Dix arrive, & leur apprend qu’Almerini, avant de mourir, avait avoué tous les crimes dont il était coupable envers Ottobon, & qu’il était convenu que l’assassinat qui le privait du jour était une action très-juste ; ainsi, dit le Président au fils d’Ottobon :
Loredan refuse de se prêter à la joie que doit lui donner un pareil dénouement. Avant que d’entrer dans la prison, son père s’était empoisonné : il est mourant, & il expire après avoir recommandé à son fils de ne pas se livrer trop aveuglément à ses soupçons sur la fidélité de sa femme, & à la femme ou à la maîtresse de son fils, d’éviter de lui en donner.
Je n’ai point parlé de cette amante : son nom est Léonore. Elle sert très peu à l’exposition, & n’est d’aucune utilité pour l’intrigue & le dénouement : elle se présente toujours in-promptu au milieu des scènes ; toujours elle se doute de tout, & ne sait jamais rien. J’ai dit que j’ignorais si elle était la femme ou seulement l’amante du fils ; dans la seconde scène elle dit :
Cette Pièce en quatre actes n’a pas eu plus de succès que celle des Arsacides, prolongée en six actes. Il n’appartient qu’à un homme de génie, qui aurait remporté plusieurs victoires dans la carrière Dramatique, d’avancer ou de reculer les bornes que les pères du Théâtre ont posées pour le style, la coupe & le nombre des actes que la Tragédie admet ( a pu oser écrire Tancrede en vers croisés). Dans les nouveaux Athletes ce n’est pas hardiesse d’innover, c’est témérité ; ce n’est pas liberté, mais licence. L’exposition, le nœud & le dénouement semblent, pour les actes, prescrire le nombre impair ; cependant je n’imagine pas que ce soit absolument la distribution des quatre actes qui ait causé la chûte de Loredan.
C’est le choix du sujet, ce sont les mœurs, les situations, les caractères invraisemblables & sur-tout pour la Nation Française.
À la levée de la toile, dès la première scène, quelle idée l’Auteur a-t-il voulu que je me formasse d’un personnage qui, après vingt-cinq ans d’une union parfaite, empoisonne sa femme, dont il a un fils du premier mérite, & sur le simple soupçon donné par des lettres trouvées dans une cassette ? Je vois un homme faible, imbécile & atroce. Ma réflexion ne peut tomber sur lui que pour le mépriser : dès l’instant il ne m’intéresse plus ; ses remords, ses pleurs, ses regrets ne peuvent me toucher.
Lorsque Corneille met Cléopatre sur la scène, j’apprends qu’elle a tué son mari, mais les armes à la main : je vois dans ses discours, dans tous ses mouvemens le desir de conserver sa couronne. L’ambition des grandes choses anoblit même les crimes aux yeux de la multitude. Ce n’est enfin qu’au cinquième acte, lorsque le Poëte veut jetter sur Cléopatre l’indignation & l’exécration de l’Auditeur, que j’apprends qu’elle a fait poignarder son fils, & qu’elle va se servir du poison. C’est après avoir détourné & attaché mon attention sur Antiochus & sur Rodogune, que Corneille abandonne le personnage odieux à la vindicte & à l’horreur publiques.
Lorsqu’un Poëte fait éprouver au Parterre le sentiment de l’horreur, je crois qu’il ne doit jamais le rendre que momentané. Un pareil sentiment est trop pénible pour le cœur ; il ne doit pas le faire durer. Faites-nous passer tant qu’il vous plaira de la terreur à la pitié & de la pitié à la terreur, nous le supporterons ; mais l’exécration fatigue. Lorsque Narcisse a empoisonné Britannicus, il ne paraît plus ; & le Tartuffe, lorsqu’il arrive au cinquième acte, m’indigne & me révolte ; je dirais volontiers à l’Exempt : exécutez donc l’ordre du Roi, faites taire ce scélérat, & débarrassez-en la scène. Toute la magnificence du style de , la pompe de ses vers & les grands objets de l’ambition de Mahomet ne me le feraient pas supporter quelques minutes de plus après la mort de Zopire & de son fils, quoique ce sublime imposteur soit puni par la mort de Palmire.
Mais revenons à Loredan, qui devient, à la troisième scène, le Héros de la Pièce. Quoique Sénateur & du Conseil des Dix, il n’a rien de la prudence qu’exige sa dignité : c’est un jeune-homme étourdi, violent & emporté. Etourdi ? sans doute. Que sait-il si c’est vraiment Almerini qui a conduit cette trâme infernale ? C’est un valet qui l’a appris d’un autre valet mourant. Son père avait presque d’aussi fortes preuves pour accuser sa mère d’infidélité.
Loredan aime beaucoup sa mère & très-peu sa maîtresse. Il ne s’apperçoit qu’elle est présente qu’après avoir débité cinquante vers, & qu’elle lui a trois fois adressé la parole ; & cependant la voix de ce qu’on aime est un secours bien puissant pour tempérer la douleur que nous cause la perte d’une mère. Les accens d’une amante sont le soulagement le plus efficace pour des maux sans remède. Il la quitte, & court à la vengeance. La description de la vengeance qu’il en a tirée, & le récit qu’il en fait à la seconde scène du second acte ne permettent pas d’excuser le crime d’un premier mouvement. Loredan dit qu’il a enfoncé son poignard dans le sein de son ennemi, qu’il l’a retiré, qu’il l’a renfoncé encore. Un Parterre Français pardonne à la fureur un premier coup, mais non le détail de plusieurs coups réfléchis sur un homme qui ne se défend pas. Ce récit a été applaudi, & dans mon ame il a nui à l’intérêt que je commençais à prendre à Loredan. Il répete qu’il a frappé sans cesse Almerini, & cet Almerini reste encore vivant. Plus la description de l’assassinat est détaillée, plus j’ai de la peine à croire qu’il puisse respirer encore ; mais c’est peut-être une adresse théâtrale pour faire un dénouement inattendu.
Au troisième acte, l’interrogatoire de Loredan m’a paru d’un mauvais effet. Socrate même, le divin Socrate, assis sur la sellette, serait dégradé dans l’imagination d’un Spectateur Français. Cela tient à des préjugés que tout l’art d’un Auteur ne peut effacer, à moins que dans Venise il n’y ait une loi qui porte : défenses, sous peine de mort, d’assassiner sans raison. Le silence de Loredan ne peut me toucher en aucune manière. Il a poignardé un Sénateur, il est pris sur le fait ; nul complice. Si la loi condamne à mort pour un assassinat, il connaît cette loi, il n’y a rien à repliquer, il ne doit que se soumettre, & non pas répondre.
On a remarqué qu’il était peu décent que le Président des Dix conseillât à Ottobon de donner du poison à son fils. De pareils conseils (si l’on en donne) ne partent guère que de quelqu’un qui ne se découvre pas. On a trouvé cruel dans la bouche de Loredan ce qu’il dit à son père :
Enfin cet Ouvrage, tel qu’il est, ne pouvait réussir ; & toute la magie d’un style harmonieux n’aurait pu le sauver de la proscription qu’il a éprouvée. Les mœurs & les passions des personnages y sont trop loin de la franchise & de l’honnêteté Française ; & les mœurs, dans un Drame, doivent être vraisemblables pour la Nation qui le voit représenter.
Dépouillé de l’élégance & de la force de versification que l’on doit admirer dans le Cid, le sujet du Cid devait réussir en France, peut-être même alors encore plus qu’à présent. Il n’était fils de bonne mère qui, à vingt ans, n’eût déja vu la pointe d’une épée tournée contre lui, ou qui n’eût fait sentir la sienne à son adversaire. On se battait contre son ami, s’il ne vous avait pas fait l’honneur de se servir de vous comme second dans une affaire. Tout était spadassin, jusqu’aux Hommes de Lettres. Scuderi propose un cartel à Corneille pour lui prouver que le Cid est un mauvais Ouvrage.
Aussi un duel provoqué par un fils, pour venger un soufflet donné à son père, devait-il intéresser toutes les ames. La nature & les mœurs étaient d’accord pour transporter les Spectateurs & leur faire éprouver les sensations les plus vives.
Mais dans Loredan que vois-je ? un assassinat pour venger une trahison. Un personnage odieux dès la première scène, & qui aurait dû épargner à son fils le meurtre qu’il commet, c’est Ottobon, dont la main, armée d’un poignard, m’aurait paru moins coupable. Le sang qu’il aurait versé aurait en quelque façon lavé la bassesse de l’empoisonnement dont il est taché.
Il m’est échappé une réflexion que j’aurais dû mettre au commencement de cet examen. Léonore fait la description la plus détaillée de la douleur de Loredan.
Dans la scène suivante, Loredan vient en quelque façon mettre en action & en paroles ce que Léonore vient de décrire. Je pense que tout Poëte doit éviter ces doubles emplois : l’un affaiblit toujours l’autre ; & notre imagination, en écoutant le récit, a toujours été plus loin qu’elle ne peut être menée par l’Acteur qui représentera la chose même ; ou, s’il est nécessaire que le récit de ce qui va se passer soit fait auparavant, il ne doit être qu’esquissé, afin de laisser au personnage toute l’étendue de l’effet que ses mouvemens peuvent produire.
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