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LE NOUVEAU
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Céphale et Procris
LE NOUVEAU
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OU
Examen des nouvelles Pieces de Théâtre.
CÉPHALE et PROCRIS,
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Représenté pour la premiere fois par l’Académie Royale de Musique, le 2 Mai 1775.
Les Paroles sont de ; la Musique est de .
l’Opéra Français. » , à qui nous devons cette réflexion, convient en même-tems que la plûpart des Opéra de Quinault sont des chef-d’œuvres ; & que Lulli étoit né avec du génie & du goût. Il ne parle point de Rameau ; mais personne n’ignore que ce Musicien a montré plus de génie que Lulli ; son nom seul excite l’admiration. Eh quoi, Monsieur ! Quinault & Rameau ont paru, & notre Opéra est encore dans l’enfance ! La foiblesse qui regne dans nos Pieces Lyriques modernes, où l’on trouve néanmoins quelques beautés, ressemble-t-elle à la foiblesse d’un enfant bien constitué & qui donne de belles espérances, ou à la débilité d’un vieillard qui a été robuste dans sa jeunesse, & qui conserve des restes honorables
L’Aurore amoureuse de Céphale, se déguise en Nymphe des bois, pour parler à l’objet dont elle est éprise. Malgré son déguisement, toute la Nature la reconnoît. Elle défend aux fleurs d’éclorre & aux oiseaux de chanter, parce qu’ils révelent aux Dieux jaloux l’asyle où elle se cache. Comme sa défense marque plus sa vanité qu’un ordre formel, elle n’est point obéie : Les buissons fleurissent & les oiseaux chantent. Les Dieux, même déguisés, ne descendent jamais à l’Opéra sans être annoncés par la Musique : a sçu nous avertir de l’arrivée de l’Aurore par une ouverture bien faite, & qui néanmoins m’a causé une espece de méprise. J’ai cru d’abord être transporté à la Comédie Italienne, & que la Déesse y faisoit son entrée.
Il est doux de recevoir les hommages de la Nature entiere ! L’Aurore s’en fait compliment à elle-même. Cependant les Personnes les plus parfaites ne peuvent guere se vanter sans ennuyer les autres : voilà, sans doute, pourquoi le Monologue de la Déesse me paroît un peu long ; & je suis bien aise qu’elle le finisse. D’ailleurs elle ne peut pas se dispenser de se retirer, malgré l’envie qu’elle a de parler à son amant ; elle se sent trop émue. Dans le trouble où je suis, dit-elle, il faut que je l’évite. La Déesse agit prudemment : une Beauté qui est en feu doit se défier d’elle-même. n’auroit-il point pu épargner à l’Aurore la peine de paroître dès la premiere Scène, qui n’a point de liaison avec la seconde ? Le plaisir de voir la Déesse se lever n’auroit point été perdu pour nous, puisqu’au commencement du second Acte, nous assisterons à sa toilette dès l’instant où elle sortira de son lit. L’Aurore est belle ; mais elle se leve si matin, que je ne suis pas curieux de la voir tous les jours.
Céphale qui ne pense qu’à Procris, vient chanter son bonheur dans un autre Monologue aussi long que celui de la premiere Scène, & que j’aurois réduit à cinq vers ; parce que ces cinq vers disent beaucoup ; ils suffisent pour former la plus jolie chanson :
Ce début n’auroit-il pas valu tout ce que l’Aurore a dit ? Peut-être même l’auriez-vous trouvé plus piquant ? Le Poëte a jugé à-propos d’étendre ce Monologue, pour faire dire à son Chasseur, que le vent le plus frais, Aura, vient de tems en tems le flatter de son haleine. Je sais que l’Auteur a besoin d’Aura pour former le nœud de sa Piece ; puisque dans la suite Procris prend cette Aura pour une Nymphe dont elle devient jalouse. Mais que m’importe à moi, que ce nom jette Procris dans l’erreur, si cela se passe sans que je m’en apperçoive ? Pourquoi Céphale n’appelle-t-il pas Aura en ma présence, de maniere à me faire tomber moi-même dans l’erreur ? Alors je plaindrai Procris ; je plaindrai Céphale qui la trompe sans le vouloir ; & je com- mencerai dès le premier Acte à m’intéresser au sort de ces deux Amans. qui a si bien réussi dans Lucile, où il s’est contenté d’indiquer les situations, en laissant au Musicien le soin de donner à son sujet la chaleur & la vie, a cru, sans doute, pouvoir faire ici une expérience aussi heureuse. Mais a-t-il oublié que dans sa Comédie le sujet est très-simple ; l’intérêt n’est point partagé, & on n’y perd jamais Lucile de vue. Dans l’Opéra que nous examinons que devient la simplicité ? L’Aurore aime Céphale qui s’amuse avec le vent. Le vent sous le nom d’Aura devient une rivale aux yeux de Procris ; la Jalousie personnifiée en devient une autre ; & vous allez bientôt voir la crédule Procris tourmentée par trois rivales, quoiqu’elle n’en ait qu’une en réalité. Voilà comment le sujet s’embrouille ; l’obscurité naît, & l’intérêt s’évanouit. Ajoutez encore que Procris, qui est le seul Personnage intéressant, se montre rarement sur la Scène… Critique, arrêtez ! Vous décidez, vous tranchez, & vous ne justifiez point vos observations… Vous avez raison, Monsieur ; reprenons la suite de notre Opéra.
Pendant que Céphale se glorifie de son sort, l’Aurore qui est revenue de son émotion, & toujours déguisée, vient lui demander s’il n’a point vu ses compagnes. Notre Chasseur paroît douter qu’une si belle Nymphe se soit égarée sans dessein. Hélas ! est-elle maîtresse de ses démarches ? Elle est conduite dans les bois par le plus puissant de tous les Dieux. Bien des gens croiroient avec Céphale que Jupiter est le plus puissant de tous les Dieux ; mais Jupiter lui-même obéit à ce Dieu-là. Ah ! c’est l’Amour, reprend le Chasseur. Une femme n’ôse pas avouer clairement qu’elle aime ; c’est ce qui a fait dire à la Comtesse de la Suze, que « la pudeur dérobe bien des plaisirs à l’Amour. » L’Aurore est bien aise qu’on devine la moitié de son secret : elle fait l’aveu de son penchant sans nommer son vainqueur, & justifie ainsi son choix :
Céphale remarque que la Nymphe qui lui parle est très-amoureuse, & la croit disposée à quitter la compagnie de Diane. L’Aurore avoue naturellement qu’elle prendroit ce parti-là, si elle n’étoit pas retenue par la crainte d’un châtiment semblable à celui de Procris que Diane vient de condamner à mourir par les mains de son Amant. À cette étrange nouvelle, Céphale demande si le mal est sans remede. La fausse Nymphe lui répond que le Soleil & Diane sont très-proches parens, puisqu’ils slnt frere & sœur ; & que le Soleil est pere de l’Aurore. Il ne s’agit plus que d’engager l’Aurore à parler à Diane qui ne pourra point refuser une grace à sa Niece. Gardez-vous bien, Monsieur, de dire que cet Opéra n’est qu’un mariage ordinaire suspendu par l’opposition d’une parente capricieuse : les ouvrages où les Dieux parlent ne permettent point les comparaisons communes. De plus, les Grands n’ont jamais de caprice ; ils ont seulement des volontés qui paroissent quelquefois bisarres, mais qu’il faut toujours respecter.
L’accès auprès des Dieux n’est point facile : Céphale craint qu’un Mortel ne puisse pas être introduit dans le Palais de l’Aurore. La Nymphe lui assûre qu’il sera bien reçu, & que l’Aurore, qui a le cœur tendre, ne refusera point de s’intéresser au sort d’un Amant malheureux. La Déesse contente d’avoir amené les choses jusqu’à ce point, se retire après avoir appris à son Amant que les Nymphes de Diane vont recevoir une nouvelle Compagne ; elle lui conseille de ne point se montrer à la cérémonie, & d’en éloigner aussi Procris.
Remarquez-vous que l’Auteur nous offre ici deux nouveautés à la fois ? Que dis-je ! Est-ce une chose nouvelle pour nous que la réception d’une Nymphe de Diane ? Il y a si peu de tems que nous l’avons vue au Théâtre Français, dans la Pastorale d’Hylas & Silvie, où elle fait pour le moins autant de plaisir qu’à l’Opéra. Pour seconde nouveauté, suppose que Procris est une Nymphe qui a manqué au vœu de chasteté ; & il nous la présente tout-à-coup comme prête à périr pour satisfaire la vengeance de Diane qui est offensée. Mais je demande à pourquoi cette Nymphe & son Amant étoient restés si tranquilles jusqu’à ce jour. Procris connoissoit la force de ses engagemens avec Diane ; Céphale connoissoit comme elle la sévérité de la Déesse des Bois, & cependant il chantoit :
J’ai promis, Monsieur, de vous introduire à la toilette de l’Aurore ; & je vous tiens parole. Contemplez cette Divinité qui est encore couchée sur un lit de rose : son sommeil n’a pas été tranquille ; car on voit autour d’elle des nuages qui se dissipent peu-à-peu. À son réveil elle appelle Céphale, & découvre à Flore & Palès ses confidentes, l’impatience avec laquelle elle attend le mortel dont elle est amoureuse. Je ne veux point vous distraire du plaisir que vous éprouvez en voyant l’Aurore se lever, pour vous faire remarquer que se répete en nous présentant ici trois Femmes attendant Céphale, comme les trois Sœurs dans Zémire & Azor attendent leur pere. Je ne doute point que, si depuis le jour où ce Ballet héroïque a paru pour la premiere fois à Versailles avant d’être représenté à Paris, le Musicien ne se fût pas mis en garde contre lui-même, il ne nous eût fait entendre à l’Opéra le Trio des trois Sœurs.
Céphale n’est point encore arrivé ; son absence donne le tems à l’Aurore de lui préparer une fête. L’Amant de Procris paroît ; il débute galamment en faisant quelques complimens à Flore qui le reçoit à l’entrée du Palais, & lui demande sa protection auprès de l’Aurore. La Confidente lui conseille de s’appuyer sur le crédit d’un mortel adorable dont la Déesse est éprise, & qui fera plus lui seul, que tous les Dieux sans lui. Ce n’est plus un mystere, ajoûte-t-elle ; l’Amour s’en est vanté par tout. Je ne vois point pourquoi l’Amour fait sonner si haut sa victoire. L’Aurore n’étoit pas difficile à vaincre ; elle nous a dit elle-même qu’elle a le cœur tendre, je ne l’en trouve pas moins aimable : les femmes qui ont le cœur tendre ne m’ont jamais déplu.
Flore ne nomme point le Vainqueur de sa Maîtresse ; elle se contente de le désigner, en lui disant à lui-même, que la fête lui est préparée. Céphale qui est assez modeste pour ne pas vouloir entendre que cette fête le regarde, s’écrie :
On ne doit jamais pénétrer jusqu’à la demeure des Dieux, sans être disposé à leur faire un invocation. Céphale s’acquitte de ce devoir par une priere assez touchante :
Le ton affectueux que le Poëte a pris en cette occasion a donné lieu à un Connoisseur de faire la réflexion suivante. La priere de Céphale, dit ce Connoisseur, précédée par des airs de danse d’un ton fort brillant, m’a paru très-froide par la disparate d’un ton à l’autre. Ajoutons encore que l’accompagnement qui est sautillant, ne m’a point paru analogue aux paroles qui sont graves & ferventes. Que pensez-vous de la réflexion de ce Connoisseur ? Comment , qui a fait de si belles choses, a-t-il pu s’exposer à cette critique ? Je ne compte point l’insulter en le comparant à Homère dont Horace a dit : Aliquandò bonus dormitat Homerus.
L’Aurore se fait voir & Céphale la reconnoît pour la Nymphe qu’il a rencontrée dans le bois. Sur la déclaration d’amour qu’elle lui fait, (car une Divinité qui s’abbaisse ne peut pas se dispenser de faire les avances & de parler clairement) Céphale est étonné qu’un simple mortel jouisse de la gloire d’être aimé d’une Déesse. L’Aurore répond qu’elle n’a pu résister aux charmes de Tithon, & Tithon n’étoit pas un Dieu. Cette réponse me flatte ; j’avois toujours cru qu’en amour, comme en tout le reste, un Dieu valoit mieux qu’un homme : c’est une erreur dont je reviens avec joie. On ne peut gueres douter que les plaisirs qu’on goûte ici bas ne soient plus séduisans que ceux qu’on goûte dans l’empyrée ; puisque l’Aurore se donne la peine d’en venir chercher sur la terre, tandis que Céphale refuse d’habiter les cieux avec elle : il aime mieux demeurer avec Procris dans la solitude la plus déserte. La Déesse qui ne peut le gagner par l’éclat, lui rappelle la vengeance que Diane est prête à exercer Procris. Je ne passerai point cet endroit de la piece, sans vous mettre sous les yeux une petite partie du Dialogue.
Il faut en convenir, Monsieur, voilà beaucoup de crime en très-peu de tems ? De plus, comment trouvez-vous les vers ? Quinault en a-t-il fait de plus coulans ? Céphale peu épouvanté du crime qu’il est en danger de commettre, se retire tristement sans avoir pu obtenir la protection de l’Aurore. La Déesse monte tristement sur son char où les heures l’attendent avec impatience, & le Spectateur voit tristement finir le second Acte par une espece de quatuor embrouillé, d’un chant bisarre, & d’une exécution si difficile que la peine s’en fait sentir à ceux qui écoutent comme à ceux qui exécutent : c’est un préjugé de croire que tout est enchantement à l’Opéra.
Savez-vous, Monsieur, ce que je regrette le plus ? c’est de ne pas voir plus souvent la tendre Procris, qui est le personnage le plus intéressant : dans le premier Acte, elle ne paroît que pendant une Scène ; dans le second, on ne la voit point du tout. L’Amante de Céphale, aveuglée par sa passion, méprise la vengeance de Diane, & croit toujours que son Amant se sert de ce prétexte pour l’abandonner. La jalousie la tourmente ; & comme toutes les passions sont personnifiées à l’Opéra, la Jalousie se présente en Divinité infernale, portant des serpens, & ouvrant le troisiéme Acte par ces paroles, qui la caractérisent très-bien :
Procris s’approche de la fausse Nymphe, & lui demande avec curiosité le sujet de ses pleurs. Celle-ci répond naïvement qu’elle a couronné Céphale, & que ce volage Amant l’a déjà abandonnée pour une nouvelle Maîtresse appellée Aura. Aura ! dit à part Procris, c’est de ce nom fatal que j’étois inquiète. Ainsi au lieu d’une rivale Procris en découvre deux ; tant la jalousie sait bien multiplier les objets qui nous tourmentent ! Jusqu’à cet instant j’ai eu peu d’occasions de vous dire du bien de cet Opéra. Le moment d’en parler avantageusement est enfin arrivé. Il faut voir avec quel art la Jalousie personnifiée peint les plaisirs imaginaires qu’elle a goûtés avec Céphale : elle se détourne de tems en tems pour s’applaudir en secret de la cruelle adresse avec laquelle elle répand son mortel poison dans le cœur d’une Amante trop crédule. Il faut voir Procris s’inquiéter, s’allarmer, s’abandonner enfin à la plus profonde douleur. Il ne reste rien à désirer ici, ni de la part du Poëte, ni de celle du Musicien.
Procris demeure entièrement persuadée que la vengeance de Diane dont on l’a menacée, est une excuse imaginée par son Amant qui la trahit. Elle fait néanmoins un retour sur elle-même, en se rappellant les inquiétudes que Céphale lui a témoignées d’une maniere si naturelle :
Pour donner à cette chose-là tout l’intérêt qu’elle doit exciter, n’auroit-il point pu s’y prendre autrement ? Au lieu de faire de Procris une Nymphe de Diane, & d’appuyer l’intrigue de sa piece sur la vengeance tardive & peu effrayante de la Déesse qui ne paroît point, n’auroit-il point mieux réussi, en ne faisant agir que l’Aurore qu’il auroit pu nous représenter comme une Beauté très-amoureuse, & très-vindicative. L’Aurore piquée contre Céphale qui n’auroit pu se déterminer à quitter Procris, auroit feint de louer sa constance, & en lui permettant de se retirer, lui auroit fait présent d’un javelot qui auroit eu la vertu d’atteindre certainement la chose sur laquelle on auroit eu l’intention de le lancer. Le Spectateur instruit de la vertu infaillible du javelot, auroit tremblé en voyant Procris se cacher dans le Bois, & s’exposer aveuglément aux traits de son Amant. Donnons à cette Scène une longueur convenable, & une Musique analogue aux situations, & voyons la prédiction que l’Aurore a faite dès le commencement de la Piece s’accomplir au milieu de ces circonstances. Croyez-vous que Procris en perdant ainsi la vie par les mains de son Amant n’eût point arraché de larmes ?… Arraché des larmes, me dites-vous ! Critique présomptueux, qui ne faites des Opéra qu’en imagination ; que vous avez de vanité ! Eh bien, Monsieur ! si mon observation ne vous plaît point, laissez-la ; & regardez Céphale entouré de Démons qui le pressent de descendre dans le Tartare. Comme ils ne lui reprochent point d’avoir offensé Diane en lui enlevant une de ses Nymphes, mais d’avoir tué son Amante, son Épouse, il se justifie, selon l’usage des Anciens, en rejettant sur les Dieux mêmes le crime involontaire qu’il a commis, & refuse de suivre les Démons. Pour finir cette contestation, l’Amour descend du haut de l’Olympe ; & rappelle Procris à la vie en lui disant, un exemple mémorable de la puissance de l’Amour. Vous avez vu depuis peu ce Dieu ressusciter Euridice dans l’Opéra d’Orphée. S’il nous prête souvent son secours pour faire nos dénouemens, il ne pourra pas raisonnablement exiger que la chose paroisse toujours merveilleuse.
Les Dieux n’ont besoin que d’un instant pour faire un miracle ; & la présence de l’Amour n’est ici nécessaire que pour rendre la vie à Procris : aussi ne lui a-t-on laissé que le tems de chanter sur un air très-court, les paroles qui suivent :
Dans l’Opéra qui vient d’être analysé le plaisir réveille-t-il souvent ? Cette question est délicate. Je connois des personnes ; vous répondroient sans balancer que Céphale & Procris est le Spectacle le plus froid qui ait été donné par l’Académie Royale de Musique ; mais ces personnes-là me paroissent tranchantes, & je ne prends jamais leur ton. Je me contenterai donc de vous dire que les talens réunis de MM. Marmontel & Gretry, quelque heureux qu’ils aient été à la Comédie Italienne, n’ont point encore amené à l’Opéra la révolution brillante que le premier nous annonce dans la Préface de sa Piece, où il dit que l’Opéra Français ne sera jamais ce qu’il doit être, que « lorsqu’il se rencontrera un Poëte assez désintéressé, assez courageux, assez habile, pour travailler & réussir à rendre les Poëmes de Quinault susceptibles des nouvelles beautés dont la Musique s’est enrichie, sans leur faire perdre, du côté de la Scène, les beautés encore plus précieuses qui les distingueront toujours. En attendant on fera des essais très-inférieurs, sans doute, à ces chef-d’œuvres. » Le Ballet Héroïque de Céphale & Procris est-il un chef-d’œuvre nouveau ? Le Poëte parle modestement d’essais très-inférieurs ; & le Musicien n’a pas jugé à-propos d’enrichir le Public de sa partition ; ces Messieurs ont prononcé eux-mêmes : que reste-t-il à dire ?
Nouvelle méthode pour les écoles publiques d'Italie
MORCEAUX
Tirés d’un Ouvrage Italien, qui a pour titre :
NUOVO METODO
Per le Scuole publiche di Italia ; c’est-à-dire :
Nouvelle Méthode
Pour les Écoles publiques d’Italie.
Le choix d’un état se fait quelquefois librement & conformément au penchant de celui qui l’embrasse ; mais il dépend plus souvent de la volonté d’un pere qui décide du sort de son fils dès l’enfance, sans chercher à connoître son inclination naturelle. Voilà pourquoi on voit des hommes mal placés, & des Professions encore plus mal exercées, des talens étouffés, & des bras inutiles ; en un mot, une quantité de mécontens & de malheureux, parce que, soit par leur propre faute, soit par celle des autres, ils n’ont point suivi leur vocation naturelle…
Depuis que les Peuples se sont policés & ont réfléchi, les Politiques se sont occupés à chercher comment on pourroit donner aux Membres d’une Société le génie & l’esprit d’activité & de commerce, propres à augmenter les richesses de cette même Société, en lui faisant retirer le plus d’avantages qu’il seroit possible de l’Agriculture & de l’Industrie.
Parmi les Anciens, Xénophon, aidé des préceptes de Socrate, enseigna le premier l’économie politique. Parmi les Modernes, depuis les principes lumineux, d’après lesquels se conduisirent, le premier fut , homme de guerre comme Xénophon, c’est-à-dire, d’une Profession tout-à-fait opposée à l’état de la Robe. Entre ces deux Écrivains, il s’est écoulé plusieurs siécles, pendant lesquels les Nations sont restées dans une espece de léthargie ; & si quelqu’un de ces Peuples, comme les Tyriens, les Rhodiens, & les Carthaginois, a profité de la paresse des autres, & s’est adonné aux Arts & au Commerce, il l’a fait plus par hazard que par systême, plus par ennui que par principes. En effet, depuis Constantin jusqu’à nous, parmi le peu de Loix qu’on a données & qui ne convenoient point aux tems, il n’en a point paru de meilleure que celle qui est rapportée dans le Code Théodosien, Tome , livre 13, titre ; cette Loi exempte de toutes charges trente-cinq classes d’Artisans ; & à l’égard du Commerce maritime, la seule Loi Rhodienne a servi de modele à toutes les constitutions qui ont paru dans la suite.
Depuis , on a donné une infinité d’ouvrages sur cette matiere, & dans toutes les parties de l’Europe on a si bien cultivé la science du Commerce & de l’Économie politique, que si toutes les Nations eussent travaillé avec la même émulation & se fussent perfectionnées en proportion de leurs propres besoins, nous nous trouve- rions aujourd’hui dans un parfait équilibre ; alors les Peuples n’ayant plus besoin l’un de l’autre, la chaîne qui les unit se romproit nécessairement ; & le commerce se perdroit par le même moyen qu’on emploie pour le rendre plus étendu & plus indépendant. Quoi qu’il en soit, Naples fut la premiere Ville où l’on enseigna méthodiquement en chaire cette nouvelle Science…
Jusqu’à ce qu’on ait trouvé un systême régulier pour prévenir les délits & y imposer des peines proportionnées, il convient de juger les hommes selon le vœu de la Loi ; pour les bien juger selon les regles de la Justice, il faut donc apprendre les formes & les Loix que le grand nombre des hommes a jusqu’à présent regardées comme les plus sages & les moins hazardées. Sur cette matiere, l’Italie s’est principalement distinguée, en produisant les plus beaux ouvrages en faveur de l’humanité. Voici encore un sentiment digne de l’homme, selon sa maniere d’exister. Je crois qu’il conviendroit de distinguer beaucoup entre les fautes & les accidens, & d’en composer des articles différens : il semble que la Nature soit une mere qui, en engendrant, tant dans l’air que dans la mer & sur la terre, des animaux carnassiers, & qui ne vivent qu’en détruisant les autres, ait aussi voulu former sous la figure d’hommes d’autres bêtes aussi féroces que les loups, les tigres & les lions, qui ne vivent que de sang & en dépouillant leurs semblables. On trouve beaucoup de ces animaux destructeurs dans toutes les conditions. L’un tue les hommes sur les chemins avec un fer meurtrier ; l’autre au Barreau avec les armes de la Justice. Celui-ci avec les traits de sa plume ; celui-là à coups de langue ; l’un par des piéges, l’autre par la calomnie : de sorte qu’on auroit de la peine à faire un recueil général de tous les moyens dont l’homme se sert pour nuire à son semblable.
La Surprise, Idylle de Berquin
E,
Idylle de .
La Fête de Village
LA FÊTE DE VILLAGE,
L’occupation de Colin & d’Agathe est honnête ; cependant le Bailli est mécontent de les voir ensemble. Les filles de village ont une réponse toute prête pour les Baillis qui les troublent dans leurs entretiens avec les garçons. Quel mal y a-t-il à cela, dit Agathe ? Dans Annette & Lubin, Annette a déjà fait la même réponse à son importun Bailli. Cependant celui de la Fête de Village, a un motif d’inquiétude que l’autre n’a point : il est pere de Colin qui aime Agathe, & Agathe n’est pas riche ; les jeunes gens s’imaginent qu’il suffit d’aimer pour être heureux. Si jamais je suis obligé de contrarier leur penchant, je m’y prendrai comme le Bailli, & je leur dirai d’un ton plaisant :
Chantez cet Air, & vous verrez, Monsieur, qu’il convient aux paroles, & que le Musicien a bien saisi le syllabique.
Il n’est pas étonnant que les hommes qui ont la moindre apparence de crédit s’oublient, & se croient de grands Personnages, puisque les Baillis de campagne ne peuvent pas ordonner les préparatifs d’une Fête dans leurs Hameau sans faire les importans. Vous vous souvenez encore combien le Bailli de la Rosiere de Salency s’est tourmenté pour recevoir le Régisseur qui représentoit son Maître ; jugez combien celui de la Fête de Village doit suer pour recevoir son Seigneur lui-même. Il a tant d’ordres à donner, & personne pour le seconder ! cependant Madame la Grenade fait ce qu’elle peut ; & si son mari n’étoit pas sorti dès la pointe du jour pour aller s’enivrer, les choses seroient beaucoup plus avancées. Je n’aime pas à boire, & j’aime à voir les ivrognes : ils disent si naïvement les vérités aux autres ! Madame la Grenade qui n’a pas le défaut de s’enivrer, mais qui est sujette à se mettre en colere, dit avec beaucoup d’humeur à son mari : Te vl’a donc, vilain ivrogne… e un jour comme aujourd’hui te saouler ! La Grenade répond : un jour comme aujourd’hui te fâcher ! La querelle de Monsieur & de Madame la Grenade n’a pas de suites aussi fâcheuses que celle de Sganarelle & de sa femme ; il n’y a point de coups donnés, & l’Espérance qui les aborde au milieu de leur dispute n’essuie point de mauvais propos. Ce Grenadier sert dans un Régiment dont le Seigneur du Village est Colonel. Le Régiment est en garnison ici près ; & la Fête ne se passera point, sans que nous voyons la Compagnie de Grenadiers détachée au nom de tout le Corps, présenter à Monseigneur les Drapeaux & le cœur de ses Soldats. La Grenade admire cette expression, & invite le Grenadier qui dit si bien à boire un coup à la santé de son Colonel. L’Espérance le refuse, parce qu’il ne peut pas à présent. Il est étonnant qu’un Soldat qui n’a pas le temps de boire, ait le tems de chanter ; ce n’est point là la conduite ordinaire du Soldat : la Grenade feroit le contraire. Mais l’Espérance aime à se distinguer ; il ne charge pas même sa mémoire de chansons ordinaires ; jugez-en par celle qu’on a chantée au Régiment, lorsque le Colonel s’est fait recevoir, & dont l’Espérance n’a pas oublié les nobles expressions.
De grace, Monsieur, laissez Vadé en paix ; c’est un original sans copie. Chantez noblement avec nous :
On a fait de belles choses au Régiment pour recevoir le Colonel ; mais cela ne dispense pas les Vassaux d’en faire aussi de belles pour recevoir leur Seigneur. Cette besogne tombe de droit au Bailli qui s’en charge avec plaisir, parce qu’il s’imagine pouvoir commander sur le Parnasse, comme dans son Village. Il se frotte le front, & les Þaysans attendent avec un silence respectueux qu’il sorte tout-à-coup de la tête de leur Bailli une production merveilleuse : « comme Minerve, dit Rablais, naquit du cerveau par l’oreille de Jupiter » ; trois fois le Bailli s’écrie avec un air inspiré : Couplets en l’honneur de Monseigneur ; trois fois il reste la bouche ouverte, & trompe l’attente des bonnes gens. Comment, ventregué, s’écrie la Grenade, v’ n’en êtes encore que là… Ah ! si not’ cœur savoit écrire ! La Grenade est ivrogne ; mais au reste, il fait honneur à son Village. Le Bailli se fatigue en vain :
Tout paroît en mouvement : les Filles gaies & allertes se promenent en attendant leur Seigneur, & la Compagnie de Grenadiers passe au son des instrumens pour se rendre au Château. L’Espérance chante, & toujours dans son ton sublime. Vous dormez, Monsieur, malgré le bruit que le Grenadier fait avec sa troupe ! Que vous faut-il donc pour vous réveiller ? La présence de la bonne femme Simone, qui est un vrai boute en train. Elle porte à Monseigneur, l’amiquié de tout le Village. Cette amitié est aussi bonne à porter que le cœur des Soldats dont l’Espérance s’est chargé, & elle pourroit ajoûter avec autant de raison que le Grenadier : Ce bouquet-là ne se fane pas au moins. Quoique la vieille Simone n’ait pas les jambes si bonnes que le Bailli, elle seroit déjà au Château avec les autres Villageois, s’ils n’étoient pas tous obligés d’attendre les Ménétriers qui arrivent, & tout le monde part en chantant :
Le Seigneur dont nous voyons célébrer la Fête est honorable ; on est bien traité chez lui : les tables y sont abondamment servies, & on entend de tous côtés boire à sa santé. La Fête est si agréable pour les Convives, que la Grenade ne desire plus rien sinon qu’une journée comme çà dure vingt ans. La gaîté paroît plus animée parmi les Villageois que parmi les Soldats, & l’Espérance quitte sa table pour aller chanter avec les Paysans. Il n’attend pas, comme le Bailli, qu’on lui demande des couplets, il en a fait dès ce matin à la gloire de son Colonel :
Dans le dix-septiéme Siécle on faisoit sa cour aux Dames, & on buvoit encore. Cette méthode étoit bonne, puisqu’elle a fait dire à l’Abbé de Chaulieu :
Il est une infinité de gens, qui aussi vains que le Bailli, offrent par ostentation des services qu’ils ne sont pas en état de rendre : prenez-y garde, Monsieur ; si vous comptez sur ces gens-là, vos affaires n’avanceront pas. Le Bailli avoit promis des couplets ; les Villageois attendoient de grandes choses de lui ; voici tout ce qu’il a fait : assurément, Monseigneur…… le compliment n’est pas ennuyeux, & le Seigneur en est très-content : ainsi tout est dit. Que deviendront Colin & Agathe si tout est dit ? Hélas ! je les avois oubliés les pauvres enfans ! aussi comment s’aiment-ils ? Ils paroissent penser si peu l’un à l’autre que le Seigneur, qui a déjà arrangé des mariages, & qui veut encore arranger celui d’Agathe, lui cherche un parti. Alors Colin se souvient de sa Maîtresse, & s’avance dans l’intention de la demander ; mais il se retient par respect. Le Seigneur qui feignoit d’ignorer le penchant de ces deux Amans, les met tout-à-coup à leur aise, en leur disant : pourquoi rougir de vous aimer ? aimer & mériter d’être aimé, c’est l’exemple que je veux donner à mes Vassaux. Lorsqu’on vous a dit clairement sa pensée en prose, vous n’exigez point qu’on vous la répéte en vers ; ainsi je ne vous ferai point entendre l’Ariette du Seigneur qui ne vous apprendroit rien de plus. Le Bailli ne s’opposoit au mariage de Colin qu’à cause de la pauvreté d’Agathe : on vient de doter la jeune fille, la difficulté est levée. Tout le monde est content ; mais le Bailli ne l’est pas long-tems. On diroit que Madame la Grenade a de le faire enrager. Ne s’avise-t-elle pas de lui demander encore les couplets qu’il a promis. Le Seigneur qui ne veut pas qu’on tourmente son Bailli, le dispense d’un travail auquel il s’assujettit lui-même, & commence un Vaudeville où chacun à son tour, excepté le Bailli qui, après s’être chargé des apprêts de la Fête, la laisse passer sans y avoir rien mis du sien. Le Bailli se trouve justifié par la Grenade dont le couplet est ainsi tourné :
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