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LE NOUVEAU
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Avertissement
T.
Le nouveau Spectateur sera divisé en douze Cahiers in-8º ; chaque Cahier sera composé de cinq feuilles, & paroîtra le dernier jour de chaque mois ; il contiendra l’examen de deux Pieces tirées de deux Théâtres différens. L’analyse sera faite de maniere que ceux même qui ne fréquentent point les Spectacles, puissent bien connoître les Pieces, & les juger. L’impartialité étant le premier devoir de celui qui critique, l’Auteur du Nouveau Spectateur ne s’en écartera jamais, sous quelque prétexte que ce soit. La haine n’aura aucune part à ses jugemens ; il n’a jamais su haïr ; l’amitié seule pourroit le séduire, il se tiendra sur ses gardes. Sa critique sera toujours faite avec honnêteté, parce qu’il sait que le droit de dire son sentiment sur l’Ouvrage d’un Auteur, ne dispense pas des égards dûs à sa personne.
Si les trois Spectacles ne fournissent point le nombre de vingt-quatre pieces pendant le cours de l’année, on y suppléera par les Pieces dramatiques imprimées & non représentées, & on s’attachera sur-tout à celles qui auront mérité l’attention particuliere du Public. On cite pour exemples, Gabrielle de Vergy, Tragédie de M. de Belloy, « représentée par-tout, hors à Paris », dit le Calendrier des Spectacles ; le Comte de Comminges, par M. d’Arnaud ; & Mélanie, par M. de la Harpe. Les Auteurs de Pieces moins célèbres seront sans doute assez raisonnables pour pardonner cette préférence utile au Public.
Comme la Musique regne, pour ainsi dire, seule à l’Opéra, & partage à la Comédie Italienne l’empire avec la Poësie, on s’arrêtera avec beaucoup d’attention sur cette partie des Spectacles, qui depuis quelques années est devenue la plus intéressante ; & pour la gloire des Compositeurs, on mettra dans chaque Cahier quelques-uns de leurs plus beaux morceaux sous les yeux des Lecteurs. On y insérera avec le même plaisir les Pieces de Poësie & les morceaux de Littérature que les Gens de Lettres & les Personnes de goût daigneront envoyer, & on en nommera les Auteurs, lorsqu’ils le desireront. Mais on les invite d’avance à n’envoyer que des Morceaux courts & bien travaillés, parce qu’on a seulement dessein de rendre par-là le Nouveau Spectateur plus agréable, & non pas plus volumineux. D’ailleurs, en se rendant difficile dans le choix des Pieces qu’on insérera, on travaillera pour l’intérêt même des Auteurs ; il vaut mieux figurer avec un petit nombre de Personnes de mérite, que de faire partie d’une compagnie nombreuse & mal choisie.
Quoique le Nouveau Spectateur ait pour objet principal les Pieces représentées, il fera aussi mention des Ouvrages dramatiques, qui, sans avoir été représentés, auront été imprimés, & généralement de tout ce qui aura rapport au Théâtre, à la Musique & à la Danse. Et vu que la Littérature est un champ ouvert pour tout le monde, le Nouveau Spectateur jettera ses regards sur toutes les parties qui la composent, & fera connoître dans chaque Cahier, sous le titre d’Annonces diverses, les Ouvrages nouveaux qui paroîtront, en quelque genre que ce soit.
Le douzieme ou dernier Cahier présentera une Table alphabétique, qui rappellera l’intitulé des Pieces de Théâtre dont on aura fait mention, & qui indiquera le Cahier où chaque Piece aura été examinée.
Le prix du Nouveau Spectateur sera par an de quatorze livres huit sols pour Paris, & de dix-huit livres (port franc) pour la Province. Ceux qui ne s’abonneront pas, paieront le Cahier trente sols. On aura la liberté de souscrire en tout tems. Il sera distribué six Cahiers pendant le cours de cette année, qui est réputée commencer le dernier jour de Juillet. Le second Cahier paroîtra le dernier jour d’Août, & ainsi de suite.
Pour souscrire, ou pour faire parvenir l’Auteur les Ouvrages qu’on voudra faire ou insérer ou annoncer, il faudra s’adresser chez Madame maison du Dauphin, rue S. Honoré, vis-à-vis la rue des Poulies.
On prie ceux qui écriront, ou qui enverront de l’argent par la Poste, d’affranchir le port de l’argent & de leurs lettres.
Albert premier ou Adéline
LE NOUVEAU
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OU
Examen des nouvelles Pieces de Théâtre.
JE commençai, il y a quelques années, à vous entretenir des principaux Spectacles de Paris. Mes réflexions parurent vous plaire, & je fus encouragé par vos éloges ; mais des affaires particulieres m’arracherent du sein de la Capitale, & me forcerent d’abandonner un Ouvrage qui sembloit commencer sous d’heureux auspices. Je reprens au- jourd’hui avec plaisir cette entreprise interrompue, parce que j’espere obtenir de vous le même accueil. Je me souviens que les exordes un peu longs vous fatiguent ; je vais au fait.
Les siecles où l’on parle le plus de la vertu, sont-ils les plus vertueux ? Vous trouverez peut- être, Monsieur, cette question injurieuse au dix-huitieme siecle, où on répete à chaque instant les mots de probité, d’honneur, de bienfaisance & d’humanité. Il semble que nous n’ayons plus de défauts à corriger ; on ne s’occupe qu’à faire notre éloge. Que je suis fâché de voir les hommes si parfaits ! Adieu la gaieté, car on ne rit que des sottises d’autrui. La Comédie ne m’offrira donc plus que de tristes objets ! Comment puis-je rire en voyant la Veuve d’un Officier mort insolvable au service de l’Empereur, plongée dans la plus affreuse misere, & réduite à vivre du travail de sa fille Adeline ? Ce foible travail peut-il suffire pour la subsistance de deux personnes, sur-tout lorsqu’on est déjà noyé de dettes ? Que deviendroient ces Femmes infortunées, si un Menuisier qui a servi sous Monsieur Lavrance, n’étoit pas touché de leur sort ? Le Mari de la Veuve a été le bienfaiteur de Derick (c’est ainsi que le Menuisier s’appelle) ; Derick se souvient qu’il a toujours été aimé de la famille, & il le leur rend bien. Ce Menuisier est très-obligeant, mais il oblige, comme beaucoup de personnes font, en rappellant de tems en tems les services qu’il rend.
Derick n’est pas le seul qui soit touché des malheurs de Madame Lavrance. Vilkin, Garde-du-Corps de l’Empereur, y est également sensible. Ce Garde est très-bon à connoître, & je voudrois lui ressembler.
Voilà le portrait que Madame Lavrance nous fait du Garde qui recherche sa fille en mariage malgré la pauvreté qui l’environne, & elle le refuse pour gendre, lorsqu’il vient avec une joie incroyable lui annoncer qu’il a obtenu le consentement de son pere pour épouser Adeline. Cette Veuve prétend qu’il faut savoir supporter sa misere, sans y précipiter ce que l’on aime. La maxime est belle, mais la pratique en est difficile pour les Amans bien épris. La mere demeure inflexible, & les jeunes gens sont obligés de se séparer.
À quelque chose le malheur est bon, dit le proverbe. Si Vilkin étoit resté plus long-tems, il auroit eu la douleur de voir la Mere de sa Maîtresse arrêtée par un Huissier, & sur le point d’être conduite en prison pour un billet qu’elle ne peut payer. Le Créancier a obtenu une Sentence contre elle. La Veuve d’un Officier conduite en prison pour une dette ! Le Menuisier chez qui elle est logée, ne le permettra pas ; je l’entends déjà dire à l’Huissier :
Quelqu’affreuse que soit la pauvreté de Madame Lavrance, elle a chez elle un moyen certain de s’en relever. Adeline est si jolie ! c’est ce que lui répete de tems en tems le Baron de Tezel, à qui elle s’est adressée pour obtenir par son crédit la récompense des services de son Mari. L’Empereur a la réputation d’être juste & humain ; mais un Prince qu’on loue,
en certaines conjonctures. Il n’en est point, reprend courageusement la Veuve, où l’on ne doive écouter son honneur, & ce qu’on fut, & ce qu’on est encore, malgré le sort. Vive Madame Lavrance ! J’aime sa fierté ; cependant Tezel mérite-t-il qu’on rejette ainsi les services qu’il veut rendre ? Il est si fâché de voir Adeline dans la misere, qu’il a formé le projet de la mettre tout à coup à son aise. Il fera beaucoup plus pour la fille seule, que Derick ne fait pour la mere & la fille ensemble. Le Baron pousse la générosité très-loin : un Courtisan n’oblige pas comme un Menuisier. Derick qui ne sait pas jusqu’où va la bonne volonté de Tezel, cherche encore à l’intéresser en faveur des personnes qu’il a chez lui, & dit, pour exciter sa générosité : Pourquoi le Ciel, en me donnant un cœur, ne m’a-t-il pas accordé la richesse ?… Je ne serois heureux qu’en donnant tout. Que pensez-vous de cette morale ? Les petits se donnent quelquefois les airs de faire la leçon aux grands, pour les engager à être généreux. Les riches répondent sans s’émouvoir, que c’est le propre de ceux qui n’ont rien,
Il seroit fâcheux qu’un homme aussi obligeant que Derick restât dans la peine pour avoir servi ses amis. Madame Lavrance pense trop bien pour vouloir se racheter aux dépens du Ménuisier : il lui reste & à sa fille quelques robes de soie dont elle va faire le sacrifice ; un vêtement modeste n’avilit point.
Vous voyez que cette Veuve adopte le sentiment du célèbre Abbadie qui a dit : « Il n’y a rien de si grand dans l’homme que l’homme même ». Que Madame Lavrance soit assez raisonnable pour ne pas avoir de prétentions déplacées, j’y consens ; mais la jeune Adeline, qui entre dans son printems, peut-elle renoncer sans regret à la parure ? Elle croit que l’Empereur est instruit de sa misere, & qu’il pourroit lui épargner l’humiliation de vendre ses habillemens, en reconnoissant mieux le prix du sang que le pere a versé à son service. Respectez votre Maître, reprend la mere d’un ton de correction, un Peuple entier admire ses vertus… Il est juste sans doute. Madame Lavrance a raison. Lorsque le Public dit du bien du Prince, il faut le croire aveuglément ; il ne faut pas le croire légérement lorsqu’il en dit du mal : les hommes sont avares d’éloges & prodiguent la critique. La Veuve presse sa fille d’aller vendre leurs meubles, de peur qu’on ne vienne enlever au Menuisier les outils qu’il a engagés pour la cautionner. Derick n’est pas inquiet, parce qu’il lui restera quelque chose que les Huissiers ne pourront pas lui ôter. Quelle est cette chose là, demande avec empressement Madame Lavrance ? Un service rendu, répond Derick, l’honneur d’arracher la vertu à l’infortune. Ce Menuisier ne mérite-t-il pas l’éloge que l’Empereur fait de lui lorsqu’il apprend la conduite que Tezel & Derick ont tenue à l’égard de la Veuve & de sa fille : Tezel, Tezel, dit le Prince, compare ta noblesse & la sienne. La réflexion de l’Empereur est courte, mais frappante.
La démarche de vendre ses meubles par besoin est pénible, & il est naturel que les personnes qui pensent assez délicatement pour ne point afficher leur misere, attendent la nuit pour faire cette démarche là. Adeline, accompagnée de Derick, part au déclin du jour, & nos deux voyageurs font une rencontre heureuse. L’Empereur Albert avoit la fantaisie de sortir déguisé, pour connoître par lui-même les besoins de son Peuple : cette fantaisie est ordinairement celle des bons Princes ; Henri IV l’avoit parmi nous. L’Empereur qui se promene, accompagné seulement de son Capitaine des Gardes, entend Adeline se plaindre de son sort en marchant avec Derick : il s’avance & lui demande le sujet de ses peines ; la jeune fille étonnée de cette curiosité de la part d’un homme qui lui est inconnu, veut se retirer. Le Prince ne pouvant tirer aucun éclaircissement d’Adeline, s’adresse à Derick, qui aimant beaucoup à parler, commence aussi-tôt le récit des malheurs de Madame Lavrance. Notre Menuisier est interrompu de tems en tems par Adeline, qui ne peut point souffrir qu’on découvre ainsi sa mi- sere à des étrangers. L’Empereur apprenant que Madame Lavrance est veuve d’un Officier mort à son service, paroît surpris qu’elle n’ait point demandé la récompense due pour les services de son mari : Adeline répond avec franchise que Tezel a parlé pour sa mere, & que, si l’on doit en croire le Baron, le Prince n’est pas aussi bon qu’on le dit. Pour adoucir ce trait de sincérité, Derick s’empresse de dire que tout le monde ne parle pas de l’Empereur aussi désavantageusement que Tezel, & cite pour exemple Vilkin le Garde-du-Corps. La Fontaine diroit peut-être ici comme il a dit dans ses Fables :
Quoiqu’il en soit, l’Empereur qui apparemment connoît nommément tous ses Gardes, rend à Vilkin tout le bien que ce Garde dit de lui, & approuve le choix qu’Adeline a fait de cet amant. En faisant la conversation, Derick montre le paquet qu’il a sous son manteau ; l’Empereur ne veut point permettre que les meubles soient vendus, & offre sa bourse à Adeline qui la refuse. Une fille si bien élevée est-elle capable d’accepter de l’argent d’un inconnu ? Que penseroit sa mere ? L’Empereur admire la vertu de cette jeune personne, & pour ne point blesser sa délicatesse, donne sa bourse à Derick, qui ne se croit pas obligé de la refuser. Le Prince se fait passer pour un Seigneur de la Cour qui a beaucoup de crédit, promet sa protection & exige que le Menuisier se présente dès le lendemain accompagné d’Adeline à l’audience de l’Empereur pour se faire reconnoître, Derick montrera un diamant que le Prince lui laisse. Confier un diamant de très-grand prix à des inconnus sur leur parole ! Le Capitaine des Gardes ne peut s’empêcher de faire là-dessus quelques représentations. Qu’il est beau de voir l’Empereur se justifier ainsi aux yeux de son sujet ! Valter, j’aime mieux perdre souvent, que manquer une fois l’occasion de secourir la vertu malheureuse.
La bourse pleine d’or & le diamant mis sans défiance entre les mains de Derick le jette dans une espece d’extase. En effet qui peut faire une action si généreuse ? Un Ange, dit le Menuisier, un Dieu peut-être ; mais autant il est émerveillé à la vue de l’or, autant Madame Lavrance en est scandalisée. Elle en témoigne son mécontentement à Adeline, que Derick justifie très-bien, en disant à la mere : elle a refusé, elle n’est pas votre fille pour rien. La Veuve se perd dans ses réflexions, pour connoître l’honnête-homme, qui l’a humiliée en lui offrant un secours qu’elle ne veut pas accepter. Il semble que Madame Lavrance soit condamnée par le sort à voir ses volontés contredites par des personnes mêmes qui n’ont pas intention de l’offenser. Vilkin vient encore chez elle, malgré la défense qu’elle lui en a faite ; il est témoin de ce qui se passe, & a quelques soupçons sur l’inconnu qui a laissé le diamant. Il attend que Derick soit seul pour lui faire des questions. Au portrait agréable qu’on lui fait de cet inconnu, Vilkin reconnoît son maître, & en fait confidence au Menuisier. Pourriez-vous, Monsieur, vous représenter la surprise & la joie de Derick, qui s’écrie tout-à-coup, j’ai vu l’Empereur ! Le croyez-vous ? Cette exclamation si naturelle m’a attiré à la représentation de la Piece une apostrophe singuliere. Savez-vous, me dît brusquement un Spectateur que je ne connoissois pas, que c’est là du beau, du sublime ? Le sentez-vous ? L’Auteur lui-même l’a-t-il senti ? Je n’ajouterai rien à la réflexion de ce Spectateur, qui répéta deux ou trois fois : j’ai vu l’Empereur ! j’ai vu l’Empereur ! & je me contenterai de vous apprendre que nous sommes parvenus à la fin du second acte, que cet acte est rempli d’intérêt & m’a fait beaucoup de plaisir.
Il est des Critiques qui perdroient le tems à examiner si l’unité de lieu est bien observée dans la Piece héroïque que nous parcourons. Pour moi je vous dirai seulement que la scene est à Vienne : pendant le premier acte nous sommes dans la maison du Menuisier ; pendant le second, l’Auteur nous a mis dans la rue avec Adeline & Derick, mais près de la maison du Menuisier ; pour nous placer plus à notre aise, il nous transporte dès le commencement du troisieme acte au Château, nous fait entrer dans la salle où l’Empereur donne ses audiences. Là le Prince est attendu par une in- finité de gens qui ont des placets à lui présenter. Le Baron de Tezel se promene seul sur le devant, en se plaignant de la vie de Courtisan qu’il mene, & regrettant de ne pouvoir être chez lui où il attend une jeune Beauté : vous verrez en peu cette Beauté là. L’Empereur arrive & reçoit des placets de tous côtés. Vous n’avez pas besoin d’être instruit de tout ce que ces placets contiennent : il vous suffit de savoir que l’Empereur examine par lui-même les demandes qu’on lui fait, qu’il n’en rejette aucune, & qu’il accorde ses graces avec un air de bonté qui y ajoute encore.
Pour vous donner cependant une idée de cette audience, je vais vous faire voir un vieux Officier qui venant de recevoir une récompense de cent cinquante ducats, craint de ne pouvoir témoigner assez bien sa reconnoissance : vous ne m’en devez pas, dit l’Empereur,
Un Gentilhomme arrive de campagne, & annonce que les habitans de son canton ont eu leurs champs ravagés par des orages & par d’autres fléaux ; il ajoute que malgré leur bonne volonté, ces malheureux habitans sont hors d’état de payer les impôts ordinaires, & qu’ils ne peuvent offrir que des pleurs. Je les reçois, dit l’Empereur, & mon cœur s’en honore. Qu’il est doux de vivre sous le regne d’un Prince bienfaisant !
L’Empereur non-seulement récompense les gens de bien, mais encore humilie les méchans & arrête leurs pernicieux projets. Vous vous souvenez que Tezel l’a calomnié dans l’esprit de M Lavrance. L’Empereur lui demande sans affectation s’il ne connoît point quelques infortunés qui ayent besoin de secours… Le Baron n’en connoît point… On dit cependant que la famille du brave Lavrance est dans l’indigence… Je ne le crois pas, répond effrontément Tezel qui s’inquiete un peu de la question qu’on lui fait ; mais il croit bientôt cette question faite sans dessein, & se remet de son inquiétude en voyant l’Empereur s’occuper à recevoir de nouveaux placets. Le Baron s’ennuie beaucoup de la longueur de l’audience que le Prince donne ; s’il n’avoit point d’autres torts que celui de s’ennuyer à cette audience qui ne finit point, il trouveroit des gens qui lui pardonneroient ce tort là ; car il en est beaucoup qui s’y ennuient avec lui. Je ne conçois pas pourquoi Derick se fait attendre, & vient si tard à cette audience : est-ce pour nous donner le tems de connoître l’Empereur ? Qui ne le connoît point ? Les deux traits de bienfaisance que je vous ai cités ne suffisoient-ils pas pour le caractériser ? il est si facile de juger si la bienfaisance part du cœur ! un seul trait alors suffit pour faire adorer le Prince. Enfin Derick arrive avec Adeline. Représentez-vous l’étonnement & la douleur de Tezel, qui comptoit avoir chez lui un tête-à-tête avec la fille de Madame Lavrance, & qui ne peut la voir que chez l’Empereur & en public. Il saisit l’instant où le Prince est détourné, pour engager Adeline & son conducteur à se retirer promptement sans rien dire. Empêcher notre Menuisier de parler, c’est la chose impossible. Derick parle donc, & apprend à toute l’assemblée que Madame Lavrance vient d’être arrêtée, parce que le créancier qui avoit une sen- tence sur elle a cedé ses droits & remis cette sentence à un autre qui ne ménage pas la veuve & l’orpheline. Si vous voulez connoître ce nouveau créancier, écoutez le Baron qui, avant qu’Adeline arrivât, se plaignoit tout bas de son Huissier, qui chargé dès la premiere fois d’arrêter Madame Lavrance, avoit eu la foiblesse de lui laisser la liberté, en recevant Derick pour caution ; l’Huissier vient de réparer sa faute en exécutant plus ponctuellement les ordres du Baron. Eh quoi ! dites-vous, Tezel prend la crédite d’un Marchand pour tourmenter la veuve d’un Officier qui a été son ami ! quelle récompense attend-t-il d’une conduite si extraordinaire ? Quelle récompense, a déja répondu le Baron à son valet, qui dès le commencement de la piece lui a fait à-peu-près la même question.
Eh bien, Monsieur ! le valet commence à comprendre ; comprenez-vous aussi ? Quel noble projet pour un Courtisan ! Il réussiroit cependant si l’Empereur ne s’en mêloit pas : mais le Prince envoie délivrer Madame Lavrance des mains de ceux qui la conduisent en prison, & charge Vilkin de cette commission. Jugez de la promptitude avec laquelle elle est faite. L’entreprise de Tezel étant découverte sans qu’il reste aucun doute, l’Empereur lui ordonne de sortir de ses Etats avant trois jours, & laisse à ses voisins le soin de s’accommoder des projets de ce Courtisan comme ils jugeront à propos. Adeline comblée de bienfaits épouse Vilkin, que l’Empereur éleve à l’emploi que le mari de Madame Lavrance possédoit. Il n’est pas possible que dans la distribution des graces notre Menuisier soit oublié. Il a sa part aux bienfaits, & dans son transport de joie il embrasse Madame Lavrance, Adeline & l’Empereur lui-même, qui loin de s’offenser de cette liberté, dit avec cet air de bonté qui lui est naturel,
Telle est la Comédie d’Albert Premier, ou Adeline, Comédie Héroïque en trois actes, en vers de dix syllabes. Cette Piece a éprouvé un sort qui me paroît bisarre. Elle a commencé par jouir de la gloire des grandes Pieces, & sous un certain aspect elle méritoit cette gloire là. Une Comédie, surtout lorsqu’elle est héroïque, & composée de trois actes, qui ont environ douze cens vers, doit naturellement être placée au-dessus des petites Pieces en un acte, qui ne sont que comiques, & faites pour remettre la gaîté dans l’ame du spectateur après qu’il a été gêné par l’attention donnée à une piece sérieuse. Rit-on beaucoup à la représentation d’Albert Premier ? Si je demande la raison de cette bisarrerie, l’Auteur me répondra que sa Piece de Théâtre n’en est point une, & qu’elle est même dispensée d’avoir une intrigue. Je vous avoue, Monsieur, que je trouve l’excuse plus plaisante que la Piece même ; mais cette excuse ne m’empêchera point de dire que Monsieur le Blanc auroit mieux fait de rendre sa piece intéressante par une intrigue : l’amour de Vilkin & d’Adeline est si froid qu’il vau- droit autant qu’ils n’en eussent point du tout. Comment peut-on n’avoir que vingt ans & ne pas aimer avec plus de feu ? Je ne rappellerai pas ce que j’ai dit de la longue audience de l’Empereur ; j’ai plus de plaisir à vous faire souvenir que cette Piece a des scenes très-attendrissantes, même à la lecture : par exemple, la premiere scene du second acte, où Madame Lavrance combat la générosité du Menuisier qui ne veut pas qu’elle vende ses meubles ; la troisieme scene de ce même acte où Adeline, quoiqu’accablée par le poids de sa misere, a le courage de refuser le secours que l’Empereur lui offre, parce qu’elle ne le connoît point. Ajoutez à ces beautés mille traits de bienfaisance dont la Piece est remplie, & qui (s’il m’est permis de parler comme l’Empereur) vont jusqu’à l’ame, vous reconnoîtrez avec plaisir dans cette Comédie héroïque l’Auteur des Druïdes, Tragédie estimée quoique peu connue. Vous louerez sur tout Monsieur le Blanc d’avoir pris pour sujet de sa Comédie un trait de bienfaisance d’un Empereur de la Maison d’Autriche,
Je vous laisse, Monsieur, le plaisir de faire l’application de ces vers, tirés de la Piece même, tandis que je m’occupe à lire dans la Lettre de M. Marmontel sur la cérémonie du sacre, que « la Reine qui avoit suivi des yeux tous les détails de la cérémonie avec le plus grand intérêt, immobile, attentive & respirant à peine, ne perdant pas le Roi de vue un seul instant, soutenoit son émotion, & se soulageoit par ses larmes ; mais au moment du grand éclat de l’allegresse universelle, à ce moment du plus beau triomphe qu’ait jamais décerné l’amour, l’impression a été trop forte ; elle n’a pu y résister. Elle a perdu quelques instans du plus beau jour de sa vie. Cette scene touchante n’a fait que redoubler l’enthousiasme de l’assemblée ; & quand la Reine a reparu, la Nation a rempli le plus cher des vœux de son Roi, & l’a fait jouir à son tour de l’hommage adressé aux vertus de la Reine ».
Orphée et Euridice
Corneille a fait lui-même la critique de ses Pieces de Théâtre : M. le Blanc a suivi l’exemple de ce grand Homme, en avouant dans sa préface que sa Piece manque d’intrigue : mais M. Moline a fait plus après avoir enrichi notre Opéra du Drame héroïque d’Orphée & Euridice, il a encore eu la complaisance d’égayer le Théâtre Italien par la parodie de ce Drame, intitulée Roger Bontems & Javotte, & à laquelle il a travaillé conjointement avec M. d’Orvigny. Je ne compte point, Monsieur, étendre ma critique sur les Pieces qui ont précédé l’année où je commence le Nouveau Spectateur, à moins que je ne m’y trouve engagé par quelque raison particuliere qui m’oblige de rétrograder, comme en cette occasion ci. Roger & Javotte n’étant que la critique d’Orphée & Euridice, je ne peux pas faire bien connoître la parodie sans mettre sous les yeux du Lecteur l’Opéra qui est l’objet de la critique ; ainsi vous allez profiter tout à la fois de l’examen des deux pieces, & pour vous prouver que je ne donne pas toujours la pré- férence aux choses frivoles, je vous préviens que je m’arrêterai particulierement sur le Drame héroïque qu’il vous est intéressant de connoître, puisque vous le verrez reparoître, & je passerai légérement sur la parodie, qui doit vous devenir indifférente, parce que vraisemblablement vous ne la reverrez point : ainsi au lieu de commencer par vous entretenir des cris de Roger qui appelle Javotte, je vais vous faire entendre les plaintes d’Orphée qui regrette Euridice.
Il est inutile de vous répéter qu’Euridice mourut dans les campagnes de Thrace de la morsure d’un serpent quelques jours après son mariage avec Orphée. Euridice est morte ; représentez-vous son tombeau placé au milieu d’une allée de ciprès & de lauriers, voyez une troupe de Bergers & de Bergeres occupée à couvrir de fleurs ce tombeau, sur lequel l’Hymen est appuyé ayant son flambeau éteint. Écoutez ces Bergers & ces Bergeres témoigner leurs regrets par des chants lugubres.
À quelque distance du tombeau, considérez Orphée assis contre un arbre où il a suspendu son casque & sa lyre : il est plongé dans la plus profonde douleur, & répéte de tems en tems le nom d’Euridice. Les tristes chants de ceux qui rendent les derniers devoirs à son épouse augmentent encore sa peine : éloignez-vous, leur dit-il, & laissez-moi sans témoins répandre des pleurs : il faut l’avouer, je n’ai jamais vu d’Opéra dont le début m’ait fait plus d’impression ; tout est ici dans un deuil majestueux ; on ne peut entendre les plaintes des Bergers & les gémissemens de l’époux sans que la tristesse entre profondément dans l’ame.
Je n’aime pas le chagrin, & pour m’en débarrasser, je cours promptement à la Comédie Italienne où je vois des gens qui se moquent d’Orphée, parce qu’il jette les hauts cris, & répéte trop souvent le nom d’Euridice. Ne trouvez-vous pas ces gens-là bien singuliers ? Un mari peut-il regretter trop sa femme ? Comment ces railleurs là peuvent-ils s’occuper à critiquer l’époux d’Euridice, au lieu de goûter le plaisir que la musique donne, en caractérisant si bien les regrets des Bergers, qui se retirent en pleurant. Le moment n’est pas favorable pour danser, aussi les Bergers & Bergeres n’y pensent pas. Leur ballet-pantomime n’offre rien que de lugubre. L’air de violon, qui ordinairement les anime à la danse, fait ici symphonie, & augmente encore leur chagrin par des sons analogues à leur situation. Nous ajouterons, pour la satisfaction des connoisseurs, que cet air est remarquable d’une maniere heureuse par la singularité de son intonation mineure dans un sujet majeur.
Après que la troupe des Bergers & Bergeres s’est retirée, Orphée seul recommence ses gémissemens, en chantant une romance. Je differe, Monsieur, à vous faire connoître cette romance pour vous en parler dans un tems où elle vous fera plus de plaisir : vous voyez que je ne néglige rien pour mériter votre suffrage. De plus, l’époux d’Euridice est encore trop plongé dans la douleur, pour qu’il puisse chanter ; les grandes douleurs sont muettes.
Cependant un rayon d’espérance vient de suite dans l’ame d’Orphée, qui forme l’audacieux projet d’aller chercher sa femme jusqu’aux Enfers ; voilà comment il faut aimer : il est pourtant des hommes, qui ne se résoudroient point volontiers à faire un pas pour retrouver leurs femmes ! Dans la parodie Javotte a été enlevée par un maître de forges. Après cet enlevement, Roger se propose d’entrer dans la forge avec sa vielle pour enchanter les Forgerons & retirer sa femme de leurs mains. Les personnes difficiles demandent pourquoi Pluton n’a pas enlevé Euridice comme Fumeron a enlevé Javotte ? Et je réponds pour l’Auteur du Poëme d’Orphée & pour son Traducteur, qu’ils ont bien fait de ne point nous présenter un enlevement d’Euridice semblable à celui de Proserpine. Je n’aime point qu’on défigure les traits d’Histoire ou de Fable, lorsqu’ils sont très connus. Je sais avec l’Univers entier qu’Euridice est morte de la morsure d’un serpent, on ne pourra jamais me persuader qu’elle ait été enlevée comme la fille de Cérès. En parlant de l’Auteur du Poëme d’Orphée, je dois vous apprendre que la Piece que nous examinons n’est qu’une traduction ; mais une traduction bien faite a son mérite, sur-tout lorsque le Traducteur n’a pas suivi servilement son original. Dans le Poëme Italien l’Amour personnifié vient affermir l’époux d’Euridice dans la résolution qu’il lui a inspirée d’aller aux Enfers chercher sa femme, & il lui prédit qu’à la faveur des doux accords de sa lyre son entreprise réussira. Le Traducteur ne s’en tient point là ; il croit qu’Orphée, content d’une si bonne nouvelle, doit sur le champ en témoigner sa joie d’une maniere éclatante, & lui fait chanter cette brillante ariette, qu’à l’Opéra on appelle l’espoir d’Orphée.
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The end
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