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Le Mariage de Victorine

George Sand · 1867 · Free in the US

16,334 words · about 1 h 9 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
George Sand
Language
French
Published
1867
Length
16,334 words · about 1 h 9 min
Sections
5 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (5)
  1. Front matter under 1 min
  2. Introduction about 5 min
  3. Acte I about 19 min
  4. Acte II about 21 min
  5. Acte III about 23 min

Continue:

Front matter

Introduction

Personnages

Acte I Acte II Acte III

Introduction

À propos d’une pièce de théâtre intitulée Claudie, un critique sérieux, Planche, me fit l’honneur, il y a quelque temps, de m’appeler le disciple de Sedaine. Je dis que ce fut un honneur pour moi, parce que ce serait une grande preuve de goût de ma part d’avoir choisi un tel maître pour modèle. Mais je n’accepte pourtant pas cette qualification, parce que qui dit disciple, dit continuateur, et, malgré ce que je viens d’oser en écrivant le Mariage de Victorine, je n’ai pas la prétention de continuer l’œuvre de Sedaine.

Dans cet article trop bienveillant pour moi, où a dit d’excellentes choses sur le Philosophe sans le savoir, il me conseillait d’étudier le maître. Cela me fit relire la pièce, que je ne connaissais pas, car je l’avais vu jouer dans mon enfance et je n’en avais conservé qu’un vague souvenir. En même temps que je la relisais au fond du Berry, on la reprenait à Paris. J’en lisais l’appréciation dans les journaux, et naturellement ma pensée s’attachant à ce sujet simple et charmant, l’envie me vint d’écrire la suite du roman esquissé par Sedaine. Était-ce ambition ou émulation ? Ni l’un ni l’autre. Ce n’est pas dans l’âge mûr, et après vingt années de travail littéraire, qu’on se fait illusion à soi-même et qu’on se flatte d’atteindre la perfection rêvée dans la jeunesse. Mais il est

permis à un artiste, quel qu’il soit, de s’éprendre d’un sujet indiqué par un maître. Ce fut donc tout simplement fantaisie : fantaisie légitime et d’autant plus modeste qu’elle eût pu sembler orgueilleuse de la part d’un disciple avoué de Sedaine.

J’avoue que je ne pus suivre le bon conseil du critique ; il ne me fut pas possible d’étudier Sedaine ; mais je lui dois de l’avoir relu avec un plaisir plus vif, et c’est grâce à lui que j’en ai mieux compris le charme et mieux savouré la touchante simplicité.

Pourquoi ne me fut-il pas possible d’étudier Sedaine ? Est-ce parce que je ne sais pas étudier, ou parce que Sedaine n’est pas à étudier ? Il y a peut-être de l’un et de l’autre. Peu importe que je sache étudier ou non, mais il importe peut-être de savoir pourquoi certains maîtres ne sont pas étudiables. Je crois que Sedaine ne l’est guère, parce que son mérite est dans son individualité et non dans sa forme. Je ne vois même pas qu’il ait eu une forme ; sous ce rapport, ses ouvrages ne se ressemblent pas entre eux, et la Gageure imprévue ne semble pas écrite de la même main que Félix ou le Magnifique. Ici, le style est simple et naïf ; là, il est brillant et recherché. Les différentes pièces de Sedaine sont conduites d’après des procédés fort divers. Il en est qui ne sont pas conduites du tout, et ce sont peut-être, je ne dis pas les meilleures, mais du moins les plus saisissantes par l’émotion qu’elles produisent. Il y a un petit acte d’opéra-comique, la Suite du comte d’Egmont, où il n’y a rien, en vérité, de ce qui constitue une pièce de théâtre, et cependant je défie qu’on le lise de bonne foi sans pleurer. Le grand mérite, la véritable grandeur de Sedaine n’est donc pas dans la forme, et j’avoue que je ne trouve pas irréprochable celle du Philosophe sans le savoir, encore que ce soit la mieux conduite de ses pièces. Mais ce qui est irréprochable, inimitable par conséquent dans Sedaine, c’est la sensibilité profonde et vraie de l’expression, c’est la noblesse vaillante et simple des caractères ; on aime les personnages de Sedaine, on les comprend et on y croit. Sous ce rapport, le Philosophe sans le savoir est bien véritablement son chef-d’œuvre, et je ne trouve pas que, excepté , aucun des critiques qui ont parlé dernièrement de la reprise de cette pièce l’ait appréciée comme elle le mérite. On a dit que c’était une bonne petite vieillerie charmante, un tableau d’intérieur flamand bien suave, bien frais, et d’une harmonie bien agréable à regarder pour reposer la vue après les tons criards de la moderne littérature dramatique. Tout cela est vrai, mais cela n’est pas tout. Il y a plus que de la fraîcheur, plus que de la naïveté, plus que de l’harmonie dans le tableau de Sedaine ; il y a, je le répète, de la véritable grandeur. Où est-elle ? dans la forme ? Non, car il n’y a pour ainsi dire pas de forme comme on l’entend de nos jours. Dans la couleur ? Non. La couleur est bonne sans être belle précisément. La grandeur est dans les types. Ces types ne sont pas des types flamands, j’en demande pardon aux critiques, ils sont français et bien français. Ce sont les derniers bons Français du XVIII, s’élançant, avec tant de calme qu’on ne s’en aperçoit pas d’abord, vers le siècle nouveau. Le calme, c’est la force ; mais ce ne sont pas là des fumeurs paisibles, absorbés dans la douceur du repos et dans le bien-être de la vie intérieure. Ce sont des hommes bien trempés, qui luttent contre les fausses idées de leur siècle, tout en conservant avec la même fermeté les idées éternellement bonnes et vraies. On respire l’honneur, le courage et la générosité dans l’atmosphère de . On sent que rien de grand et de fort ne sera impossible dans cette famille ; et, en présence de ce chaste amour de la petite Victorine pour l’héritier d’un nom et d’une fortune, en présence de cette fierté puritaine du vieux Antoine, qui s’efforce d’étouffer l’amour de sa fille, on ne peut pas douter un instant du résultat que Sedaine a laissé prévoir et que j’ai osé montrer.

Maintenant, qu’on me reproche, si l’on veut, d’avoir mal interprété cette donnée, on aura peut-être raison ; mais, si l’on me dit que l’auteur du Philosophe sans le savoir, dans le cas où il aurait voulu faire une suite, n’aurait pas osé par le mariage de Victorine avec Vanderke fils, je répondrai que je n’accepte pas cette assertion, et que, si ma conscience littéraire n’est pas satisfaite de mon œuvre, du moins ma conscience personnelle est tranquille en ce qui concerne le maître dont je suis l’admirateur aimant et pénétré.

Le sentiment dont j’étais animé en rendant hommage à la mémoire de Sedaine a été vivement partagé par les excellents artistes qui ont mis tous leurs soins à représenter le Mariage de Victorine. Le Gymnase doit être un théâtre de prédilection pour quiconque aime à se voir secondé par un travail actif, consciencieux et intelligent avant tout. Lorsque j’ai confié l’exécution de ma pièce à , j’ai eu à me louer infiniment des soins éclairés apportés par lui à la mise en scène et à la réduction, toujours nécessaire, de certains détails, qu’une grande expérience du théâtre peut seule apprécier. Quant au talent individuel des artistes du Gymnase, le public, qui l’a tant de fois applaudi, a pu le constater une fois de plus en cette occasion. Madame Rose-Chéri a été une ingénue adorable, digne, ainsi que (Antoine), des plus beaux temps de la Comédie-Française. , dans le rôle de Vanderke fils, et , dans celui de Fulgence, ont peint, chacun avec une vérité touchante et profonde, un même sentiment modifié dans deux types complètement opposés. Mademoiselle Figeac, aimable et jolie dans un petit rôle, et mademoiselle Mélanie, sympathique dans un rôle plus court encore, ont bien voulu concourir à l’ensemble remarquable de l’exécution. Quant à , chargé du rôle du philosophe sans le savoir, il a été noble, généreux et simple comme le type de Sedaine, et, si les types primitifs se sont effacés sous ma plume, du moins les artistes que je remercie leur ont rendu tout ce que je pouvais leur avoir fait perdre.

Acte I

Victorine est assise à gauche, son mouchoir à la main et son ouvrage sur ses genoux. Antoine est debout au milieu du théâtre.

Comment ! je vous surprends les yeux rouges, l’air embarrassé, et vous allez encore me soutenir que vous ne pleurez pas ? ou bien vous me direz, comme c’est votre habitude, que les jeunes filles pleurent quelquefois pour se désennuyer ?

Non, mon papa, je vous dirai, cette fois-ci, que je pleure… que je pleure parce que je m’ennuie.

Et pourquoi vous ennuyez-vous ? parce que vous êtes une

paresseuse. Si vous étiez, comme moi, forcée de travailler quinze heures par jour, vous ne trouveriez pas le temps long.

Mais je ne trouve pas le temps long, je le trouve triste.

Triste ? Il fait un temps superbe… Victorine, je crois que tu deviens folle !

Et vous, mon papa, vous devenez sévère !… vous me parlez durement. Voyons, qu’est-ce que vous avez donc contre moi depuis quelque temps ?

J’ai… j’ai… j’ai que je n’ai pas le temps de m’occuper de vos vapeurs… de vos sottises… Voilà-t-il pas une fille bien à plaindre parce qu’on lui prépare un honnête mariage ! Allons, je veux savoir la cause de vos larmes, parlez !

Je vous jure, mon père, que je ne la sais pas moi-même. Je suis comme cela, j’ai des envies de pleurer, toujours plus souvent depuis que mon mariage est arrêté.

Vous ne voulez pas vous marier, parce que vous savez que je le veux. Est-ce cela ?

Je ne dis pas…

Vous n’aimez pas Fulgence ?

Mais si… je l’aime bien.

Non, non, vous ne le trouvez pas assez élégant, assez joli pour vous !

Oh ! il est bien assez élégant pour moi.

Vous n’estimez pas un honnête homme plus que tout.

Oh ! par exemple !

Il ne s’occupe pas assez de vous, il ne cherche pas à vous plaire, et, moi, je ne sais pas ce que c’est que de choisir un gendre !

Si, si, si, si !… Mon Dieu, si !

Eh bien, alors, que voulez-vous donc ? quel mariage prétendriez-vous faire ? Vous méprisez le rang de votre père ! Un commis, un homme qui travaille, fi donc ! Il vous fallait un marquis, un prince !

Moquez-vous de moi tant que vous voudrez, mon papa, mais j’ai peur de ne pas aimer assez mon mari… qu’il ne soit pas content de mon caractère… que je ne sois pas assez raisonnable pour lui… Enfin je trouve que c’est trop tôt de se marier à dix-sept ans.

Plût à Dieu que vous fussiez mariée depuis longtemps !

Oh ! pourquoi donc ?

C’est inutile que vous me compreniez. Voyons, séchez vos bêtes d’yeux, et prenez votre ouvrage pendant que je vais faire le mien.

Est-ce que vous avez besoin que je reste ici, mon papa ?

Et où voulez-vous donc aller encore ? Vous n’êtes jamais avec moi.

Oh ! j’y resterai tant que vous voudrez, je ne suis jamais plus contente qu’avec vous. Mais, pendant que vous faites vos chiffres, vous ne me regardez seulement pas ; c’est comme si vous étiez seul.

Eh bien, regardez-moi, vous qui n’avez rien de mieux à faire !

Vous regarder ?

Oui, regardez-moi avec attention, , pendant que je travaille, et vous me direz ensuite à quoi vous avez pensé.

Je veux bien, mon papa.

Eh bien ?

Eh bien, mon père ?

À quoi pensez-vous ?

Je pense à vous.

Que pensez-vous de moi ?

Que vous avez bien de la peine.

Bien ! Après ?

Que vous aimez bien votre maître, le bon ; que vous voudriez mourir pour lui comme vous avez vécu pour lui, que vous prenez ses intérêts plus que les vôtres… que vous ne connaissez qu’une chose au monde, votre devoir, et que vous sacrifieriez à votre devoir votre bonheur… le mien, enfin tout !

Oui ! vous devinez bien et vous pensez plus juste que vous n’en avez l’air. Et il en résulte ?

Que je dois vous imiter en tout : ne pas avoir une idée, une volonté que vous n’approuviez, et avoir toujours votre exemple devant les yeux.

Ne perdez jamais cela de vue, et, à présent, si vous avez quelque affaire dans la maison, allez, je ne vous retiens pas.

Je vais voir si Sophie…

Vous ne vous déshabituerez pas de cette familiarité avec mademoiselle ?

Ah !… Et vous, mon papa, vous ne vous habituerez jamais à l’appeler madame ! Allons ! je vais voir si ma jeune maîtresse , ma bonne amie , n’a pas besoin de moi. Voulez-vous m’embrasser, mon père ?

Mérites-tu que je t’embrasse, là, du fond du cœur ?

Oui.

Bien sûr ?

Oh ! bien sûr !

Oui, c’est bien sûr. C’est une bonne âme, incapable de mentir ! C’est jeune, c’est faible, inquiet… mais c’est honnête comme l’était sa pauvre mère ! Ah ! qu’une fille a besoin de sa mère ! Nous n’entendons rien à manier ces jeunes esprits-là, nous autres… Ah ! c’est toi, Fulgence ?

Monsieur vous envoie encore ces deux comptes à enregistrer.

Bien ! mets-les là.

Mademoiselle Victorine n’est pas ici ? Je ne l’ai pas encore vue aujourd’hui.

Ah ! voilà bien mes amoureux !

M’en faites-vous un reproche, monsieur Antoine ?

Non, mon garçon, pourvu que ta besogne n’en souffre pas et que tu ne négliges rien…

Le devoir est une religion pour moi comme pour vous.

Je le sais. Aussi je m’applaudis du choix que j’ai fait de toi pour mon gendre. Tu es un honnête homme, Fulgence, un homme rangé, ponctuel, raisonnable ! Tu n’as rien, c’est vrai ! mais, quand on est laborieux et modeste dans ses goûts, on est toujours assez riche.

Sans doute. Cependant…

Cependant, quoi ? Ma fille n’est pas riche. Mes économies, je te l’ai dit, sont fort peu de chose, et je n’ai jamais souffert que augmentât mes appointements… Mais, toi, c’est différent ! Tu as ici une place assez importante, tu es plus instruit, par conséquent plus utile que moi. Tu y es déjà depuis deux ans ; et tu seras augmenté peu à peu en raison de tes services.

Je ne l’exige pas. vient de doter richement sa fille, et voilà son fils qui est d’âge à mener grand train… qui fera peut-être des dettes… paye bien ses commis ; quand il y a surcroît de travail, il donne des gratifications fort honnêtes… Il y aurait injustice à demander davantage… et… je trouverais surprenant qu’il y songeât.

C’est bien ; je suis satisfait de tes sentiments comme tu l’es de ton sort. Vous serez logés et nourris ici.

C’est trop de bontés ! Mais, moi qui ne suis rien, qui n’ai rien !… je me sens honteux…

Ne parlons plus de cela. Je te trouve assez riche de ton courage et de ton travail.

Vous êtes bien désintéressé, monsieur Antoine !

Désintéressé, moi ? Comment ne le serais-je pas ? comment aimerais-je l’argent ? Depuis le temps que j’en compte, que j’en reçois, que j’en verse, qu’il en passe par mes mains et sous mes yeux… c’est ici comme une rivière… je ne peux plus en être ébloui, et, quand on nage en pleine eau, on n’a plus soif. J’ai un patron qui est si bon, si généreux, que, si je lui disais un beau jour : « Monsieur, j’ai envie… mais bien envie d’une de ces hottes d’écus que l’on vide tous les jours dans vos caisses, » il me répondrait : « Tu as envie de cela ? Prends, mon cher Antoine, prends ! Tu l’as bien gagné, et j’ai du plaisir à te contenter. »

Ah ! vous dirait cela ?

Oui certes ! et je serais riche à cette heure, si j’avais accepté tout ce qu’il voulait me donner. Mais c’est un homme qui a tant de bien à faire, et qui le fait avec tant de plaisir, que, quand je le vois à même de rendre quelque beau service, ou de donner quelque joli cadeau à ses enfants, j’y mettrais du mien en secret, plutôt que de le voir s’en priver.

Vous ne vous étiez jamais tant expliqué avec moi, monsieur Antoine, et ce que vous me dites me fait du bien ! Ainsi, vous n’avez pas l’ambition qu’ont presque tous les parents pour leurs enfants ? vous n’avez jamais souhaité passionnément que votre fille fût riche ?

Jamais ! En cela, je suis l’exemple de monsieur, qui ne souhaite pour les siens que l’honneur et une bonne renommée. Il serait malheureux dans le fond de son âme s’il les croyait avides. Tu sais son histoire ?

L’histoire de ? Oui… Je sais, du moins, qu’il est français, noble ; qu’il s’appelle le baron de Clavières, qu’il a une sœur marquise, et qu’il a pris le nom qu’il porte pour continuer le commerce d’un négociant hollandais qui l’avait recueilli sur son navire, et plus tard adopté, lorsqu’il était jeune, pauvre, et poursuivi dans son pays pour les suites d’un duel.

C’est cela. Et c’est ce qui te prouve qu’il n’a pas les préjugés de la naissance. Il n’a pas cru déroger, lui, en donnant sa vie au travail. Tu ne vois sur ses maisons et sur ses carrosses ni blason ni couronne, et, tandis que beaucoup de traitants payent pour en avoir, lui qui en a n’en fait pas montre. Eh bien, il n’a pas plus l’amour de l’argent que celui des titres. Il s’est fait négociant par reconnaissance, il est resté négociant par amour de l’ordre et de l’activité. Il est devenu riche sans désirer autre chose que de donner l’exemple de la probité dans le commerce, et il l’a toujours donné. Il rit des reproches de sa sœur, des dédains de sa caste, et veut que ses enfants soient fiers de ses principes.

Mais son fils ne les partage pas ?

Vanderke n’a peut-être pas encore d’opinions arrêtées. Il est un peu séduit par le monde, mais c’est un bon jeune homme, un digne enfant ! Je l’aime comme s’il était mon fils, et je sais, moi, qu’il continuera le bien que fait son père… Ah ! chut ! le voilà.

Bonjour, père Antoine ! (Il lui serre la main et salue Fulgence.) Bonjour, monsieur Fulgence. (À Antoine.) Je viens te demander encore vingt-cinq louis ; j’ai quelques emplettes à faire ce matin.

Je vais vous compter ça. Mais je ne les ai pas ici… Je vais à la caisse.

Eh bien, monsieur Fulgence, à quand le mariage ?

Dans quelques jours, j’espère ; le dernier ban est publié.

Ah çà ! dépêchez-vous ! car je vais aller à Paris, et je voudrais bien auparavant danser à votre noce.

Vous me faites honneur.

Je vous fais mon compliment. Vous épousez une belle personne, et douce et honnête ! Je suis son frère de lait ; sa mère avait été ma nourrice ; nous avons été élevés ensemble, ma sœur, elle et moi ; et… quoique ma sœur soit bien bonne, Victorine a toujours été la meilleure de nous trois. Vous ne trouverez pas mauvais que je lui fasse un petit cadeau de noces ? Je sors ce matin pour cela.

Quoi ! monsieur, ces vingt-cinq louis… ?

Cela ne vous regarde pas. Seulement, il me faut… j’aime mieux avoir votre permission pour offrir quelque chose à votre fiancée… et vous me la donnerez ?

Monsieur, si ma femme…

Ah ! vous l’appelez déjà votre femme ?

C’est trop tôt, j’en conviens… Si mademoiselle Victorine…

Oh ! Victorine ne me refusera pas. Quand on est heureux, on n’est pas fier. On prend tout en bonne part. Vous me paraissez contrarié, souffrant…

Moi ?…

Vous travaillez beaucoup ?

Ne faites pas attention, monsieur.

C’est que je ne vous trouve pas l’air content, radieux, comme vous devriez l’avoir ; vous n’êtes pas comme Victorine, elle est gaie comme un merle ; et tout à l’heure, chez ma sœur, elle riait de la moindre chose.

Ah ! elle est chez madame… ? elle rit ?… Monsieur l’a déjà vue ce matin ? Avant moi ! toujours !…

Mais certainement, et je l’ai complimentée sur sa bonne humeur.

Oh ! je quitterai cette maison dès que je serai marié !

Voilà ce que vous me demandez.

Tu inscris cela ?

Comment ! monsieur, est-ce que j’oublie jamais d’inscrire quelque chose ? Tenez, voilà vos comptes ; j’écris jusqu’à un denier.

Je n’en doute pas. Ah ! tu m’as compté pas mal d’argent depuis deux mois ?

Je n’ai pas fermé le compte de celui-ci : j’en attends la fin.

Et mon père a-t-il vu ce registre ?

Il l’a vu le mois dernier. Tous les mois, je lui présente les comptes de sa maison.

Et il n’a rien désapprouvé ?

Non, monsieur.

S’il trouvait que je vais trop vite… tu me le dirais, Antoine ?

Lui ? Vous ne le connaissez guère !

Eh bien, et toi, si tu étais mécontent de moi, il faudrait me le dire.

Vous moquez-vous ?

Allons, tu veux me gâter aussi, toi ?

Eh bien, qui donc sera gâté ici, si ce n’est pas vous, je vous le demande ?

Dire qu’il y a des êtres qui valent mille fois mieux que nous et qui se font un devoir de nous rendre heureux !… Avez-vous encore vos parents, monsieur Fulgence ?

Non, monsieur ; je les ai à peine connus.

Ah ! je vous plains ! vous ne savez pas ce que c’est que d’être aimé ! — Au revoir, Antoine.

Mon papa, madame Vanderke vous prie de passer chez elle, tout de suite, si vous pouvez.

Ah ! ah ! je sais ce que c’est !

Ah ! Victorine, j’étais en train tout à l’heure de faire reproche à ton futur. Il a l’air soucieux. L’amour le rend triste : il te rend gaie, au contraire. Je vous laisse ensemble pour que vous discutiez laquelle des deux manières d’aimer est la meilleure.

Pourquoi êtes-vous triste, Fulgence ? est-ce vrai, ce qu’il dit ?

Je suis triste quand on me dit que vous êtes gaie.

Comment ! vous voudriez que j’eusse du chagrin ?

C’est que vous n’êtes jamais gaie avec moi, Victorine ; vous gardez cela pour les autres.

Si vous me rendez triste, ce n’est pas ma faute.

Oh ! ce n’est pas la mienne non plus !

Et à qui donc, la faute ?

Et dire que je n’ose pas m’expliquer ! elle a un air si sincère, si éloigné de ce que je pense !

Vous me boudez ? Allons, je vas prendre mon ouvrage.

Je boude ! quel vilain mot vous me dites là !

C’est vrai que j’ai tort ; je ne sais pas pourquoi je vous l’ai dit… Ce n’est pas ma pensée.

Connaissez-vous bien vos propres pensées, Victorine ?

Mais… je crois qu’oui ! Cependant… pas toujours peut-être !… Tenez, je ne veux pas m’en faire accroire ; je ne suis pas… comment dirai-je ? je ne suis pas comme vous, Fulgence.

Comme moi ?

Eh bien, oui. Je ne suis pas raisonnable, sensée, réfléchie comme vous. Je ne me rends pas compte de toutes choses, comme il me semble que vous le faites. Peut-être que j’ai été trop gâtée dans cette maison où tout le monde est si bon pour moi ! On m’a toujours laissée faire et dire tout ce qui me passait par la tête. Alors, moi, je cède un peu à mes premiers mouvements sans trop pouvoir me les expliquer. Je suis gaie, je suis triste, je ris, je pleure ; on s’en amuse, mon père se moque de moi, et, moi, je me moque aussi de moi-même. Eh bien, cela ne vous rassure pas ? On dirait que, pour tout de bon, je vous afflige ? mais ce n’est pas mon intention ! Je vous dis tout cela, Fulgence, pour que vous ne vous inquiétiez de rien.

Il y a pourtant une chose qui doit m’inquiéter.

Dites-la, et, si je peux m’en corriger…

Oh ! vous n’avez pas de torts. Vous êtes franche, bonne, je le sais ! mais vous êtes si aimée, si choyée ici, que je crains de ne pas vous rendre aussi heureuse que vous l’avez toujours été… que vous ne me trouviez trop sensé, trop réfléchi, comme vous dites !

J’y ai bien pensé quelquefois, à cela ! Mais je n’y pensais pas dans le moment. Pourquoi me le rappelez-vous ? On dirait que vous voulez m’effrayer sur l’avenir ? Certainement, on ne se marie pas sans quelque appréhension… mais vous m’ôtez la confiance, au lieu de me la donner !

Ah ! je suis maladroit, moi ! je ne sais pas dire de tendres paroles, je ne suis pas habitué à cette vie de famille toute de douceurs, toute de miel, qu’on vous a faite ici ! je suis sombre, désagréable… Vous ne pouvez pas m’aimer. Dites la vérité, Victorine, vous ne m’aimez pas ?

Je ne vous aime pas ? Voilà que vous m’effrayez tout à fait, Fulgence ! Pourquoi donc me dites-vous que je ne vous aime pas ?

C’est que je n’ai encore jamais osé vous le demander, et que vous ne vous l’êtes peut-être pas demandé à vous-même.

Mais il faut bien que je vous aime, puisque je me marie avec vous !

Antoine entre et les écoute.

Oh ! ce n’est pas une réponse !

Je croyais que si ! mon père vous aime, vous estime ; je vous estime aussi, moi ; et je veux vous aimer, puisque c’est le désir et la volonté de mon père.

Victorine a raison, et c’est elle, à présent, qui est la plus sage des deux.

Comment ! monsieur Antoine, vous nous écoutiez donc ?

Pourquoi pas ? J’en ai encore le droit.

Oh ! vous l’aurez toujours ! Je veux que vous sachiez toujours toutes mes pensées et que vous me donniez conseil en tout. Voyons, dites donc à qu’il ne sait pas ce qu’il dit !

Il est amoureux, et l’amour fait déraisonner. Toi, Victorine, tu déraisonnais là, tantôt ! mais te voilà dans le vrai. Il n’est pas nécessaire que l’on soit fou de joie en se mariant. C’est une affaire sérieuse, et, pourvu que chacun de vous ait la ferme résolution de son devoir, tout ira bien. Allons ! je vous annonce une surprise ! Ayez l’air de ne rien savoir. madame Vanderke, avec madame leur fille, viennent ici pour vous complimenter et vous faire leurs cadeaux. Les cadeaux sont trop riches, j’en suis sûr d’avance. Ne soyez point touchés de leur prix, mais de l’intention qu’on y met et de l’amitié dont ils sont la preuve.

Ma chère enfant, tu vas te marier avec un bon jeune homme. Je suis heureuse de ton bonheur et te prie de recevoir de ma main ta robe de noces.

Oh ! madame ! que vous êtes bonne d’avoir comme cela pensé à moi !

Et moi, ma chère fille, car je te considère comme ma fille aussi, entends-tu bien ? je ne t’offre pas de chiffons, je n’aurais pas su les choisir, mais je te prie d’accepter ce petit portefeuille.

Oh ! qu’il est joli !… Merci, monsieur. Qu’il est bien relié ! tout doré !… Voyez donc, mon père ! Avec mon chiffre dessus !

Mais, monsieur… ce mandat sur votre caisse… c’est trop ! c’est impossible ! c’est une dot, cela !

Une dot ! j’en étais sûr !

Eh bien, est-ce que je ne te dois pas d’assurer le sort de ta fille ?

Mais, monsieur, cinquante mille livres !… Non, non, c’est trop ! vos enfants…

Antoine, vous n’avez pas le droit de refuser. C’est la famille entière qui s’associe aux intentions de son chef.

Oh ! je n’avais pas besoin de cela, monsieur Vanderke… Madame ! Sophie ! vous me faites presque de la peine avec ce gros cadeau-là ? Est-ce que j’avais besoin d’argent, ici ? est-ce que vous ne voulez plus que je demeure ici ?

Je compte, au contraire, que tu y resteras tant que nous vivrons.

Oh ! en ce cas, merci, merci !

Mais regarde donc, ta robe de noces ! J’y ai joint quelques dentelles et un petit collier, car je veux aussi te parer. Tu étais si contente de me voir belle, il y a trois mois, le jour de mon mariage.

Ah ! mon Dieu ! une robe de moire, des perles, du point d’Angleterre !… mais je n’oserai jamais porter tout cela !

Et voilà les fleurs, les rubans et les gants de la part de mon mari, qui arrivera dans deux jours pour assister à tes noces.

Ah ! mon Dieu ! que de belles choses ! Je vas donc être en gants blancs tout le reste de ma vie !

Nous te laissons contempler tes petites richesses ; mais nous voulons que tu viennes déjeuner avec nous, ainsi que ton père et ton futur, afin de fixer le grand jour… Entendez-vous, monsieur Fulgence ?

Madame… c’est trop d’honneur… Une dot !

Allez m’attendre, mes chères amies… Je suis à vous dans le moment avec Antoine et Fulgence, que j’emmène au magasin. J’ai quelques ordres à donner.

Il sort avec Antoine et Fulgence par la droite.

Tu vas venir, Victorine ? C’est dans mon appartement qu’on déjeune aujourd’hui, tu le sais ?

Oui, oui, tout de suite, tout de suite. Je vas ranger et serrer tous mes trésors, et je vous suis.

De la moire ! des perles ! oh ! qu’elles sont lourdes !… elles sont fines, j’en réponds… Des dentelles anglaises !… Et de l’argent, beaucoup d’argent ! Oh ! je vais donc être bien riche, bien belle, bien heureuse !… et Fulgence m’aime beaucoup ! Et mon père est bien content… C’est singulier, j’étouffe !… Est-ce la joie ?… Je me sens… Ah ! que ça fait mal d’être contente comme ça !…

Elle pleure ! Eh bien, qu’est-ce donc ? aurait-elle du chagrin de se marier ?… Si je le croyais !… Victorine ! tu pleures ?

Ah ! mon Dieu ! ne le dites pas, ne le dites pas !… mon père est bien en colère quand je pleure !

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