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Le Soir des Rois ou Ce que vous voudrez

William Shakespeare · 1867 · Free in the US

28,434 words · about 1 h 59 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Language
French
Published
1867
Length
28,434 words · about 1 h 59 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (7)
  1. Avertissement about 12 min
  2. Traduction Montégut, 1867 under 1 min
  3. Acte I about 26 min
  4. Acte II about 25 min
  5. Acte III about 30 min
  6. Acte IV about 10 min
  7. Acte V about 17 min

Continue:

Avertissement

On a cru longtemps, sur les conjectures de Malone, que cette charmante comédie publiée pour la première fois dans l’édition de 1623 avait été composée vers 1614 ; mais cette opinion a été renversée par la découverte faite par M. Collier du journal d’un étudiant du Temple nommé Manningham où, sous la date du 12 février 1601, on lit les lignes suivantes : « À notre fête nous avons eu une comédie intitulée le Soir des rois ou Ce que vous voudrez, très-semblable à la Comédie des Méprises ou aux Ménechmes de Plaute, mais surtout très proche parente de la comédie que les Italiens nomment Gli Inganni. Une bonne farce de cette pièce consiste dans la confiance que l’on donne à l’intendant que sa maîtresse veuve est amoureuse de lui, en contrefaisant une lettre où sa dame lui indique en termes généraux comment elle aime à le voir, lui prescrit ses gestes, son costume, etc., etc., et puis quand on l’a induit en erreur à lui faire croire qu’il est fou ». Voilà qui lève tous les doutes. Le Soir des rois n’étant pas mentionné d’autre part dans la liste des pièces de Shakespeare donnée par Meres en 1598, il est de toute vraisemblance que cette pièce aura été composée et représentée entre cette année et l’an 1601.

Les éléments de cette comédie sont empruntés à la trente sixième nouvelle de la partie II des Nouvelles de Bandello, le Boccace du seizième siècle. L’argument de la nouvelle en dit tout le contenu : « Niccuola amoureuse de Lattantio va le servir déguisée en page ; comment après beaucoup d’aventures, elle se marie avec lui et de ce qui advint à un sien frère. »

Voici en quelques mots le résumé de la nouvelle de Bandello. À la prise de Rome par les troupes du connétable de Bourbon, un riche commerçant des Marches se trouva séparé de ses deux enfants, un fils et une fille, si semblables l’un à l’autre qu’on n’aurait pu les distinguer sans les vêtements indicateurs de leur sexe. Le garçon, Paolo, fut fait prisonnier par un seigneur allemand qui le mena à Naples et le traita comme un fils : la fille, Niccuola, tomba aux mains de deux soldats espagnols qui sachant qu’elle était née d’un père riche et qu’ils en pouvaient espérer rançon la traitèrent avec respect. Niccuola fut en effet rachetée par son père ; quant à Paolo, malgré les recherches les plus actives, il fut impossible de le découvrir. Le marchand qui se nommait Ambrogio quitta Rome et vint s’établir dans sa ville natale, Ési, où un de ses compatriotes Gerardo Lanzetti, frappé de la beauté de Niccuola, la demanda en mariage, sans dot ; mais le père eut scrupule de la livrer à un homme déjà vieux et repoussa ses propositions. Sur ces entrefaites, il advint qu’un jeune homme de la ville, Lattantio Puccini, la vit et s’éprit d’elle ; elle de son côté répondit à son amour par des signes d’entière réciprocité. Cette flamme mutuelle était encore à son aurore lorsque Ambrogi (ut contraint par ses affaires de retourner à Rome ; ne voulant pas laisser sa fille seule, il l’envoya chez un sien parent à quelque distance de la ville. Lattantio croyant qu’Ambrogio avait emmené Niccuola avec lui, soupira et se désespéra quelque temps ; puis comme les cœurs jeunes sont une terre fertile qu’amour ne laisse pas longtemps chômer, il s’éprit de Catella, la fille de ce même Gerardo Lanzetti qui avait demandé Niccuola en mariage. Lattantio oublia ; mais ainsi ne fit pas Niccuola qui dans sa solitude ne pensait qu’à l’amour auquel elle avait été arrachée. Aussi quel ne fut pas son désespoir, lorsque revenue dans sa ville natale, elle apprit l’affection de Lattantio pour Catella. Sortant du couvent où son père l’avait placée pour quelque temps, elle alla trouver une vieille commère qui avait eu soin de son enfance, figure très italienne, à moitié nourrice, à moitié entremetteuse, une proche parente de la nourrice de Juliette dans Roméo et Juliette, et lui fit part d’un projet hardi qu’elle avait conçu et qui ne consistait en rien moins qu’à revêtir des habits de page et à se mettre au service de Lattantio. Encouragée par la commère Pippa dans cette pudique résolution, Niccuola revêt des habits d’homme et sous le nom de Romulo, entre au service de Lattantio qui la prend bientôt pour confidente et messagère de son amour : Romulo Niccuola va donc en ambassade chez Catella ; mais voici qu’en la voyant, Catella oublie Lattantio, couvre de baisers le faux Romulo et lui propose de l’épouser. Niccuola se trouve fort embarrassée de cette bonne fortune ; mais le hasard vient à son aide sous la figure de son frère Paolo, qui délivré de sa douce captivité par la mort de son maître était revenu dans sa ville natale. Comme il faisait un tour à travers les rues, au débotté, et avant d’avoir fait prévenir personne de sa résurrection, il passe sous les fenêtres de Catella qui le prend pour Romulo, l’appelle et le fait monter chez elle. De son côté Ambrogio arrivant de Rome est rencontré par la commère Pippa qui en grande hâte va prévenir Niccuola de quitter ses habits de page, de laisser bien vite le service de Lattantio et de retourner au couvent et de là à la maison paternelle. Lattantio ne voyant pas revenir son page, plein d’inquiétudes, s’en va trouver cette même Pippa dont il connaissait les relations avec Romulo et lui confie son embarras. La fine mouche confesse Lattantio, aux oreilles mêmes de Niccuola cachée derrière une boiserie, et lorsqu’elle lui a fait avouer son ingratitude, elle lui révèle le stratagème de Niccuola et la pousse dans ses bras. De son côté Paolo pris pour Romulo se laisse doucement faire et profitant de cette erreur remplit envers Catella, par anticipation, tous les devoirs du mariage. Au moment où tout est fini et où il ne manque plus que la consécration, arrive le père de Catella, Gerardo, qui en voyant Paolo s’imagine fermement que c’est Niccuola, qui par plaisanterie s’est déguisée en garçon, et comme son ancien amour le tient toujours au cœur, il profite de cette circonstance pour renouveler l’offre de sa main. Paolo ne sachant comment se tirer d’affaire, le renvoie à son père. Alors tout se découvre, Niccuola et Lattantio sont unis, et on fait donner la bénédiction sacerdotale à Paolo et à Catella, puisque cst l’unique chose qu’ils aient laissé à faire pour compléter leur mariage.

La nouvelle de Bandello est très vivement contée, mais son principal mérite est avant tout la vraisemblance il n’est aucune de ses aventures que l’imagination ne puisse accepter comme possible ; quelle que soit l’extravagance de leurs résolutions, ses personnages agissent naturellement et logiquement, La même vraisemblance n’existe pas dans les aventures de Viola et de Sébastien, il faut l’avouer ; mais si Shakespeare est moins près de la réalité que Bandello, comme il prend sa revanche du côté de la poésie, et quel autre horizon il ouvre à l’imagination ! Comme le récit de Bandello paraît grossier, terre à terre, à côté des rêves ailés de Shakespeare ! Mais quelle comparaison osons nous faire ! Est-ce que le sens de la réalité manque à Shakespeare ? Dans cette pièce charmante même n’a-t-il pas prouvé qu’il savait marcher sur la terre la plus solide en même temps qu’il poursuivait les rêves les plus capricieux ? Les portraits de Tobie et d’André, l’épisode de Malvolio, qui n’ont rien à démêler avec la nouvelle de Bandello, ne montrent-ils pas surabondamment que Shakespeare est maître de la réalité comme de l’idéal ? Si donc, il n’a pas ; donné aux aventures de ses jeunes héros autant de vraisemblance que Bandello aux aventures des siens, c’est qu’il savait que dans la peinture des sentiments de la jeu- nesse, la vraie réalité c’est la poésie. Plus le poëte qui veut peindre les amours de la jeunesse, s’enfonce dans le rêve, plus il est près de la réalité ; plus il exagère la grâce et le charme, plus il est près de la vraisemblance, et c’est ce que Shakespeare a fait en peignant les amours du duc, de Viola, d’Olivia et de Sébastien.

Est-ce à Bandello même que Shakespeare a emprunté le sujet de sa comédie, ou bien à quelqu’une des pièces du temps auxquelles cette nouvelle donna naissance : le journal de l’étudiant Manningham, cité plus haut, en nomme une : Gli Inganni, (Les Tromperies, Les Méprises). Il existait, en effet, non pas une, mais deux comédies italiennes de ce nom, toutes deux fondées sur la nouvelle de Bandello. Cependant les commentateurs les plus autorisés pensent que si Shakespeare s’est servi d’une comédie italienne et n’a pas puisé directement au récit de Bandello, c’est à une troisième comédie appelée Gli Ingannali (Les Dupés), ou HSacrificio (Le Sacrifice) qu’il est redevable des principaux incidents de sa pièce et même de son titre original, le Soir des rois, qui rappelle le titre du prologue de la pièce italienne : la Noue di Beffana, la nuit des farces, de la joyeuse humeur. Mais, quoi qu’il en soit, c’est Bandello qui est la source véritable où Shakespeare a puisé directement ou indirectement.

Le Soir des rois est une farce, une mascarade légèrement grotesque, comme il convenait à une pièce dont le titre rappelle une des fêtes qui furent les plus chères à la joyeuse humeur de nos pères. Cette fête était le jour où dans chaque famille on couronnait le roi d’une heure et le sort le désignait parfois d’une façon grotesque ; tantôt c’était un enfant qui commandait à toute la famille, tantôt une servante qui était couronnée par ses maîtres ; c’était le monde renversé pour un instant, la hiérarchie rationnelle mise sens dessus dessous, l’autorité tirée au hasard, et plus le hasard donnait une surprise grotesque, plus grande était la fête. Vous l’avez vue représentée par le joyeux et puissant Jordaens, cette fête bouffonne avec son roi à trogne enluminée, verre en main et couronne en tête, ses belles et robustes Flamandes émues par la bière, la bonne chère, la bonne santé et la bonne humeur, et ses gras enfants faits pour tenter l’appétit des Brillât Savarin de l’anthropophagie. Le Soir des rois, de Shakespeare, ne le cède pas en grotesque à la scène de Jordaens, et certes, jamais caricature puissante, sortie du pinceau de ce maître robuste et vulgaire n’égala, et comme force comique et comme représentation des anciennes mœurs, les personnages de Messire Tobie et de ses compagnons, et la peinture de leurs bamboches nocturnes. Tout cet épisode des sabbats d’ivrogne de Tobie et de la lubie de Malvolio est d’une verve incomparable ; Shakespeare s’y est pour ainsi dire surpassé lui-même, car il s’y est montré maître consommé dans un genre qu’on lui a mainte fois contesté, la comédie. Dans la comédie de fantaisie, de caprice, d’aventure, Shakespeare est sans égal, chacun l’accorde ; mais beaucoup lui reprochent de ne pouvoir soutenir la comparaison avec les maîtres qui demandent leurs ressources aux seules facultés d’où relève directement le genre de la comédie ; en un mot, de n’être pas dans ses comédies assez exclusivement comique. L’épisode de Tobie et celui de Malvolio démentent en partie ce jugement, car Rabelais n’est pas plus bouffon, et Molière n’est pas plus exclusivement comique que Shakespeare ne l’a été dans ces deux épisodes.

La partie sentimentale et romanesque de la pièce est empreinte de cette grâce inimitable qui caractérise particulièrement Shakespeare ; mais là encore cette comédie reste fidèle à son titre du Soir des rois, car l’équivoque, règne en maîtresse souveraine et traite le monde réel sous sa double forme, la réalité de la nature et celle de la société, comme une farce de carnaval. Ses personnages menés par leurs lubies ou les malices du hasard se trompent de condition et de sexe et roulent dans un imbroglio de complications charmantes et dangereuses. Sous la pièce réelle, une autre se laisse lire au gré du lecteur, comme une image par certains artifices se laisse apercevoir sous une autre image, et c’est là le point délicat de cette œuvre gracieuse pour laquelle semble avoir été écrit exprès ce fameux mot : « Glissez, mortels, n’appuyez pas. » Cette poétique Viola, pourrait dire un lecteur morose et un censeur sévère, cette poétique Viola qui est originaire de Messaline, qui prend le nom de Cesario, se fait présenter au duc comme eunuque et s’éprend de son maître, pourrait bien n’être qu’une aimable aventurière. Et son frère Sébastien, son vivant miroir, si charmant que les amitiés qu’il inspire se collent à lui comme un lichen au rocher et un manteau sur son possesseur, n’est-il pas par trop féminin ? en vérité, il n’aurait qu’à lui î rendre la fantaisie de revêtir des habits de femme poulie trouver transformé en una feminuccia, comme disent les Italiens dans leur langage aux diminutifs expressifs. La comtesse Olivia, avec ses méprises singulières, ne laisse pas aussi que d’inspirer quelques doutes, et l’on peut soupçonner Tobie, grossier personnage à l’esprit retors, qui sait son monde et connaît sa nièce, d’avoir quelques raisons de dire d’elle : Madame est une Catayenne, fasant allusion ainsi à ce pays du Cathay, d’où étaient vêtues, avec la Renaissance italienne, à la suite de cette princesse Angélique par laquelle Médor fut heureux et Roland désespéré, toutes les magiciennes, sorcières, enchanteresses et sirènes qui commandèrent aux cœurs dans la littérature chevaleresque du seizième siècle. Mais chut ! la jeunesse, la grâce et la beauté enveloppent de leurs rêves, de leurs illusions et de leurs charmes toutes les aventures. Nous sommes ici dans le monde de la féerie : à quoi nous sert-il de chercher à découvrir la nature réelle de ces personnages ? ce sont des enfants de l’imagination et du caprice, fées gracieuses, sylphes et lutins, piccolini stregoni.

La philosophie est rarement absente des pièces de Shakespeare : mais y a-t-il une philosophie dans cette poétique mascarade ? oui, il y en a une et qui même a sa profondeur. La voici en deux mots : nous sommes tous fous à des degrés divers, car tous nous sommes les esclaves de nos vices qui sont de vraies folies à l’état chronique, ou les victimes de nos rêves qui s’abattent sur nous comme des folies à l’état aigu. L’homme est mené en laisse par son imagination qui le trompe au point de renverser les conditions normales de la nature et les lois de la réalité. L’image vulgaire mais vraie de l’homme de toutes les conditions, c’est cet insensé Malvolio dont la folie inavouée et couvant secrètement se fait jour tout à coup sur un indice futile. Certes, Malvolio est un sot, mais cette fine mouche de femme de chambre qui monte contre lui ce désopilant stratagème de la lettre, est-elle bien exempte elle-même du péché qu’elle reproche à Malvolio, et si l’intendant se croit aimé de sa maîtresse, ne poursuit-elle pas le même rêve d’ambition, celui de se faire épouser par Tobie, qui tout dégradé et ivrogne qu’il soit, n’en est pas moins un gentilhomme et l’oncle d’Olivia ? C’est le même rêve que dans des conditions bien différentes poursuit aussi Viola, rêve qui ne se réaliserait jamais, si le hasard ne l’aidait à sortir de l’impasse où sa conduite téméraire l’a jetée. Mais que dire d’Olivia, que son imagination, subitement éprise peut égarer au point de rendre muet en elle l’instinct qui devrait l’avertir qu’en Viola, c’est à une personne de son sexe qu’elle a affaire ? L’amitié d’Antonio pour Sébastien, amitié qui le jette dans des périls qu’il était si aisé de prévoir, est juste le sentiment jumeau de l’amour d’Olivia pour Césario-Viola. Tous rêvent, tous sont fous, et ils ne diffèrent les uns des autres que par le caractère de leur folie : les uns ont la folie gracieuse et poétique, les autres ont la folie grotesque et triviale. Et cependant, quelques-uns de ces rêves se réalisent. Faut-il faire honneur de leur succès au bon sens des heureux qui ont vu cou- ronner leurs secrets désirs ? Eh non, il en faut faire honneur à la nature. Tous nous rêvons, voilà la condition générale de l’humanité : mais dans cette multitude de rêves, la nature n’en avoue que quelques-uns, ceux qui s’accordent avec la grâce, la poésie et la beauté ; car la nature est essentiellement platonicienne et repousse comme une récite et un péché tout rêve où la laideur apparaît. C’est pourquoi le rêve secret de Viola se réalise, tandis que celui de Malvolio est condamné à rester à l’état de chimère grotesque. Tous tant que nous sommes, nous devons donc être fort humbles, car nous ne sommes pas moins fous les ns que les autres, et c’est la nature seule qui prononce entre nous et qui décide lesquels elle veut faire passer pour sages et lesquels elle prétend conserver au rang des fous.

Traduction Montégut, 1867

Scène - Une ville d’Illyrie et le rivage de la mer dans le voisinage

Sommaire

ca:La festa de reis de:Was ihr wollt (Wieland) en:Twelfth Night

Acte I

. — Si la musique est l’aliment de l’amour, jouez toujours ; donnez m’en avec excès, afin que mon appétit, en ayant une indigestion, puisse languir et mourir. Encore cet air, il avait une telle chute mourante ! Oh, il arrivait à mon oreille comme le doux vent du sud qui souffle sur un banc de violettes, dérobant et donnant à la fois des parfums ! — Assez, pas davantage : cela n’est pas aussi doux maintenant que tout à l’heure. Ô esprit de l’amour, quelle vivacité et quelle fraîcheur sont en toi ! Ta capacité réceptive égale celle de la mer, et rien n’entre en toi, quelles que soient sa valeur et son éminence, qui en une minute ne dégénère et ne tombe à bas prix : si féconde en formes changeantes est l’imagination de l’amour, que cela seul est bizarre à l’excès.

. — Voulez-vous aller chasser, Monseigneur ?

. — Chasser quelle bête, Curio ?

. — Le cerf.

. — Eh ! c’est déjà ce que je fais ; je chasse le plus noble de mes cerfs. Oh ! le jour où mes yeux virent pour la première fois Olivia, il me sembla qu’elle purifiait l’air de toute infection : en ce moment-là même, je fus changé en cerf, et mes désirs, comme des lévriers sanguinaires et cruels, me poursuivent toujours depuis.

. — Eh bien ! quelles nouvelles me rapportes-tu d’elle ?

. — Ne vous en déplaise, Monseigneur, je n’ai pu être admis ; mais sa suivante m’a fait cette réponse que je vous rapporte : le ciel lui-même, avant qu’il n’ait connu la chaleur de sept étés, ne contemplera pas son visage à découvert ; mais comme une nonne cloîtrée, elle sortira voilée et arrosera sa chambre une fois par jour de larmes ennemies de ses yeux ; tout cela, pour honorer l’affection qu’elle portait à un frère mort et dont elle voudrait garder éternellement frais le souvenir dans sa mémoire attristée.

. — Oh ! celle qui possède un cœur d’une substance assez délicate pour payer cette dette d’amour à un simple frère, comme elle aimera, lorsque la riche flèche d’or aura tué le troupeau de toutes les autres affections qui vivent en elle, lorsque son foie, son cerveau, son cœur, ces trônes souverains, seront tous occupés et remplis par un seul et même roi, doux complément de sa personne ! Allons, précédez-moi vers d’odorants lits de fleurs ; les pensées de l’amour reposent dans la beauté, lorsqu’elles ont pour dais les berceaux des bosquets. (Ils sortent.)

.

. — Quelle est cette contrée, mes amis ?

. — C’est l’Illyrie, Madame.

. — Et que ferais-je en Illyrie ? mon frère est aux Champs-Elysées. Peut-être ne s’est-il pas noyé : qu’en pensez-vous, matelots ?

. — C’est par hasard que vous-même vous vous êtes sauvée.

. — Oh, mon pauvre frère ! et peut-être que lui aussi s’est sauvé par hasard.

. — C’est vrai, Madame, et pour que cet espoir dans le hasard vous soit une consolation, je puis vous apprendre qu’après que notre vaisseau se fût fendu et que vous et ce pauvre petit nombre de personnes sauvées avec vous, vous vous fûtes jetées dans notre bateau de sauvetage, j’aperçus votre frère, très prévoyant au milieu du péril, s’attacher, avec une prudence que lui suggéraient à la fois le courage et l’espoir, à un grand mat qui flottait sur la mer ; et sur ce mat, semblable à Arion sur le dos du dauphin, je le vis entretenir connaissance avec les vagues, aussi longtemps que mes yeux purent le suivre.

. — Voici de l’or pour l’assurance que tu me donnes. Mon propre salut encourage en moi l’espoir, — espoir que ton discours autorise, — qu’il aura eu la même chance. Connais-tu cette contrée ?

. — Oui, Madame, fort bien, car je suis né et j’ai été élevé à moins de trois lieues de cet endroit même.

. — Qui gouverne ici ?

. — Un duc noble par la nature comme par le nom.

. — Quel est son nom ?

. — Orsino.

. — Orsino ! j’ai entendu mon père le nommer ; il n’était pas marié alors.

. — Il ne l’est pas encore aujourd’hui, à moins qu’il ne le soit depuis peu ; car il n’y a qu’un mois que je suis parti d’ici, et à cette époque on commençait à murmurer — comme vous le savez, ce que font les grands, les petits en babillent — qu’il recherchait l’amour de la belle Olivia.

. — Quelle est cette Olivia ?

. — Une vertueuse jeune dame, la fille d’un comte mort il y a un an environ, en la laissant à la protection d’un fils, son frère, qui mourut aussi peu de temps après, et à cause de la tendre affection qu’elle portait à ce frère, on dit qu’elle a abjuré la société et la vue des hommes.

. — Oh ! si je pouvais servir cette dame ! Oh ! s’il m’était possible de laisser mûrir l’occasion opportune avant de déclarer au monde quelle est ma condition réelle !

. — Cela serait difficile à arranger, attendu qu’elle ne veut écouter aucune sorte de requête, aucune, pas même celle du duc.

. — Tu as une belle tournure, capitaine, et bien que la nature enferme souvent la corruption entre de belles murailles, je veux croire cependant de toi que tu as une âme qui répond à cette belle enveloppe extérieure. Je t’en prie (je te payerai généreusement ce service), cache qui je suis et aide-moi à trouver un déguisement qui puisse convenir à la nature de mon projet. Je veux servir ce duc : tu me présenteras à lui comme un eunuque ; cela peut valoir les peines que tu te donneras, car je puis chanter, et je saurai lui parler dans divers genres de musique qui lui feront peut-être trouver mes services agréables. Ce qui peut arriver plus tard, je laisse au temps le soin d’en décider ; fais en sorte seulement que ta discrétion seconde ma dextérité.

. — Soyez son eunuque, et je serai votre muet : lorsque ma langue babillera, qu’alors mes yeux cessent de voir !

. — Je te remercie ; sers-moi de guide. (Ils sortent.)

. — Que diable a donc ma nièce à prendre ainsi la mort de son frère ? Je suis sûr que le chagrin est l’ennemi de la vie.

. — Par ma foi, Messire Tobie, vous devriez rentrer les soirs de meilleure heure ; Madame, votre nièce, fait de sévères remontrances à l’endroit de vos heures indues.

. — Et parbleu, qu’elle se remontre elle-même, avant d’en remontrer aux autres.

. — Oui, mais il faut vous mieux tenir dans les bornes strictes d’une conduite régulière.

. — Me mieux tenir ! je ne me tiendrai pas plus élégamment que je ne le suis : ces habits sont assez bons pour aller boire, et ces bottes aussi, et si elles ne le sont pas, eh bien ! qu’elles se pendent avec leurs propres tirants !

. — Ces habitudes de boire et de trinquer vous tueront ; j’entendais Madame parler de vous hier, ainsi que d’un imbécile de chevalier que vous aviez amené un certain soir ici, pour être son prétendant.

. — Qui ça ? Messire André Aguecheek ?

. — Oui, lui-même.

. — C’est un des hommes les plus parfaits qu’il y ait en Illyrie.

. — Qu’est-ce que cela fait pour la chose en question ?

. — Et parbleu, il a trois mille ducats de rente.

. — Oui, mais il ne faudra qu’une année pour tous ces ducats : c’est vraiment un sot et un prodigue.

. — Fi, oses-tu parler ainsi ! il joue de la viole de Gambo et il parle trois ou quatre langues, mot pour mot, sans livres, et il a tous les beaux dons de nature.

. — C’est vrai, c’est presque un idiot par nature ; car outre que c’est un sot, c’est aussi un grand querelleur, et n’était qu’il a le don de lâcheté pour corriger ses goûts de querelleur, les gens prudents pensent qu’il recevrait bientôt le don d’une tombe.

. — Par cette main, ceux qui parlent ainsi de lui sont des drôles et des subtracteurs. Qui sont-ils ?

. — Ce sont ceux qui ajoutent en outre qu’il s’enivre tous les soirs en votre compagnie.

. — C’est en portant la santé de ma nièce. Je boirai à la santé de ma nièce aussi longtemps qu’il y aura un passage dans mon gosier et du vin en Illyrie. C’est un lâche et un bas valet, celui qui refuse de boire à la santé de ma nièce jusqu’à ce que la tète lui tourne comme uue grande toupie de paroisse. Allons, fillette, prends moi un sérieux de Castillan, car voici venir Messire André Aguecheek.

. — Messire Tobie Belch ! eh bien, comment va, Messire Tobie Belch ?

. — Aimable Messire André !

. — Dieu vous bénisse, belle pie-grièche.

. — Et vous aussi, Monsieur.

. — Accoste, Messire André, accoste.

. — Qu’est-ce que c’est, ça ?

. — La femme de chambre de ma nièce.

. — Bonne Madame Accoste, je désire faire plus ample connaissance avec vous.

. — Mon nom est Maria, Monsieur.

. — Bonne Madame Maria Accoste….

. — Vous vous méprenez, chevalier : accoste veut dire affrontez-la, abordez-la, courtisez-la, attaquez-la.

. — Sur ma foi, je ne voudrais pas l’entreprendre ainsi devant le monde. Est-ce là le sens de accoste ?

. — Portez-vous bien, Messieurs.

. — Si tu la laisses partir ainsi, Messire André, tu n’es plus digne de tirer l’épée de ta vie.

. — Si vous partiez ainsi, Madame, je ne serais plus digne de tirer l’épée de ma vie. Belle Dame, croyez-vous donc avoir des sots en main ?

. — Monsieur, je ne vous ai pas en main.

. — Parbleu, mais vous m’aurez ainsi ; voici ma main.

. — Voyons, Monsieur, les opinions sont libres ; je vous en prie, conduisez votre main au cellier et faites la boire.

. — Pourquoi cela, mon doux cœur ? Quelle est votre métaphore ?

. — Une métaphore sèche, Monsieur.

. — Parbleu, c’est aussi ce que je pense ; je ne suis pas âne à ce point de ne pouvoir tenir ma main sèche. Mais qu’est-ce que votre plaisanterie ?

. — Une plaisanterie sèche, Monsieur.

. — En avez-vous beaucoup comme ça ?

. — Oui, Monsieur, j’en ai jusqu’au bout de mes doigts ; voyons, je laisse maintenant aller votre main, je suis à sec. (Elle sort.)

. — Oh ! chevalier, tu as besoin d’un verre de vin des Canaries. T’ai-je jamais vu si bien mis à bas ?

. — Jamais de votre vie, je pense, à moins que vous n’ayez vu le vin des Canaries me mettre à bas. Il me semble quelquefois que je n’ai pas plus d’esprit qu’un chrétien quelconque ou un homme ordinaire : mais je suis un grand mangeur de bœuf, et je crois que cela fait tort à mon esprit.

. — Cela n’est pas douteux.

. — Si je le croyais, je n’en mangerais plus. Je monte à cheval demain pour retourner au logis, Messire Tobie.

. — Et pourquoi, mon cher chevalier ?

. — Qu’est-ce que c’est que ce pourquoi ? cela veut-il dire de le faire ou ne pas le faire ? Ah ! plût au ciel que j’eusse passé à apprendre les langues le temps que j’ai passé à l’escrime, à la danse et aux combats d’ours ! plût au ciel que j’eusse suivi les arts !

. — Cela t’aurait fait en effet un superbe toupet.

. — Comment, est-ce que cela aurait corrigé mes cheveux ?

. — Incontestablement, car ta vois bien qu’ils ne frisent pas naturellement.

. — Mais cela me va assez bien, n’est-ce pas ?

. — Excellemment bien ! tes cheveux pendent comme du chanvre sur une quenouille, et j’espère voir une ménagère te prendre entre ses jambes et te filer.

. — Ma foi, je m’en retourne demain chez moi, Messire Tobie ; on ne peut pas voir votre nièce, et si on pouvait la voir, il y a quatre à parier contre un qu’elle ne voudrait pas de moi ; le duc, qui est ici tout près, lui fait la cour.

. — Elle ne veut pas du duc ; elle ne veut pas de mari qui soit au dessus d’elle, ni par la condition ni par les années, ni par l’esprit ; je le lui ai entendu jurer. Allons donc, il y a encore de l’espoir, mon homme.

. — Je resterai un mois de plus. Je suis un compère d’un esprit fantasque, s’il en est un au monde ; je raffole parfois des mascarades et des fêtes.

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