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Le Lord des îles (traduction Defauconpret)

Walter Scott · 1831 · Free in the US

34,324 words · about 2 h 24 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Language
French
Published
1831
Length
34,324 words · about 2 h 24 min
Sections
9 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (9)
  1. Avertissement about 1 min
  2. Chant 1 about 19 min
  3. Chant 2 about 20 min
  4. Chant 3 about 23 min
  5. Chant 4 about 22 min
  6. Chant 5 about 26 min
  7. Chant 6 about 26 min
  8. Conclusion about 1 min
  9. Notes about 8 min

Continue:

Avertissement

La scène de ce poème est d’abord au château d’Artornish, sur les côtes du comté d’Argyle ; ensuite dans les îles de Skie et d’Arran, sur la côte du comté d’Air, et enfin, près de Stirling.

L’action commence au printemps de l’année 1307, époque où Bruce, qui avait été chassé de l’Écosse par les Anglais, revient de l’île de Rachrin, sur la côte d’Irlande, pour réclamer ses droits. La plupart des personnages et des incidens sont historiques ; les autorités du poète sont surtout lord Hailes, qu’on pourrait appeler le restaurateur de l’histoire écossaise, comme Bruce le fut de la monarchie ; et l’archidiacre Barbour, à qui l’on doit l’histoire en vers de Robert Bruce, dont une édition correcte paraîtra bientôt, par les soins de mon savant ami le révérend docteur Jamieson.

Chant 1

L’automne fuit ; mais son manteau de feuillage repose encore sur les bosquets du noble Somerville : un voile de pourpre parsemé d’or se déploie sur la Tweed et sur les ruisseaux tributaires de son onde. La voìx de l’aquilon, celle du torrent retentissent au loin ; cependant on saisit encore quelques sons mourans de l’harmonie des forêts. C’est le ramier qui soupire, c’est l’aigre cri du rouge-gorge. Le soleil, en se couchant derrière les montagnes boisées de l’Ettrick, nous offre encore quelques teintes des riches couleurs de I’été.

L’automne a fui ; les chants rustiques des plaines de Gala ne viennent plus réjouir nos rivages. Les chœurs joyeux ne se mêlent plus au murmure des ruisseaux et à la brise légère. Les dernières acclamations viennent de finir. Le chariot bruyant repose sous un toit de chaume. Tout est silencieux sur le coteau désert : on ne voit plus que quelques vieillards courbés sous le poids des années, qui, suivant de loin le cortège de l’automne, vont çà et là glanant les épis oubliés.

Vous à qui ces tableaux moins brillans offrent encore des charmes, aimez-vous à parcourir les domaines flétris de l’automne ; aimez-yous à voir la bruyère desséchée sur la colline, à écouter l’harmonie expirante des bois ? Aimez-vous à voir la feuille rougir et se faner sur sa tige, aimez-vous à admirer les derniers feux du soleil sur la cime des monts, à suivre des yeux le glaneur dans les champs déserts, et à moraliser sur les plaisirs et les peines de la vie ? Ah ! si vous aimez de pareilles scènes, ne dédaignez pas le chant du ménestrel.

Non, ne le dédaignez point. Je l’avoue, les roucoulemens du ramier sont préférables à ces accords sans art ; les beautés de ses chants sont plus pâles que la teinte douteuse du soleil couchant sur un ciel nébuleux d’automne, et plus rares que ces feuilles desséchées qui frémissent au souffle des vents, lorsque novembre a fait résonner son cor ; mais ne méprisez pas ses travaux : glaneur solitaire, il parcourt des champs où des bardes plus heureux ont cueilli jadis d’abondantes moissons.

Vous n’entendrez pas sans intérêt une simple histoire des jours de gloire d’Albyn. Dans ces contrées éloignées que méprise l’habitant du Sud, il reste encore quelques fragmens de l’ancien récit. Quand les derniers rayons du soleil pâlissent derríère les sommets de Coolin, ces antiques traditions servent au prophète de Skye à abréger les heures du soir. On les connaît aussi dans les déserts de Reay, à Harries et dans les temples d’Ionie, où reposent les nobles chefs des Îles.

— Éveille-toi, fille de Lorn ! chantaient les ménestrels ; et ces accens retentissaient sous tes antiques salles, ô Artornish ! La mer qui baigne tes murs ne poussait plus sur le rivage que des vagues paisibles, comme pour marier son harmonie à ces concerts ; les vents se taisaient sur les sommets d’Inninmore et dans les bosquets du rivage de Loch-Alline, comme si les bois et les vagues eussent aimé à écouter les bardes. Jamais l’écho des montagnes ne répéta des accords aussi doux. L’Écosse, les îles de Ross, d’Arran, d’Ilay et d’Argyle avaient réuni leurs ménestrels pour célébrer ce jour de fête. Honte éternelle au barde qui ne répondit point à l’appel de ce jour, insensible à l’espérance de la gloire et du sourire des dames, le plus noble but de ses vers ! Honte éternelle au barde qui resta muet dans le château d’Artornish !

— Éveille-toi, fille de Lorn ! répétaient les ménestrels : éveille-toi ! c’est à nous qu’il appartient de bannir le sommeil de la couche de la beauté : tout reconnaît notre pouvoir ; les airs, la terre, l’Océan. Dans Lettermore, le cerf timide s’arrête pour entendre le son de nos harpes ; le veau marin de Heiskar suit la barque qui porte le ménestrel ; on a vu l’aigle orgueilleux l’écouter du haut d’un nuage sur le Ben-Cailliach. Que la jeune fiancée daigne se montrer sensible à nos chants ! Edith de Lorn, éveille-toi au son de nos harpes !

— Éveille-toi ! la campagne est couverte des perles de l’aurore. La nature offre des charmes dignes de le disputer aux tiens. Elle excite la grive à faire entendre ses chants pour lutter contre la douceur de ta voix. L’éclat dont elle orna la violette rivalise avec l’azur de tes beaux yeux, O Edith ! éveille-toi, et nous verrons alors si tout ce qu’il y a de touchant et de beau dans la nature ne s’efface pas devant tes charmes.

— Elle ne paraît point, s’écrie le vieux Ferrand ; amis, essayons un mode plus tendre, une mélodie plus douce, qui se marie mieux aux songes de la beauté, et réveille dans son cœur l’espérance qu’elle cherche et qu’elle craint d’avouer. Il dit, et des sons plus doux et plus tendres s’échappent des cordes de la harpe. C’est un chant d’amour que Ferrand ordonna de commencer.

— Éveille-toi, fille de Lorn ! elles s’enfuient ces heures où l’on peut te donner encore le nom de vierge ; éveille-toi ! éveille-toi ! La voici cette heure où l’amour va recevoir tes sermens et ta foi. Par cette pudeur qui soulève ton sein, par l’espérance qui charmera bientôt tes craintes, brise les liens du sommeil, réveille-toi à l’appel de l’amour.

— Éveille-toi, Edith, éveille-toi. Je vois près du rivage des barques couvertes de pavillons, le joyeux pibroch se fait entendre ; des banderoles de soie se déroulent dans l’air : quel est celui dont le pibroch chante des louanges ? à quel preux appartient ce cimier tissu sur ces bannières ? le ménestrel n’ose le dire : c’est à l’amour de deviner cette devise.

Retirée au milieu de ses suivantes, Édith avait entendu ces chants ; mais son indifférence eût humilié le ménestrel qui en aurait été le témoin ; ses joues ne brillèrent point de cette rougeur que la flatterie ſait naître ; les plus tendres accords ne purent lui arracher un soupir. C’étaít vainement que les suivantes avaient disputé d’adresse pour parer cette jeune fiancée. Cathleen d’Ulne, c’est toi qui tressas ses longs cheveux noirs ; la jeune Eva, en se baissant avec grâce, chaussait ses pieds légers de la mule de soie, pendant que la belle Bertha en entourait les contours gracieux d’un rang de perles du Lochryan qui leur cédaient en blancheur. Mais c’était Einion qui, plus âgée et plus habile, avait rempli la tâche de fixer avec art son manteau, afin qu’il dessinât les formes qu’il semblait cacher ; les franges d’or qui bordaient ses larges plis de pourpre descendaient jusqu’à terre.

Existe-t-il une jeune fille qui, parée de tous les atours, dans tout l’éclat de ses charmes, à rapproche du triomphe de l’amour, à l’heure de l’hymen, soit assez indifférente pour voir la glace fidèle répéter son image sans trahir par la moindre altération de ses traits la secrète satisfaction de son cœur !… Tout ce que le ménestrel peut dire, c’est qu’il en fut une dans l’île de la Bretagne le jour où la belle Edith de Lorn ne daigna pas sourire à la pensée de son hymen.

Morag, à qui le baron de Lorn avait confié le soin de nourrir Edith, et qui voyait sa tendresse payée par le retour d’une tendresse filiale (car ce lien, le plus doux de tous, fut toujours sacré dans l’Écosse), Morag, déjà courbée par l’âge, se tenait à l’écart et cherchait à lire dans les traits d’Edith ce qui se passait dans son cœur. En vain les suivantes réclamèrent l’adresse et le zèle de la bonne nourrice ; Morag s’aperçut bien que sa fille était indifférente à ces soins comme la belle statue d’une sainte que les vierges du cloître parent à l’envi ; elle reconnut que le cœur d’Edith ne prenait aucun plaisir à toute cette pompe ; elle l’observa encore quelque temps, puis la ser- rant sur son sein quand elle fut revêtue du manteau nuptial, elle la conduisit dans une tour solitaire dont le faîte crénelé s’élance dans la nue, et domine, ô sombre Mull ! ce détroit profond où des courans contraires mêlent leurs voix mugíssantes et séparent tes noires collines du rivage de Morven.

— Ma fille, dit-elle, regarde cette mer qui baigne le rivage de deux cents îles depuis Hirt, situé plus au nord, jusqu’au rivage fertile de la verdoyante Ilay ; tourne les yeux sur le continent où tant de tours féodales reconnaissent ton vaillant frère pour seigneur suzerain, depuis Mingarry, dont le château s’élève au-dessus des flots et des forêts, jusqu’à Dunstaffhage, qui entend le Connal furieux lutter contre des rochers. Dans toute l’étendue de ces domaines, ton front seul exprime la tristesse, le jour où la fille du noble baron de Lorn donne sa main à l’héritier du puissant Somerled, à ce généreux Ronald, issu d’une race de héros, le beau, le vaillant, le noble lord des Îles, dont mille bardes ont célébré le nom, qui est l’égal des rois, et qui traite de pair avec l’orgueilleux Anglais. Dans le château des grands, dans la chaumière des pauvres, chacun parle de cette heureuse alliance et s’en réjouit. La jeune fille se pare de ses habits de fête, le pâtre allume des feux de joie ; c’est pour célébrer ce grand jour que le cor de chasse a retenti, que la cloche a tinté dès le matin. Le saint ministre des autels chante l’hymne de reconnaissance ; il n’est de serf si obscur qui, dans son humble retraite, n’oublie ses chagrins, et, libre du travail journalier, ne veuille prendre part aux plaisirs de ce grand jour. Edith seule, la reine de cette fête, Edith est triste quand tous se livrent à la joie.

A ces paroles, le regard d’Edith s’anime, son dépit étouffe un soupir prêt à s’échapper, et sa main essuie avec précipitation la larme brûlante d’un orgueil offensé.

— Laisse-moi, Morag, va prodiguer les louanges à ces harpistes mercenaires ; vante à ces jeunes filles la pompe et la grandeur. Qu’elles passent des heures à parler des bannières qui se déploient, du cor et de l’airain qui résonnent, des robes brillantes, des riches bijoux ; mais toi, Morag, qui me connaìs, penses-tu que tous ces frivoles objets puissent toucher un cœur qui sait aimer et qui attend vainement un tendre retour ? Non, jamais. Tu auras exprimé en peu de mots tout le malheur d’Edith en disant : — Elle n’est point aimée.

— Ne me le conteste pas. Trop long-temps j’ai essayé d’appeler du nom d’amour ses égards et son respect étudié ; séduite par l’alliance qui me permet de me croire l’épouse destinée à Ronald depuis sa plus tendre enfance ; pendant que son bras combattait pour l’Écosse, mon cœur battait en entendant prononcer son nom, lorsqu’il se trouvait mêlé aux récits de sa gloire comme un doux parfum au vent d’été. Quel pèlerin entra jamais dans ce château sans raconter quelque haut fait du brave Ronald ? quel ménestrel chanta les héros sur sa harpe, sans célébrer ses vertus ? Et toi-même, Morag, tu ne racontais jamais rien de glorieux sans termíner ton récit par le nom de Ronald. Il vint… tout ce que j’avais ouï de ses hautes qualités me sembla bien au-dessous d’elles. La renommée avait été froide, timide, injuste pour Ronald et pour moi.

Depuis lors, quelle pensée Edith a-t-elle jamais conçue qui ne fût une pensée d’amour, et quelle a été ma récompense ? De froids délais, des prétextes sans cesse renouvelés pour différer le jour de notre hymen ! Il luit enfin ce jour, et Ronald n’est pas icí ! Chasse-t-il le cerf agile de Bentalla, ou adresse-t-il dans quelque asile solitaire de tendres adieux à une beauté crédule, lui jurant que, s’il ne peut refuser la main de la sœur de Lorn, il viendra la revoir pour ne plus là quitter après la vaine cérémonie de l’hymen ?

— Cesse de tels discours, ma fille : loin de toi ces soupçons injurieux, ; et pense plus noblement de l’amour de Ronald. Tourne les yeux vers cet antique château, et regarde la flotte qui sort de la baie d’Arros. Vois le mât de chaque galère fléchir sous sa voile qui se déploie, et nous dérobe le rivage bleuâtre comme les blanches nuées d’avril cachent l’azur de l’horizon.

Regarde la première de toutes, dont le mât plie sous le souffle de la brise ; elle semble incliner sa bannière pour saluer de loin la fiancée de son prince. Ton époux arrive, et tandis que sa galère, plus rapide que l’ardent coursier, vole sur les flots, il accuse encore la lenteur de sa marche. — La belle Edith rougit, soupira, et répondit avec un sourire mêlé de tristesse :

— Pensée flatteuse, mais vaine !… Non, Morag, remarque un emblème plus vrai de son empressement, dans cette barque isolée qui, serrant sa voile et son gouvernail, lutte contre le vent. Dès la pointe du jour, nos yeux inquiets ont cherché à connaître la route qu’elle voudrait suivre. Les promesses de l’aurore l’ont trompée ; notre rade offre aux gens de l’équipage un asile contre les vents contraires ; cependant ils redoublent d’efforts pour ployer leur voile bruyante, et cherchent à gagner la haute mer comme s’ils craignaient Artornish plus que le vent et les écueils.

La jeune fiancée avait dit vrai. Cette barque qu’elle voyait sur la mer luttait contre les flots, et, le flanc penché sur l’onde, errait de rivage en rivage. Un ménestrel aurait pu comparer l’étendue du chemin qu’elle avait parcouru à l’espace que sillonne en un jour le pauvre laboureur. Tels étaient les dangers qu’affrontait le pilote, qu’avant d’avoir viré de bord, le mât de beaupré touchait souvent les vagues soulevées que la mer poussait avec violence sur les grèves ; mais l’équipage infatigable manœuvrait sans relâche pour suivre la route qu’il s’était tracée, au lieu de se diriger vers le château d’Artornish, ou de gagner la baie d’Arros.

Cependant la flotte de lord Ronald s’avançait, secondée par un vent favorable. Des banderoles de soie tissues d’or flottaient sur tous les mâts. Elle portait les plus nobles et les plus vaillans chevaliers des Îles. La mer gronde et bouillonne autour de leur galère, et s’indigne des coups répétés de la rame. Ainsi frémit l’orgueilleux coursier, lorsqu’au jour du combat il bondit sous un vaillant chevalier et mord le frein blanchi de son écume ; mais, dompté dans son courroux, il obéit à la main qui le guide.

On voyait sur tous les tillacs étinceler l’acier des lances, les casques d’or, les cottes de mailles et les écharpes brodées. La flotte entra dans le port au milieu du frémissement des vents, et fit entendre une harmonie plus sauvage encore. Les chants de triomphe s’élevèrent au-dessus des épais brouillards qui couvrent les rivages de Saline et de Scallastle. L’écho de Morven s’émut à ces accens, et Duart entendit la vague lointaine gémir dans le sombre détroit de Mull.

Ainsi s’avançaient les joyeux matelots. Si quelquefois leurs yeux tombaient sur la barque, jouet des courans, leurs regards exprimaient cette indifférenee dédaigneuse dont le riche orgueilleux accable le serf obscur qu’il rencontre sur ses pas poursuivant le cours de ses rudes travaux. S’ils avaient su quel était celui que porte cette barque fragile, ces vaisseaux triomphans ne l’eussent pas laissée passer sans défi. On aurait plutôt vu le loup, que la faim attire dans la plaine, respecter la bergerie sans défense. Et toi, Ronald, qui t’éloignes au milieu des chants des ménestrels ; si elle t’était connue celle qui passe auprès de toi, on verrait ton regard étinceler et ton front se couvrir d’une rougeur subite ? au lieu de feindre avec tant d’efforts la tendre allégresse d’un époux qui s’approche de sa fiancée.

Qu’ils poursuivent leur route… Je ne quitterai point le malheureux qui gémit, pour suivre ceux qui triomphent. Que la joie accompagne cette flotte brillante : que les bardes embellissent la fête par leurs romances, leurs hymnes et leurs glorieux récits ; que les transports bruyans de la gaieté étourdissent le cœur s’ils ne peuvent dissiper les soucis. Le ménestrel va suivre ce léger esquif menacé par les rochers et l’abîme, ses rameurs fatigués qui bravent les périls, et cette jeune fille qui répand des larmes.

L’équipage fit tout le jour des efforts inutiles. Sur le soir, la proximité du lac rendit les courans qu’il avait à remonter plus rapides ; entré dans le détroit, l’esquif fut exposé aux vagues qui se croisaient en mugissant. Elles s’élevaient dans les airs, semblables aux débris de lances qui volent en éclat dans un champ de bataille. Les derniers rayons du soir ayaient disparu. Le vent du sud gémissait avec plus de force entre les rochers d’Inninmore. La voile était déchirée, le mât chancelant, l’onde entrait par de larges ouvertures. Le pilote tremblant tenait les yeux fixés sur le gouvernail, qu’il abandonnait aux flots.

Ce fut alors qu’un guerrier dont la terreur ni la fatigue ne pouvaient abattre le regard calme et altier, s’adressant au pilote, lui dit : — Mon frère, espères-tu pouvoir résister jusqu’à la pointe du jour à la fureur des vagues, et éviter les rochers qui nous entourent ? ne sens-tu pas notre barque trembler sous nos pieds ? ses flancs ont gémi au dernier choc de la vague, et cependant quel autre parti prendre ? Tu vois près de moi la malheureuse Isabelle à demi morte de frayeur et de besoin. La mer, les rochers, le ciel qui se couvre d’épais nuages, tout nous présente le désespoir et la mort. C’est Isabelle seule qui m’inquiète ; car, pour moi, les dangers qui me poursuivent sur la terre et sur la mer ne peuvent m’émouvoir. Je te suivrai partout, soit qu’il faille braver la tempête, nous diriger vers cette tour ennemie, ou, en nous jetant au milieu de cette flotte, interrompre sa joie par des cris de guerre, et mourir les armes à la main.

Son frère lui répondit d’une voix ferme : — C’est souvent dans l’extrême danger que le ciel vient au secours de l’homme. Edward, charge-toi de plier la voile déchirée ; moi, je prendrai le gouvernail, et nous pourrons continuer notre route sous le vent ; nous éviterons ainsi la baie de l’ouest, la flotte ennemie et un combat trop inégal. Je dirigerai notre barque vers les murs du château ; car, s’il reste encore quelque espoir de salut, nous devons le trouver à titre de malheureux battus par la tempête, qui vont, hôtes inviolables, demander un asile. Et si l’hospitalité n’est point respectée,… il convient à notre rang, à notre honneur, à notre courage, de ne mourir que d’une noble main.

Alors le gouvernail, dirigé par son robuste bras, fit prendre vent à la voile déployée, et, dans sa nouvelle direction, la galère fendit l’onde en bondissant comme le lévrier qui, libre du lien qui le retenait, s’élance sur sa proie. Les flots sillonnés par la proue rapide brillent des feux factices de l’Océan, éclairs de l’onde amère. Des étincelles jaillissent des vagues divisées, et les flancs du navire sont éclairés d’un reflet magique. Cette pâle lumière jette un éclat effrayant dans les ombres de la nuit. On eût dit que le vieil Océan secouait de son front ces feux bleuâtres, jaloux de ces météores qui traversent l’horizon de la nuit autour du mont Hécla.

Des clartés plus sûres guidèrent l’esquif dans les ténèbres. Artornish, qui, du haut de son rocher sourcilleux, paraît suspendu entre les nuages et l’Océan, brillait de mille feux, dont la flamme se répandait au loin, sur la terre et sur la mer. La barque se dirigea vers cette lumière propice, mêlée aux pâles rayons de la lune qui commençait à élever son disque au-dessus des monts de l’orient.

Ils furent bientôt en vue du rivage. Des cris de joie souvent répétés se confondaient avec le sombre murmure des vents, avec le bruit des vagues et le sifflement des oiseaux de nuit, qui semblaient le disputer aux concerts de la fête comme ces chants funéraires qui interrompent soudain ceux de la débauche, ou comme les cris de la bataille entendus par le paysan du haut de ses montagnes, quand la victoire, le désespoir et la mort planent sur la campagne arrosée de sang.

En approchant du rivage ils apercurent, à travers les brouillards et la tempête, la sombre tour s’élever devant eux, et son ombre se projeter au loin sur l’Océan qui vient battre son rocher. La lueur vacillante de mille torches qui se réfléchissaient dans la mer, semblait se jouer sur son sein ; et ces éclairs rapides qui brillaient sur les vagues, rappelaient les vains plaisirs qui, dans cette vallée de larmes, éblouissent un moment et disparaissent aussitôt.

Ils vinrent mouiller sous les murs du château, dans une baie paisible. Un passage taillé dans le roc conduisait à la forteresse par un escalier si étroit et si élevé, qu’il aurait suffi d’un seul homme armé d’un simple rameau de chêne pour le défendre contre les lances et les glaives d’un millier de soldats, et pour les renverser dans l’abîme des flots.

Le pilote sonna de son cor : les échos de la tour, des rochers et de la mer lui répondirent. La poterne gémit et roula sur ses gonds, et bientôt le fanal du gouverneur brilla sur les marches glissantes de l’escalier.

— Soyez trois fois le bienvenu, saint père, s’écria-t-il, depuis long-temps la pompe nuptiale est prête. Votre retard nous inquiétait, nous craignions que la bise du soir n’eût égaré votre barque.

— Gouverneur, répondit le jeune étranger, ton erreur pourrait égayer dans un jour de fête, mais par une nuit obscure comme celle-ci, quand le vent irrité soulève les mers, il sied mal de se permettre de telles plaisanteries ; ce sont des secours que nous demandons, et un lieu de repos pour cette jeune fille. Pour nous, les planches d’un tillac nous paraissent aussi douces que les lits de mousse que caressent les zéphyrs du mois de mai. Nous cherchons pour notre navire quelque abri contre les flots ; et quand le premier rayon du jour éclairera l’orient, nous reprendrons notre route.

Le gouverneur répondit : — A quel titre demandez-vous l’hospitalité ? D’où venez-vous ? où vous dirigez-vous ? Erin a-t-il vu sortir de ses ports vos voiles déployées ? Sont-ce les vents de la Norvège qui vous amènent ? cherchez-vous les plaines fertiles de l’Angleterre, ou les montagnes de l’Écosse ?

— Nous sommes des guerriers ; enchaînés par un vœu, tel est le seul titre que nous puissions prendre pendant quelque temps. La gloire nous a souri quelquefois dans les tempêtes et dans les combats. Ce peu de mots suffit à une âme généreuse pour nous mériter un asile et un accueil fraternels. Voilà sur quel titre notre demande se fonde. Accordez-nous ce léger bienfait, et notre reconnaissance proclamera votre courtoisie dans les royaumes étrangers, Si vous nous refusez, votre avare demeure sera pour toujours méprisée des âmes nobles et fières ; le pèlerin l’évitera quand il visitera ces parages.

— Fier étranger, à ta prière ; aucune porte ne peut rester fermée, quoique tu parles en roi plutôt qu’en suppliant ; le château d’Artornish en ce jour de bonheur est ouvert à tous. Eussiez-vous tiré l’épée contre notre allié le puissant roi d’Angleterre, eûssiez-vous revêtu la cotte de mailles dans un combat contre le seigneur de Lorn, ou, fugitifs, eussiez-vous erré au milieu des bois avec le féroce chevalier d’Ellerslie, et pris part au combat meurtrier qui vit Comyn tomber sous le poignard de l’homicide Bruce, cette nuit serait encore sacrée pour vous.

Holà ! vassaux, que l’on accueille nos hôtes, qu’on leur ouvre la poterne du sombre escalier.

Alors les deux frères sautèrent à terre. L’équipage fatigué resta dans le navire pour le garder. A la lueur des torches dont la lumière obscurcie de fumée se réfléchissait dans la mer, l’un des chevaliers porta sur le rivage la jeune fille qui était presque mourante. Sa tête se penchait sur les larges épaules du chevalier, et les tresses de ses cheveux étaient pendantes ; semblables aux guirlandes de la vigne sauvage a laquelle le chêne de la montagne sert d’appui. L’autre chevalier, plus avancé en âge, suivait son frère. Sa main portait une épée dans le fourreau. Peu de bras auraient pu manier une telle arme : les casques les mieux trempés et les boucliers les plus solides ne résistaient point à ses coups.

Ils passent sous la herse relevée et par le guichet fermé avec des barres de fer ; ils suivent une longue voûte flanquée de meurtrières où se placent les archers pour recevoir l’ennemi que la trahison ou la force aurait conduit dans les retranchemens. Mais aujourd’hui chaque poste est désert, les passages sont libres et sans défense. Les étrangers parviennent dans nn vaste vestibule où les écuyers et les hommes d’armes, les pages et les valets, célébraient aussi la fête.

— Arrêtez-vous ici, leur dit le gouverneur. Je cours instruire notre prince de votre arrivée ; et vous, camarades, cessez d’examiner cette jeune fille et ces étrangers, comme si vous n’aviez jamais vu de femme fatiguée de la mer, une figure mâle et un maintien guerrier.

Malgré ce reproche d’Eachin, les pages et les vassaux ne s’éloignèrent pas. Ils se réunirent en cercle autour des vovageurs, comme des gens à qui la courtoisie n’est pas familière. Mais le bouillant Edward arracha rudement le plaid à carreaux de celui qui s’était le plus approché, et le jeta sur sa sœur pour la dérober aux regards de ces hommes grossiers. Le frère du chevalier, voyant l’Écossais froncer le sourcil en signe de mécontentement, lui adressa ces excuses courtes et sévères :

— Vassal, apprends que le manteau que porte ton seigneur dans ce jour de fête serait encore honoré de couvrir cette jeune fille.

Son langage était fier, mais calme. Son œil brillait de cette dignité imposante, son maintien avait cette noblesse et cette autorité qui commandent le respect aux âmes vulgaires. Les signes de tête, les regards, le rire moqueur, tout cessa. Les vassaux reculèrent confus les uns après les autres, comme un troupeau de daims timides. Le sénéchal parut alors. Il avait reçu l’ordre du baron de conduire les étrangers dans la salle du château où l’on allait célébrer le pompeux hymen du prince des Îles avec Edith, sa belle fiancée. A côté d’elle on voyait son vaillant frère et maints chevaliers, la fleur et l’orgueil des terres et des mers de l’ouest.

Lecteur, arrêtons-nous ; si mon récit a su mériter votre indulgence, ne me refusez pas un moment de patience. Le ménestrel reprendra bientôt ses chants.

Chant 2

Emplissez les coupes, dressez les tables du festin, qu’on assemble tous ceux qui sont amis des plaisirs, les chevaliers, les dames ; que les transports de la joie et les sons de l’harmonie célèbrent la fuite des soucis ; mais ne me demandez pas si le bonheur préside à la fête, si le rire n’est pas un paisible déguisement de la douleur, si ces fronts sereins confirment les sentimens du cœur. Ne soulevez pas le voile enchanté… Il vous suffit de savoir que dans cette courte vie, il n’est aucun lieu qui préserve des peines, apanage des mortels.

Le choc des verres, les romances des bardes, tous les plaisirs de ces vieux temps fêtaient l’hymen du Chef des Îles ; mais son œil troublé jetait un feu sombre, et sur son front, que la pâleur et la rougeur couvraient tour à tour, on vovait des émotons étrangères au bonheur de la fête. Il s’arrêtait par momens ; le chant des ménestrels, le récit comique, du bouffon, se faisaient vainement entendre à ses côtés ; s’ils frappaient son oreille, c’était comme ces sons confus que l’on entend dans les songes. Puis tout-à-coup il se levait, ranimait la gaieté par sa vivacité, portait de joyeux défis aux convives, excitait les chants des ménestrels ; alors, comme il était le plus bruyant, il paraissait aussi le plus gai.

Les convives ne voyaient rien d’extraordinaire dans ces alternatives d’une joie folle et d’une longue rêverie. Ils attribuaient son air distrait à la pensée des doux ravisse- mens qu’il devait goûter bientôt ; et les vifs transports d’une gaieté subite leur semblaient l’expression du bonheur d’un nouvel époux. Ils ne furent pas les seuls à se tromper. L’orgueilleux Lorn lui-même, soupçonneux autant que fier et jaloux de sa noble race, et l’habile chevalier d’Argentine, que l’Angleterre avait député en Écosse pour resserrer les nœuds de la ligue des îles occidentales, crurent l’un et l’autre trouver dans l’humeur de Ronald le trouble et les transports d’un amant.

Mais il était un cœur accablé de tristesse, un œil rempli de larmes, qui pénétraient ce mystère, et qui épiaient avec une pénible inquiétude l’humeur inconstante et hizarre de ce nouvel époux.

Édith l’observait,… mais elle évitait ses regards. Ronald de son côté évitait ceux de sa fiancée. Enfin leurs yeux se rencontrèrent, et Ronald aurait moins souffert du coup d’une lance ennemie. Il frémit d’abord, puis il fit un effort sur son cœur pour reprendre le rôle pénible auquel il était obligé. Il se leva de table.

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