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De l’idée d’une guerre légitime

Johann Gottlieb Fichte · 1831 · Free in the US

41,820 words · about 2 h 56 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1831 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=De_l’idée_d’une_guerre_légitime&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Johann Gottlieb Fichte
Language
French
Published
1831
Length
41,820 words · about 2 h 56 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (6)
  1. Front matter about 59 min
  2. Notice about 14 min
  3. Texte entier about 59 min
  4. I about 12 min
  5. II about 10 min
  6. III about 22 min

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Front matter

LYON. — IMPR. DE G. ROSSARY,

RUE SAINT-DOMINIQUE, N°1

DE L’IDÉE

Notice

-

NOTICE

SUR FICHTE.

-

Plusieurs passages de l’ouvrage dont je donne ici la traduction semblent écrits pour l’époque dans laquelle nous vivons, et s’appliquent parfaitement aux évènemens dont nous sommes témoins. Le lecteur saisira trop facilement les allusions pour qu’il soit nécessaire de les indiquer dans une préface. Sous ce rapport cet ouvrage peut être regardé comme un écrit de circonstance.

Je crois cependant qu’il est utile de faire connaître les autres travaux de l’auteur, de faire connaître surtout ce philosophe qui dans toute sa conduite ne démentit pas un seul instant les principes qu’il avait adoptés. On aime à suivre dans le cours de sa vie ce stoïcien dont l’énergie et la constance furent toujours en harmonie avec la sévérité de sa morale.

Jean-Gottliebe Fichte, naquit le 19 mai 1762 à Rammenau près de Bischoffswerda, dans la . Son père le laissa se développer sans contrainte ; il montra dès l’enfance de la facilité à tout saisir, de l’originalité et de la constance dans ses résolutions. Son père lui apprit à lire et lui expliquait les passages de l’Écriture sainte ; bientôt il fut chargé de faire pour la famille la lecture des prières du soir et du matin, et son père le voyait déjà revêtu de la dignité de pasteur du village.

Un jour (il avait alors sept ans) son père lui acheta l’Histoire populaire de Siegfried le cornu. Jusqu’alors il n’avait lu que la Bible et le Catéchisme. Ce livre excita tellement son intérêt qu’il se dégoûta de toutes ses autres études, ce dont il fut sévèrement puni. Il résolut de se séparer de son livre afin de rentrer dans la bonne route. Il le prit et le lança courageusement dans le ruisseau qui passait tout près de la maison paternelle. Cependant quand il vit le pauvre Siegfried emporté par les flots, il ne put s’empêcher de pleurer à chaudes larmes. Le père qui survint alors et auquel l’enfant ne fit pas connaître les motifs de son action, punit durement le petit philosophe. Pour la première fois alors, Fichte apprit combien les hommes jugent injustement des actions généreuses, lorsqu’ils en ignorent les motifs. Plus tard il eut encore plusieurs occasions de voir se confirmer cette première observation.

La faculté qu’il avait de retenir presque en entier les sermons du pasteur fixa l’attention du baron de Miltitz qui le demanda à ses parents pour le faire élever avec ses enfants. Il fut par ses soins placé chez un excellent pasteur du village de Niedereau.

À treize ans le jeune Fichte entra dans le collége de Schulpforta. Plus il avait été libre, plus il sentit de contrainte dans ses nouvelles relations. Il se trouva seul dans le monde, obligé de lutter contre toutes sortes d’obstacles. C’est dans ces circonstances qu’il faut chercher la raison de la clarté et de l’énergie de sa volonté, qui forment le caractère essentiel de son individualité.

Il ne pouvait s’accoutumer à la perte de sa liberté dans cet antique et sombre couvent. Il ne pouvait supporter de voir ses larmes et ses soupirs devenir un objet de dérision. Il résolut de fuir et de vivre dans la solitude et la liberté. La lecture de Robinson lui avait suggéré ce projet dont l’exécution lui paraissait facile. Il répugnait cependant à sa franchise de partir furtivement. Il déclara donc à son ancien (les anciens élèves étaient les patrons des plus jeunes) qu’il ne souffrirait pas plus longtemps ses mauvais traitemens, et qu’il fuirait. Il se mit en route pour Hambourg. En courant sur le chemin de Naumbourg, il se ressouvint de la de son pasteur, de ne rien entreprendre sans implorer l’assistance divine. Au sommet d’une belle colline il se jeta à genoux pour prier Dieu ; il songea à la douleur de ses parens qu’il ne reverrait plus ; son courage l’abandonna. Il résolut à l’instant de retourner sur ses pas, ne que pour revoir sa mère. Conduit devant le recteur, il lui fit un récit si naïf de tout ce qui lui était arrivé que celui-ci, non seulement lui fit grâce de la punition, mais encore lui accorda plus de liberté et le fit traiter avec douceur. Il se réconcilia enfin avec sa nouvelle position, se livra sérieusement à ses travaux et fit des progrès rapides. Il s’était procuré secrètement les ouvrages satiriques que Lessing publiait alors contre le pasteur Gœtze. Cette lecture excita en lui le besoin d’une liberté d’examen indéfinie ; ce fut pour lui le commencement d’une nouvelle vie intellectuelle.

À dix-huit ans Fichte se rendit à l’université de Jena pour étudier la théologie, parce que tel était le vœu de ses parens et de son père adoptif. Les doutes que cette étude lui firent concevoir excitèrent son génie philosophique. Il s’occupa surtout du problême de la liberté morale dans ses rapports avec la nécessité ou avec la providence, et il se décida pour l’opinion désignée sous le nom de déterminisme. La lecture de Spinosa et de la de son système par Wolf ne fit que le confirmer dans ses vues. Il n’était cependant pas satisfait, il était tourmenté par la solution d’un autre problême : le sentiment de sa personnalité, de sa liberté. Il en fit le fondement de la science, et sa philosophie devint ainsi la réfutation du spinosisme.

Son père adoptif mourut, et Fichte réduit à ses propres moyens dut s’imposer bien des sacrifices. Cette lutte contre les obstacles ne fit que fortifier sa volonté. Après avoir terminé ses études académiques, il vécut pendant quelques années en qualité de précepteur dans différentes maisons.

Dans un moment, en 1788, où il était sans aucun moyen de subsister et presque réduit au désespoir, on lui offrit une place de précepteur à Zurich. Il se mit donc en route à pied pour sa nouvelle destination, et fut chargé de faire l’éducation des enfans de l’aubergiste qui tenait alors l’hôtel de l’Épée.

C’est à Zurich qu’il fit connaissance de , sa future épouse, et qu’il se lia avec le célèbre Lavater ; il en partit après un séjour de deux années et chercha, mais en vain, à se placer en Allemagne. Il étudia la philosophie de Kant, il s’attacha particulièrement à la partie morale de ce système. La conscience de la liberté du moi, qui voit se briser contre sa volonté toute la puissance du monde, et au-dessus de cette volonté un commandement absolu, qui, régnant souverainement sur tous les penchants et sur toutes les passions, procure à l’ame une tranquillité et un parfait équilibre : une telle théorie lui avait manqué jusque là, tandis qu’il s’y sentait porté par son caractère. La philosophie kantienne, en réduisant la connaissance du monde extérieur à une simple apparence, et ne laissant subsister pour toute réalité que la liberté du moi, amena Fichte à faire de cette idée, non seulement le principe de sa morale, mais le centre même de toute sa philosophie. Aussi il écrivait à cette époque : « Je crois maintenant de tout mon cœur à la liberté de l’homme, et je comprends fort bien à présent que c’est sous cette condition seulement que la vertu est quelque chose et qu’une morale est possible. J’ai acquis la conviction que la doctrine de la nécessité de toutes les actions humaines ne peut être que funeste à la société, et que l’immoralité de ce qu’on appelle les classes supérieures découle en grande partie de cette source. Je suis de plus convaincu que nous ne sommes pas ici-bas pour jouir, mais pour travailler et prendre de la peine, que les plaisirs sont destinés à nous fortifier pour des peines nouvelles, que le bonheur ne doit point être le but de nos efforts, mais bien le développement de nos facultés. »

En 1791 il fut obligé d’accepter une place chez un comte, à Varsovie, mais ses manières peu soumises déplurent à la comtesse. Il quitta bientôt cette ville et à son passage à Kœnigsberg fit la connaissance de Kant. Ce fut là qu’il écrivit l’ouvrage qui fit sa réputation et pour lequel il eut beaucoup de peine à trouver un imprimeur.

En 1793 il revint à Zurich, où il épousa . Il fit à cette époque la connaissance de Baggesen, de Fernow et de Pestalozzi.

Pendant son séjour dans cette ville il termina un ouvrage destiné à rectifier les jugemens du public sur la révolution française. Il établit dans cet ouvrage (long-temps mis à l’index dans toute l’Allemagne) qu’il ne peut y avoir de constitution absolument invariable puisqu’il est impossible de réaliser actuellement la plus parfaite qu’on puisse imaginer ; les circonstances venant à changer, la constitution, pour demeurer bonne, doit subir des modifications, une réforme. « Introduire dans le contrat social la condition qu’il doit être immuable serait en contradiction manifeste avec l’esprit de l’humanité. Je promets : de ne rien changer à cette constitution et de n’y laisser faire aucun changement ; signifie : je promets de n’être point un homme et de ne pas souffrir, autant qu’il est en mon pouvoir, que les autres soient des hommes. Je me contente d’être au niveau des animaux savants. Je m’engage à m’arrêter au degré de culture que j’ai atteint et je force tous les autres à y rester avec moi. Ainsi que le castor construit aujourd’hui comme tous les castors l’ont fait depuis des siècles ; ainsi que l’abeille dispose sa cellule comme toutes celles de son espèce l’ont fait depuis des siècles ; de même nous voulons, nous et nos descendans, jusqu’à la millième génération, arrêter immuablement notre manière de penser, établir nos maximes théoriques, politiques et morales telles qu’elles sont aujourd’hui. Et une telle promesse serait valable ?? non, homme, tu ne peux prendre cet engagement ; tu n’as pas le droit de renoncer à la dignité de l’homme. Ta promesse serait contraire à la justice et par conséquent sans valeur. »

Il établit ensuite que le droit de faire des changemens appartient également à toutes les parties qui sont intéressées dans le contrat social. Il examine les prérogatives que pourraient faire valoir dans ces changemens, les classes privilégiées, la noblesse et le clergé. Il s’applique surtout à mettre en évidence le conflit qui s’élève entre le droit fondé sur la raison et celui qui se fonde sur l’histoire, mais il ne pas la difficulté. Sous ce rapport son livre présente une image d’autant plus fidèle de l’époque.

Dans cet écrit il se montre le philosophe de la révolution, le représentant des idées qui mettaient les esprits en mouvement. Afin de mieux le faire connaître sous ce rapport, je crois devoir traduire quelques passages de la préface qui précède cet ouvrage sur notre révolution.

« Tant que les hommes ne deviendront pas plus sages et plus justes, tous leurs efforts pour devenir plus heureux seront inutiles. Une fois échappés des cachots des despotes ils s’entretueront avec les débris de leurs chaînes !!

Tous les évènemens du monde sont à mes yeux une série de tableaux que le grand précepteur de l’humanité nous présente afin que nous apprenions ce qu’il nous est nécessaire de savoir…. Ainsi je regarde la révolution française comme une riche et belle peinture sur ce grand texte : les droits de l’homme et la dignité de l’homme. »

Il reproche aux philosophes de ne jamais sortir des formes de l’école : « Pourquoi sont donc ces idées si elles ne doivent passer dans la vie ordinaire ? comment peuvent-elles y passer si elles ne sont propres au moins à la moitié des hommes ? L’état actuel ne peut être permanent ; l’étincelle divine qui brille dans notre cœur nous conduit certainement au juste tout puissant. Voulons-nous, pour construire, attendre que le torrent ait emporté nos cabanes ? voulons-nous, au milieu du sang et des cadavres, enseigner la justice à des esclaves farouches ? Il est temps maintenant que le peuple fasse connaissance avec la liberté, qu’il trouvera aussitôt qu’il la connaîtra. Il le faut, afin qu’il ne prenne pas la licence pour la liberté, et qu’il ne nous entraîne pas avec lui. Il n’y a aucun moyen d’appuyer le despotisme ; peut-être y a-t-il moyen de convaincre les despotes que par le mal qu’ils nous font ils se rendent malheureux, qu’ils peuvent se délivrer de leur misère en descendant jusqu’à nous pour devenir les premiers entre des égaux. Il y a un moyen sûr d’empêcher des révolutions violentes ; mais c’est le seul : il faut instruire à fond le peuple sur ses droits et ses devoirs. »

« Le signal donné par le siècle a été généralement aperçu. Les conversations du jour roulent sur des objets auxquels on n’avait pas songé jusqu’à présent. Les entretiens sur les droits de l’homme, sur la liberté et l’égalité, sur la sainteté des contrats et du serment, sur l’étendue et les limites des droits du souverain, ont remplacé dans tous les cercles les histoires romanesques et les babillages sur la mode. On commence à apprendre… »

« Si nous nous rendions dignes de la liberté, les monarques ne nous rendraient pourtant pas libres. Ne crois pas cela, cher lecteur. Jusqu’à présent l’humanité est bien en arrière pour tout ce qui lui est nécessaire ; mais si tout ne contribue pas à me tromper, je crois que nous sommes arrivés au moment où commence à poindre l’aurore de ce jour qui brillera plus tard. Les sages sont encore pour la plupart les guides aveugles d’un peuple d’aveugles ; et les souverains doivent en savoir davantage. Ils ont été presque tous élevés dans la paresse et l’ignorance ; s’ils apprennent d’abord quelques vérités préparées pour eux, ils ne travaillent plus ensuite à leur éducation ; lorsqu’ils arrivent au pouvoir ils ne lisent plus d’ouvrages nouveaux à l’exception de quelques rapsodies insipides ; aussi, pendant qu’ils règnent ils sont toujours en arrière de leur siècle. Après avoir pris beaucoup de mesures contre la liberté de la pensée, après avoir livré des combats dans lesquels des milliers d’hommes s’entredétruisent, ils se préparent au repos et croient que leur règne été agréable à Dieu et aux hommes. Il ne suffit pas de parler ; qui pourrait crier assez fort pour faire parvenir sa voix à leurs oreilles, pour pénétrer jusqu’à leurs cœurs au travers de leur intelligence ? Il faut faire, il faut des actions. Peuples, soyez justes, et vos princes ne pourront résister, ils ne pourront persister à être seuls injustes…. »

Cet ouvrage et un autre qu’il publia dans le même temps (Revendication de la liberté de la pensée, adressée aux princes de l’Europe, qui jusqu’ici l’ont opprimée.) le firent accuser d’être un démocrate et même un jacobin. Pour s’en défendre il renvoya à la doctrine exposée dans la Philosophie du droit. Mais là encore il avait attaqué le privilège, invoqué le droit éternel et imprescriptible, l’empire de la loi et l’égalité de tous devant la loi !

Pendant son séjour à Zurich et à la prière de Lavater, il fit une suite de leçons pour exposer la philosophie de Kant, dont-il regardait sa théorie comme le complément. À la fin de 1793, le gouvernement de Weimar lui fit offrir la place de professeur de philosophie à l’université de Jena. Il partit pour se rendre à son poste. Quoiqu’il fût connu comme un partisan des nouvelles doctrines politiques, le gouvernement lui ordonna d’enseigner selon ses convictions.

Il exerça bientôt une grande influence sur les étudiants et réussit en partie à détruire les associations des étudiants par province ou par nation. (Landsmannschaften) Bientôt à l’occasion d’un article, sur le fondement de notre foi en une providence divine, inséré dans le journal philosophique, il fut accusé d’athéisme. Ce fut un prétexte, car on en voulait bien plus à ses opinions politiques. L’accusation partait de Leipzig, et là un homme puissant avait dit qu’avant un an Fichte serait déposé et exilé. Le gouvernement de Dresde décida qu’on interdirait l’université de Jena, si le crime n’était puni. Les principales cours de l’Allemagne adhérèrent à cette disposition. Le gouvernement de Weimar terminer l’affaire par une admonition publique adressée aux accusés. Fichte, qui voulait une absolution honorable ou une condamnation éclatante, donna sa démission. Il fut vivement persécuté et se trouva sans asile dans les pays saxons.

Un élève de Frédéric-le-Grand, le ministre Dohm lui fit conseiller de chercher un refuge en Prusse. Il s’établit à Berlin et y termina son ouvrage sur La destination de l’Homme. Il se livra dans ce nouveau séjour à plusieurs travaux importans, et fut en 1805 nommé professeur de philosophie à Erlangen. Pendant les guerres des Français il fut obligé de se retirer à Kœnigsberg où il continua ses leçons dans lesquelles il excitait les jeunes gens à se dévouer pour la patrie et la liberté. Ce fut en 1808 et au milieu des Français campés dans la capitale, qu’il prononça ses discours adressés à la nation allemande, dans lesquels il annonça le combat du bon principe contre le mauvais. À la paix il revint à Berlin et en 1809 fut nommé professeur de philosophie et recteur de la nouvelle université établie dans cette ville.

Il s’occupa de la publication de plusieurs ouvrages et travailla surtout à mettre sa philosophie à la portée de tous les hommes. C’est dans ce but qu’il cherchait souvent l’occasion de causer avec des paysans, avec des ouvriers, et tous disaient que jamais ils n’avaient rencontré un homme qui parlât d’une manière plus claire.

En 1812 il se réjouit avec toute l’Allemagne de l’issue de l’expédition de Russie et de la chute de Napoléon. Il redoubla de zèle et d’activité pour travailler à l’affranchissement de sa patrie ; mais la haine pour l’étranger ne le fit jamais dévier de ses principes et de la droiture de son caractère. Vers la fin de Février 1813, Berlin était occupé par un faible corps de troupes françaises. Un homme déterminé conçut avec quelques jeunes gens dévoués le projet de détruire ce corps. Déjà la nuit de l’exécution était fixée. Un élève de Fichte ne pouvant supporter l’idée de tremper dans un assassinat se rendit chez son maître pour lui exposer ses scrupules. Fichte épouvanté de l’énormité de l’attentat en dissuade son ami, court auprès du chef de la police prussienne et l’avertit à temps pour empêcher un crime inutile.

C’est dans le mois de mai de l’année 1813 que Fichte fit son cours sur le développement historique de l’état considéré d’après son principe, la vie morale, et d’où sont tirées les trois leçons que nous publions. Dans la même année lorsque le typhus régnait à Berlin, il engagea sa femme à se vouer au service des malades dont l’hôpital militaire était encombré. Elle fut atteinte de l’épidémie, et dès-lors il partagea son temps entre ses leçons et les soins qu’il devait à cette digne épouse. Elle se rétablit, mais lui-même tomba malade et mourut en janvier 1814, âgé de 51 ans.

Tel fut Fichte, l’un des professeurs les plus illustres de l’Allemagne ; son éloquence énergique et forte était celle de la conviction. Ses efforts ont toujours tendu à élever l’esprit sur le corps, à pour la vertu jusqu’à l’abnégation de soi-même. Un cœur vrai et pur, sensible à tout ce qui est beau et bon, une droiture inébranlable, l’amour le plus sincère pour la vérité, voilà surtout ce qui distinguait cet homme supérieur. S’il réussit à exercer une grande influence sur la jeunesse ce fut non seulement par la force de ses pensées et de son élocution, mais encore par tout son être, car il était ce qu’il disait. C’est sous ce rapport que l’inquisition de Mayence le regarde comme le patriarche et le père de tous les démagogues de l’Allemagne. On appelle aujourd’hui démagogue, l’homme qui n’obéit pas à son intérêt, mais à sa conscience, qui écoute la voix du devoir et de la raison plutôt que celle du préjugé, qui veut enfin que les hommes soient égaux par leurs droits, et que la justice soit pour tous.

Ceux qui voudront plus de détails sur la vie, la doctrine et les écrits de Fichte en trouveront dans les ouvrages suivans d’où cette notice est extraite :

Nouvelle revue germanique publiée chez Levrault.

Vie de Fichte et sa correspondance littéraire publiée par son fils. Sulzbach 1830.

Wendel, principes et critique des philosophies de Kant, Fichte et Schelling. Coburg 1810.

Tennemann, histoire de la philosophie.

Texte entier

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NOTICE

SUR FICHTE.

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Plusieurs passages de l’ouvrage dont je donne ici la traduction semblent écrits pour l’époque dans laquelle nous vivons, et s’appliquent parfaitement aux évènemens dont nous sommes témoins. Le lecteur saisira trop facilement les allusions pour qu’il soit nécessaire de les indiquer dans une préface. Sous ce rapport cet ouvrage peut être regardé comme un écrit de circonstance.

Je crois cependant qu’il est utile de faire connaître les autres travaux de l’auteur, de faire connaître surtout ce philosophe qui dans toute sa conduite ne démentit pas un seul instant les principes qu’il avait adoptés. On aime à suivre dans le cours de sa vie ce stoïcien dont l’énergie et la constance furent toujours en harmonie avec la sévérité de sa morale.

Jean-Gottliebe Fichte, naquit le 19 mai 1762 à Rammenau près de Bischoffswerda, dans la . Son père le laissa se développer sans contrainte ; il montra dès l’enfance de la facilité à tout saisir, de l’originalité et de la constance dans ses résolutions. Son père lui apprit à lire et lui expliquait les passages de l’Écriture sainte ; bientôt il fut chargé de faire pour la famille la lecture des prières du soir et du matin, et son père le voyait déjà revêtu de la dignité de pasteur du village.

Un jour (il avait alors sept ans) son père lui acheta l’Histoire populaire de Siegfried le cornu. Jusqu’alors il n’avait lu que la Bible et le Catéchisme. Ce livre excita tellement son intérêt qu’il se dégoûta de toutes ses autres études, ce dont il fut sévèrement puni. Il résolut de se séparer de son livre afin de rentrer dans la bonne route. Il le prit et le lança courageusement dans le ruisseau qui passait tout près de la maison paternelle. Cependant quand il vit le pauvre Siegfried emporté par les flots, il ne put s’empêcher de pleurer à chaudes larmes. Le père qui survint alors et auquel l’enfant ne fit pas connaître les motifs de son action, punit durement le petit philosophe. Pour la première fois alors, Fichte apprit combien les hommes jugent injustement des actions généreuses, lorsqu’ils en ignorent les motifs. Plus tard il eut encore plusieurs occasions de voir se confirmer cette première observation.

La faculté qu’il avait de retenir presque en entier les sermons du pasteur fixa l’attention du baron de Miltitz qui le demanda à ses parents pour le faire élever avec ses enfants. Il fut par ses soins placé chez un excellent pasteur du village de Niedereau.

À treize ans le jeune Fichte entra dans le collége de Schulpforta. Plus il avait été libre, plus il sentit de contrainte dans ses nouvelles relations. Il se trouva seul dans le monde, obligé de lutter contre toutes sortes d’obstacles. C’est dans ces circonstances qu’il faut chercher la raison de la clarté et de l’énergie de sa volonté, qui forment le caractère essentiel de son individualité.

Il ne pouvait s’accoutumer à la perte de sa liberté dans cet antique et sombre couvent. Il ne pouvait supporter de voir ses larmes et ses soupirs devenir un objet de dérision. Il résolut de fuir et de vivre dans la solitude et la liberté. La lecture de Robinson lui avait suggéré ce projet dont l’exécution lui paraissait facile. Il répugnait cependant à sa franchise de partir furtivement. Il déclara donc à son ancien (les anciens élèves étaient les patrons des plus jeunes) qu’il ne souffrirait pas plus longtemps ses mauvais traitemens, et qu’il fuirait. Il se mit en route pour Hambourg. En courant sur le chemin de Naumbourg, il se ressouvint de la de son pasteur, de ne rien entreprendre sans implorer l’assistance divine. Au sommet d’une belle colline il se jeta à genoux pour prier Dieu ; il songea à la douleur de ses parens qu’il ne reverrait plus ; son courage l’abandonna. Il résolut à l’instant de retourner sur ses pas, ne que pour revoir sa mère. Conduit devant le recteur, il lui fit un récit si naïf de tout ce qui lui était arrivé que celui-ci, non seulement lui fit grâce de la punition, mais encore lui accorda plus de liberté et le fit traiter avec douceur. Il se réconcilia enfin avec sa nouvelle position, se livra sérieusement à ses travaux et fit des progrès rapides. Il s’était procuré secrètement les ouvrages satiriques que Lessing publiait alors contre le pasteur Gœtze. Cette lecture excita en lui le besoin d’une liberté d’examen indéfinie ; ce fut pour lui le commencement d’une nouvelle vie intellectuelle.

À dix-huit ans Fichte se rendit à l’université de Jena pour étudier la théologie, parce que tel était le vœu de ses parens et de son père adoptif. Les doutes que cette étude lui firent concevoir excitèrent son génie philosophique. Il s’occupa surtout du problême de la liberté morale dans ses rapports avec la nécessité ou avec la providence, et il se décida pour l’opinion désignée sous le nom de déterminisme. La lecture de Spinosa et de la de son système par Wolf ne fit que le confirmer dans ses vues. Il n’était cependant pas satisfait, il était tourmenté par la solution d’un autre problême : le sentiment de sa personnalité, de sa liberté. Il en fit le fondement de la science, et sa philosophie devint ainsi la réfutation du spinosisme.

Son père adoptif mourut, et Fichte réduit à ses propres moyens dut s’imposer bien des sacrifices. Cette lutte contre les obstacles ne fit que fortifier sa volonté. Après avoir terminé ses études académiques, il vécut pendant quelques années en qualité de précepteur dans différentes maisons.

Dans un moment, en 1788, où il était sans aucun moyen de subsister et presque réduit au désespoir, on lui offrit une place de précepteur à Zurich. Il se mit donc en route à pied pour sa nouvelle destination, et fut chargé de faire l’éducation des enfans de l’aubergiste qui tenait alors l’hôtel de l’Épée.

C’est à Zurich qu’il fit connaissance de , sa future épouse, et qu’il se lia avec le célèbre Lavater ; il en partit après un séjour de deux années et chercha, mais en vain, à se placer en Allemagne. Il étudia la philosophie de Kant, il s’attacha particulièrement à la partie morale de ce système. La conscience de la liberté du moi, qui voit se briser contre sa volonté toute la puissance du monde, et au-dessus de cette volonté un commandement absolu, qui, régnant souverainement sur tous les penchants et sur toutes les passions, procure à l’ame une tranquillité et un parfait équilibre : une telle théorie lui avait manqué jusque là, tandis qu’il s’y sentait porté par son caractère. La philosophie kantienne, en réduisant la connaissance du monde extérieur à une simple apparence, et ne laissant subsister pour toute réalité que la liberté du moi, amena Fichte à faire de cette idée, non seulement le principe de sa morale, mais le centre même de toute sa philosophie. Aussi il écrivait à cette époque : « Je crois maintenant de tout mon cœur à la liberté de l’homme, et je comprends fort bien à présent que c’est sous cette condition seulement que la vertu est quelque chose et qu’une morale est possible. J’ai acquis la conviction que la doctrine de la nécessité de toutes les actions humaines ne peut être que funeste à la société, et que l’immoralité de ce qu’on appelle les classes supérieures découle en grande partie de cette source. Je suis de plus convaincu que nous ne sommes pas ici-bas pour jouir, mais pour travailler et prendre de la peine, que les plaisirs sont destinés à nous fortifier pour des peines nouvelles, que le bonheur ne doit point être le but de nos efforts, mais bien le développement de nos facultés. »

En 1791 il fut obligé d’accepter une place chez un comte, à Varsovie, mais ses manières peu soumises déplurent à la comtesse. Il quitta bientôt cette ville et à son passage à Kœnigsberg fit la connaissance de Kant. Ce fut là qu’il écrivit l’ouvrage qui fit sa réputation et pour lequel il eut beaucoup de peine à trouver un imprimeur.

En 1793 il revint à Zurich, où il épousa . Il fit à cette époque la connaissance de Baggesen, de Fernow et de Pestalozzi.

Pendant son séjour dans cette ville il termina un ouvrage destiné à rectifier les jugemens du public sur la révolution française. Il établit dans cet ouvrage (long-temps mis à l’index dans toute l’Allemagne) qu’il ne peut y avoir de constitution absolument invariable puisqu’il est impossible de réaliser actuellement la plus parfaite qu’on puisse imaginer ; les circonstances venant à changer, la constitution, pour demeurer bonne, doit subir des modifications, une réforme. « Introduire dans le contrat social la condition qu’il doit être immuable serait en contradiction manifeste avec l’esprit de l’humanité. Je promets : de ne rien changer à cette constitution et de n’y laisser faire aucun changement ; signifie : je promets de n’être point un homme et de ne pas souffrir, autant qu’il est en mon pouvoir, que les autres soient des hommes. Je me contente d’être au niveau des animaux savants. Je m’engage à m’arrêter au degré de culture que j’ai atteint et je force tous les autres à y rester avec moi. Ainsi que le castor construit aujourd’hui comme tous les castors l’ont fait depuis des siècles ; ainsi que l’abeille dispose sa cellule comme toutes celles de son espèce l’ont fait depuis des siècles ; de même nous voulons, nous et nos descendans, jusqu’à la millième génération, arrêter immuablement notre manière de penser, établir nos maximes théoriques, politiques et morales telles qu’elles sont aujourd’hui. Et une telle promesse serait valable ?? non, homme, tu ne peux prendre cet engagement ; tu n’as pas le droit de renoncer à la dignité de l’homme. Ta promesse serait contraire à la justice et par conséquent sans valeur. »

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