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Napoléon en Égypte

Auguste Barthélemy · 1831 · Free in the US

21,013 words · about 1 h 28 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Auguste Barthélemy
Language
French
Published
1831
Length
21,013 words · about 1 h 28 min
Sections
9 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (9)
  1. Préface about 5 min
  2. Chant I about 10 min
  3. Chant II about 7 min
  4. Chant III about 11 min
  5. Chant IV about 12 min
  6. Chant V about 8 min
  7. Chant VI about 13 min
  8. Chant VII about 13 min
  9. Chant VIII about 9 min

Continue:

Préface

Trente ans se sont à peine écoulés depuis la glorieuse expédition de l’armée d’Orient, et déjà elle semble appartenir aux âges reculés, tant elle se détache des autres campagnes de la Révolution par un caractère tout particulier et sa couleur antique : le vieux soldat qui la raconte avec la simplicité du camp, nous apparaît, comme un légionnaire de l’armée de Dioclétien, brûlé par le soleil d’Eléphantine. Changez les noms des conquérons, les lieux et les exploits sont les mêmes ; les hastati ont battu des mains devant Thèbes, comme les grenadiers français ; le vexillaire et le porte-drapeau ont planté l’aigle romaine et les trois couleurs dans les mêmes corniches, depuis les temples d’Héliopolis jusqu’aux roches granitiques de Philæ, limites des conquêtes de Dioclétien, dernier bivouac de notre armée républicaine ; enfin, notre 7hussards, le 2 ventose an vii, s’est montré fidèle au rendez-vous de gloire que lui avait assigné la dixième légion du préfet Mutius, aux pieds de la statue de Memnon ; l’orteil du colosse a conservé religieusement l’empreinte des stylets romains et des sabres de nos cavaliers.

Si on ajoute maintenant que l’Égypte est un pays phénomène ; que ses monumens sont comme les débris d’un monde qui n’est pas le nôtre ; que son fleuve animé, son climat d’airain, ses déserts semés de vertes oasis, sont aussi mystérieux que les hiéroglyphes de ses temples ; on conviendra que jamais sujet aussi grand n’offrit ses inspirations à notre poésie nationale. Sans doute bien d’autres avant nous l’avaient reconnu, et ils ont été bien plus rebutés par les obstacles du plan qu’excités par les élémens poétiques du sujet. Dès que la première idée de ce poëme s’offrit à nous, il y a bien des années, elle devint, sans relâche, l’objet de nos entretiens journaliers : Bonaparte s’y révélait avec son auréole de gloire si fraîche et si pure ; l’armée, avec sa majesté antique ; l’Égypte, avec ses souvenirs, ses temples, ses mirages, ses vents poétiques, sa végétation puissante et sa merveilleuse aridité. Mais nous ne voyions partout que des tableaux, nulle part l’action d’une épopée ; nous cherchions une Iliade là où nous ne pouvions trouver qu’une Odyssée militaire. Se jeter dans l’imitation des anciens, c’était folie ; les larges proportions de l’épopée sont si effrayantes ! Et d’ailleurs, notre littérature marchait à pas de géant sur des routes nouvelles tracées par le génie : de quel œil de juste pitié n’aurait-on pas regardé notre enfer, notre paradis, nos enchantemens, nos fades amours, et surtout notre merveilleux, si nous avions été assez mal avisés pour en mettre dans un sujet où la réalité est plus merveilleuse que la fiction ? Le destin de l’inconnu poëte Aubert était pour nous un grand sujet d’effroi ; c’était un professeur de rhétorique sous l’Empire, qui fit sur la campagne d’Égypte son épopée en douze chants, d’après les règles de ; l’unité d’action et de lieu y est religieusement observée ; batailles, voyages, expédition de Syrie, tout se passe autour des murs du Caire ; chaque général français y brûle pour une Zoraïde ou une Aménaïde ; on y trouve un récit, une conjuration diabolique, une forêt enchantée et une descente aux enfers : c’est un travail complet, mais qui n’est plus dans nos mœurs littéraires.

Placé devant ces considérations, deux partis restaient à prendre : renoncer à notre sujet, ou le traiter en suivant l’histoire. C’est le dernier que nous avons choisi par amour pour l’Égypte et la France. Mais, en dégageant notre poëme de tous les accessoires de l’antique épopée, il ne fallait ni copier servilement l’histoire en gazetier, ni la tronquer par des licences poétiques : entre ces deux écueils était une route à suivre, étroite, mais encore belle ; nos juges décideront si nous nous en sommes écartés.

Dans une époque où tant de liberté est donnée aux travaux de l’imagination, on nous pardonnera peut-être d’avoir fait un poëme qui ne rentre dans aucune des catégories inventées dans les écoles. Si les anciens rhéteurs eussent pu soupçonner qu’un jour une armée française combattrait aux Pyramides, à Thèbes, au Thabor, avec de la mitraille et des baïonnettes, sous les ordres d’un Agamemnon de trente ans, nul doute que le cas ayant été prévu, les théories ne nous auraient pas manqué pour faire, selon les règles, un poëme militaire sans fable, sans merveilleux, sans amour. À défaut de ces théories, il a fallu inventer des formes en harmonie avec un sujet tout neuf.

Mais, tout en conservant l’intégrité de l’histoire dans ce qui touche spécialement l’armée française, nous nous sommes emparés des incidens qui ressortaient de la nature du sujet, des mœurs et des hommes de , soit que ces incidens fussent presque historiques, soit qu’ils nous aient été communiqués comme traditions des pays ; il y avait là un merveilleux d’un nouveau genre, moins large que celui des épopées antiques, mais plus raisonnable et plus conforme à nos goûts actuels ; ainsi, nous avons mis en œuvre cette grande figure d’El-Modhi, ce typhon de l’Egypte moderne, qui n’est autre chose que la barbarie et le fanatisme personnifiés, luttant contre la civilisation.

La partie descriptive occupe une grande place dans notre poëme : nous avons fait tous nos efforts pour lier nos tableaux à l’action ; les peintures du sérail de Mourad, de l’aurore sur les plaines de Ghizé, du repas oriental, des danses des Almé, de l’inondation du Nil, du désert, du mirage, du Kamsim, d’une tempête à Ptolémaïs, de la peste, forment, avec le sujet, un tout compact ; elles nous ont tenu lieu de ces longs épisodes épiques que le cadre trop étroit de notre plan n’aurait pu comporter.

Enfin, pour achever de mettre le lecteur dans la confidence des idées du poète, précaution souvent fort inutile, il nous reste, un mot à dire sur le mode de versification que nous avons cru devoir employer .

L’alexandrin a été accusé de monotonie, et il faut convenir que beaucoup de poètes ont contribué à justifier l’accusation en le chargeant de rimes pauvres, sèches et parasites ; et pourtant ce vers, manié par un homme habile, a tant de souplesse et d’élasticité, qu’il se prête à tous les genres, à tous les tons ; aussi léger, aussi gracieux que le vers de dix pieds, il peut s’élever jusqu’à la majestueuse simplicité de l’hexamètre latin. Le rhythme, monotone par excellence, est celui des octaves italiennes, à cinq voyelles finales, ou des strophes anglaises hérissées de consonnes : nous n’avons jamais songé à les attaquer. en France ; car ainsi sommes-nous faits : quand l’humeur critique nous domine, nous l’exerçons toujours contre les nôtres, tant est grand notre respect pour les étrangers et pour les morts ! C’est donc un poëme en vers alexandrins que nous offrons au public ; nous avons essayé de les rajeunir plutôt en les ramenant aux principes de l’école du seizième siècle, qu’en les jetant dans le moule des poëtes du siècle dernier. Si nous avons fait erreur, la faute n’en doit pas être imputée à l’alexandrin, mais à nous. Au reste, la question, tant en faveur du rhythme que du plan, sera bientôt décidée, si le lecteur parvient à lire nos huit chants avec intérêt, sans fatigue et sans ennui.

Chant I

ARGUMENT : Invocation. — Voyage de la flotte. — Arrivée devant Alexandrie. — Proclamation de Bonaparte ; exposition du sujet. — Débarquement de l’armée. — Dénombrement des chefs. — Portraits. — Marche vers Alexandrie. — Préparatifs de défense. — Le chérif Koraïm. — Assaut. — Menou et Kléber blessés. — L’Arabe Souliman. — Prise de la ville. –L’armée se dispose à marcher sur le Kaire. — Avant-garde commandée par Desaix.

Puissent les souvenirs de cette grande histoire Consoler notre siècle, orphelin de la gloire ! Indolens rejetons d’aventureux soldats, Suivons aux bords du Nil leurs gigantesques pas, Dans ces déserts brûlans où montent jusqu’aux nues Des sépulcres bâtis par des mains inconnues.

Soldats de l’Orient ! héros républicains, Qu’a brunis le soleil de ses feux africains ; Vous, dont le jeune Arabe, avide de merveilles, Mêle souvent l’histoire aux fables de ses veilles ; Approchez, vétérans ! A nos foyers assis, Venez, enivrez-nous d’héroïques récits ; Contez-nous ces exploits que votre forte épée Gravait sur la colonne où repose Pompée ; Reportez un instant sous les yeux de vos fils Les tentes de la France aux déserts de Memphis ; Dites-nous vos combats, vos fêtes militaires, Et les fiers Mamelucks aux larges cimeterres, Et la peste, fléau né sous un ciel d’azur, Des guerres d’Orient auxiliaire impur, Et le vent sablonneux, et le brillant mirage Qui montre à l’horizon un fantastique ombrage ; Déroulez ces tableaux à notre souvenir Jusqu’au jour où, chargés des palmes d’Aboukir,

Vos bras ont ramené de l’Égypte lointaine Et le drapeau d’Arcole et le grand capitaine. Comme un camp voyageur peuplé de bataillons, Qui dans l’immense plaine étend ses pavillons, A la brise du Nord une flotte docile Sillonnait lentement les eaux de la Sicile ; Sur les canons de bronze et sur les poupes d’or, Brille un premier soleil du brûlant messidor. Où vont-ils ? On l’ignore ; en ces mers étonnées Un bras mystérieux pousse leurs destinées, Et le pilote même, au gouvernail assis, Promène à l’horizon des regards indécis. Qu’importe aux passagers le secret du voyage ? Celui qui vers le Tibre entraîna leur courage,

Sous les mêmes drapeaux les rallie aujourd’hui, Et leur noble avenir repose tout en lui. Parfois, des sons guerriers la magique harmonie Appelait sur les ponts l’immense colonie : Aux accords des clairons, des timballes d’airain, Dix mille voix chantaient le sublime refrain Qu’aux moments des assauts, ivres d’idolâtrie, Répétaient nos soldats, enfans de la patrie ; C’était l’hymne du soir… et sur les vastes flots Les héroïques chants expiraient sans échos. La flotte cependant, dans la mer agrandie, Laissant Malte vaincue et la blanche Candie, Pour la dernière fois a vu tomber la nuit ; A la cime des mâts dès que l’aube reluit, On voit surgir des flots la pierre colossale Qu’éleva l’Orient au vaincu de Pharsale, Et les hauts minarets dont le riche Croissant

Reflète dans son or les feux du jour naissant. Sur le pont des vaisseaux un peuple armé s’élance : Immobile et pensif, il admire en silence Ces déserts sans abris, dont le sol abaissé Semble un pâle ruban à l’horizon tracé, Les palmiers qui, debout sur ces tièdes rivages, Apparaissent de loin comme des pins sauvages, Et l’étrange cité qui meurt dans le repos, Entre un double océan de sables et de flots. Dans ce moment, l’escadre, en ceinture formée, Entoure le vaisseau qui commande l’armée. De chefs et de soldats de toutes parts pressé, Sur la haute dunette un homme s’est placé : Ses traits, où la rudesse à la grandeur s’allie, Portent les noirs reflets du soleil d’Italie ; Sur son front soucieux ses cheveux partagés Tombent négligemment sur la tempe alongés ;

Son regard, comme un feu qui jaillit dans la nue, Sillonne au fond des cœurs la pensée inconnue ; De l’instinct de sa force il semble se grandir, Et sa tête puissante est pleine d’avenir !… Debout, les bras croisés, l’œil fixé sur la rive, Le héros va parler, et l’armée attentive Se tait pour recueillir ces prophétiques mots Que mêle la tempête au son rauque des flots : « Soldats, voilà l’Égypte ! Aux lois du cimeterre Les beys ont asservi cette héroïque terre ; De l’odieux Anglais ces dignes favoris À notre pavillon prodiguent le mépris, Et feignent d’ignorer que notre république Peut étendre son bras jusqu’aux sables d’Afrique. L’heure de la vengeance approche ; c’est à vous Que la France outragée a confié ses coups. Compagnons ! cette ville où vous allez descendre, Esclave de Mourad, est fille d’Alexandre ;

Ces lieux que le Koran opprime sous ses lois, Sont pleins de souvenirs, grands comme vos exploits. Le Nil longtemps captif attend sa délivrance ; Montrons aux Mamelucks les soldats de la France, Et du Phare à Memphis retrouvons les chemins Où passaient avant nous les bataillons romains ! » Il se tait à ces mots ; mais ses lèvres pressées Semblent garder encor de plus hautes pensées. Soudain mille signaux élevés sur les mâts Au rivage d’Égypte appellent nos soldats. Sur le pont des vaisseaux, dans leurs vastes entrailles, Retentit un bruit sourd, précurseur des batailles, Et de longs cris de joie élancés dans les airs Troublent le lourd sommeil de ces mornes déserts. On eût dit, aux transports de l’armée attendrie, Qu’un peuple voyageur saluait sa patrie. Par les sabords ouverts, par les câbles tendus,

Tous, de la haute poupe en foule descendus, Pressés de conquérir ces rives étrangères, Tombent en rangs épais dans les barques légères, Et les canots, croisant leurs bleuâtres sillons, Couvrent la vaste mer de flottans bataillons. Quel fut le noble chef qui sur l’aride plaine Descendit le premier comme dans son domaine ? C’est Menou, qui, jouet d’un étrange destin, Quittera le dernier ce rivage lointain. Bientôt, à ses côtés, de la rive s’élance L’élite des guerriers déjà chers à la France : Belliard, Bon, Davoust, Vaubois, Reynier, Dugna, L’intrépide Rampon, le sage Dufalga. Kléber, de ses cheveux secouant l’onde amère, Des flots qui l’ont porté sort comme un dieu d’Homère ; Il marche, et d’autres chefs s’avancent après lui : Andréossy, Dumas, Verdier, Leclerc, Dumuy,

Lannes, qui de ce jour datait sa grande histoire ; Marmont, dont l’avenir commençait par la gloire ; Junot, qui, hors des rangs aventureux soldat, De duels en duels éternise un combat ; Berthier, du jeune chef le confident intime ; Eugène Beauharnais, enfant déjà sublime, Qui de la République exemplaire soutien Vengeait le sang d’un père en répandant le sien. Voilà Desaix : on lit sur son visage austère Des antiques Romains la vertu militaire ; De ses habits sans faste il proscrit l’appareil, Il est calme au combat, sage dans le conseil, Citoyen sous la tente, et son ame s’applique À servir sans éclat la jeune République. Quel est ce cavalier sur la selle affermi, Qui déjà tout armé demande l’ennemi, Et d’un triple panache ornant sa noble tête, Semble accourir ici comme aux jeux d’une fête ?

C’est Murat ; dans les rangs d’un léger escadron Jamais plus brave chef ne ceignit l’éperon ; Des modernes combats dédaignant la tactique, Il marche indépendant comme un guerrier antique, Et souvent, loin des siens isolant ses exploits, Provoque tout un camp du geste et de la voix ; Partout on voit briller dans la poudreuse lice Son casque théâtral, sa flottante pelisse ; Ce costume pompeux qu’il revêt avec soin, Comme un but éclatant le signale de loin, Et debout dans le choc des luttes inégales, On dirait qu’il a fait un pacte avec les balles. Va ! les champs de bataille, où tu sèmes l’effroi, Seront contre la mort un refuge pour toi ! C’est ainsi que, vingt ans, ta vie aventurière Passera sous les feux de l’Europe guerrière, Achille de la France ! Et le lâche destin Réserve à ta poitrine un plomb napolitain !

Les soldats, à la voix du père de l’armée, Ont repris dans les rangs leur place accoutumée : Les bras levés aux cieux, tous de leurs saints drapeaux Contemplent en pleurant les glorieux lambeaux. De ces noirs bataillons la plaine est obscurcie : Des bords de l’Eridan, des monts de l’Helvétie, On avait vu courir ce peuple de soldats, Que l’homme du destin attachait à ses pas, Et qui d’un long exil oubliant la souffrance, Près de leur jeune chef voyaient toujours la France. Cependant Bonaparte, avare des momens, A caché dans la nuit sa marche aux Musulmans : A peine la lueur qui dissipe les ombres Des monumens épars blanchissait les décombres, Que l’écho solennel de la ville aux cent tours Des bataillons français entendit les tambours ; De leurs longs roulements la foule épouvantée

Erre comme les flots d’une mer tourmentée ; Sur le toit des maisons, les pâles habitans Contemplent les drapeaux dans la plaine flottans, Et des chiens vagabonds les meutes accourues D’un lugubre concert font retentir les rues ; Du haut des minarets, les aveugles Musseins Appellent les Croyans sous les portiques saints ; A leur dolente voix, les femmes convoquées Inondent en pleurant les parvis des mosquées, Et dans de longs versets les farouches Imans Recommandent l’Égypte au dieu des Musulmans. Tandis qu’un peuple faible, égaré par la crainte, D’Alexandrie en deuil remplit la vaste enceinte, Les soldats du Prophète, au sommet des remparts, Promènent à grands cris leurs soyeux étendards. Alors sont accourus cinq mille janissaires, Du sultan de Stamboul superbes émissaires ;

Les Mores demi-nus, ouvrant les arsenaux, Poussent les vieux canons sur le bord des créneaux ; Le Maugrebin hideux, le Bédouin indocile, Pour la première fois soldats dans une ville, Des remparts menacés noircissent le contour ; Et le fier Koraïm paraît sur une tour. Koraïm ! des chérifs que la cité révère Nul n’exerça jamais un pouvoir plus sévère ; Ce riche Musulman, tel qu’un prince absolu, Marche presque l’égal des beys qui l’ont élu : Ses caïques légers, sous la voile latine, Portent l’ambre et le musc d’Égypte en Palestine ; Ses étalons guerriers, ses immenses troupeaux, Du sinueux Delta foulent les verts roseaux, Et trente eunuques noirs, sous la grille farouche, Gardent dans ses harems les trésors de sa couche. Hélas ! un bruit sinistre, au lever du soleil, De l’heureux Koraïm a pressé le réveil,

Et déjà brandissant le sabre des batailles Il insulte aux chrétiens du haut de ses murailles. L’armée en ce moment, serpent volumineux, Autour d’Alexandrie a resserré ses nœuds. Tout est prêt pour l’assaut ; les vieilles compagnies Accourent en portant les échelles unies, Les dressent dans les airs, et mille bras tendus Appliquent sur les murs ces chemins suspendus. Alors vers tous les points que l’échelle menace, Les soldats musulmans, la noire populace, Accourent pêle-mêle, et leurs longs hurlemens Ebranlent les cent tours dans leurs vieux fondemens. Mais à la voix des chefs soudain mêlant la sienne, Le tambour a battu la charge aérienne, L’hymne patriotique éclate dans les rangs ; Les cymbales d’airain, les clairons déchirans, Entonnant au désert leur guerrière fanfare,

Réveillent en sursaut le vieil écho du Phare ; À ces cris, à ces chants, les bataillons mêlés Se cramponnent aux murs à flots amoncelés ; Une ligne de feu qui jaillit sur leur tête Des tours et des créneaux illumine le faîte. Koraïm est partout ; son aveugle transport Fournit au désespoir mille instruments de mort ; Le peuple entend sa voix : sa brutale industrie Arrache les créneaux des tours d’Alexandrie, Et quand ces larges blocs résistent à ses mains, Alors du haut des murs les chapiteaux romains, Les torses anguleux, les frises ciselées, Les vieux sphinx de granit aux faces mutilées, Tombent de bonds en bonds, et leurs vastes éclats Sur l’échelle pliante écrasent les soldats.

Le premier à l’assaut, Menou, d’un vol agile, Montre à ses grenadiers le chemin de la ville ;

Tous le suivent des yeux ; teint de poudre et de sang, Sur la plus haute tour il arrache un croissant. « Attends ! » dit Koraïm ; de ses bras athlétiques Il rompt le dur ciment des murailles antiques, Et sous le vaste bloc du rempart assailli Menou, deux fois blessé, retombe enseveli. Au milieu des débris et des flots de fumée Kléber est apparu ; le géant de l’armée S’est frayé dans les airs d’audacieux chemins : Il embrasse une tour de ses puissantes mains. Déjà l’on distinguait à son immense taille Le Germain colossal debout sur la muraille, Quand un soldat farouche, Arabe basané, Rampant sur les créneaux, jusqu’à lui s’est traîné ; Souliman est son nom, sa patrie est le Kaire. C’est là que des Imans ont instruit le sicaire, Qui, maigre d’abstinence et dévoré de fiel, Par un meurtre éclatant veut conquérir le ciel.

Au moment où Kléber vers l’Arabe s’incline, La dague du Séide a frappé sa poitrine. Il tombe, et les soldats, hors du poudreux fossé, Portent, en frémissant, leur général blessé.

Tandis que sur les tours les enfants du Prophète Par ce double succès retardent leur défaite, Du fond de la cité de lamentables cris Étonnent Koraïm, vainqueur sur les débris ; Loin du sanglant théâtre où son bras se signale, Les Francs ont assailli la porte orientale ; L’intrépide Marmont, une hache à la main, Brise ses lourds battans semés de clous d’airain, Et cette large issue, ouverte à sa colonne, Semble un gouffre béant où la mer tourbillonne. Tout a fui : les Français dominent les remparts : Le pâle Koraïm, qu’entraînent les fuyards, Tourne ses yeux troublés vers les tours sans défense,

Et voit sur leurs créneaux l’étendard de la France. Ainsi ces bataillons, que le souffle des mers Poussait la veille encor vers de lointains déserts, Répétant aujourd’hui l’hymne de leur patrie, Entrent victorieux aux murs d’Alexandrie. Mais avant de s’asseoir sur les rives du Nil, Que de maux leur promet cette terre d’exil ! Qu’ils goûtent cependant dans la ville étrangère D’un tranquille bivouac la faveur passagère ; Sous le toit de palmiers que leurs mains ont construit, Qu’en rêvant de leur gloire ils dorment cette nuit. Demain, quand le soleil, du reflet de son disque, Rougira le vieux Phare et le double obélisque, Entourés de périls sans gloire et sans combats, Ces guerriers sur le sable imprimeront leurs pas, Et dans les flots mouvans de la plaine enflammée, Desaix, comme un pilote, appellera l’armée.

Puissent-ils, survivant à de longues douleurs, Des gouffres du désert sauver les trois couleurs ! Puissent-ils du grand fleuve atteignant les lisières, Ouvrir leur bouche ardente à l’air frais des rizières, Et montrer tout-à-coup, par la voix du canon, La France inattendue aux enfans de Memnon !

Chant II

ARGUMENT : El-Modhi, l’ange exterminateur. — Il s’échappe d’Alexandrie et prend la route du Kaire. — L’oasis d’Hellé. — Description du palais et des jardins de Mourad-Bey. — Scène nocturne de sérail. — La captive persane. — Arrivée imprévue d’El-Modhi. — Son entrevue avec Mourad. — Discours de l’ange exterminateur. — Mourad rassemble ses Mamelucks et quitte son palais. — L’armée française arrive sur les bords du Nil.-.Désastre d’Aboukir.

Seul de tous les vaincus, couvert d’une ombre amie, Un arabe marchait dans la ville endormie ; Des emblêmes sanglans ornent son large sein, Sur son dos retentit le carquois abyssin, Et la peau d’un chakal, en turban déroulée, Agite sur son front sa gueule dentelée.

Un qui vive perçant résonne ; l’étranger Précipite le pas de son cheval léger, En s’écriant : « Tremblez, chrétiens, race infidèle ! Des cavaliers du Nil je vais armer le zèle ; Ils sont venus les jours par le Koran prédits ! L’Égypte se soulève, et moi je vous maudis ! » A ces mots, sous le feu dont il brave l’atteinte, De la double muraille il a franchi l’enceinte, Et dirige son vol, plus vite que l’oiseau, Vers les lacs de Natroun et le Fleuve-sans-Eau. Quel est son nom ? Son nom, ineffable syllabe, Se prononce tout bas dans la veillée arabe ; On dit qu’il fut créé pour de secrets desseins, Sous les dunes d’Ammon ou chez les Abyssins ; Mais quel que soit le peuple où le sort le fit naître, Dans le sein d’une femme il n’a pas reçu l’être ; Les esprits infernaux le protègent ; on dit

Que le plomb des chrétiens sur son flanc nu bondit, Qu’il charme les chakals, et que sa forte haleine Arrête le boulet qui siffle dans la plaine. Etre mystérieux et prophète imposteur, Son nom est El-Mohdi, l’ange exterminateur. Mais rien ne trouble encor le long repos du Kaire ; Autour de ses remparts la plaine est solitaire ; C’est l’heure où le soleil, immobile au zénith, Des sépulcres épars embrase le granit. Du désert de Ghizé la luisante poussière Comme un miroir poli reflète la lumière, Et le Bédouin qui suit le sentier sablonneux Dans son poumon brûlant n’aspire que de feux. Ah ! du moins s’il pouvait, au centre de la plaine, Pour éteindre l’ardeur qui sèche son haleine, Respirer un instant l’abri délicieux De l’oasis d’Hellé que dévorent ses yeux !

Mais la belle oasis, comme une île sacrée, Aux esclaves du Nil interdit son entrée, Et le fier Mameluck, despote souverain, De ce riche domaine exclut le pélerin. C’est là que Mourad-Bey, sous de verts sycomores, Au murmure éternel des fontaines sonores, Sous de frais pavillons de cèdre et de santal, Pare ses voluptés du luxe oriental. Dans son divan pompeux le vent frais de l’Asie Se glisse en agitant la verte jalousie ; Sur le marbre poli d’un vaste corridor Rampent, en longs anneaux, les arabesques d’or ; L’iris, le basilic, la rose d’Idumée, Forment de ses jardins la ceinture embaumée, Et le frêle palmier de son large éventail Ombrage avec amour les dômes du sérail. Là, quittant sans témoins leurs tuniques de gaze, Belles de nudité, les filles du Caucase,

Sous de secrets trésors promenant le miroir, Préparent à Mourad les délices du soir ; Et lui, sur l’ottomane où sa langueur repose, Enivré des parfums de cinname et de rose, A ses ongles polis imprime le carmin ; Ou portant à sa lèvre un tube de jasmin, Il brûle gravement la feuille opiacée Que pour son doux seigneur cueille Laodicée. Héros voluptueux qu’assiège un mol ennui, Quel œil en ce moment reconnaîtrait en lui Ce bey des Mamelucks, fils de la Circassie, Qui nourrit de combats sa jeunesse endurcie ? Il languit au sérail ; mais quand ce bras puissant Se raidit pour venger la gloire du Croissant, Ce bras dans la bataille, armé pour le Prophète, Comme un hochet d’enfant fait voler une tête. Ah ! tant que ce beau jour luira sur l’horizon,

Qu’il goûte du harem le suave poison ! Le soleil de demain sera moins doux peut-être ! Qu’il soit heureux encor, ses femmes vont paraître ! Voici l’heure pudique où l’eunuque thébain, Haletantes d’amour, les ramène du bain ; De jeunes icoglans, nés dans la Géorgie, Rangent autour des murs l’éclatante bougie ; D’autres sur les divans sèment les doux coussins, Portent les mets exquis sur de larges bassins, Et jettent dans le vase où le tison pétille Du sérail de Stambul l’odorante pastille. Les femmes cependant, que le bey suit des yeux, Marchaient sur les tapis d’un pas silencieux, Quand au signal du maître un esclave d’Asie Touche d’un doigt léger l’odalisque choisie ; La captive s’arrête, et deux eunuques blancs Jusqu’aux pieds de Mourad guident ses pas tremblans. Pour la première fois la timide Persane

Levait, dans le sérail, son voile diaphane ; Un vieux marchand d’Ormus, par Mourad appelé, Ce matin l’a vendue aux eunuques d’Hellé. Mourad a respiré son haleine amoureuse, Plus douce qu’un parfum de l’Arabie-Heureuse ; L’ivresse dans son cœur fermente : il va saisir Un sein tout palpitant de honte et de plaisir… Tout-à-coup les éclats d’une voix inconnue Ébranlent du sérail la sonore avenue ; L’Africain monstrueux, argus des corridors, Répond par un cri rauque aux clameurs du dehors ; L’impétueux Mourad, qui de rage frissonne, S’élance au vestibule où cette voix résonne ; Sur le seuil du palais il pose un pied hardi, Et tressaille de joie en voyant El-Mohdi. « Entre ! » lui dit Mourad, et sa main familière Ouvre de son divan la salle hospitalière.

« La paix soit avec toi, dit le sombre étranger ; Malheur à qui sommeille à l’heure du danger ! Tu règnes sur l’Égypte aujourd’hui, mais peut-être L’Égypte dans trois jours aura changé de maître. Les Francs ont envahi la terre des élus, Alexandrie est prise, et Koraïm n’est plus ! La horde sacrilège, aux sables échappée, Près des rives du Nil à cette heure est campée ; Elle approche du Kaire, et Mourad endormi Sur des coussins de soie attend son ennemi ! — El-Mohdi, quel langage est sorti de ta bouche ! Qu’Allah sèche à l’instant cette main qui te touche, Que mon nom soit rayé du livre de la loi, Si le bruit d’un combat est venu jusqu’à moi ! Que veulent ces chrétiens ? Vers mon riche domaine Quel Sultan les conduit ? quel motif les amène ? — Écoute, Mourad-Bey ! les chrétiens en naissant Sucent avec le lait la haine du Croissant,

Et Dieu les a maudits ; sous les murs de leurs villes Ils plantent des nopals et des figuiers stériles ; Leur Nil ne sort jamais de son canal étroit, Leur ciel est nébuleux et leur soleil est froid. Pareils à ces oiseaux convives de l’hyène, Qui noircissent les airs de leurs ailes d’ébène, Ils viennent dévorer l’Égypte ; leur Sultan Semble un grossier fellah sous son humble caftan, Son corps frêle succombe au choc d’une bataille, Et ton sabre debout dépasserait sa taille. Maintenant, ô Mourad ! recueille dans ton sein Les suprêmes avis du prophète abyssin : Arme tes Mamelucks ; que l’Égypte assoupie Se réveille avec eux contre une race impie ! Attends nos ennemis : Dieu te les livrera Près des tombeaux détruits qui bordent Sakkara… Et moi, je vais tirer le glaive de l’archange, Le glaive zuphalgar qui punit et qui venge :

Plus de repos pour moi, je ne cueille en courant Que le fruit du palmier, que l’onde du torrent : Je franchis le Désert ; du pacha de Syrie J’appelle à ton secours la milice aguerrie ; Et les peuples de Tor, à ma voix réveillés, Chasseront les chrétiens des bords qu’ils ont souillés. Au sabre des élus El-Mohdi les condamne ; Sur eux et sur leurs fils, sur leur culte profane, Anathême ! Ils sauront que, pour leur châtiment, Je suis sur Al-Borak tombé du firmament. » Il dit ; et, sans attendre une vaine réponse, Comme l’esprit des nuits dans la plaine il s’enfonce. Mourad frémit de rage à ces derniers accens : Les rapides éclairs de ses yeux menaçans Etincellent dans l’ombre, et sa voix qui résonne Trouble de l’oasis le repos monotone ; A ces cris belliqueux, à ces accens connus,

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