Front matter
Personnages
Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V
Personnages
D. DIÉGUE, pere de Léonor.
D. FERNAND de Solis, amant de Léonor.
D. JUAN de Torés, ami de D. Fernand.
LÉONOR, fille de D.
ISABELLE, amie de Léonor.
BÉATRIX, suivante d’Isabelle.
JACINTE, suivante de Léonor.
UN EXEMT.
GUZMAN, valet de D. Fernand.
La scéne est à Madrid.
Acte I
Ah, Guzman !
Ah, Monsieur !
Je te vois à Madrid.
Ce voyage long-temps m’a chagriné l’esprit,
Et j’avois belle peur de ne le pouvoir faire.
Quoi, Guzman, tu doutois du crédit de mon pere ?
Je ne doutois de rien, mais, dans la vérité Dom César étoit mort, & j’étois arrêté.
Pour huit jours de prison tu t’en dûs croire quitte.
La prison est toujours un malencontreux gîte ; Et m’y voyant entré, je m’étois attendu À n’en sortir jamais que pour être pendu. Dans ces occasions, pour chétif qu’il puisse être, Un valet quelquefois peut payer pour son maître. Comme après le coup fait vous étiez évadé, On n’accusoit que moi d’avoir homicidé. J’étois là fortement demeuré pour les gages.
Enfin ?
Enfin l’argent a de grands avantages ; Et c’est par sa vertu qu’on est tombé d’accord, Que sans nuire aux vivans, le mort resteroit mort. Mais depuis plus d’un mois que parti de Séville, Vous avez ici dû prendre en propre une fille, Tout étant entre vous par lettres concerté, Puis-je vous demander où vous avez été ?
Ici. Pourquoi douter d’une chose si claire ?
Pour vous avoir en vain cherché chez le beau-pere.
Chez Dom Diégue ?
Oui, Monsieur.
Ah ! Guzman, qu’as-tu fait ?
Ma foi, c’est un brave homme, & j’en suis satisfait ; La station est douce, on y boit d’importance.
Il m’attend comme gendre ?
Avec impatience, Et trouve tout en vous tellement à son gré, Qu’il voudroit dès demain vous avoir engendré. Votre retardement le tient bien en cervelle.
Par toi de mon départ il a sû la nouvelle ?
Il sait jusqu’au sujet qui vous l’a fait hâter.
Sa fille, tu l’as vûe, il n’en faut point douter ?
Arrivé d’hier au soir, je n’ai vû que le pere, Et ne sachant sans vous que résoudre ni faire, Sorti sans en rien dire avant qu’il fût levé, J’ai voulu voir la ville, & je vous ai trouvé. Mais de grace, Monsieur, quelle rare aventure Vous fait fuir le beau-pere, & l’épouse future ? Vous sentez-vous impropre au matrimonium ?
Guzman, je laisse agir mon inclination, Et si de doux objets ont tenté ma franchise…
Prenez garde, Monsieur, à cette marchandise. L’air de Cour rabat bien du haut prix qui s’y met, On ne la livre pas telle qu’on l’y promet, Et beaucoup attrapés par un maintien modeste, Pensent prendre en plein drap, qui n’achetent qu’un reste.
Non, non, mon cœur n’est point novice dans ce choix, Et pour deux aujourd’hui brûle tout à la fois.
Autres que Léonor votre épouse ?
Autres qu’elle. On me la fait aimable, on me dit qu’elle est belle, Mais son pere & le mien en ont en vain ma foi, Ils choisissoient pour eux, je veux choisir pour moi.
Bon, mais puisqu’à la fois deux ont l’heur de vous plaire, Et que la confrerie est un mal nécessaire, Prenez-les toutes deux en qualité d’époux, L’une pour vos amis, l’autre sera pour vous.
Au lieu de badiner, écoute. La poursuite Dont pour César tué j’appréhendois la suite, Ayant hâté d’un mois mon voyage à la Cour, Me fit perdre d’abord tout souci de l’amour. Ainsi jusqu’au succès que j’en devois attendre, J’oubliai qu’à Madrid je venois comme gendre ; Et sans que chez Dom Diégue aucun l’ait pû savoir, Dom Juan est celui qui m’a sû recevoir. Me logeant, il ne fait que me rendre en la ville Ce que tu sais chez nous qu’il reçut à Séville ; Et j’ai l’heur qu’à Madrid n’étant jamais venu, Il est le seul encor de qui j’y sois connu.
Vous l’êtes du beau-pere ?
Il a mauvaise vûe, Je l’ai déjà deux fois rencontré par la rue ; Mais comme j’y prens garde, & qu’il me croit fort loin, Cet embarras à fuir me donne peu de soin. Cependant, Dom Juan m’a fait voir une dame, Pour qui mon cœur soudain s’est senti tout de flamme. Jamais des traits plus vifs, jamais des yeux plus doux N’avoient porté sur lui de si dangereux coups. L’air galant, enjoué…
Son nom est ?
Isabelle.
Et vous avez sans doute un libre accès chez elle ?
Jusques-là que tantôt encore elle m’attend.
Elle vous aime ?
Assez pour en être content ; Et comme elle a du bien, & dépend d’elle-même, Je l’aimerois autant peut-être qu’elle m’aime, Si par un autre amour, cet amour traversé Pouvoit continuer comme il a commencé.
Avouez à peu près que mon goût est le vôtre, Tâter un peu de tout, hier l’une, aujourd’hui l’autre ; Cet amour est d’un genre assez adultérin.
Non, ces deux objets seuls ont droit sur mon destin, Et toute autre beauté toucheroit peu mon ame.
Quelle est cette seconde encore qui vous enflamme ?
J’en ignore le nom comme la qualité.
Vous l’aimez seulement par curiosité ?
Ce commerce où mon cœur va plus loin qu’il ne pense, Est fondé de sa part sur la reconnoissance ; Aux lieux de promenade elle vient chaque jour Recevoir les sermens d’un réciproque amour ; Mais sans se découvrir.
Monsieur, c’est une gueuse Qui gagne ses habits au métier de coureuse,
Et qui, poussant le leurre autant qu’elle pourra, Se titrera Marquise, & vous attrapera.
À la voir seulement tu jugerois mieux d’elle. De tout ce qu’elle fait la grace est naturelle, Le port noble & touchant, rien de bas, d’affecté, Un certain air modeste & plein de liberté, Je ne sai quoi de doux, l’entretien agréable, L’esprit vif, délicat, perçant.
C’est-là le diable. Ces gueuses pour piller la dupe qui leur rit, Monsieur, vendant le corps, achétent de l’esprit.
Pour m’y voir attrapé je m’y sais trop connoître : Et ce que tant d’appas dans mon cœur ont fait naître Pourroit pour celle-ci gagner enfin ma voix, Si sa famille sûe autorisoit mon choix. Au plus parfait amour je sens mon ame prête ; Mais j’ignore qui j’aime, & c’est ce qui m’arrête.
La fourbe est bien en régne, & s’en sauve qui peut.
St.
St. Bon jour. Monsieur, est-ce à vous qu’on en veut, Ou si c’est moi déja que la donzelle tente ? Voyez.
À l’inconnue elle sert de suivante,
Tais-toi. Qu’heureusement je te rencontre ici ! Enfin…
Heureusement je vous rencontre aussi. À la poste où pour nous vous laissez votre adresse, Je portois ce billet.
De qui ?
De ma maîtresse. Lisez-le, Dom Fernand.
Ma chere…
Assurément.
Si le cœur t’en disoit, je suis sans compliment. Ces détours, ces douceurs, dont un galant s’enyvre, Autant de bien perdu pour ceux qui savent vivre. Sans tant verbaliser, l’amour veut de l’effet, J’en ai toujours de prêt, si tu m’aimes, c’est fait.
Tu serois pris au mot, si tu n’y prens bien garde.
Ma foi, dans ce marché c’est moi seul qui hazarde. Tu vois clair en m’aimant, si nous en disputons, Mais je suis obligé de t’aimer à tâtons ; Avec ton nez bridé de ta coëffe importune, Ta ténébrosité m’en pourroit bailler d’une ; Et ton minois, des cœurs modestement filou, S’il n’est quelque peu singe, est peut-être hibou.
Il te les faut choisir.
Ta maîtresse m’oblige, Et ne peut me donner d’avis que je néglige. Mais ne puis-je savoir où tu me dois mener ?
Ne vous préparez point à me questionner, Tantôt au lieu marqué prenez soin de vous rendre, Suivant votre billet je vous y viendrai prendre, N’attendez rien de plus.
Ôte-moi de souci, De grace…
Voulez-vous qu’on me surprenne ici ? Si quelqu’un m’y connoît, ma maîtresse est perdue.
Mais fais-la moi connoître.
Enfin vous l’avez vûe ?
Oui, je sais bien qu’en elle éclatent mille appas.
En êtes-vous content ?
Qui ne le seroit pas ?
Jugez par là du reste, & lui soyez fidéle.
Au moins di-moi son rang.
Tout est égal en elle, La beauté, l’air, l’esprit, la qualité, le bien.
C’est-à-dire, Monsieur, que le tout n’y vaut rien.
Maraud…
Vous la croyez à son apprentissage ?
Mais pourquoi se cacher ?
C’est qu’elle est bonne & sage,
Et que l’on voit la fourbe un don si cavalier, Qu’il faut vous bien connoître avant que de s’y fier.
Non, si ma passion ne va jusqu’à l’extrême, Si mon cœur n’est atteint…
Chacun en dit de même ; Pour faire croire un feu qu’ils affectent souvent, Tous ont le même stile, & la plûpart, du vent.
Mais ta maîtresse enfin, telle qu’elle puisse être, Se trouvera forcée à se faire connoître ; Il en faudra venir à l’aveu que j’attens.
Vous saurez le secret quand il en sera temps, Et prétendez en vain me voir changer de note, Je tiens bien le tacet.
La peste soit la sotte. Quel que fût le secret qu’on m’eût pû confier, Je le dirois soudain de peur de l’oublier.
Tu n’oses donc encor m’éclaircir l’aventure ?
Elle est faite, Monsieur, en dépit de nature, Et le ciel se trompant sans doute, à la façon, Dans un moule de fille a cru faire un poisson.
Adieu, brave causeur.
Adieu, chere muette.
Qui l’en croira, Monsieur, votre fortune est faite ; Esprit, naissance, bien, attraits, le choix est doux.
Me voici cependant avec deux rendez-vous. Isabelle tantôt m’attend à la même heure.
Des deux occasions choisissez la meilleure, Allez où votre cœur est le plus attaché.
Pour la dame inconnue il se sent plus touché ; Mais de peur de surprise, ignorant sa naissance, Autant que je le puis je le tiens en balance ; Et comme je ne sai ce qui peut arriver, Si celle-ci manquoit, l’autre est à conserver.
Mais, puisqu’elle vous tient ses affaires secrettes, Lui deviez-vous sitôt découvrir qui vous étes ? Sa suivante a d’abord fait ouïr votre nom.
Qu’il soit connu de tous, qu’en devinera-t-on ? Il est mille Fernands dans une même ville. Suffit que j’ai caché que je suis de Séville, Et qu’enfin me disant de Grenade, j’ai pris Le surnom d’Avalos pour celui de Solis.
Par ce nom trop tôt dit, autre embarras à craindre. Vous aimez Isabelle, ou du moins l’osez feindre ; Et si cette Inconnue apprend, quelque beau jour, Qu’un Fernand Grenadin fasse en deux lieux sa cour ?
César de ce péril par sa mort me délivre. Craignant que jusqu’ici l’on ne me sût poursuivre Je priai Dom Juan d’abuser ses amis, Me nommant devant eux partout Dom Dionis, Sous ce nom, d’Isabelle il m’assura la vûe ; Et je suis Dom Fernand pour la seule inconnue. Mais de quelque message on m’en vient régaler, Sa Suivante s’approche afin de me parler ; Je la vois qui sourit.
Quoi, celle d’Isabelle ? Votre premiere amante ?
Oui, Guzman.
Qu’elle est belle ! Monsieur, préférons-la.
Tu te trouves tenté ?
J’ai de malins instans pour la fragilité, Et par précaution j’essayerois du remède.
Aujourd’hui, Beatrix, tout à mes vœux succéde, Ta rencontre est un bien qui doit m’être si doux…
Pas tant, si je vous viens ôter un rendez-vous.
Que dis-tu ?
Que tantôt ma maîtresse Isabelle Ne peut, Dom Dionis, vous attendre chez elle ; Voilà ce que j’allois vous dire de sa part.
J’attendrai son retour, & la verrai plus tard.
Non pas pour aujourd’hui, votre amour va trop vîte.
Au moins à son défaut accepte ma visite ; Et si tantôt, sans toi, par hazard elle sort…
Il vous plaît de railler.
Ah ! C’est me faire tort. Non, à t’entretenir j’aurai la même joie, Et je croirai la voir pourvû que je te voie.
Ma foi, je ne sai pas comme vous l’entendez, Mais je pense valoir ce que vous demandez. D’aussi bien faits que vous me verroient pour mon compte.
Qu’elle en sait !
Tout de bon, ton esprit me fait honte ; Et je t’en trouve tant…
Que vous le baillez doux ! Trêve, Dom Dionis, point de guerre entre nous ; J’ai peut-être de quoi vous donner votre reste.
Tu tournes tout en jeu ; mais, je te le proteste, Que mon cœur sent pour toi certaine émotion…
De grace, arrêtez-là la protestation. Sans me charger encor d’un cœur comme le vôtre, J’ai tant de protestants qu’ils s’étouffent l’un l’autre ;
Et, dans les vœux divers qu’on me vient adresser, Je ne sai tantôt plus où les pouvoir placer.
Ta beauté, du plus fier te feroit un esclave.
Je sai ce que je puis, ne faites point le brave, Et croyez seulement que l’ayant entrepris, Vous seriez bien adroit si vous ne restiez pris. Qu’on se défende, ou non, de chercher à me plaire, Quand j’ai dessein de prendre, on ne m’échappe guere ; Et j’arrête si bien, qu’en ce droit absolu Je n’ai perdu jamais que ce que j’ai voulu.
Qui ne t’en croiroit pas ? Tu vaux que l’on t’admire ; Tout est aimable en toi.
Vous pensez vous en rire ; Mais après tout, peut-être, à m’examiner bien, À la qualité près, il ne me manque rien. Quoi que montre d’appas ma maîtresse & la vôtre, Cette taille & ce port en valent bien quelque autre. Si je n’ai point les traits si doux, si délicats, J’ai des je ne sai quoi que la beauté n’a pas, Le teint, je m’en rapporte, &, pour de la jeunesse, Je pense que me voir c’est tout.
La bonne piece ! Si quelqu’un l’entend mieux, je le quitte.
Jaseur, Est-ce à toi de parler avec les gens d’honneur ?
Si je puis librement dire ce qui m’en semble, Ton honneur & le mien sont bons à mettre ensemble ; Et quiconque des deux pourroit n’en faire qu’un, Feroit encor, je pense, un honneur bien commun.
Tu ne te tairas point, Maraud ?
Sur ma parole, La Matoise est, Monsieur, instruite en bonne école ; Elle vous en dira de toutes les façons, Et se peut aisément passer de nos leçons.
Oui, je m’abaisserai jusqu’à prendre des tiennes.
Ah ! mon ange.
C’est là que je veux que tu viennes. J’ai besoin des douceurs d’un galant tel que toi.
Laisse-là ce badin, & ne songe qu’à moi.
Quoi, ne songer qu’à vous ! Et que feroient mille autres Dont les vœux acceptés ont précédé les vôtres ? Chaque moment du jour peut à peine fournir À donner à chacun son rang de souvenir ; Mais je perds trop de temps. Adieu, je me retire.
Si-tôt ?
Achevez donc, qu’avez-vous à me dire ?
Béatrix.
Est-ce tout ? Vous me ferez gronder. J’ai hâte.
Laisse-moi du moins te regarder ; À te voir seulement mon plaisir est extrême.
Vous ne m’étonnez point, j’y prends plaisir moi-même ;
Et, dans plus d’un miroir, on me voit chaque jour Aller, de temps en temps, me faire un peu de cour.
Il est doux de s’y voir, quand la copie agrée.
Je ne m’y trouve pas tout à fait déchirée ; Et j’en prends plus de droit d’aimer l’original.
Seul avec Béatrix ? C’est n’être pas trop mal.
Venez-vous m’envier le bien que je posséde ?
Brûlant pour sa maîtresse, il faut qu’on me la céde.
Gardez qu’à l’obtenir vos efforts ne soient vains.
Hé, de grace, pour moi n’en venez pas aux mains.
Tu n’as qu’à décider, je prétens, il s’oppose.
Je pense que pour vous je sens la même chose, Et crains bien que, restant dans cette égalité, Aucun des deux jamais n’ait droit de primauté. Adieu.
Bon soir, la belle.
Et Guzman la cajole Déjà ?
Non pas, Monsieur, c’est que je la console ; Ces belles ont toujours l’esprit déconcerté, Quand on leur dit adieu, sans parler de beauté ; Il se faut acquitter du moins de la grimace.
Où l’avez-vous trouvée ?
Dans cette même place, Où soudain il m’a vû changer de rendez-vous.
Aimant en deux endroits, ce changement est doux. C’est recouvrer soudain une faveur perdue.
Je l’avois d’Isabelle, & l’ai de l’Inconnue. L’une hors du logis doit passer jusqu’au soir ; Et, sur quelques secrets, l’autre cherche à me voir.
Vous brûlez d’éclaircir celui de l’aventure ?
Cette assignation m’en donne augure.
Oui, mais je vous apporte un sujet de souci, Votre beau-pere sait que vous êtes ici.
Que je suis arrivé, Dom Juan ?
Que vous l’étes. En vain j’ai cru tenir toutes choses secrettes, Ayant été dès hier par Guzman averti Du long-temps qu’il vous sait de Séville parti ; Et de notre amitié sachant l’étroite chaîne, Il est venu chez moi me témoigner sa peine.
Vous n’avez point alors tâché de l’abuser ?
Après ce qu’il savoit, qu’avois-je à déguiser ? Votre arrivée ici se pouvoit-elle taire ?
De mon secret sans doute il est fort en colere ? Qu’aura-t-il cru de moi de ne l’avoir point vû ?
Que de votre combat c’est l’effet imprévû, Et, qu’avant que le voir, vous jugiez nécessaire D’attendre quelque temps le succès de l’affaire.
Quel malheur !
Cependant j’ai promis qu’aujourd’hui, Puisque vous étiez libre, il vous verroit chez lui ; C’est à vous d’y songer, ma parole est donnée.
Quel prétexte choisir pour rompre l’hyménée ? L’amour me cause ici d’étranges embarras.
Je n’entreprendrai point d’en combattre l’appas ; Mais voyez Léonor, elle est sage, elle est belle, Et ce que vous aimez vaut peut-être moins qu’elle.
Ah ! Ne m’en parlez point, Léonor me déplaît.
Sans la voir, sur son nom vous en donnez l’arrêt ?
Je ne la puis souffrir.
La pauvre délaissée ! Monsieur, si par hazard elle étoit fort pressée, Et qu’à vous en défaire on vous vît empêché, Pour vous faire plaisir, je prendrai le marché.
Guzman a le goût bon.
Il faut voir l’inconnue En l’état où je suis, tout dépend de sa vûe, Son destin éclairci pourra régler le mien.
Voyez-la, mais enfin ne précipitez rien.
Acte II
N’en soyez point surprise, ô charmante Isabelle, D’un bruit sourd & confus j’en ai sû la nouvelle ; Et comme rien pour moi ne peut être plus doux, Je m’en suis crû devoir expliquer avec vous. Excusez pour un fils ma tendresse de pere, Je sai que Dom Félix s’étudie à vous plaire ; Et j’aurai grande joie à le voir sous vos loix, S’il a su mériter l’honneur de votre choix. Vous connoissez mon bien, vous savez ma famille, L’amitié semble étroite entre vous & ma fille ; Et pour elle & pour moi je le tiendrois heureux Que l’alliance encore en redoublât les nœuds.
Cet hymen proposé me fait voir tant d’estime, Que l’espoir m’en paroît à peine légitime. Je ne célerai point que ce peu de beauté M’acquiert de Dom Félix quelque civilité, Mais, Monsieur, un dessein d’une telle importance, Avant qu’aller plus loin, vaut bien que l’on y pense ; Et quoi qu’aucun n’ait droit de contraindre ma foi, Je dois en consulter de plus sages que moi. Je sai de leur conseil ce que je puis attendre ; Et c’est de Léonor que je le voudrois prendre, Si, comme elle est sa sœur, les intérêts du sang, Auprès de l’amitié, n’étoient d’un autre rang.
D’un si fâcheux délai quelle que soit la suite, Je ne puis qu’admirer votre sage conduite ; Et, si vos sentiments se déclarent pour nous, J’emploierai Léonor à les savoir de vous. L’Époux qu’elle attendoit, arrivé de Séville, Va déjà commencer la joie en ma famille ; Et comblant d’heur un fils qui se sent captiver, C’est votre seul aveu qui la peut achever. Le ciel daigne en hâter l’heureuse certitude.
Ce choix vous va causer un peu d’inquiétude ? Si Dom Félix fait voir son amour par ses soins, Dom Dionis pour vous n’en témoigne pas moins ; Votre cœur doit parler c’est à vous de l’entendre.
En se déférant trop, il craint de se méprendre. Ces soupirans d’office, en tous lieux si chéris, Sont d’aimables amans, mais de fâcheux maris ; En vain la plus parfaite aura touché leur ame, S’ils l’adorent maîtresse, ils la méprisent femme, Et leurs vœux attachés à de nouveaux appas, Dédaignent ce qu’ils ont pour tout ce qu’ils n’ont pas. Voilà ce qui suspend tout ce que je propose.
De vrai, le mariage est une étrange chose ; Et qui s’en peut louer, pour en bien discourir, Au métier de forçat n’auroit guère à souffrir. La chaîne en est, dit-on, si rude & si pesante, Que, qui n’en gémit point, a l’ame bien constante ;
Et quand il faut choisir, jeune, galant fleuri, Adroit, aimable, beau, c’est toujours un mari. On est bien empêché comme on s’y doit conduire, Trop de précaution souvent ne fait que nuire ; En vain pour mieux échoir on y fait cent façons, Puisque enfin les meilleurs ne sont jamais trop bons. Sans qu’un semblable choix nous chagrine d’avance, Il faut jeter les dés au hazard de la chance, Et dire en risquant tout, puisque enfin on le veut, Dieu nous la donne bonne, & vienne ce qui peut.
C’est en dire un peu trop.
Ce n’est point satire, Madame, croyez-moi, l’on n’en sauroit trop dire. Il est de ces rêveurs, il est de ces jaloux, Qui se font plus de mal qu’ils n’en craignent de nous. Qu’une femme s’échappe à voir un peu le monde, Leur chagrin en murmure, & leur dépit en gronde, Et dans leur rêverie à rendre un esprit fou, L’on n’est sage jamais si l’on n’est loup-garou. Pour moi qui ne suis pas d’humeur trop endurante, Si jamais un mari l’assemblage me tente, Le contrat d’union, dans mon petit calcul, Aura plus d’une clause, ou demeurera nul. Il me sera permis de danser & de rire, Je verrai mes amis sans qu’il y trouve à dire, Et saurai le réduire à ne rien redouter De toutes les douceurs qu’on me viendra conter.
Tu crois qu’il tiendra tout ?
Et bien, quitte à se battre. Si j’enrage une fois il enragera quatre ; Et me mettant au pis, je sais qu’il trouvera Plus de fâcheux momens qu’il ne m’en donnera. Après tout, le meilleur est de vivre sans maître.
C’est un état heureux, & je le sai connoître ; Mais de quelque douceur qu’il flatte nos esprits, Le nom de vieille fille est un nom de mépris.
Aussi, ce qui doit bien refroidir notre envie, Quand on est marié, c’est pour toute sa vie ; Et pour qui s’en repent, à vous parler sans fard, L’espoir de se voir veuve est un triste hazard. Cette faveur du Ciel est toujours trop tardive, Nos beaux jours sont passés quand ce grand jour arrive ; Et le plus souvent même, abusant nos souhaits, Il nous rit, il nous flatte, & n’arrive jamais. Mais pour vos deux amans, quel dessein est le vôtre ? Vous sentez-vous égale, & pour l’un & pour l’autre ?
Le choix, à dire vrai, n’est pas facile entr’eux, Je tiens l’un plus galant, l’autre plus amoureux. D’abord Dom Dionis, en m’expliquant sa flamme, Éblouit ma raison, charma toute mon ame ; Mais, si j’en juge bien, je lui vois chaque jour Plus de galanterie avecque moins d’amour. De cette passion il n’a que l’habitude, Il en prends les dehors, soupire par étude ; Et je croi, quand il tâche à lui donner crédit, Que son cœur ne sait rien de tout ce qu’il me dit.
Dom Félix pourra donc emporter la balance ?
Si son feu brille moins, j’y crois plus de constance ; Et je tiens qu’à l’hymen un esprit arrêté, Doit moins chercher l’éclat que la solidité.
Pourquoi permettre donc que son rival vous voie ?
Pour juger mieux encor ce qu’il faut que j’en croie ;
Et c’est pour me pouvoir expliquer avec lui, Qu’il avoit eû de moi rendez-vous aujourd’hui. Tu sais que Léonor a rompu la partie.
Ma foi, je n’aurois point péché par modestie, Sa visite à demain eût reçu le renvoi ; On doit à ses amis, quand on a fait pour soi.
Léonor seule ici me priant de l’attendre, C’est le moins, Béatrix, que je pouvois lui rendre ; Mais je la vois entrer.
J’en use librement.
Songez que l’amitié défend le compliment ; Et qu’enfin, vous servir fait ma plus forte envie.
Je viens vous confier le secret de ma vie, Et sai trop que pour fuir le malheur que je crains, Je ne pourrois le mettre en de plus sûres mains. Vous avez déjà sû que mon pere à Séville Ne crut pas avoir fait un voyage inutile, Puisque là, pour époux, à son retour, j’appris Qu’il m’avoit sû choisir Dom Fernand de Solis. Ignorant jusques-là ce que c’est qu’être amante, Je tins cette nouvelle assez indifférente ; Et mon cœur libre encor, n’étant point prévenu, Souscrivit sans murmure au choix d’un inconnu ;
Mais, dans cet intervalle, usant de sa puissance, L’amour s’est bien vengé de indifférence. Un autre Dom Fernand pour troubler mon repos…
Un autre, dites-vous ?
Dom Fernand d’Avalos. Un procès qu’à la cour il est venu poursuivre, L’a tiré de Grenade où le ciel le fait vivre ; Et mes sens en lui seul se sont sentis flattés De tout ce qu’on peut voir d’aimables qualités. Sans savoir ce qu’en moi sa rencontre fit naître, Vous savez l’accident qui me le fit connoître, Un jour qu’au bord du fleuve, où j’osai m’engager, Mes chevaux s’emportant m’eussent mise en danger, Si soudain à leur fougue opposant son courage, Il n’eût sû m’épargner ce genre de naufrage. Je ne vous ferai point de récits superflus, Je le vis, il me plût, il me vit, je lui plûs. Une pareille ardeur dans nos cœurs sembla naître ; Mais, quelque effort alors qu’il fît pour me connoître, Malgré ce grand service il ne put rien savoir, Sinon qu’en ce lieu même il pourroit me revoir. Ainsi, dès ce moment, contre toute apparence, Mon amour commença par la reconnoissance ; Et sans cesse mon cœur, par de secrets discours, S’entretient du péril pour songer au secours. J’aimois à me tenir cette image présente, J’évitois d’être ingrate, & me rendois amante ; Et pour me livrer mieux aux transports que je sens, L’Amour se prévaloit de l’erreur de mes sens.
Mais engagée enfin à l’hymen par un pere, Qu’est-ce dans cet amour que votre cœur espere ?
Tout, si d’un si beau feu l’impérieuse loi Peut attendre de lui ce qu’elle obtient de moi,
C’est par ce seul motif qu’il m’a vûe obstinée À lui taire & mon nom & de qui je suis née ; Et qu’à le voir souvent ayant sû m’obliger, Avant qu’il me connût j’ai voulu l’engager. L’amour, dont on sait trop jusqu’où les droits s’étendent, Est toujours favorable à deux cœurs qui s’entendent ; Et pour rompre un hymen qui confond mon espoir, Pourvû qu’on l’en consulte, il a trop de pouvoir.
Mais l’époux arrivé, que pouvez-vous prétendre ?
C’est ce qu’à Dom Fernand j’ai résolu d’apprendre ; Et, pour lui découvrir cet important souci, Jacinte, qui l’attend, va l’amener ici. Je m’en suis crû chez vous la liberté permise.
Il n’est rien qu’avec moi l’amitié n’autorise.
Le logis de derriere ouvre en un lieu désert, Par où le faire entrer sans qu’il soit découvert ; Jacinte en est instruite, & sait ce qu’il faut taire.
Cette précaution étoit peu nécessaire ; Qui vit comme je fais, sans détour, sans façon, Brave la médisance, & craint peu le soupçon. Mais enfin, aujourd’hui vous lui voulez tout dire ?
Non, mais ce seul hymen dont mon amour soupire ; Et par ses sentimens prendre droit de juger Jusqu’où, pour y répondre, il me doit engager.
Souvent un beau dehors a l’art de nous séduire.
Aussi, par vos conseils je cherche à me conduire ; Et ce qu’il veut savoir ne lui sera connu, Qu’après que vous l’aurez vous-même entretenu.
Vous sonderez son cœur, étudierez son ame ; Et j’éteindrai par vous, ou nourrirai ma flamme.
Madame.
Hé bien, Jacinte ?
Il attend pour entrer.
Qu’il vienne.
Il ne faut pas dès l’abord me montrer ; Dans l’aise qu’il aura du dessein que vous faites, Ses premieres douceurs doivent être secrettes ; Quand à vous seconder vous aurez sû le sien, Je ne refuse pas d’être de l’entretien. Vien, Beatrix.
Enfin, c’est en vous que j’espere.
Ma foi, pour un amant voilà bien du mystere ; Je m’inquiéte moins de m’en voir mille & plus, J’en tiens papier exact, & je dors là-dessus.
Entrez, on vous attend.
Madame, quelle grace ! Et pour la mériter que faut-il que je fasse ? Accorder tant de gloire à mon ardent amour !
Enfin, à le prouver le ciel vous offre jour. S’il est tel que mes yeux semblent l’avoir fait naître, C’est à vous, Dom Fernand, à le faire paroître. Le temps presse, du sort je crains les derniers coups ; Et, si vous n’agissez, je ne puis être à vous.
Ah ! Si de ce malheur je puis rompre l’atteinte, J’ai lieu de m’offenser de votre injuste crainte ; Et quand les coups du sort peuvent être forcés, Qui peut douter de moi ne peut m’aimer assez. Que pour m’ôter à vous la terre conjurée Tienne à mon cœur charmé la guerre déclarée, Pour en favoriser les violens desseins Le seul aveu du vôtre est tout ce que je crains.
On ne l’aura jamais, & quoi que je hazarde, Les effets feront voir quelle foi je vous garde ; Et qu’il n’est rien pour vous que j’ose négliger, Quand sous les loix d’un autre on me veut engager. Oui, pour vous découvrir ce que j’ai dû vous taire, Apprenez, Dom Fernand, que je dépens d’un pere, Qui, sans m’en consulter, de mon repos jaloux, A voulu par ses yeux me choisir un époux.
Cet hymen arrêté rend ma disgrace extrême, Mais je vous dois la vie enfin, & je vous aime ; Et vois avec plaisir que mon cœur, en ce jour, Ne peut fuir d’être ingrat, sans servir mon amour.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Le Galant doublé.
