Front matter
Au lecteur
Personnages
Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V
Au lecteur
y a trente ou quarante ans que feu monsieur de la Calprenéde traita le sujet du comte d’Essex, & le traita avec beaucoup de succès. Ce que je me suis hazardé à faire après lui, semble n’avoir point déplu, & la matiere est si heureuse par la pitié qui en est inséparable, qu’elle n’a pas laissé examiner mes fautes avec toute la sévérité que j’avois à craindre. Il est certain que le comte d’Essex eut grande part aux bonnes graces d’Elizabeth. Il étoit naturellement ambitieux. Les services qu’il avoit rendus à l’Angleterre, lui enflerent le courage. Ses ennemis l’accuserent d’intelligence avec le comte de Tiron, que les rebelles d’Irlande avoient pris pour chefs. Les soupçons qu’on en eut lui firent ôter le commandement de l’armée. Ce changement le piqua. Il vint à Londres, révolta le peuple, fut pris, condamné ; & ayant toujours refusé de demander grace, il eut la tête coupée le 25 février 1601. Voilà ce que l’histoire m’a fourni. J’ai été surpris qu’on m’ait imputé de l’avoir falsifiée, parce que je ne me suis point servi de l’incident d’une bague qu’on prétend que la reine avoit donnée au comte d’Essex pour gage d’un pardon certain, quelque crime qu’il pût jamais commettre contre l’état ; mais je suis persuadé que cette bague est de l’invention de monsieur de la Calprenéde, du moins je n’en ai rien lû dans aucun historien. Camdenus qui a fait un gros volume de la seule vie d’Elizabeth, n’en parle point ; & c’est une particularité que je me serois crû en pouvoir de supprimer, quand même je l’aurois trouvée dans son histoire.
Personnages
ÉLISABETH, Reine d’Angleterre.
LA DUCHESSE D’IRTON, aimée du Comte d’Essex.
LE COMTE D’ESSEX.
CÉCILE, ennemi du Comte d’Essex.
LE COMTE DE SALSBURY, ami du Comte d’Essex.
CROMMER, capitaine des Gardes de la Reine.
TILNEY, confidente d’Élisabeth.
SUITE.
La scéne est à Londres.
Acte I
Non, mon cher Salsbury, vous n’avez rien à craindre ; Quel que soit son courroux, l’amour saura l’éteindre ; Et dans l’état funeste où m’a plongé le sort, Je suis trop malheureux pour obtenir la mort. Non qu’il soit dur qu’on permette à l’envie D’attaquer lâchement la gloire de ma vie.
Un homme tel que moi, sur l’appui de son nom, Devroit comme du crime être exempt du soupçon ; Mais enfin cent exploits & sur mer & sur terre, M’ont fait connoître assez à toute l’Angleterre ; Et j’ai trop bien servi, pour pouvoir redouter Ce que mes ennemis ont osé m’imputer. Ainsi, l’imposture auroit surpris la reine, L’intérêt de l’état rend ma grace certaine ; Et l’on ne sait que trop par ce qu’a fait mon bras, Que qui perd mes pareils, ne les recouvre pas.
Je sai ce que de vous par plus d’une victoire, L’Angleterre a reçû de surcroît à sa gloire ; Vos services sont grands, & jamais potentat N’a sur un bras plus ferme appuyé son état. Mais malgré vos exploits, malgré votre vaillance, Ne vous aveuglez point sur trop de confiance. Plus la reine au mérite égalant ses bienfaits, Vous a mis en état de ne tomber jamais, Plus vous devez trembler que trop d’orgueil n’éteigne Un amour qu’avec honte elle voit qu’on dédaigne. Pour voir votre faveur tout-à-coup expirer, La main qui vous soutient n’a qu’à se retirer ; Et quelle sûreté le plus rare service Donne-t-il à qui marche au bord du précipice ? Un faux y fait choir ; mille fameux revers D’exemples étonnans ont rempli l’univers. Souffrez à l’amitié qui nous unit ensemble…
Tout a tremblé sous moi, vous voulez que je tremble. L’imposture m’attaque, il est vrai, mais ce bras Rend l’Angleterre à craindre aux plus puissans états. Il a tout fait pour elle, & j’ai sujet de croire Que la longue faveur où m’a mis tant de gloire, De mes vils ennemis viendra sans peine à bout. Elle me coûte assez pour en attendre tout.
L’état fleurit par vous, par vous on le redoute ; Mais enfin quelque sang que la gloire vous coûte, Comme un sujet doit tout, s’il s’oublie une fois, On regarde son crime, & non pas ses exploits. On veut que vos amis, par de sourdes intrigues, Se soient mêlés pour vous de cabales, de ligues ; Qu’au comte de Tyron ayant souvent écrit, Vous ayez ménagé ce dangereux esprit, Et qu’avec l’Irlandois appuyant sa querelle, Vous preniez le parti de ce peuple rebelle. On produit des témoins, & l’indice est puissant.
Et que peut leur rapport si je suis innocent ? Le comte de Tyron que la reine appréhende, Voudroit rentrer en grace, y remettre l’Irlande, Et je croirois servir l’état plus que jamais, Si mon avis suivi pouvoit faire la paix. Comme il hait les méchans, il me seroit utile À chasser un Coban, un Raleg, un Cécile, Un tas d’hommes sans nom, qui lâchement flatteurs, Des désordres publics font gloire d’être auteurs. Par eux tout périra, la reine qu’ils séduisent, Ne veut pas que contre eux les gens de bien l’instruisent. Maîtres de son esprit, ils lui font approuver Tout ce qui peut servir à les mieux élever. Leur grandeur se formant par la chûte des autres…
Ils ont leurs intérêts, ne parlons que des vôtres. Depuis quatre ou cinq jours sur quels justes projets Avez-vous de la reine assiégé le palais, Lorsque le duc d’Irton épousant Henriette…
Ah, faute irréparable, & que trop tard j’ai faite ! Au lieu d’un Peuple lâche & prompt à s’étonner, Que n’ai-je eu pour secours une armée à mener !
Par le fer, par le feu, par tout ce qui peut être, J’aurois de ce palais voulu me rendre maître. C’en est fait, biens, trésors, rang, dignités, emploi, Ce dessein m’a manqué, tout est perdu pour moi.
Que m’apprend ce transport ?
Qu’une flamme secrette Unissoit mon destin à celui d’Henriette, Et que de mon amour son jeune cœur charmé Ne me déguisoit pas que j’en étois aimé.
Le Duc d’Irton l’épouse, elle vous abandonne, Et vous pouvez penser…
Son hymen vous étonne ; Mais enfin apprenez par quels motifs secrets Elle s’est immolée à mes seuls intérêts. Confidente à la fois, & fille de la reine, Elle avoit sû vers moi le panchant qui l’entraîne. Pour elle, chaque jour, réduite à me parler, Elle a voulu me vaincre, & n’a pû m’ébranler ; Et voyant son amour, où j’étois trop sensible, Me donner pour la reine un dédain invincible, Pour m’en ôter la cause en m’ôtant tout espoir, Elle s’est mariée… Hé, qui l’eût pû prévoir ? Sans cesse, en condamnant mes froideurs pour la reine, Elle me préparoit à cette affreuse peine ; Mais après la menace, un tendre & prompt retour Me mettoit en repos sur la foi de l’amour ; Enfin, par mon absence à me perdre enhardie, Elle a contre elle-même usé de perfidie ; Elle m’aimoit sans doute, & n’a donné sa foi, Qu’en m’arrachant un cœur qui devoit être à moi. À ce funeste avis quelles rudes alarmes ! Pour rompre son Hymen j’ai fait prendre les armes,
En tumulte au palais je suis vîte accouru, Dans toute sa fureur mon transport a paru ; J’allois sauver un bien qu’on m’ôtait par surprise, Mais, averti trop tard, j’ai manqué l’entreprise. Le duc, unique objet de ce transport jaloux, De l’aimable Henriette étoit déjà l’époux. Si j’ai trop éclaté, si l’on m’en fait un crime, Je mourrai de l’amour innocente victime, Malheureux de savoir qu’après ce vain effort, Le duc toujours heureux jouira de ma mort.
Cette jeune duchesse a mérité, sans doute, Les cruels déplaisirs que sa perte vous coûte ; Mais dans l’heureux succès que vos soins avoient eu, Aimé d’elle en secret, pourquoi vous être tû ? La reine dont pour vous la tendresse infinie Prévient jusqu’aux souhaits…
C’est là sa tyrannie. Et que me sert, hélas ! cet excès de faveur Qui ne me laisse pas disposer de mon cœur ? Toujours trop aimé d’elle, il m’a fallu contraindre Cet amour qu’Henriette eut beau vouloir éteindre. Pour ne hazarder pas un objet si charmant, De la sœur de Suffolc je me feignis amant. Soudain son implacable & jalouse colere Éloigna de mes yeux & la sœur & le frere. Tous deux, quoique sans crime, exilés de la cour, M’apprirent encor mieux à cacher mon amour. Vous en voyez la suite, & mon malheur extrême. Quel supplice ! Un rival posséde ce que j’aime ! L’ingrate au duc d’Irton a pû se marier ! Ah, ciel !
Elle est coupable, il la faut oublier.
L’oublier ! Et ce cœur en deviendroit capable ? Ah, non, non, voyons-là cette belle coupable,
Je l’attends en ce lieu. Depuis le triste jour Que son funeste hymen a trahi mon amour, N’ayant pû lui parler, je viens enfin lui dire…
La voici qui paroît. Adieu, je me retire. Quoi que vous attendiez d’un si cher entretien, Songez qu’on veut vous perdre, & ne négligez rien.
J’ai causé vos malheurs, & le trouble où vous étes M’apprend de mon hymen les plaintes que vous faites, Je me les fait pour vous ; vous m’aimiez, & jamais Un si beau feu n’eut droit de remplir mes souhaits. Tout ce que peut l’amour avoir de fort, de tendre, Je l’ai vu dans les soins qu’il vous a fait me rendre ; Votre cœur tout à moi méritoit que le mien Du plaisir d’être à vous, fît son unique bien C’est à quoi son panchant l’auroit porté sans peine ; Mais vous vous étes fait trop aimer de la reine ; Tant de biens répandus sur vous jusqu’à ce jour, Payant ce qu’on vous doit, déclarent son amour. Cet amour est jaloux, qui le blesse est coupable, C’est un crime qui rend sa perte inévitable, La vôtre auroit suivi. Trop aveugle pour moi, Du précipice ouvert vous n’aviez point d’effroi. Il a fallu prêter une aide à la foiblesse Qui de vos sens charmés se rendoit la maîtresse ; Tant que vous m’eussiez vue en pouvoir d’être à vous, Vous auriez dédaigné ce qu’eût pû son courroux.
Mille ennemis secrets qui cherchent à vous nuire, Attaquant votre gloire, auroient pû vous détruire, Et d’un crime d’amour leur indigne attentat Vous eût dans son esprit fait un crime d’état. Pour ôter contre vous tout prétexte à l’envie, J’ai dû vous immoler le repos de ma vie. À votre sûreté mon hymen importoit, Il falloit vous trahir, mon cœur y résistoit, J’ai déchiré ce cœur afin de l’y contraindre ; Plaignez-vous là-dessus, si vous osez vous plaindre.
Oui, je me plains, Madame, & vous croyez en vain Pouvoir justifier ce barbare dessein. Si vous m’aviez aimé, vous auriez par vous-même Connu que l’on perd tout, quand on perd ce qu’on aime. Et que l’affreux supplice où vous me condamniez, Surpassoit tous les maux dont vous vous étonniez. Votre dure pitié, par le coup qui m’accable, Pour craindre un faux malheur, m’en fait un véritable. Et que peut me servir le destin le plus doux ? Avois-je à souhaiter un autre bien que vous ? Je méritois peut-être, en dépit de la reine, Qu’à me le conserver vous prissiez quelque peine. Un autre eût refusé d’immoler un amant, Vous avez crû devoir en user autrement, Mon cœur veut révérer la main qui le déchire, Mais, encore une fois, j’oserai vous le dire, Pour moi contre ce cœur votre bras s’est armé, Vous ne l’auriez pas fait, si vous m’aviez aimé.
Ah ! Comte, plût au Ciel, pour finir mon supplice, Qu’un semblable reproche eût un peu de justice ! Je ne sentirois pas avec tant de rigueur Tout mon repos céder aux troubles de mon cœur. Pour vous au plus haut point ma flamme étoit montée, Je n’en dois point rougir, vous l’aviez méritée ;
Et le comte d’Essex, si grand, si renommé, M’aimant avec excès, pouvoit bien être aimé. C’est dire peu, j’ai beau n’être plus à moi-même, Avec la même ardeur je sens que je vous aime, Et que le changement où m’engage un époux, Malgré ce que je dois, ne peut rien contre vous. Jugez combien mon sort est plus dur que le vôtre, Vous n’étes point forcé de brûler pour une autre ; Et quand vous me perdez, si c’est perdre un grand bien, Du moins, en m’oubliant, vous pouvez n’aimer rien. Mais c’est peu que mon cœur, dans ma disgrace extrême, Pour suivre son devoir, s’arrache à ce qu’il aime ; Il faut, par un effort pire que le trépas, Qu’il tâche à se donner à ce qu’il n’aime pas. Si la nécessité de vaincre pour ma gloire Vous fait voir quels combats doit coûter la victoire, Si vous en concevez la fatale rigueur, Ne m’ôtez pas le fruit des peines de mon cœur. C’est pour vous conserver les bontés de la reine, Que j’ai voulu me rendre à moi-même inhumaine ; De son amour pour vous elle m’a fait témoin, Ménagez-en l’appui, vous en avez besoin. Pour noircir, abaisser vos plus rares services, Aux traits de l’imposture on joint mille artifices ; Et l’honneur vous engage à ne rien oublier Pour repousser l’outrage, & vous justifier.
Et me justifier ? Moi ! Ma seule innocence Contre mes envieux doit prendre ma défense, D’elle-même on verra l’imposture avorter ; Et je me ferois tort, si j’en pouvois douter.
Vous êtes grand, fameux, & jamais la victoire N’a d’un sujet illustre assuré mieux la gloire ;
Mais plus dans un haut rang la faveur vous a mis, Plus la crainte de choir vous doit rendre soumis. Outre qu’avec l’Irlande on vous croit des pratiques, Vous êtes accusé de révoltes publiques. Avoir, à main armée, investi le palais…
Ô malheur pour l’amour à n’oublier jamais ! Vous épousez le duc, je l’apprens, & ma flamme Ne peut vous empêcher de devenir sa femme. Que ne sûs-je plutôt que vous m’alliez trahir ! En vain on vous auroit ordonné d’obéir. J’aurois… Mais c’en est fait. Quoi que la reine pense Je tairai les raisons de cette violence. De mon amour pour vous le mystere éclairci, Pour combler mes malheurs vous banniroit d’ici.
Mais vous ne songez pas que la reine soupçonne Qu’un complot si hardi regardoit sa couronne. Des Témoins contre vous en secret écoutés, Font pour vrais attentats passer des faussetés, Raleg prend leur rapport, & le lâche Cécile…
L’un & l’autre eut toujours l’ame basse & servile, Mais leur malice en vain conspire mon trépas, La reine me connoît, & ne les croira pas.
Ne vous y fiez point ; de vos froideurs pour elle Le chagrin lui tient lieu d’une injure mortelle. C’est par son ordre exprès qu’on s’informe, s’instruit…
L’orage, quel qu’il soit, ne fera que du bruit ; La menace en est vaine, & trouble peu mon ame.
Et si l’on vous arrête ?
On n’oseroit, Madame.
Si l’on avoit tenté ce dangereux éclat, Le coup qui le peut suivre entraîneroit l’état.
Quoique votre personne à la reine soit chere, Gardez, en la bravant, d’augmenter sa colere, Elle veut vous parler ; &, si vous l’irritez, Je ne vous répons pas de toutes ses bontés. C’est pour vous avertir de ce qu’il vous faut craindre, Qu’à ce triste entretien j’ai voulu me contraindre. Du trouble de mes sens mon devoir alarmé, Me défend de revoir ce que j’ai trop aimé ; Mais, m’étant fait déjà l’effort le plus funeste, Pour conserver vos jours, je dois faire le reste, Et ne permettre pas…
Ah ! Pour les conserver Il étoit un moyen plus facile à trouver. C’étoit en m’épargnant l’effroyable supplice Où vous prévoyiez… Ciel ! Quelle est votre injustice ! Vous redoutez ma perte, & ne la craigniez pas, Quand vous avez signé l’arrêt de mon trépas. Cet amour, où mon cœur tout entier s’abandonne…
Comte, n’y pensez plus, ma gloire vous l’ordonne. Le refus d’un hymen par la reine arrêté Eût de notre secret trahi la sûreté. L’orage est violent, pour calmer sa furie, Contraignez ce grand cœur, c’est moi qui vous en prie. Et quand le mien pour vous soupire encor tout bas, Souvenez-vous de moi, mais ne me voyez pas. Un panchant si flatteur… Adieu, je m’embarrasse, Et Cécile qui vient me fait quitter la place.
La reine m’a chargé de vous faire savoir Que vous vous teniez prêt dans une heure à la voir. Comme votre conduite a pû lui faire naître Quelques légers soupçons que vous devez connoître, C’est à vous de penser aux moyens d’obtenir Que son cœur alarmé consente à les bannir ; Et je ne doute point qu’il ne vous soit facile De rendre à son esprit une assiéte tranquille. Sur quelque impression qu’il ait pû s’émouvoir, L’innocence auprès d’elle eut toujours tout pouvoir. Je n’ai pû refuser cet avis à l’estime Que j’ai pour un héros qui doit haïr le crime ; Et me tiendrois heureux que sa sincérité Contre vos ennemis fît votre sûreté.
Ce zéle me surprend, il est & noble & rare ; Et comme à m’accabler peut-être on se prépare, Je voi qu’en mon malheur il doit m’être bien doux De pouvoir espérer un juge tel que vous, J’en connois la vertu. Mais achevez, de grace. Vous devez être instruit de tout ce qui se passe. Ma haine à vos amis étant à redouter, Quels crimes pour me perdre osent-ils inventer ? Et prêt d’être accusé, sur quelles impostures Ai-je pour y répondre à prendre des mesures ? Rien ne vous est caché, parlez, je suis discret, Et j’ai quelque intérêt à garder le secret.
C’est reconnoître mal le zéle qui m’engage À vous donner avis de prévenir l’orage. Si l’orgueil qui vous porte à des projets trop hauts, Fait parmi vos vertus connoître des défauts, Ceux qui pour l’Angleterre en redoutent la suite, Ont droit de condamner votre aveugle conduite. Quoique leur sentiment soit différent du mien, Ce sont gens sans reproches, & qui ne craignent rien.
Ces zélés pour l’état ont mérité, sans doute, Que sans mal juger d’eux la reine les écoute ; J’y crois de la justice, & qu’enfin il en est Qui, parlant contre moi, parlent sans intérêt. Mais Raleg, mais Coban, mais vous-même peut-être Vous en avez beaucoup à me déclarer traître. Tant qu’on me laissera dans le poste où je suis, Vos avares desseins seront toujours détruits. Je vous empêcherai d’augmenter vos fortunes Par le redoublement des miseres communes ; Et le peuple réduit à gémir, endurer, Trouvera, malgré vous, peut-être à respirer.
Ce que ces derniers jours nous vous avons vû faire, Montre assez qu’en effet vous êtes populaire ; Mais dans quel haut rang que vous soyez placé, Souvent le plus heureux s’y trouve renversé. Ce poste a ses périls.
Je l’avouerai sans feindre, Comme il est élevé, tout m’y paroît à craindre ; Mais, quoique dangereux pour qui fait un faux pas, Peut-être encor si-tôt je ne tomberai pas ; Et j’aurai tout loisir, après de longs outrages, D’apprendre qui je suis à des flatteurs à gages, Qui me voyant du crime ennemi trop constant, Ne peuvent s’élever qu’en me précipitant.
Sur un avis donné…
L’avis m’est favorable ; Mais comme l’amitié vous rend si charitable, Depuis quand, & sur quoi vous croyez-vous permis De penser que le temps ait pû nous rendre amis ? Est-ce que l’on m’a vû, par d’indignes foiblesses, Aimer les lâchetés, appuyer des bassesses, Et prendre le parti de ces Hommes sans foi, Qui de l’art de trahir font leur unique emploi ?
Je souffre par raison un discours qui m’outrage ; Mais, réduit à céder, au moins j’ai l’avantage Que la reine craignant les plus grands attentats, Vous traite de coupable, & ne m’accuse pas.
Je sai que contre moi vous animez la reine, Peut-être à la séduire aurez-vous quelque peine ; Et quand j’aurai parlé, tel qui noircit ma foi, Pour obtenir sa grace aura besoin de moi.
Agissons, il est temps, c’est trop faire l’esclave, Perdons un orgueilleux dont le mépris nous brave, Et ne balançons plus, puisqu’il faut éclater, À prévenir le coup qu’il cherche à nous porter.
Acte II
En vain tu crois tromper la douleur qui m’accable, C’est parce qu’il me hait, qu’il s’est rendu coupable ; Et la belle Suffolc refusée à ses vœux, Lui fait joindre le crime au mépris de mes feux. Pour le justifier, ne di point qu’il ignore Jusqu’où va le poison dont l’ardeur me dévore. Il a trop de ma bouche, il a trop de mes yeux, Appris qu’il est, l’ingrat, ce que j’aime le mieux. Quand j’ai blâmé son choix, n’étoit-ce pas lui dire Que je veux que son cœur pour moi seule soupire ? Et mes confus regards n’ont-ils pas expliqué, Ce que par mes refus j’avois déjà marqué ? Oui, de ma passion il sait la violence, Mais l’exil de Suffolc l’arme pour sa vengeance ; Au crime, pour lui plaire, il s’ose abandonner, Et n’en veut à mes jours que pour la couronner.
Quelques justes soupçons que vous en puissiez prendre, J’ai peine contre vous à ne le pas défendre. L’état qu’il a sauvé, sa vertu, son grand cœur, Sa gloire, ses exploits, tout parle en sa faveur. Il est vrai qu’à vos yeux Suffolc cause sa peine ; Mais, Madame, un sujet doit-il aimer sa reine ? Et quand l’amour naîtroit, a-t-il à triompher Où le respect plus fort combat pour l’étouffer ?
Ah ! Contre la surprise où nous jettent ses charmes, La majesté du rang n’a que de foibles armes. L’amour par le respect dans un cœur enchaîné, Devient plus violent, plus il se voit gêné. Mais le comte, en m’aimant, n’auroit eu rien à craindre, Je lui donnois sujet de ne se point contraindre : Et c’est de quoi rougir, qu’après tant de bonté Ses froideurs soient le prix que j’en ai mérité.
Mais je veux qu’à vous seule il cherche enfin à plaire ; De cette passion que faut-il qu’il espere ?
Ce qu’il faut qu’il espere ? Et qu’en puis-je esperer Que la douceur de voir, d’aimer, de soupirer ? Triste & bizarre orgueil qui m’ôte à ce que j’aime ! Mon bonheur, mon repos s’immole au rang suprême ; Et je mourrois cent fois, plutôt que faire un roi, Qui dans le trône assis fût au-dessous de moi. Je sai que c’est beaucoup de vouloir que son ame Brûle à jamais pour moi d’une inutile flamme, Qu’aimer sans espérance est un cruel ennui ; Mais la part que j’y prens doit l’adoucir pour lui ; Et lors que par mon rang je suis tyrannisée, Qu’il le sait, qu’il le voit, la souffrance est aisée. Qu’il me plaigne, se plaigne, & content de m’aimer… Mais, que dis-je ? D’une autre il s’est laissé charmer ; Et tant d’aveuglement suit l’ardeur qui l’entraîne, Que pour la satisfaire, il veut perdre sa reine. Qu’il craigne cependant de me trop irriter, Je contrains ma colere à ne pas éclater ; Mais quelquefois l’amour qu’un long mépris outrage, Las enfin de souffrir, se convertit en rage, Et je ne répons pas…
Et bien, Duchesse, à quoi Ont pû servir les soins que vous prenez pour moi ? Avez-vous vû le comte, & se rend-il traitable ?
Il fait voir un respect pour vous inviolable ; Et si vos intérêts ont besoin de son bras, Commandez, le péril ne l’étonnera pas ; Mais il ne peut souffrir, sans quelque impatience, Qu’on ose auprès de vous noircir son innocence, Le crime, l’attentat, sont des noms pleins d’horreur Qui mettent dans son ame une noble fureur ; Il se plaint qu’on l’accuse, & que la reine écoute Ce que des imposteurs…
Je lui fais tort sans doute. Quand jusqu’en mon palais il ose m’assiéger, Sa révolte n’est rien, je la dois négliger ; Et ce qu’avec l’Irlande il a d’intelligence, Marque dans ses projets la plus haute innocence. Ciel ! Faut-il que ce cœur qui se sent déchirer, Contre un Sujet ingrat tremble à se déclarer ? Que ma mort qu’il résout me demandant la sienne, Une indigne pitié m’étonne, me retienne, Et que toujours trop foible, après sa lâcheté, Je n’ose mettre enfin ma gloire en sûreté ? Si l’amour une fois laisse place à la haine, Il verra ce que c’est que d’outrager sa reine,
Il verra ce que c’est que de s’être caché, Cet amour où pour lui mon cœur s’est relâché. J’ai souffert jusqu’ici ; malgré ses injustices, J’ai toujours contre moi fait parler ses services ; Mais puisque son orgueil va jusqu’aux attentats, Il faut en l’abaissant étonner les ingrats ; Il faut à l’univers qui me voit, me contemple, D’une juste rigueur donner un grand exemple, Il cherche à m’y contraindre, il le veut, c’est assez.
Quoi, pour ses ennemis vous vous intéressez, Madame ? Ignorez-vous que l’éclat de sa vie, Contre le rang qu’il tient, arme en secret l’envie ? Coupable en apparence…
Ah ! Dites en effet, Les témoins sont ouïs, son procès est tout fait ; Et si je veux enfin cesser de le défendre, L’Arrêt ne dépend plus que de le faire entendre. Qu’il y songe, autrement…
Hé quoi, ne peut-on pas L’avoir rendu suspect sur de faux attentats ?
Ah plût au ciel ! Mais non, les preuves sont trop fortes. N’a-t-il pas du palais voulu forcer les portes ? Si le peuple qu’en foule il avoit attiré, Eût appuyé sa rage, il s’en fût emparé. Plus de trône pour moi, l’ingrat s’en rendoit maître.
On n’est pas criminel toujours pour le paroître. Mais je veux qu’il le soit ; ce cœur de lui charmé Résoudra-t-il sa mort ? Vous l’avez tant aimé !
Ah ! Cachez-moi l’amour qu’alluma trop d’estime ; M’en faire souvenir, c’est redoubler son crime.
À ma honte, il est vrai, je le dois confesser, Je sentis, j’eus pour lui… Mais que sert d’y penser ? Suffolc me l’a ravi, Suffolc qu’il me préfere Lui demande mon sang, le lâche veut lui plaire. Ah ! Pourquoi, dans les maux où l’amour m’exposoit, N’ai-je fait que bannir celle qui les causoit ? Il falloit, il falloit à plus de violence Contre cette rivale enhardir ma vengeance. Ma douceur a nourri son criminel espoir.
Mais cet amour sur elle eut-il quelque pouvoir ? Vous a-t-elle trahie, & d’une ame infidéle Excité contre vous…
Je souffre tout par elle. Elle s’est fait aimer, elle m’a fait haïr, Et c’est avoir plus fait cent fois que me trahir !
Je n’ose m’opposer… Mais Cécile s’avance.
On ne pouvoit user de plus de diligence. Madame, on a du comte examiné le seing, Les Écrits sont de lui, nous connoissons sa main, Sur un secours offert toute l’Irlande est prête À faire au premier ordre éclater la tempête ; Et vous verrez dans peu renverser tout l’état, Si vous ne prévenez cet horrible attentat.
Garderez-vous encor le zéle qui l’excuse ? Vous le voyez.
Je vois que Cécile l’accuse, Dans un projet coupable il le fait affermi ; Mais j’en connois la cause, il est son ennemi.
Moi, son ennemi ?
Vous.
Oui, je le suis des traîtres Dont l’orgueil téméraire attente sur leurs maîtres ; Et tant qu’entre mes mains leur salut sera mis, Je ferai vanité de n’avoir point d’amis.
Le comte cependant n’a pas si peu de gloire, Que vous dûssiez sitôt en perdre la mémoire ; L’état pour qui cent fois on vit armer son bras, Lui doit peut-être assez pour ne l’oublier pas.
S’il s’est voulu d’abord montrer sujet fidéle, La reine a bien payé ce qu’il a fait pour elle ; Et plus elle estima ses rares qualités, Plus elle doit punir qui trahit ses bontés.
Si le comte périt, quoi que l’envie en pense, Le coup qui le perdra punira l’innocence. Jamais du moindre crime…
Et bien, on le verra.
Assemblez le Conseil, il en décidera, Vous attendrez mon ordre.
Ah ! Que voulez-vous faire, Madame ? En croyez-vous toute votre colere ? Le comte…
Pour ses jours n’ayez aucun souci. Voici l’heure donnée, il va se rendre ici, L’amour que j’eus pour lui le fait son premier juge, Il peut y rencontrer un assuré refuge ; Mais si dans son orgueil il ose persister, S’il brave cet amour, il doit tout redouter. Je suis lasse de voir…
Le comte est là, Madame.
Qu’il entre. Quels combats troublent déja mon ame ! C’est lui de mes bontés qui doit chercher l’appui, Le péril le regarde, & je crains plus que lui.
Comte, j’ai tout appris, & je vous parle instruite De l’abîme où vous jette une aveugle conduite ; J’en sai l’égarement, & par quels intérêts Vous avez jusqu’au trône élevé vos projets. Vous voyez qu’en faveur de ma premiere estime, Nommant égarement le plus énorme crime, Il ne tiendra qu’à vous que de vos attentats Votre reine aujourd’hui ne se souvienne pas. Pour un si grand effort qu’elle offre de se faire, Tout ce qu’elle demande est un aveu sincere. S’il fait peine à l’orgueil qui vous fit trop oser, Songez qu’on risque tout à me le refuser, Que quand trop de bonté fait agir ma clémence, Qui l’ose dédaigner doit craindre ma vengeance, Que j’ai la foudre en main pour qui monte trop haut, Et qu’un mot prononcé vous met sur l’échafaud.
Madame, vous pouvez résoudre de ma peine. Je connois ce que doit un sujet à sa reine, Et sai trop que le trône où le ciel vous fait seoir, Vous donne sur ma vie un absolu pouvoir. Quoi que d’elle par vous la calomnie ordonne, Elle m’est odieuse, & je vous l’abandonne. Dans l’état déplorable où sont réduits mes jours, Ce sera m’obliger que d’en rompre le cours ; Mais ma gloire qu’attaque une lâche imposture, Sans indignation, n’en peut souffrir l’injure.
Elle est assez à moi pour me laisser en droit De voir avec douleur l’affront qu’elle reçoit. Si de quelque attentat vous avez à vous plaindre, Si pour l’état tremblant la suite en est à craindre, C’est à voir des flatteurs s’efforcer aujourd’hui, En me rendant suspect, d’en abattre l’appui.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Le Comte d’Essex.
