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LE PARADIS
E,
POEME
À Messieurs de l’Académie de Rouen
À MESSIEURS
DE
L
DE
ROUEN
Le suffrage que vous avez bien voulu accorder à mon premier essai m’a encouragée à finir & à vous présenter cet ouvrage que je n’avois commencé que pour mon amusement.
Entraînée par le désir de plaire à ma Nation en me conformant à son goût, je n’ai point craint le reproche que me feront les Anglois sur les changemens que j’ai osé faire à un Poëme qu’ils ont en Malgré l’admiration que tous les siécles ont eue pour l’Iliade, plusieurs Critiques y ont trouvé des répétitions, & de trop longs détails : les François ont cru voir les mêmes défauts dans le Paradis Perdu ; & M. Pope, quoiqu’Admirateur des grandes beautés de cet Ouvrage, a eu la hardiesse de s’exprimer ainsi en parlant de l’Auteur : « Tantôt le Ciel n’est pas assez vaste pour contenir l’étendue du vol de Milton, tantôt tombant dans le style prosaïque, il rampe comme un Serpent : quelquefois il met dans la bouche des Anges des pointes & des jeux de mots, & fait de Dieu le Pere un Théologien Scholastique. » * Sur cette autorité, j’ai beaucoup abbrégé le récit du combat des Anges, dont les peintures m’ont paru trop fortes pour être renduës par mes foibles crayons ; & j’ai crû pouvoir retrancher comme étrangères au sujet, les comparaisons prises de la Fable ; les jeux des Diables dans les Enfers & plusieurs autres morceaux qu’il seroit inutile de détailler. Si je me suis trompée dans mon choix, & dans le plan que je me suis proposé, l’exposition de mes raisons & de mon dessein, ne me justifiroit pas : c’est au Lecteur à me juger par mon ouvrage. J’ai voulu réduire en petit un grand & sublime tableau. Souvent en diminuant & en rapprochant les traits, on les affoiblit : les proportions se perdent, & on manque la ressemblance. Si j’ai réussi à rassembler sous un point de vûe agréable l’intérêt & les graces que l’Auteur a répandus sur la félicité & sur les malheurs d’Adam & d’Eve dans le Paradis Terrestre, j’aurai rempli mon projet. Je ne prétends point donner une idée complette de la vaste étendue du génie de Milton. Les personnes qui ne sçavent point l’Anglois, en prendront une connoissance plus exacte dans l’élégante Traduction de M. Dupré de S. Maur.
Je serai bien flattée, Messieurs, si ce Poëme peut encore me mériter votre approbation : j’ai l’honneur d'être,
À Milton
À
N.
mes foibles accens, jusqu’au Royaume sombre, Homère des Anglois, peuvent toucher ton ombre, Sois sensible à l’amour qu’inspirent tes écrits. Le désir de te suivre enflamme mes Esprits ; Mon ame croit sentir le beau feu qui t’anime. Je m’égare peut-être en cet essor sublime : Ah ! pardonne a mes traits, s’ils ternissent les tiens : Comme un Dieu, pour tribut, reçois tes propres biens.
Argument du premier chant
ARGUMENT
DU
T.
des Enfers placés au fond des abîmes du cahos. Satan est représenté au milieu des Anges rébelles dans l’instant qu’ils viennent d’y être plongés. Ils proposent divers moyens de se venger du Ciel. Pour y parvenir, Satan entreprend seul de conquérir un monde qui doit naître, & de perdre l’homme. Le Péché & la Mort qui gardoient les portes de l’Enfer, les lui ouvrent séduits par ses promesses : il traverse l’Empire de la nuit, & parvient au Globe du Soleil : il y rencontre Uriel chargé d’y présider. Cet Ange trompé par l’Imposteur, lui montre le Globe de la Terre. Satan y vôle : à ses mouvemens furieux, Uriel le reconnoît pour un des Anges rébelles, & veille sur ses démarches.
Le premier chant
LE PARADIS
E.
T.
, don du Ciel, soutiens mon harmonie : Je chante du Très-haut la puissance infinie. Dis comment sa parole enfanta l’Univers : Prête-moi tes couleurs pour peindre dans mes vers
Le sort du premier Homme en des lieux de délices : De son fier ennemi, dis-moi les artifices. Quels funestes récits ! O Mortels, écoutez, Apprenez le destin des Anges révoltés, L’Eternel les plongea dans l’infernal abîme : Le Remords dans ce gouffre est toujours près du crime, La Paix n’habite point ce séjour odieux, L’espoir en est banni, lui qu’on trouve en tous lieux. Dans les feux y gémit la douleur renaissante : Ici la vie expire, & la mort est vivante.
Satan tombé du Ciel en ces fleuves brûlans, Souléve avec effort les flots étincelans, Et son énorme corps armé pour la vengeance, En sortant de ce gouffre y laisse un vuide immense ; Son front cicatrisé par le foudre vengeur De son premier éclat a perdu la splendeur. Tel paroît le Soleil à travers un nuage,
Ou lorsqu’à ses rayons dérobant le passage, La Lune est entre nous & l’astre lumineux. D’un vol appesanti dans les airs sulphureux, Le rébelle entouré de feux & de fumée S’arrêtant au sommet d’une roche enflammée : Quoi ! donc-là, dit-il, mon éternel séjour ! Ne reverrai-je plus la lumiére du jour ? De ces feux souterrains les flammes ténébreuses Offrent tous les objets sous des formes affreuses. Mais du moins dans l’horreur de ce monde infernal, Je ne découvre point mon trop heureux rival. Que d’Esprits je retrouve à ma fureur fidéles ! Cette onde a moins d’écueils, ces feux moins d’étincelles. Trois fois j’aurois franchi l’immensité des Cieux, Depuis que nous roulons dans ce gouffre odieux ; Y verrai-je à jamais s’abîmer mes phalanges ! Levez-vous, leur dit-il, suivez le chef des Anges ; Que d’un bonheur passé perdant le souvenir,
tienne nos yeux fixés sur l’avenir. La constance & le tems plus puissans que les flammes Rendront un jour ce feu l’élément de nos ames : Suivez-moi : sans gémir, supportons nos tourmens, Et d’un Thrône en ces lieux jettons les fondemens. Votre choix m’a remis l’autorité suprême ; Qui pourroit m’envier ce brûlant Diadême ? La jalousie expire à l’aspect des malheurs, Le bonheur seul l’excite, & désunit les cœurs : La concorde rendra cet Empire invincible ; Quel pouvoir soumettroit notre Esprit inflexible ? En moi-même je puis par des efforts divers, Faire un Ciel de l’Enfer, ou des Cieux les Enfers. Loin des coups du Tyran, nous en bravons l’atteinte ; Ici sans l’admirer nous regnerons sans crainte :
Il dit : le fier Moloc impétueux Géant Préférant au repos les horreurs du Néant,
Saisi de désespoir, inspiré par la haine, Se dégage des feux, & dévorant sa chaîne Fait entendre ces mots : que plûtôt la fureur De vos sens accablés rappelle la vigueur, Bannissez les regrets, la souplesse, & la ruse, À tout déguisement mon orgueil se refuse. Brisons nos fers, sortons de ces horribles lieux : Osons à force ouverte escalader les Cieux : Leur Monarque sur nous épuisa son Tonnerre, Saisissons cet instant pour rallumer la guerre, Lançons à notre tour contre ce Dieu jaloux Les foudres & les feux qu’il a lancés sur nous, Que les débris du Ciel remplissant ces abîmes, Portent au Firmament nos Guerriers magnanimes.
Qui peut, dit Belzébut, en forcer les remparts ? Pour changer notre sort, tentons d’autres hazards. Voici le tems prédit où du Néant doit naître
Un Univers soumis aux Loix du premier Etre ; Par force ou par adresse envahissant ces lieux, Armons leurs habitans contre un Maître odieux. Sa main a dû former de nouvelles substances, Des Etres moins parfaits que nos pures essences, En détruisant l’ouvrage outrageons son auteur. L’espoir de nous venger charme déja mon cœur ; De l’espace inconnu perçons le vuide immense… Ce projet vous surprend. Tous gardent le silence ! À vous déterminer ne perdez point d’instans… Qui voudra se charger de ces soins importans ? Moi seul, reprit Satan, en cherchant des victimes J’oserai de la nuit traverser les abîmes : Esprits qui m’écoutez, approuvez-vous mon choix ?
Le Conseil infernal applaudit à sa voix, Et par un bruit semblable à celui du Tonnerre Qui de loin dans la nue épouvante la terre,
Pour la premiére fois, sur ces lugubres bords, On entend de la joie éclater les transports.
Rempli de ses projets, le Prince des Ténébres Vole, arrive aux confins des Royaumes funébres : Aux portes des Enfers soudain il vient s’offrir ; Deux Monstres les gardoient, chargés de les ouvrir ; Il ose en saisir un d’une main menaçante : Crois-tu me retenir en la prison brûlante ? Quel est donc, lui dit-il, ton nom & ton emploi ? Tu revois dans mes traits un fils digne de toi, Reconnois le Péché ; je suis ce monstre horrible, Qui sortit de tes flancs dans le moment terrible, Où ton ame conçut l’espoir ébloüissant, De braver dans les Cieux les Loix du Tout-puissant, Son foudre le vengea : tu devins sa victime : Avec ta troupe & toi, je tombai dans l’abîme, La clef de ces remparts fut remise en mes mains :
Bientôt cet autre Monstre, enfant des noirs destins, En sortant de mon sein effraya la Nature ; C’est la mort, le Vautour de toute créature, Dieu seul peut éviter ses traits empoisonnés.
Compagnons de mon sort, enfans infortunés, Reprit le séducteur, je viens briser vos chaînes, De mes tristes Etats j’abandonne les rênes, Pour regner avec vous dans un séjour heureux ; Tout y satisfera votre haine & vos vœux, Les Monstres à ces mots prennent les clefs fatales, Font gémir sur les gonds les portes infernales, Et percent avec lui l’abîme de la nuit. Le profond labyrinthe où l’espoir les conduit, Du ténébreux cahos reconnoissoit l’Empire : Dans le trouble & l’effroi que la discorde inspire, Guidé par le hazard Ministre du cahos, Forçant les Elémens, accablé de travaux,
Egaré mille fois dans sa vaste carriére, Satan voit luire enfin une foible lumiére ; Il la suit, & son cœur goûte le doux transport Qu’on sent après l’orage en découvrant le Port. À l’orbe du Soleil ce rayon seul le guide : Par l’ordre du Très-Haut Uriel y préside. À ses yeux l’Imposteur se montre en Séraphin, Lui demande sa route, & voile son dessein. Sur lui le Créateur exerçant sa vengeance, De transformer ses traits lui laissa la puissance, Et voulut seul connoître, à ses dehors trompeurs, L’hypocrisie adroite à surprendre les cœurs ; En cet instant fatal, elle ébloüit la vûe D’un Archange dont l’œil perce à travers la nue, Il montre à l’Ennemi l’ordre de l’Univers, Et dans l’infinité de tant d’astres divers, Découvre à ses regards le Globe de la Terre, Aussi prompt que les vents, où les feux du Tonnerre.
Le Prince des Enfers vole aux terrestres bords ; L’ardeur de se venger ranime ses efforts ; L’espoir de perdre l’homme, & le flate, & l’agite, Mais il voit les dangers du projet qu’il médite ; Son immortalité que le Ciel offensé Lui laissa pour punir son orgueil insensé, Présente à sa mémoire une image effrayante : Il gémit du passé, l’avenir l’épouvante ; Au moment décisif la crainte, la fureur, Le doute, le remords s’emparent de son cœur : Sur lui-même il revient : tels on voit sur la terre Frémir & reculer les foudres de la guerre, À l’instant où leur feu part & porte la mort. Il voit Eden, l’admire, & déplore son sort ; D’un air sombre & jaloux, élevant sa paupiére, Vers l’astre qui répand en tous lieux la lumiére, Après de longs soupirs, il éclate en ces mots :
O toi ! qui de la nuit fais pâlir les flambeaux, Qui de cet Univers paroîs l’Etre suprême ; Au-dessus de ta sphère, & plus grand que toi-même, Jadis de ta splendeur j’eusse éclipsé les traits : Soleil, qui m’ébloüis, je t’admire, & te hais ; Que ton éclat me blesse ! il peint à ma mémoire Le triste souvenir de ma premiére gloire, Et l’abîme de maux creusé par mes fureurs : L’ambition causa mon crime, & mes malheurs ; Sur des êtres parfaits regnant par mon essence, Je voulus de Dieu même égaler la puissance, Et briser les liens d’un éternel devoir ; Remercier sans cesse, & toujours recevoir ! Quel fardeau rigoureux ! quel esclavage extrême ! Si ce Dieu m’eût créé moins semblable à lui-même, Moins en proie à l’orgueil qui dévore mon cœur, Je joüirois encor de mon premier bonheur. Ah ! maudissons plûtôt ma volonté funeste,
Qui choisit un parti qu’en secret je déteste ; Que n’ai-je en sa naissance étouffé ce dessein ! Pour moi tout est l’enfer, l’enfer est dans mon sein ; D’affreux mugissemens toujours s’y font entendre ; De l’horreur qui me suit je ne puis me défendre ; Pour éviter mes maux, je fais de vains efforts, Mon cœur est déchiré de haine & de remords. Le Souverain des Cieux ne peut-il plus m’absoudre ? À fléchir son couroux ne puis-je me résoudre ? L’orgueil me le défend ; que diroient ces Esprits, Que par un vain espoir mon adresse a surpris ? Pour me les asservir, je leur osai promettre De triompher du Dieu qui vouloit les soumettre ; Leurs yeux avec envie admirent ma grandeur ; Ah ! qu’ils pénétrent peu le trouble de mon cœur : Elevé sur le Thrône, & ceint du Diadême, Je n’ai rien d’éminent, que mon supplice extrême ; (Des cœurs ambitieux tels sont les maux secrets :)
N’importe : sans fléchir poursuivons nos projets ; Quand le Ciel appaisé me rendroit ma puissance, Je reprendrois soudain l’espoir de la vengeance ; Mon respect seroit feint, ainsi que mes sermens ; En est-il de sacrés au milieu des tourmens ? Rien ne peut adoucir la douleur qui m’accable : Renonçons à la Paix : ma haine est implacable, Vainement j’offrirois des hommages trompeurs ; Dieu voit dans l’avenir & lit au fond des cœurs. Etouffons nos remords, & montrons-nous sans feinte : En perdant l’espérance, on perd aussi la crainte : Le bien m’est interdit, que le mal soit mon bien ; Peut-être mon Empire égalera le tien, Tyran. Je soumettrai l’homme & ce nouveau Monde ; Sur le crime & la mort que mon Regne se fonde. Il dit : mais de son cœur les sentimens secrets, Tour à tour malgré lui se peignent dans ses traits. L’Inventeur de la fraude, errant sans défiance,
Laisse trop éclater l’ardeur de sa vengeance ; Du séjour lumineux observant son maintien, Uriel l’apperçoit sur le Mont Syrien, Et ne reconnoît plus dans ses regards funestes, La Paix & la douceur des substances célestes, Il suit de l’œil ses pas, & voit l’Ange odieux Diriger vers Eden son vol audacieux.
Fin du premier Chant.
Argument du deuxième chant
T.
T.
du Paradis Terrestre. Satan y pénétre, & transformé en Vautour se perche sur un arbre : il apperçoit Adam & Eve : leur beauté, & leur bonheur l’étonnent : il les écoute : il apprend qu’il leur est défendu de manger du fruit de l’Arbre de la Science : il fonde le succès de son projet sur l’espoir de leur faire transgresser cette Loi. L’Ange qui préside au Soleil avertit Gabriel, à qui la garde du Paradis est confiée, qu’il y est entré un Esprit pervers : Gabriel promet de le trouver. Entretien d’Adam & d’Eve en se retirant à la fin du jour sous leur Berceau : Description de ce lieu délicieux : Gabriel envoie des Anges pour y veiller : ils découvrent près de l’oreille d’Eve l’ennemi occupé à la tenter en songe : ils l’entourent : la frayeur le saisit : il s’enfuit du Paradis.
Le second chant
LE PARADIS
E.
T.
les champs où l’Euphrate éloigné de sa source, Abandonne le Tigre & le joint dans sa course, Se présente d’Eden les jardins enchantés ; Là, d’un premier Printems tout offre les beautés ;
Des Cédres, des Palmiers élevés jusqu’aux nues, De ce séjour charmant forment les avenues. Sur l’or & les Saphirs serpentent les ruisseaux, Et dans les naissans bondissent les troupeaux ; Aux approches du Loup l’Agneau paroît sans crainte, Le Tigre est sans fureur, & le Renard sans feinte ; Les arbres sont chargés & de fruits & de fleurs, De l’Iris leur mélange imite les couleurs : Tel est l’heureux Empire où vit dans l’innocence Le premier des humains au sein de l’abondance ; Chaque pas le conduit à de nouveaux plaisirs, L’air pur n’est agité que par les doux Zéphirs. Ils embaument les airs, & leurs aîles légères Y portent les Parfums des terres étrangères : Satan même eût senti ses tourmens s’y calmer, Mais dans le désespoir rien ne sçauroit charmer. Animé par la haine, & guidé par le crime, D’une haute montagne abandonnant la cime,
Il s’abat dans Eden, comme un Loup ravisseur S’élance sur sa proie, & trompe le Pasteur.
À peine de ces lieux il franchit la barrière, Qu’il apperçoit un arbre offrant sa tête altière ; Il y fixe les yeux, se transforme en Vautour, Y vôle, & du sommet contemple ce séjour. Tous les biens qu’il produit joints à tant de délices, Pour l’Esprit infernal sont autant de supplices. Entre tous les objets vivans dans ces beaux lieux, Deux Etres distingués frappent surtout ses yeux ; Dans le noble maintien de leur nudité pure, Ils paroissent les Rois de toute la Nature. Les charmes, les vertus, & la félicité Entr’eux sont partagés, mais non l’autorité. Leur sexe est différent, ainsi que leur puissance
L’un tient l’autre soumis à son obéissance : Adam unit la force à la beauté des traits :
Eve joint la douceur aux plus brillans attraits. Les Zéphirs caressant ses tresses voltigeantes, En font souvent un voile à ses graces naissantes : Non qu’elle veuille aux yeux dérober tant d’appas ; Son ame de la honte ignore l’embarras ; Doit-on rougir des dons que nous fait la Nature ? Effrayant déshonneur né d’une source impure, Tyran de nos plaisirs, tu portes dans le cœur Le trouble, les remords, la honte, & la terreur.
Ce couple fortuné, créé dans l’innocence, Sans voile aux yeux de Dieu, n’en craint point la présence. À l’ombre d’un berceau rafraîchi par les eaux, Ils vont se délasser de leurs légers travaux ; Leurs jardins n’exigeoient que les soins nécessaires Pour goûter le repos & des mets salutaires ; Sur des bancs de gazon ornés de mille fleurs, Les arbres leur portoient des fruits & des odeurs.
Leur suc les rassasie, & dans l’écorce dure Ils puisent pour la soif une eau légère & pure ; Le sourire enchanteur, les entretiens charmans, Tout ce qu’Amour inspire à de jeunes Amans, Seuls habitans du monde, & vivans sans allarmes, Achévent d’embellir ce repas plein de charmes.
Le Monarque infernal témoin de leur bonheur, Frappé de tant d’attraits, mais saisi de fureur, Cherchant en ce séjour ouvert à sa vengeance Les moyens les plus prompts d’étendre sa puissance, Sous des traits déguisés se joint aux animaux Qui près de ces Amans paissent au bord des eaux. La voix de l’Homme alors vint lui frapper l’oreille ; À ce son inconnu son ardeur se réveille.
Eve, disoit Adam, tout prévient nos désirs : Toi seule ici conçois, & ressens mes plaisirs ;
Des biens dont je joüis le plus cher est toi-même : Un seul m’est interdit par une loi suprême : Près de l’arbre de vie, au centre de ces lieux, L’arbre de la science est offert à nos yeux : Mais quiconque osera goûter son fruit perfide, Répandra dans son sang un venin homicide. Loin de blâmer l’Arrêt que Dieu même a dicté, Occupons-nous sans cesse à bénir sa bonté : Que nos mains & nos cœurs à ses ordres dociles, Se fassent un devoir d’embellir ces asyles : Le travail le plus rude avec toi seroit doux.
Eve en l’interrompant, s’écria : tendre époux, Je suis ton bien, mon être est pris de ton essence : Pour toi seul en ces lieux j’ai reçû l’existence : J’approuve tes conseils, & tes soins précieux : Respectons les décrets du Souverain des Cieux : J’admire en ses présens sa puissance immortelle ;
De lui je te reçus pour mon guide fidéle ; Ce don cher à mon cœur, ce bienfait éclatant, De mon premier réveil me peint toujours l’instant.
Les rayons du Soleil commençoient à paroître : Sans sçavoir qui j’étois, ni qui me donna l’être, Je me trouvai couchée à l’ombre sur des fleurs ; Pour peindre ma surprise, il n’est point de couleurs ; De ces champs émaillés admirant la verdure, D’un ruisseau près de moi j’entendis le murmure. L’onde qui serpentoit d’un mouvement égal, Par sa surface unie imitoit le crystal. Incertaine, j’y cours : j’apperçois le rivage ; D’un autre Ciel les eaux me présentent l’image ; J’approche, je me panche, & vois dans le moment Une figure au sein du liquide élément, Se pancher comme moi, sur moi fixer la vûe. Je recule à l’aspect d’une forme inconnue :
Elle recule aussi ; le charme de ses traits Me raméne bientôt pour la voir de plus près ; Au même instant vers moi ses pas la ramenerent : L’un sur l’autre nos yeux enchantés se fixerent ; Un vain désir formé pour un objet si beau, Me retiendroit encore aux bords de ce ruisseau : Mais un son éclatant vint frapper mon oreille : L’air me rendit ces mots ; cette rare merveille Paroît & disparoît de cette onde avec toi. C’est toi, ce sont tes traits ; dans ces jardins suis-moi : Tes yeux vont découvrir sous ce naissant feuillage L’objet dont tu parois la véritable image ; Cet objet est réel : avec ravissement Il recevra ta joie & ton empressement ; Vous serez à jamais tous deux inséparables ; Il sortira de vous des races innombrables, Belle Eve, tu seras mere du genre-humain. Rien alors ne fixoit mon esprit incertain :
J’abandonnai mon sort à mon guide invisible ; Il me mena vers toi sous cette ombre paisible ; Ta beauté, ton air noble enchantérent mes yeux : Mais l’objet que les eaux m’avoient peint en ces lieux M’avoit paru plus doux, plus séduisant, plus tendre : Je voulus t’éviter : ta voix se fit entendre : Arrête, me dis-tu, réponds à mes accens : De nos secrets liens connois les nœuds puissans ; Ton être fut formé de ma propre substance. Dans tes veines mon sang coule dès la naissance : Tu sors de mon côté ; sois toujours près de moi ; Mon bonheur, mes plaisirs doivent naître de toi. J’ai compté que ma vie attachée à la tienne, Trouveroit dans ton ame une part de la mienne ; Je la réclame en toi : viens embellir mes jours ; À ton autre moitié rejoins-toi pour toujours ; Tu me saisis la main : devois-je me défendre ? Mon ame commençoit dès ce jour à comprendre,
Que la beauté, la grace, & la douceur des traits Ne sont pas des humains les dons les plus parfaits.
Eve en disant ces mots embellis par ses charmes, Ignore que contr’elle on prépare des armes ; Le feu pur de son cœur par l’amour enflammé, Animant ses regards, y paroît exprimé ; Et son bras s’appuyant sur l’objet qui l’enchante, Découvre les trésors de sa beauté naissante : L’éclat n’en est caché que par ses blonds cheveux. Adam dans les transports de son cœur amoureux Admire tant d’appas & tant d’obéissance ; Ebloüi des attraits qu’il voit en sa puissance, Son silence & sa joie expriment son amour.
D’un œil triste & jaloux, le Roi du noir séjour Sous son déguisement de près les considère, Et son coeur en ces mots exhale sa colère :
Haïssables objets ? quoi ? je vois dans vos feux Plus de bonheur qu’Eden n’en présente à vos voeux ? Et moi dans les horreurs d’une prison horrible À la joie, à l’amour, demeure inaccessible, Je languis en formant d’inutiles désirs. Ce souvenir affreux accroît mes déplaisirs ; Mais rappellons l’arrêt qu’ici je viens d’entendre ; Le sçavoir est un bien qu’on voulut leur défendre : Seroit-ce là le gage & l’appui de leur foi ? Que ces vains fondemens s’écroulent devant moi. Excitons dans leurs cœurs la soif de la science. Avides d’acquérir la suprême puissance, Ils goûteront le fruit qui leur est défendu : Alors, ainsi que moi, l’homme sera perdu. Dans cet espoir cherchons sous une forme feinte, S’il n’est point quelqu’esprit caché dans cette enceinte, Qui vers l’arbre fatal guide mes pas errans : Couple heureux ! joüissez : profitez de ce tems :
Bientôt je vous rejoins : à ces jours de délices Succéderont sans fin les plus cruels supplices.
La haine en ce moment embrase ses esprits. Il détourne ses pas circonspects, mais hardis, Et parcourt les forêts, les montagnes, les plaines, Jusqu’aux lieux où les eaux ont des bornes certaines.
L’astre brillant du jour se plongeoit dans les mers : Ses obliques rayons en traversant les airs, À l’Orient d’Eden présentent à la vûe Un roc dont le sommet se cache dans la nue ; Sur ces lieux escarpés que défend Gabriel, Un rayon du Soleil conduisit Uriel ; Telles sont ces lueurs en étoiles formées, Promenant dans la nuit leurs vapeurs enflammées. Le céleste habitant du séjour radieux Avertit par ces mots les Ministres des Cieux.
Un Esprit est entré dans ce paisible Empire, Ses regards ont trahi la fureur qui l’inspire : Suivez cet ennemi : tel est l’ordre du Ciel.
S’il se cache en ces lieux, lui répond Gabriel, Il ne peut éviter ma garde vigilante.
Sur le même rayon de lumiére éclatante, En finissant ces mots, il voit le Chérubin Vers la mer Atlantique incliner son chemin.
Les Oiseaux de leur chant suspendent l’harmonie, Et déja les troupeaux négligent la Prairie ; En peignant les objets de ses sombres couleurs, L’ombre du Crépuscule appaise les chaleurs ; Bientôt la nuit approche en déployant ses voiles ; Hespérus * sur ses pas améne les Etoiles,
Et l’Astre * dont le cours jadis régla les ans, Dans les airs ténébreux répand ses traits brillans.
Chère Eve, dit Adam, en ces instans tranquilles ; Les Etres animés rentrent dans leurs asyles : Le travail a son tems ainsi que le sommeil ; Abandonnons nos soins, & demain au réveil, De cette onde rapide en détournant la source, Dans ces fertiles prés nous réglerons sa course : Mais sur nous le sommeil verse ses doux pavots : La Nature le veut : livrons-nous au repos.
La Mére des humains dit d’une voix touchante ; Cher Epoux, en tout tems à tes vœux complaisante, Je ne sçai qu’obéir : de Dieu telle est la loi : Tu tiens de lui ta régle : Eve la prend de toi.
Avec toi tout me charme en ces belles demeures J’oublie, en te parlant, les saisons & les heures : Mais le frais du matin, le lever du Soleil, Les concerts des Oiseaux annonçant leur réveil, Les fruits encor brillans des larmes de l’Aurore, Le parfum de ces fleurs que nous voyons éclorre, L’air pur de ce beau soir, le silence, la nuit, La Lune dont l’éclat nous charme & nous conduit, Les yeux du Firmament, & leur céleste flamme, Sans toi n’ont rien de doux, rien qui plaise à mon ame ; Mais pourquoi dans les Cieux tant de flambeaux épars, Tandis que le sommeil en prive nos regards ?
Tes discours enchanteurs & remplis de sagesse, De mon cœur, dit Adam, augmentent la tendresse : Je voudrois contenter tes désirs curieux ; Ces Astres que le jour éclipsoit à nos yeux, S’élevant par dégrés, sur la terre & sur l’onde,
Au défaut du Soleil sont les flambeaux du Monde ; Quand nos yeux sont fermés, ils charment les regards Des célestes Esprits qui gardent nos remparts. En célébrant le Dieu qui renferme en lui-même L’ordre de la Nature, & le bonheur suprême, Tu sçais que jour & nuit dans de brillans concerts, Leurs accens réünis font retentir les airs.
En conversant ainsi, ce couple aimable & tendre Au berceau de l’Hymen s’empresse de se rendre ; Le Créateur choisit pour enchanter leurs sens, Ce lieu que la Nature orna de ses présens. Le Myrthe entrelassé dans l’oranger fertile, En parfumant les airs ombrage cet asyle ; Les Zéphyrs en silence y flattent les ormeaux ; Sur le sable sans bruit serpentent les ruisseaux ; Nul Insecte importun n’oseroit y paroître ; De loin les animaux y respectent leur Maître,
Et jamais le sommeil n’y craint l’éclat du jour : Des plus brillantes fleurs, Eve dans ce séjour, De son lit nuptial émaille la verdure : Ses graces, ses appas (son unique parure) Par ses soins amoureux sont encore embellis ; Son teint ternit l’éclat des Roses & des Lys :
Ces Epoux de leur voix unissant l’harmonie, Exaltent les bienfaits de l’essence infinie : Les autels ne sont point garands de leurs sermens : Sans connoître le trouble & les déguidemens, Joüissant des transports d’une heureuse innocence, Eve aux désirs d’Adam se livre sans défense : De leurs tendres amours rien n’altère les feux : Du lien conjugal le Ciel serra les nœuds : L’homme en posséde seul la félicité pure ; Ses sages Loix ont mis l’ordre dans la Nature, De-là les tendres noms & de Pere & de Fils : Les charmes de ses Nœuds remplissent mes écrits :
Puissent-ils des Epoux rendre le cœur fidéle ! Tendre Hymen ! du bonheur, source perpétuelle, L’amour trouve chez toi ses traits doux & constans : Il allume à tes feux ses flambeaux éclatans, Et se plaît à regner sous ton durable Empire ; Non, dans les yeux trompeurs, & l’attrayant sourire Des Objets dangereux qui vendent leurs appas ; Qui feignant des transports, que leur cœur ne sent pas, Se livrent sans désirs & se pâment sans joie : De leur art séducteur l’Amant rendu la proie, Dans sa folâtre ivresse adore des attraits, Qu’il méprise, & promet de ne revoir jamais ; L’Amour fuit les coeurs faux, intéressés, volages.
Couchés nuds sur des fleurs, à l’ombre des feuillages, Les bras entrelassés, les deux jeunes Epoux S’endorment aux concerts des Rossignols jaloux, Les Roses sur leur lit pleuvent en abondance :
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The end
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