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Bradamante

Thomas Corneille · 1748 · Free in the US

11,214 words · about 47 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Thomas Corneille
Language
French
Published
1748
Length
11,214 words · about 47 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (7)
  1. Front matter under 1 min
  2. Personnages under 1 min
  3. Acte I about 10 min
  4. Acte II about 11 min
  5. Acte III about 9 min
  6. Acte IV about 8 min
  7. Acte V about 8 min

Continue:

Front matter

Personnages

Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V

Personnages

LÉON, prince de Grece.

ROGER, amant de Bradamante.

BRADAMANTE, fille du duc Aimon.

MARPHISE, sœur de Roger.

DORALISE, confidente de Bradamante.

ISMENE, confidente de Marphise.

TIMANTE, confident de Roger.

La scéne est à la cour de Charlemagne.

Acte I

Donne contre Roger des bornes à ton zéle, Tes soupçons lui font tort, il n’est point infidéle ; Trop d’amour m’a toujours répondu de sa foi, Pour le croire touché d’une autre que de moi. Même ardeur à tous deux nous rend l’ame constante ; En quelque lieu qu’il soit, il aime Bradamante ; Et sensible au malheur qui m’accable aujourd’hui, Il soupire pour moi comme je fais pour lui.

La valeur de Roger aux plus fiers redoutable, Pour vous toute guerriere a pû le rendre aimable ;

Mais de vos sens séduits c’est trop croire l’erreur, Que de le préférer au fils d’un empereur. Constantin vous offrant l’empire de la Grece, Méritoit pour ce fils toute votre tendresse, Il vous l’a demandée, & ses ambassadeurs Ont long-temps combattu vos injustes froideurs. Cependant c’est en vain que Léon vient en France, Qu’il rend toute la Cour témoin de sa constance, Vous dédaignez ses vœux ; & les loix du devoir Pour vous faire obéir demeurent sans pouvoir. Qu’a donc fait ce Roger de si digne de plaire, Qu’au diadême, à tout, votre amour le préfere ? Par quels soins, quels devoirs a-t-il pû vous charmer ?

Il m’aime, & c’est assez pour me le faire aimer, Mille & mille vertus, dont l’éclat l’environne, L’emportent sur celui dont brille une couronne. Pour un cœur noble et grand, la gloire a des appas Que sans un nom fameux le plus haut rang n’a pas.

Mais Aimon votre pere à cet amour s’oppose ?

Cet amour, je l’avoue, à son courroux m’expose ; Mais lors qu’autorisés à disposer de moi, Mes freres à Roger engagerent ma foi, Satisfait de leur choix, il l’apprit sans colere ; Et parce que Léon met ses soins à me plaire, Qu’il m’offre un diadême, il faut, pour l’accepter, Trahir mille sermens que je dois respecter ? De cette lâcheté mon cœur est incapable.

Où l’amour est parfait, l’inconstance est blâmable ; Mais je voudrois savoir par où vous présumez Que vous êtes aimée autant que vous aimez. Roger qui par Léon voit traverser sa flamme, S’abandonne aux fureurs qui possédent son ame, Il part, il doit en Grece aller sur son rival Jusqu’au milieu des siens, porter le coup fatal.

Cependant ce Roger qu’on veut qui vous adore, Cache ce qu’il devient, & Léon vit encore.

Cruelle, n’ai-je point d’assez vives douleurs ? Quel plaisir te fais-tu de voir couler mes pleurs ? Roger… Ah, quel surcroît aux maux dont je soupire ! Sans doute il ne vit plus puisque Léon respire ; C’est en vain que je cherche à douter de son sort, Les jours de son rival m’assurent de sa mort.

Elle auroit fait éclat ; jamais un long silence D’un guerrier tel que lui n’a trahi l’espérance, S’il meurt, c’est en héros qu’il termine ses jours ; Mais croyez-moi, Madame, il suit d’autres amours, Et tâche de cacher dans une obscure vie La honte qu’il se fait de vous avoir trahie. Sans cela pensez-vous qu’il vous pût oublier ? Il sait ce qu’en tous lieux on a fait publier, Que qui pourra sur vous remporter la victoire, Du nom de votre époux doit espérer la gloire ; Tantôt contre Léon le champ doit être ouvert. Pourquoi ne prendre pas un diadême offert, Et vouloir nous réduire aux mortelles alarmes Que nous donne pour vous le sort douteux des armes ? Vous pouvez y périr, Léon est renommé.

Je le sai, son courage est partout estimé, Mais à ce que je suis ta crainte fait injure, Je combats pour Roger, la victoire m’est sûre ; Et ce bras, toujours prêt à soutenir ma foi, Fera voir que lui seul était digne de moi.

Si je ne craignois pas… Mais Léon qui s’avance Mieux que moi là-dessus vous dira ce qu’il pense.

Madame, permettez pour la premiere fois Que je me plaigne à vous de vos injustes loix. Plus je touche au moment où j’y dois satisfaire, Plus je sens que mon cœur à moi-même est contraire. Pour lui votre conquête est le plus grand des biens, Mais quand je m’y prépare, il en hait les moyens ; Et confus dans ses vœux qu’il approuve & rejette, Voulant vous acquérir, il craint ce qu’il souhaite. Non qu’un combat l’étonne ; il sait trop de quel prix Est l’adorable objet dont on le voit épris. Viennent tous ces Guerriers, dont la haute vaillance A rempli l’Univers du renom de la France, Qu’ils m’osent disputer le nom de votre époux. Ferme, & sans m’étonner, je les attendrai tous ; Et pour en triompher, malgré leur avantage, Il suffit que l’amour seconde mon courage. Mais ce même courage, intrépide aux combats, Où contre mes rivaux je laisse agir mon bras, Ce courage si ferme, & que rien n’épouvante, Frémit, se laisse abattre au nom de Bradamante, Il se rend, il lui céde, & je n’ai plus de cœur Dès qu’il faut acquérir le nom de son vainqueur. Ah ! Madame, changez une loi si cruelle, Ne désespérez point l’amant le plus fidéle ; Et par mes seuls devoirs laissez-moi remporter Ce qu’en vous combattant je n’ose mériter.

Prince, depuis un mois je vous ai fait connoître Quelle je fus toujours, & quelle je veux être. Vous m’aviez demandé ce temps pour m’engager À quitter un dessein que rien ne peut changer. À quoi que votre amour pour le rompre s’obstine, Ce n’est qu’à mon vainqueur que ma main se destine ; Et prêts à disputer la victoire entre nous, Le trouble qui vous gêne est indigne de vous. Mais je vois ce qui met ce trouble dans votre ame, Il vous paroît honteux de combattre une femme ; Et c’est ne vous donner à vaincre qu’à demi, Que de vous mettre en tête un si foible ennemi.

Avec tout l’Univers qui les vante, les prise, Je sais qu’on craint partout Bradamante & Marphise, Que leur valeur est rare, & qu’en plus d’un combat Des plus fameux exploits elle a terni l’éclat ; Mais malgré tout le bruit que fait leur renommée, Où prendre un ennemi dans Bramante aimée, Et comment se résoudre à combattre, à s’armer, Quand le cœur qui se rend n’est fait que pour aimer ?

Hé bien, Seigneur, hé bien, si vous m’en voulez croire, Nous ouvrirons le champ seulement pour la gloire. Pour rendre en ce défi tout égal entre nous, Renoncez au dessein de vous voir mon époux, Étouffez un amour qui vous nuit, & me blesse. Nous pourrons joindre alors la valeur à l’adresse, Et voir qui de nous deux, dans ce noble intérêt, Avec plus de fierté soutiendra ce qu’il est.

Et l’amour sur les cœurs prend-il si peu d’empire, Qu’au moment qu’on le veut on puisse s’en dédire ? Du combat jusqu’ici j’ai voulu m’affranchir Pour faire agir mes soins, tâcher de vous fléchir ;

Mais tous ces soins n’ont fait qu’offrir mieux à ma vûe Les rares qualités dont vous êtes pourvûe. Mon mal s’en est accru ; le trait qui m’a blessé, Dans mon cœur plus avant s’est toujours enfoncé ; Et mes tristes devoirs n’ont servi qu’à me rendre Capable d’un amour & plus fort & plus tendre. Mais quelle est mon erreur, & que puis-je espérer De qui pour mon rival se plaît à soupirer ? Ma tendresse a beau faire, un autre a pris la place, Roger, l’heureux Roger…

N’en dites rien de grace, Il est absent, Seigneur ; & si quelque souci Vous le fait voir à craindre…

Ah ! Que n’est-il ici ! Pour empêcher mon cœur de se laisser abattre, Que n’ai-je, au lieu de vous, ce rival à combattre ? Avec combien de joie & de ravissement Lui ferois-je éprouver…

Vous parlez en amant. Roger est dangereux, sa valeur est extrême, Tout le monde lui céde, & Bradamante même ; Cependant Bradamante a le bras, a le cœur Capable d’étonner le plus hardi vainqueur ; Et ce triomphe heureux dont l’ardeur vous entraîne, Peut-être à l’obtenir aurez-vous quelque peine. La gloire est un grand prix, s’il m’y faut renoncer, Ce n’est que par ma mort qu’on m’y pourra forcer.

Moi, vouloir votre mort ? Que dites-vous, Madame ? C’en est fait, je le vois, plus d’espoir pour ma flamme. J’avois crû, s’agissant de gagner votre cœur, Que vous n’affectiez point un combat de rigueur ; Que ce seroit assez pour avoir cette gloire, Que sur vous par l’adresse on cherchât la victoire,

Et qu’où l’amour ne vainc que pour être soumis, Un triomphe cruel n’étoit jamais permis ; Mais puisque vous voulez une entiere défaite, Il faut, Madame, il faut vous rendre satisfaite. Après ce dur aveu je sais ce que je doi, Vous n’aurez point de peine à triompher de moi. Sans m’opposer au bras qu’arme tant d’injustice, J’irai de tout mon sang vous faire un sacrifice, Et, cherchant à mourir, présenter à vos coups Ce cœur que je n’ai pû rendre digne de vous. Du moins, comme à l’amour, ma triste vie est dûe, C’est par vous & pour vous que je l’aurai perdue ; Et j’aurai la douceur dans mes derniers soupirs, D’avoir, en expirant, contenté vos désirs.

Seigneur, le sang n’est pas ce que mon cœur demande ; Pour désarmer mon bras il suffit qu’on se rende ; Et quand il vous plaira me dédaigner assez Pour rougir du projet où vous vous abaissez, Quelque juste sujet qu’une autre eût de s’en plaindre, Renonçant à l’amour vous n’avez rien à craindre. Maîtresse de ma foi, je répons de vos jours.

Continuez, Madame, il vous vient du secours. Marphise qui paroît, affermit dans votre ame Le généreux mépris que l’on fait de ma flamme. Je vous laisse avec elle, & vais me préparer À ce qu’en vain encor je voudrois différer.

Avouez-le, Madame, il faut de la constance Pour regarder le sceptre avec indifférence ; Et Léon, dont l’hymen vous doit faire régner, Est d’un rang que sans peine on ne peut dédaigner ; Il vous en aura peint le solide avantage. Quelquefois à céder un moindre charme engage, Et je ne sai pourquoi je veux craindre aujourd’hui Que vous ne combattiez moins pour vous que pour lui. Pardonnez cette crainte à l’amitié sincere Qui me fait partager les sentimens d’un frere. Roger de votre amour se fait un tel bonheur, Que s’il falloit vous perdre il mourroit de douleur.

Roger a mérité cette noble tendresse Qui fait que dans son sort une sœur s’intéresse, Mais de pareils soupçons me sont injurieux, Et Marphise devroit me connoître un peu mieux. C’est peu que pour Roger j’aye osé de mon pere Par d’éclatans refus m’attirer la colere. Sur vingt amans vaincus mon triomphe a de quoi Justifier ma flamme, & signaler ma foi ; Et je puis mépriser ce qu’on en voudra croire, Quand de si sûrs témoins répondent de ma gloire.

Vingt amans, il est vrai, n’ont que pour leur malheur Osé de votre bras éprouver la valeur,

Mais leurs efforts trompés n’ont rien qui nous étonne. Ces vingt amans vaincus n’avoient pas de couronne ; Et Léon contre vous, après tant de combats, A des secours plus forts que celui de son bras.

Et si cette couronne a pour moi tant de charmes, Quel motif m’a portée à recourir aux armes ? Par ses ambassadeurs Constantin me l’offroit, Léon par son hymen à mes vœux l’assuroit. Pour ne l’accepter pas je me suis déclarée ; Et la foi qu’à Roger j’ai de nouveau jurée, Ne laissant nul espoir d’ébranler mon amour, M’a fait, pendant six mois, exiler de la cour. Sur moi par ses rigueurs qu’a pû le duc mon pere ?

Ce fut sans doute aimer que braver sa colere ; Mais à qui vous vaincra promettre votre main, C’est rendre de l’amour le triomphe incertain. Si de l’ambition vous êtes possédée, On impute au hazard la victoire cédée ; Et le nom de vainqueur vous donne un époux, Met Léon en état d’être digne de vous. On peut se repentir d’un refus magnanime.

Je puis ne vaincre pas, vous m’en faites un crime ; Mais quel moyen plus sûr ai-je eu de m’engager À devenir le prix de l’amour de Roger ? Mon pere sur mes vœux par-là n’a plus d’empire, Aux loix de mon défi le roi l’a fait souscrire ; Et tout favorisant un si noble dessein, Il ne tient qu’à Roger de mériter ma main. Quand à le couronner l’amour par moi s’apprête, Que ne vient-il, l’ingrat, disputer sa conquête ? Mais peut-être qu’ailleurs un mérite éclatant L’arrête en des liens…

Lui ? Le croire inconstant ? Ah ! Vous voulez changer.

C’en est assez, Madame, Soupçonnez ma conduite, & doutez de ma flamme, Le champ s’ouvre ; aujourd’hui mon bras doit être armé, Et vous saurez bientôt si Roger est aimé.

Après ce qu’elle a fait votre crainte m’étonne. Léon n’a pû lui faire accepter la couronne ; Et quand vous la voyez s’apprêter au combat…

Pour de fausses vertus il est un faux éclat. Si contre lui d’abord elle se fût armée, Tu ne me verrois pas inquiète, alarmée ; Mais avoir consenti qu’il ait, pendant six mois, Essayé par ses soins de mériter son choix, Avoir pû l’écouter sans dédain, sans colere, N’est-ce pas faire voir qu’elle immole mon frere ? Et que peut un absent dans ces devoirs rendus, Contre l’offre d’un trône, & des soins assidus ?

Mais craignant en secret que Bradamante l’aime, Quand vous la condamnez, n’est-ce point pour vous-même ? Et Léon vous est-il assez indifférent…

Au plaisir de régner la plus fiere se rend,

Je l’avoue, & Léon, s’il m’offroit son hommage, D’un indigne refus n’essuieroit pas l’outrage. Te faut-il dire plus ? D’un sentiment jaloux Ma vanité blessée anime mon courroux. Il aime Bradamante, a-t-elle plus de charmes, A-t-elle plus que moi de renom dans les armes ? Ai-je moins de mon bras signalé la valeur ? Enfin, soit pour Roger dont je plains le malheur, Soit pour moi, qui voudrois une gloire éclatante, Je ne puis voir Léon amant de Bradamante ; Et pour rompre les nœuds qui les pourroient unir, Il n’est point d’entreprise où je n’ose venir. Si contre leur hymen je n’ai point d’autre voie… Mais que vois-je ? Timante ! Ah, quel sujet de joie ! Pour finir les ennuis soufferts jusqu’à ce jour, Me vient-il de mon frere apprendre le retour ?

Qu’est devenu Roger ?

Roger, toujours le même, Après un long exil, vient revoir ce qu’il aime. L’éloignement faisoit son plus cruel souci.

Que mon bonheur est grand de le savoir ici ! Où pourrai-je le voir ?

Sa flamme impatiente L’a fait en arrivant voler chez Bradamante ;

Avant que de paroître il veut l’entretenir.

Il n’est rien que l’amour ne lui fasse obtenir. Quand à l’ambition elle seroit sensible… Sa valeur jusqu’ici l’a fait voir invincible. Nous saurons par l’accueil qu’en recevra Roger, À quoi l’amour pour lui peut encor l’engager.

Acte II

Oui, ma sœur, dans ses yeux j’ai vu toute la joie Qu’à revoir un amant un tendre cœur déploie. Sa surprise mêlée à ses ravissemens, Donnoit à sa beauté de nouveaux agrémens ; Et depuis que sa foi me répond de sa flamme, Jamais transport si doux n’avoit saisi son ame. Il a fallu d’abord lui conter quel destin M’avoit de son absence augmenté le chagrin. Mon départ, de Léon rendoit la mort certaine ; Et, lorsqu’elle a connu que contraire à ma haine, Par d’imprévûs retours le ciel avoit permis Qu’après nous être vus nous devinssions amis…

Vous, ami de Léon ? Quelle humeur inconstante…

Vous m’allez condamner comme a fait Bradamante ; Mais quand j’aime Léon, au lieu de me blâmer, Voyez si je me puis défendre de l’aimer.

En vain cette amitié vous paroît excusable. Par où Léon pour vous en sera-t-il capable ? C’est vous, comme rival, qui causez ses ennuis, C’est vous…

Léon ignore encore qui je suis.

M’ayant sauvé le jour, généreux, magnanime, Il ne connoît en moi qu’un ami qu’il estime, Et le faux nom d’Hyppalque a caché jusqu’ici Ce rival, dont enfin il doit être éclairci.

Il ne vous croit qu’Hyppalque, & de votre poursuite…

Vous sûtes mon départ, apprenez-en la suite. Désespéré de voir qu’Aimon trop rigoureux, Éloignant Bradamante, eût dédaigné mes vœux, Je regarde Léon comme auteur de l’outrage ; Et le cœur tout rempli de ma jalouse rage, Je pars, & dans la Grece où l’on me voit voler, À mon espoir trahi je cherche à l’immoler ; J’approche de Belgrade, & j’y vois deux armées, D’une ardeur inégale au combat animées. Les Bulgares rompus commençoient à plier, Plus d’ordres que la peur ne leur fît oublier. Léon qui s’assuroit déja de la victoire, Par la mort de leur roi s’étoit couvert de gloire ; Et d’un si rude coup ces peuples étonnés Au désordre, à l’effroi s’étoient abandonnés ; Tout parloit du vainqueur. La fureur dans mon ame, À ce nom odieux, & s’excite & s’enflame, Je plains ses ennemis, & pour les dérober Au bras victorieux qui les fait succomber, J’embrasse leur parti, les presse, exhorte, anime, Verse du sang par tout, joins victime à victime ; Et dans chaque ennemi croyant voir mon rival, Rens aux plus fiers d’entre eux mon désespoir fatal. J’intimide les Grecs, remplis leur camp d’alarmes ; Et découvrant un chef que distinguent ses armes, Je le prens pour Léon, le suis de rang en rang, Le renverse, & le laisse expirer dans son sang. Les Bulgares bientôt ont l’entier avantage, Tout leur céde, & la nuit fait cesser le carnage.

Cependant la fureur dont j’étois occupé M’ayant poussé trop loin, je suis enveloppé Par un gros d’ennemis qui contre moi s’unissent, Pressé de toutes parts, je céde, ils me saisissent, Me ménent en triomphe, & rendent Constantin, Lorsqu’il l’attend le moins, maître de mon destin. Il veut savoir mon nom ; après un long silence Je prens celui d’Hyppalque, & cache ma naissance. Léon vient. Cet objet me remplit de fureur, Et l’entendant pour moi conjurer l’empereur, Demander qu’on me traite en guerrier magnanime, Je réponds fierement à ces marques d’estime. Du Palais, qui m’étoit pour prison destiné, Dans un cachot obscur je suis bientôt mené. Point de grace pour moi, quoique Léon l’implore. J’avois versé le sang d’un fils de Théodore. De Constantin son frere elle obtient aisément Qu’on immole ma vie à son ressentiment.

Ah ! Que m’apprenez-vous ?

La mort la plus cruelle Pour remplir sa fureur à peine suffit-elle. Sa vengeance médite un supplice nouveau ; Et j’attendois la main d’un infame bourreau, Quand un Libérateur, qu’à ma défense anime D’une honteuse mort l’arrêt illégitime, Vient la nuit me tirer de cet affreux séjour, Où jamais le Soleil ne fit entrer le jour. Le croirez-vous, ma sœur ? C’étoit Léon lui-même, Qui me veut pour ami, demande que je l’aime ; Et qui, dans un vaisseau, qu’il faisoit tenir prêt, Met ma vie à couvert d’un si funeste arrêt. Qu’un bienfait aux grands cœurs est un sensible charme ! Je veux perdre Léon, sa vertu me désarme.

S’il est jamais au Trône, il m’en donne sa foi, L’empire est moins à lui qu’il ne doit être à moi ; Et l’appui de mon bras, dont la valeur l’étonne, Lui tiendra toujours lieu de plus d’une couronne. Je m’embarque, & trouvant un malheur sans égal À n’être plus en droit de haïr mon rival, Confus, irrésolu, je prends diverses routes, Je n’en choisis aucune, & les suis presque toutes, Tant qu’enfin las d’errer, après mille dangers, Je descends inconnu sur des bords étrangers. Je n’y suis pas long-temps que l’on me fait entendre Quel généreux parti Bradamante a sû prendre. Son défi me console autant qu’il me surprend ; Je céde plein de joie à l’espoir qu’il me rend, Reviens soudain en France, & ma surprise augmente, Quand je sai que Léon y combat Bradamante. Je le croyois en Grece, où je l’avois laissé.

L’amour en ce combat est juge intéressé. N’appréhendez-vous point qu’il ose la contraindre…

Un amant bien touché peut-il aimer sans craindre ? Bradamante vaincra, je connois sa valeur ; Mais la voir exposée est toujours un malheur. Léon est un guerrier, qui, fameux, redoutable, Avant que de céder, sera de tout capable. Son amour sans espoir, s’il ne triomphe pas, En dépit de lui-même animera son bras. Ce qui peut arriver me gêne, m’épouvante. Hélas, s’il en coûtoit du sang à Bradamante ! Léon peut la blesser sans en être vainqueur.

Ah ! Craignez bien plutôt les blessures d’un cœur. En faveur de Léon qui cherchoit à lui plaire, Depuis un mois entier le combat se differe.

Elle a souffert ses soins, l’a toujours écouté.

Moi, prendre aucun soupçon de sa fidélité ? Après ce qu’elle a fait, ce qu’elle fait encore, Constante, généreuse, il faut que je l’adore ; Toujours également sa flamme se soutient, L’absence ni les temps…

Je l’aperçois qui vient, Parlez-lui ; mais songez qu’en cédant la victoire, Elle s’assure un trône, & tremblez pour sa gloire.

Que vous disoit Marphise ? Elle semble douter Qu’à l’éclat des grandeurs je veuille résister. Le Trône où de Léon l’hymen peut me conduire, En faveur de sa flamme a dequoi me séduire ? À défendre vos droits je puis manquer de cœur, Trahir votre tendresse, & souffrir un vainqueur ?

Pardonnez-lui, Madame, un soupçon téméraire. C’est une sœur sensible aux intérêts d’un frere. Elle sait, connoissant l’excès de mon amour, Qu’il faut si je vous perds, que je perde le jour. Abandonnez Roger, je renonce à la vie.

Je ne combattrois pas si j’avois cette envie. Ce fut pour vous garder & mon cœur & ma main, Que d’un fameux défi je formai le dessein ; Du titre d’infidele il m’épargne la honte. Combattant, je crains peu que Léon me surmonte.

Ce n’est qu’au seul Roger qu’on me verra souffrir La gloire de me vaincre & de me conquérir ; De mon cœur à lui seul le choix m’a destinée. Cependant ce Roger m’avoit abandonnée, Et peut-être il voudroit que Léon aujourd’hui, Devenu mon vainqueur, me forçât d’être à lui. Peut-être un autre amour qu’il voudroit satisfaire, Lui feroit de ma perte une peine légere. Du moins, lorsqu’il revient, un changement fatal Fait que je le retrouve ami de son rival.

Le Ciel m’en est témoin, touché de votre peine, Je n’ai cherché Léon que pour suivre ma haine. Armé contre ses jours, mes plus ardens desirs Étoient de l’immoler à vos tristes soupirs ; Mais ai-je pû garder une si noire envie, Lors qu’ouvrant ma prison, il m’a sauvé la vie ? Sous ce rare bienfait qui fit trembler ma foi, Ma vengeance étouffée a langui malgré moi. Revenant à la Cour, j’aurois de votre pere De nouveau contre vous allumé la colere. Ainsi de ville en ville, errant, plein de souci, J’ai crû devoir…

Hélas ! Peut-on aimer ainsi ? Et qui m’assurera qu’une si longue absence Ne marque pas en vous quelque foible inconstance ? Un autre objet a pû, par des charmes plus doux, Mériter que vos soins…

De quoi m’accusez-vous ? Si quelque feu nouveau me rendoit infidéle, Quand de votre défi j’eus appris la nouvelle, Serois-je ici venu, plein d’une vive ardeur, Pour tenter un combat qui vous donne au vainqueur ? Léon m’a prévenu, je le vois avec honte, Mon arrivée ici devoit être plus prompte,

Mais, par mille accidens en chemin arrêté…

Je saurai de Léon confondre la fierté ; Et le prix qu’il aura de son injuste flamme, Sera de succomber sous la main d’une femme.

Ne le dédaignez point ; sur des entassés J’ai vû les plus hardis par son bras terrassés. Malgré tous leurs efforts sa valeur triomphante…

Personne jusqu’ici n’a vaincu Bradamante, Et contre cent Guerriers, d’assez nobles combats Ont fait voir ce que peut la force de mon bras. Ma foi donnée à celui-ci m’engage, Et de mon ennemi quel que soit le courage Je redouterai peu ses plus terribles coups, Lors que je défendrai ce qui doit être à vous. Comme je vous aurai pour témoin de ma gloire, En vain il me voudra disputer la victoire.

Et ne se peut-il pas…

Et si l’on est vainqueur, J’y consens, plaignez-vous d’un infidéle cœur. Dites que me laissant flatter d’un diadême…

Vous vaincrez, je le sai, mais enfin je vous aime ; Et quoi que rien pour vous ne me doive troubler, Je ne pourrai vous voir combattre sans trembler. Ma raison aura beau repousser mes alarmes, C’est toujours s’exposer que de prendre les armes. Je vois le fier Léon charmé de vos appas ; Pour ne vous point céder que n’osera-t-il pas ? Quels efforts !

Ses efforts feront voir, à sa honte, Qu’il n’est rien que pour vous mon amour ne surmonte ;

Et que pour maintenir contre d’injustes loix, Ma parole donnée, & l’honneur de mon choix, Dans les plus grands périls, s’il étoit nécessaire…

Je viens vous avertir que le duc votre pere…

Hé bien, que me veut-il ?

Il faut l’aller trouver.

De nouveau pour le trône il me veut éprouver ; Et, si je l’en croyois, ma facile défaite Jetteroit sur Léon la gloire qu’il souhaite ; Mais, dût-il contre moi redoubler son courroux, Soyez sûr que jamais je ne serai qu’à vous.

Je ne serai qu’à vous : Ô, promesse charmante ! Quel cœur peut égaler celui de Bradamante ? Pour me garder sa foi, je lui vois dédaigner Un hymen glorieux qui la feroit regner. Sceptre, trône, grandeur, pour moi tout se méprise.

Que vois-je ? Me trompé-je ? Ô ciel, quelle surprise !

Seigneur.

Je puis donc croire au rapport de mes yeux ? C’est vous, mon cher Hyppalque, Hyppalque est en ces lieux ?

J’y viens être témoin de la nouvelle gloire Que répandra sur vous une illustre victoire. Pour voir rendre justice à votre hommage offert, J’apprens qu’en ce grand jour le champ vous est ouvert. Des soins que ce projet depuis long-temps vous coûte, Le prix a tant d’appas…

Le prix est grand sans doute ; Mais pour en bien juger, il faudroit comme moi De l’excès de l’amour s’être fait une loi, Avoir senti long-temps le charme qui m’enchante. Ah ! Si vous connoissiez tout ce qu’est Bradamante, Si vous-même aviez vû quels nobles sentimens De son cœur généreux reglent les mouvemens !

Par votre attachement je voi tout son mérite. Et lorsque sa conquête au combat vous invite Votre amour…

Qu’il doit m’être doux & glorieux ; S’il triomphe aujourd’hui, que ce soit à vos yeux ! Mais je veux avec vous bannir toute contrainte.

Suis-je si malheureux que…

Parlez-moi sans feinte. Une étroite amitié s’est formée entre nous. Ce qu’elle peut sur moi, le peut-elle sur vous ?

Vous n’en sauriez douter sans me faire un outrage, Seigneur, & s’il s’agit, par un prompt témoignage, D’affronter cent périls…

Vous pouvez m’obliger, Mais n’appréhendez point de vous trop engager.

Quel service assez grand pour vous me peut suffire ? Je dois à vos bontés le jour que je respire. Sans votre heureux secours une cruelle mort Par une main infâme eût terminé mon sort. Pour payer ce bienfait, expliquez-vous de grace, Ordonnez, il n’est rien que pour vous je ne fasse. J’en jure par la foi qu’en ce que j’ai promis L’honneur me fait garder jusqu’à mes ennemis ; Elle est inviolable.

Après cette assurance, Je vais vous faire voir quelle est ma confiance. J’aime, & pret d’entreprendre un important combat, Quand je vois contre qui, mon cœur tremble & s’abat. Pour m’épargner ce trouble & finir mes alarmes, Il faut, Hyppalque, il faut vous cacher sous mes armes, Combattre Bradamante, & contre elle en ce jour Par un heureux triomphe assurer mon amour.

Je mets entre vos mains tout l’espoir de ma vie.

De trop d’aveuglement votre estime est suivie. Quoi, Seigneur, si l’amour fait votre unique bien, Sur ma foible valeur…

Je ne hazarde rien. Qui dans un camp vaincu ramene la victoire, Ne peut pour mon amour combattre qu’avec gloire. Vous m’avez tout promis.

Seigneur, pensez-y mieux ; Il faut de ce combat sortir victorieux. Et par où plus qu’à vous me sera-t-il facile…

Ne comptez-vous pour rien d’avoir le cœur tranquille ? Comme vous n’aimez point, demeurant tout à vous, Vous saurez ménager l’adresse de vos coups ; Mais un amant peut-il attaquer ce qu’il aime, Sans qu’il sente aussi-tôt une frayeur extrême ? Si la gloire du prix a de quoi l’animer, Sa main par son amour se laisse désarmer. Au moindre coup qu’il porte, il croit commettre un crime, La défense lui semble à peine légitime, Il recule, il s’étonne, & son timide cœur Ne sauroit se résoudre à vaincre son vainqueur.

L’ardeur de vous servir m’y fait voir un doux charme. Mais, Seigneur, l’amitié comme l’amour s’alarme ; Et malgré tout mon zéle, il se peut que ma main…

Non, si vous combattez, mon bonheur est certain ; Rien ne peut empêcher le succès que j’espere. Enfin, mon cher Hyppalque, il faut me satisfaire, Je l’attens, le demande, & ne veux être heureux, Que quand je tiendrai tout d’un ami généreux.

Encore un coup, Seigneur, l’amitié trop facile Vous fait croire de moi…

L’excuse est inutile, Je n’écoute plus rien, & vais faire apprêter Les armes que mon nom vous engage à porter.

Non, tout ce que du ciel la plus forte colere Contre un homme odieux est capable de faire, Ne sauroit approcher de l’affreuse douleur Où me tient abîmé l’excès de mon malheur. Quoi donc ? Il faut tourner mon bras contre moi-même, Il faut pour mon rival m’arracher ce que j’aime ? Ma raison m’abandonne, & dans ce dur revers, Interdit, accablé, je m’égare & me perds. Ô promesse, ô parole imprudemment donnée ! Infortuné Roger, remplis ta destinée, Renonce à ton amour, & trop parfait ami Va rendre de Léon le bonheur affermi ; Va combattre, & gagnant une indigne victoire, Aspire à te couvrir d’une honteuse gloire. Ton nom sera fameux, lorsqu’un combat fatal T’aura fait triompher pour servir ton rival. Tu vaincras ? Ah ! Plûtôt, va mourir, & présente Ton cœur, ton triste cœur au fer de Bradamante. Par ton sang répandu, c’est à toi d’expier Le serment qui t’engage à la sacrifier. Lors qu’à vaincre Léon son courage s’apprête, C’est pour se réserver à se voir ta conquête,

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