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MADEMOISELLE,
On ne trouvera pas étrange qu’un enfant ait pris à composer les Contes de ce Recueil ; mais on s’étonnera qu’il ait eu la hardiesse de vous les presenter. Cependant, , quelque disproportion qu’il y ait entre la simplicité de ces Recits & les lumieres de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi blamable que je le parois d’abord. Ils renferment tous une morale trés-sensée, & qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénetration de ceux qui les lisent ; d’ailleurs, comme rien ne marque tant la vaste estenduë d’un esprit, que de pouvoir s’élever en même temps aux plus grandes choses, & s’abaisser aux plus petites ; on ne sera point surpris que la même Princesse à qui la nature & l’éducation ont rendu familier ce qu’il y a de plus élevé ne dédaigne pas de prendre plaisir à de semblables bagatelles. Il est vray que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres Familles, où la loüable impatience d’instruire les enfans fait imaginer des Histoires dépourveuës de raison, pour s’accommoder à ces mêmes enfans, qui n’en ont pas encore ; mais à qui convient-il mieux de connoître comment vivent les Peuples, qu’aux Personnes que le Ciel destine à les conduire ? Le desir de cette connoissance a poussé des Heros, & même des Heros de vostre Race, jusque dans des huttes & des cabanes, pour y voir de prés, & par eux-mêmes, ce qui s’y passoit de plus particulier, cette connoissance leur ayant paru nécessaire pour leur parfaite instruction. Quoi qu’il en soit, ,
Texte entier
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MADEMOISELLE,
On ne trouvera pas étrange qu’un enfant ait pris à composer les Contes de ce Recueil ; mais on s’étonnera qu’il ait eu la hardiesse de vous les presenter. Cependant, , quelque disproportion qu’il y ait entre la simplicité de ces Recits & les lumieres de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi blamable que je le parois d’abord. Ils renferment tous une morale trés-sensée, & qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénetration de ceux qui les lisent ; d’ailleurs, comme rien ne marque tant la vaste estenduë d’un esprit, que de pouvoir s’élever en même temps aux plus grandes choses, & s’abaisser aux plus petites ; on ne sera point surpris que la même Princesse à qui la nature & l’éducation ont rendu familier ce qu’il y a de plus élevé ne dédaigne pas de prendre plaisir à de semblables bagatelles. Il est vray que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres Familles, où la loüable impatience d’instruire les enfans fait imaginer des Histoires dépourveuës de raison, pour s’accommoder à ces mêmes enfans, qui n’en ont pas encore ; mais à qui convient-il mieux de connoître comment vivent les Peuples, qu’aux Personnes que le Ciel destine à les conduire ? Le desir de cette connoissance a poussé des Heros, & même des Heros de vostre Race, jusque dans des huttes & des cabanes, pour y voir de prés, & par eux-mêmes, ce qui s’y passoit de plus particulier, cette connoissance leur ayant paru nécessaire pour leur parfaite instruction. Quoi qu’il en soit, ,
Pouvois-je mieux choisir pour rendre vrai-semblable Et jamais Fée, au tems jadis, Fit-elle à jeune Créature Plus de dons, & de dons exquis, Que vous en a fait la Nature ?
Je suis avec un trés profond respect,
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Il estoit une fois un Roi & une Reine qui estoient si faschez de point d’enfans, si faschez qu’on ne sçauroit dire. Ils allerent à toutes les eaux du monde : vœux, pelerinages, menuës devotions, tout fut mis en œuvre, & rien n’y faisoit. Enfin, pourtant, la Reine devint grosse, & accoucha d’une fille ; on fit un beau Baptesme ; on donna pour Maraines à la petite Princesse toutes les Fées qu’on pust trouver dans le Païs (il s’en trouva sept), afin que, chacune d’elles luy faisant un don, comme c’estoit la coustume des Fées en ce temps-là, la Princesse eust, par ce moyen, toutes les perfections imaginables. Aprés les ceremonies du Baptesme, toute la compagnie revint au Palais du Roi, où il y avoit un grand festin pour les Fées. On mit devant chacune d’elles un couvert magnifique, avec un estui d’or massif où il y avoit une cuillier, une fourchette, & un couteau de fin or, garnis de diamants & de rubis. Mais, comme chacun prenoit sa place à table, on vit entrer une vieille Fée, qu’on n’avait point priée, parce qu’il y avait plus de cinquante ans qu’elle n’estoit sortie d’une Tour, & qu’on la croyoit morte ou enchantée. Le Roi lui fit donner un couvert ; mais il n’y eut pas moyen de lui donner un estuy d’or massif, comme aux autres, parce que l’on n’en avoit fait faire que sept pour les sept Fées. La vieille crût qu’on la méprisait, & grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes Fées qui se trouva auprés d’elle, l’entendit, et, jugeant qu’elle pourroit donner quelque fâcheux don à la petite princesse, alla dés qu’on fut sorti de table, se cacher derriere la tapisserie, afin de parler la derniere, & de pouvoir réparer, autant qu’il luy seroit possible, le mal que la vieille aurait fait. Cependant les Fées commencerent à faire leurs dons à la Princesse. La plus jeune luy donna pour don qu’elle seroit la plus belle personne du monde, celle d’aprés qu’elle auroit de l’esprit comme un Ange, la troisiéme qu’elle auroit une grace admirable à tout ce qu’elle feroit ; la quatriéme qu’elle danseroit parfaitement bien, la cinquiéme qu’elle chanteroit comme un Rossignol, & la sixiéme, qu’elle joüeroit de toutes sortes d’instrumens dans la derniere perfection. Le rang de la vieille Fée estant venu, elle dit, en branlant la teste, encore plus de dépit que de vieillesse, que la Princesse se perceroit la main d’un fuseau & qu’elle en mourroit. Ce terrible don fit fremir toute la compagnie, & il n’y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment, la jeune Fée sortit de derriere la tapisserie, dit tout haut ces paroles : Rassurez-vous, Roi & Reine, vostre fille n’en mourra pas. Il est vrai que je n’ay pas assez de puissance pour défaire entierement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d’un fuseau ; mais, au lieu d’en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d’un Roi viendra la réveiller. Le Roi, pour tâcher d’éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussi tost un Edit par lequel il deffendoit à toutes personnes de filer au fuseau, ny d’avoir des fuseaux chez soy, sur peine de la vie. Au bout de quinze ou seize ans, le Roi & la Reine estant allez à une de leurs Maisons de plaisance, il arriva que la jeune Princesse, courant un jour dans le Château, & montant de chambre en chambre, alla jusqu’au haut d’un Donjon dans un petit galletas, où une bonne Vieille estoit seule à filer sa quenoüille. Cette bonne femme n’avoit point ouï parler des deffenses que le roi avoit faites de filer au fuseau. Que faites-vous là, ma bonne femme ? dit la Princesse, Je file, ma belle enfant, luy répondit la vieille, qui ne la connoissoit pas. Ha ! que cela est joli, reprit la Princesse ; comment faites-vous ? donnez-moy que je voye si j’en ferois bien autant. Elle n’eust pas plutost pris le fuseau, que, comme elle estoit fort vive, un peu estourdie, & que d’ailleurs l’Arrest des Fées l’ordonnoit ainsi, elle s’en perça la main & tomba évanouie. La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous costez ; on jette de l’eau au visage de la princesse, on la délasse, on luy frappe dans les mains, on luy frotte les tempes avec de l’eau de la Reine de Hongrie ; mais rien ne la faisoit revenir. Alors le Roy, qui estoit monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées, et, jugeant bien qu’il falloit que cela arrivast, puisque les Fées l’avoient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d’or & d’argent. On eût dit d’un Ange, tant elle estoit belle : car son évanouissement n’avoit pas osté les couleurs de son teint : ses joues estoient incarnates, & ses levres comme du corail ; elle avoit seulement les yeux fermez, mais on l’entendoit respirer doucement : ce qui faisoit voir qu’elle n’estoit pas morte. Le Roi ordonna qu’on la laissast dormir en repos, jusqu’à ce que son heure de se réveiller fust venue. La bonne Fée qui luy avoit sauvé la vie en la condamnant à dormir cent ans estoit dans le Royaume de Mataquin, à douze mille lieuës de là, lorsque l’accident arriva à la Princesse ; mais elle en fut avertie en un instant par un petit Nain qui avoit des bottes de sept lieues (c’estoit des bottes avec lesquelles on faisoit sept lieues d’une seule enjambée). La Fée partit aussi tost, & on la vit, au bout d’une heure, arriver dans un chariot tout de feu, traisné par des dragons. Le Roi luy alla presenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu’il avoit fait ; mais, comme elle estoit grandement prévoyante, elle pensa que, quand la Princesse viendrait à se réveiller, elle seroit bien embarassée toute seule dans ce vieux château : voicy ce qu’elle fit. Elle toucha de sa baguette tout ce qui estoit dans ce Chasteau (hors le Roi & la Reine) : Gouvernantes, Filles-d’Honneur, , Gentils-Hommes, Officiers, Maistres d’Hostel, Cuisiniers, Marmitons, Galopins, Gardes, Suisses, Pages, Valets-de-pied ; elle toucha aussi tous les chevaux qui estoient dans les Ecuries, avec les Palfreniers, les gros mâtins de basse-cour, & la petite Pouffe, petite chienne de la Princesse, qui estoit auprés d’elle sur son lit. Dés qu’elle les eust touchez, ils s’endormirent tous, pour ne se réveiller qu’en mesme temps que leur Maistresse, afin d’estre tout prests à la servir quand elle en auroit besoin : les broches mêmes qui estoient au feu, toutes pleines de perdrix & de faysans, s’endormirent, & le feu aussi. Tout cela se fit en un moment : les Fées n’estoient pas longues à leur besogne. Alors le Roi & la Reine aprés avoir baisé leur chere enfant sans qu’elle s’éveillast, sortirent du chasteau, & firent publier des deffenses à qui que ce soit d’en approcher. Ces deffenses n’estoient pas necessaires, car il crut dans un quart d’heure tout au tour du parc une si grande quantité de grands arbres & de petits, de ronces & d’épines entrelassées les unes dans les autres, que beste ny homme n’y auroit pû passer : en sorte qu’on ne voyoit plus que le haut des Tours du Chasteau, encore n’estoit-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n’eust encore fait là un tour de son métier, afin que la Princesse, pendant qu’elle dormiroit, n’eust rien à craindre des Curieux.
Au bout de cent ans, le fils du roi qui regnoit alors, & qui estoit d’une autre famille que la princesse endormie, estant allé à la chasse de ce costé-là, demanda ce que c’estoit que des Tours qu’il voyoit au-dessus d’un grand bois fort épais, chacun luy répondit selon qu’il en avoit ouï parler. Les uns disoient que c’estoit un vieux Château où il revenoit des Esprits ; les autres, que tous les Sorciers de la Contrée y faisoient leur sabbat. La plus commune opinion estoit qu’un Ogre y demeuroit, & que là il emportoit tous les enfans qu’il pouvoit attraper, pour les pouvoir manger à son aise & sans qu’on le pust suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois. Le prince ne sçavoit qu’en croire, lors qu’un vieux Paysan prit la parole & luy dit : Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j’ay ouï dire à mon pere qu’il y avoit dans ce Chasteau une Princesse, la plus belle du monde ; qu’elle y devoit dormir cent ans, & qu’elle seroit réveillée par le fils d’un Roi, à qui elle estoit reservée. Le jeune Prince à ce discours se sentit tout de feu ; il crut sans balancer qu’il mettroit fin à une si belle avanture, & poussé par & par la gloire, il résolut de voir sur le champ ce qui en estoit. À peine s’avança-t-il vers le bois que tous ces grands arbres, ces ronces, & ces épines s’écarterent d’elles-mesmes pour le laisser passer : il marche vers le Chasteau qu’il voyoit au bout d’une grande avenuë où il entra, & ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l’avoit pû suivre, parce que les arbres s’estoient rapprochez dés qu’il avoit esté passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin : un Prince jeune & amoureux est toûjours vaillant. Il entra dans une grande avancour, où tout ce qu’il vit d’abord estoit capable de le glacer de crainte : c’estoit un silence affreux, l’image de la mort s’y presentoit par tout, & ce n’estoit que des corps étendus d’hommes & d’animaux, qui paroissoient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonnez & à la face vermeille des Suisses, qu’ils n’estoient qu’endormis, & leurs tasses où il y avoit encore quelques goutes de vin, montroient assez qu’ils s’estoient endormis en beuvant. Il passe une grande cour pavée de marbre, il monte l’escalier, il entre dans la salle des Gardes qui estoient rangez en haye, la carabine sur l’épaule, & ronflans de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes & de Dames, dormans tous, les uns , les autres assis ; il entre dans une chambre toute dorée, & il vit sur un lit, dont les rideaux estoient ouverts de tous côtez, le plus beau spectacle qu’il eut jamais veu : Une Princesse qui paroissoit avoir quinze ou seize ans, & dont l’éclat resplendissant avoit quelque chose de lumineux & de divin. Il s’approcha en tremblant & en admirant, & se mit à genoux auprés d’elle. Alors, comme la fin de l’enchantement estoit venuë, la Princesse s’éveilla ; & le regardant avec des yeux plus tendres qu’une premiere veuë ne sembloit le permettre ; est ce vous, mon Prince, luy dit-elle ; vous vous estes bien fait attendre. Le Prince charmé de ces paroles, & plus encore de la maniere dont elles estoient dites, ne sçavoit comment luy témoigner sa joye & sa reconnoissance ; il l’assura qu’il l’aimoit plus que luy-mesme. Ses discours furent mal rangez, ils en plurent , peu d’éloquence, beaucoup d’amour : il estoit plus embarassé qu’elle, & l’on ne doit pas s’en estonner ; elle avoit eu le temps de songer à ce qu’elle auroit à luy dire, car il y a apparence (l’Histoire n’en dit pourtant rien) que la bonne fée pendant un si long sommeil, lui avoit procuré le plaisir des songes agreables. Enfin il y avoit quatre heures qu’ils se parloient, & ils ne s’estoient pas encore dit la moitié des choses qu’ils avoient à se dire.
Cependant tout le Palais s’estoit réveillé avec la Princesse : chacun songeoit à faire sa charge, & comme ils n’estoient pas tous amoureux, ils mouroient de faim. La Dame d’honneur, pressée comme les autres, s’impatienta, & dit tout haut à la Princesse que la viande estoit servie. Le Prince aida la princesse à se lever : elle estoit tout habillée, & fort magnifiquement ; mais il garda bien de luy dire qu’elle estoit habillée comme ma mere grand, & qu’elle avoit un collet monté, elle n’en estoit pas moins belle. Ils passerent dans un salon de miroirs, & y souperent, servis par les Officiers de la Princesse. Les Violons & les Hautbois joüerent de vieilles pieces, mais excellentes, quoyqu’il y eut prés de cent ans qu’on ne les joüast plus ; & aprés soupé, sans perdre de temps, le grand Aumonier les dans la Chapelle du Chasteau, & la Dame-d’honneur leur tira le rideau. Ils dormirent peu : la Princesse n’en avoit pas grand besoin, & le Prince la quitta dès le matin pour retourner à la Ville, où son pere devait estre en peine de luy : le Prince luy dit qu’en chassant il s’estait perdu dans la forest, & qu’il avait couché dans la hutte d’un Charbonnier, qui luy avoit fait manger du pain noir & du fromage. Le Roi son pere qui estoit bon-homme, le crut ; mais sa Mere n’en fut pas bien persuadée, & voyant qu’il alloit presque tous les jours à la chasse, & qu’il avoit toûjours une raison en main pour s’excuser quand il avoit couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu’il n’eut quelque amourette : car il vêcut avec la Princesse plus de deux ans entiers, & en eut deux enfans, dont le premier qui fut une fille, fut nommée l’Aurore, & le second un fils, qu’on nomma le Jour, parce qu’il paroissoit encore plus beau que sa sœur. La Reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu’il falloit se contenter dans la vie, mais il n’osa jamais se fier à elle de son secret ; il la craignoit quoy qu’il l’aimast, car elle estoit de race Ogresse, & le Roi ne l’avoit épousée qu’à cause de ses grands biens. On disoit même tout bas à la Cour qu’elle avoit les inclinations des Ogres, & qu’en voyant passer de petits enfans, elle avoit toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux ; ainsi le Prince ne voulut jamais rien dire. Mais, quand le Roy fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, & qu’il se vit le maistre, il declara publiquement son Mariage, & alla en grande ceremonie querir la Reine sa femme dans son Chasteau. On luy fit une entrée magnifique dans la Ville Capitale, où elle entra au de ses deux enfans. Quelque temps aprés, le Roi alla faire la guerre à l’Empereur Cantalabutte, son voisin. Il laissa la Regence du royaume à la Reine sa mere, & luy recommanda fort sa femme & ses enfans : il devoit estre à la guerre tout l’Esté ; et, dés qu’il fut parti, la Reine-Mere envoya sa bru & ses enfans à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla jours aprés, & dit un soir à son Maistre d’Hostel, je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. Ah ! Madame, dit le Maistre-d’Hostel, je le veux, dit la Reine (& elle le dit d’un ton d’Ogresse qui a envie de manger de la chair fraische), & je la veux manger à la Sausse-robert. Ce pauvre homme, voyant bien qu’il ne falloit pas se joüer à une Ogresse, prit son grand cousteau, & monta à la chambre de la petite Aurore : elle avoit pour lors quatre ans, & vint en sautant & en riant se jetter à son col, & luy demander du bon bon. Il se mit à pleurer, le couteau luy tomba des mains, & il alla dans la basse cour couper la gorge à un petit agneau, & luy fit une si bonne sausse que sa maistresse l’assura qu’elle n’avoit jamais rien mangé de si bon. Il avoit emporté en même temps la petite Aurore, & l’avoit donnée à sa femme, pour la cacher dans le logement qu’elle avoit au fond de la basse-cour. Huit jours après, la méchante Reine dit à son Maistre-d’Hostel, je veux manger à mon souper le petit Jour : il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l’autre fois ; il alla chercher le petit Jour, & le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisoit des armes avec un gros Singe : il n’avoit pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme, qui le cacha avec la petite Aurore, & donna à la place du petit Jour, un petit chevreau fort tendre, que l’Ogresse trouva admirablement bon.
Cela estoit fort bien allé jusque là, mais un soir cette méchante reine dit au Maistre-d’Hostel, je veux manger la Reine à la mesme sausse que ses enfans. Ce fut alors que le pauvre Maistre-d’Hostel desespera de la pouvoir encore tromper. La jeune reine avoit vingt ans passez, sans compter les cent ans qu’elle avoit dormi : sa peau estoit un peu dure, quoyque belle & blanche ; & le moyen de trouver dans la Menagerie une beste aussi dure que cela : il prit la resolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, & monta dans sa chambre, dans l’intention de n’en pas faire à deux fois ; il s’excitoit à la fureur, & entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune Reine : il ne voulut pourtant point la surprendre, & il luy dit avec beaucoup de respect, l’ordre qu’il avoit receu de la Reine-Mere. Faites, faites, luy dit-elle en luy tendant le col ; executez l’ordre qu’on vous a donné ; j’irai revoir mes enfans, mes pauvres enfans, que j’ay tant aimez : elle les croyoit morts depuis qu’on les avoit enlevez sans luy rien dire. Non, non, Madame, lui répondit le pauvre Maistre d’Hostel tout attendri, vous ne mourrez point, & vous ne laisserez pas d’aller revoir vos chers enfans ; mais ce sera chez moy où je les ay cachez, & je tromperay encore la Reine, en luy faisant manger une jeune biche en vostre place. Il la mena aussi-tost à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfans & pleurer avec eux : il alla accommoder une biche, que la reine mangea à son soupé, avec le même appetit que si c’eut esté la jeune reine. Elle estoit bien contente de sa cruauté, & elle se préparoit à dire au Roi à son retour, que des loups enragez avoient mangez la Reine sa femme & ses deux enfans.
Un soir qu’elle rodoit à son ordinaire, dans les cours & basses-cours du chasteau pour y halener quelque viande fraische, elle entendit dans une salle basse le petit Jour qui pleuroit, parce que la Reine sa mere le vouloit faire foüetter, à cause qu’il avoit esté méchant, & elle entendit aussi la petite Aurore qui demandoit pardon pour son frere. L’Ogresse reconnut la voix de la Reine & de ses enfans, et, furieuse d’avoir esté trompée, elle commande, dés le lendemain matin, avec une voix épouvantable, qui faisoit trembler tout le monde, qu’on apportast au milieu de la cour une grande cuve, qu’elle fit remplir de crapaux, de viperes, de couleuvres & de serpens, pour y faire jetter la Reine & ses enfans, le Maistre d’Hostel, sa femme & sa servante ; elle avoit donné ordre de les amener les mains liées le dos. Ils estoient là, & les bourreaux se preparoient à les jetter dans la cuve, lorsque le Roi qu’on n’attendoit pas sitost, entra dans la cour, à cheval ; il estoit venu en poste & demanda tout estonné ce que vouloit dire cet horrible spectacle. Personne n’osoit l’en instruire, quand l’Ogresse, enragée de voir ce qu’elle voyoit, se jeta elle-mesme la teste la premiere dans la cuve, & fut devorée en un instant par les vilaines bestes y avoit fait mettre. Le roi ne laissa pas d’en estre fasché, elle estoit sa mere, mais il s’en consola bientost avec sa belle femme & ses enfans.
Attendre quelque temps pour avoir un Époux Riche, bien-fait, galant & doux, La chose est assez naturelle : Mais l’attendre cent ans, & toûjours en dormant, On ne trouve plus de femelle Qui dormist si tranquillement. La Fable semble encor vouloir nous faire entendre Que souvent de l’Hymen les agreables nœuds, Pour estre differez, n’en sont pas moins heureux, Et qu’on ne perd rien pour attendre. Mais le sexe avec tant d’ardeur Aspire à la foy conjugale Que je n’ay pas la force ny le cœur De luy prescher cette morale.
Il estoit une fois une petite fille de Vilage, la plus jolie qu’on eut sçû voir ; sa mere en estoit folle, & sa mere grand plus folle encore. Cette bonne femme luy fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seïoit si bien, que par tout on l’appelloit le Petit chaperon rouge.
Un jour sa mere ayant cui & fait des galetes, luy dit, va voir comme se porte ta mere-grand, car on m’a dit qu’elle estoit malade, portes luy une galette & ce petit pot de beurre. Le petit chaperon rouge partit aussi-tost pour aller chez sa mere-grand, qui demeuroit dans un autre Village. En passant dans un bois elle rencontra compere le Loup, qui eut bien envie de la manger, mais il n’osa, à cause de quelques bucherons qui estoient dans la Forest. Il luy demanda où elle alloit ; la pauvre enfant qui ne sçavoit pas qu’il est dangereux de s’arrester à écouter un Loup, luy dit, je vais voir ma Mere-grand, & luy porter une galette avec un petit pot de beurre que ma Mere luy envoye. Demeure-t-elle bien loin, lui dit le Loup ? Oh ouy, dit le petit chaperon rouge, c’est par de-là le Moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la premiere maison du Village. Et bien, dit le Loup, je veux l’aller voir aussi ; je m’y en vais par ce chemin icy, & toy par ce chemin-là, & nous verrons à qui plutost y sera. Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui estoit le plus court, & la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueïllir des noisettes, à courir aprés des papillons, & à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontroit. Le Loup ne fut pas long-temps à arriver à la maison de la Mere-grand, il heurte : Toc, toc, qui est là ? C’est votre fille le petit chaperon rouge, dit le Loup, en contrefaisant sa voix, qui vous apporte une galete, & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. La bonne Mere-grand qui estoit dans son lit à cause qu’elle se trouvoit un peu mal, luy cria, tire la chevillette, la bobinette chera, le Loup tira la chevillette, & la porte s’ouvrit. Il se jetta sur la bonne femme, & la devora en moins de rien ; car il y avoit plus de trois jours qu’il n’avoit mangé. Ensuite il ferma la porte, & s’alla coucher dans le lit de la Mere-grand, en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque temps aprés vint heurter à la porte. Toc, toc, qui est là ? Le petit chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d’abord, mais croyant que sa mere-grand estoit enrhumée, répondit, c’est vostre fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette & un petit pot de beurre que ma Mere vous envoye. Le Loup luy cria, en adoucissant un peu sa voix ; tire la chevillette, la bobinette chera. Le petit chaperon rouge tira la chevillette, & la porte s’ouvrit. Le Loup la voyant entrer, luy dit en se cachant dans le lit sous la couverture : mets la galette & le petit pot de beurre sur la huche, & viens te coucher avec moy. Le petit chaperon rouge se deshabille, & va se mettre dans le lit, où elle fut bien estonnée de voir comment sa Mere-grand estoit faite en son deshabillé, elle luy dit ; ma mere-grand que vous avez de grands bras ! c’est pour mieux t’embrasser, ma fille : ma mere-grand, que vous avez de grandes jambes ! c’est pour mieux courir mon enfant : ma mere-grand que vous avez de grandes oreilles ! c’est pour mieux écouter, mon enfant. Ma mere-grand que vous avez de grands yeux ! c’est pour mieux voir, mon enfant. Ma mere-grand, que vous avez de grandes dens ! c’est pour te manger. Et, en disant ces mots, ce méchant loup se jetta sur le petit chaperon rouge, & la mangea.
MORALITÉ.
ON voit icy que de jeunes enfans, Sur tout de jeunes filles, Belles, bien faites & gentilles, Font tres-mal d’écouter toute sorte de gens, Et que ce n’est pas chose estrange, S’il en est tant que le loup mange. Ie dis le loup, car tous les loups ; Ne sont pas de la mesme sorte ; Il en est d’une humeur accorte, Sans bruit, sans fiel & sans courroux, Qui privez, complaisans & doux Suivent les jeunes Demoiselles Iusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ; Mais, hélas ! qui ne sçait que ces loups doucereux, De tous les loups sont les plus dangereux.
Il estoit une fois un homme qui avoit de belles maisons à la Ville & à la Campagne, de la vaisselle d’or & d’argent, des meubles en broderie, & des carosses tout dorez ; mais par malheur cet homme avoit la Barbe-bleüe : cela le rendoit si laid & si terrible, qu’il n’estoit ni femme ni fille qui ne s’enfuit de devant luy. Une de ses Voisines, Dame de qualité, avoit deux filles parfaitement belles. Il luy en demanda une en Mariage, en luy laissa le choix de celle qu’elle voudroit luy donner. Elles n’en vouloient point toutes deux, & se le renvoyoient l’une à l’autre, ne pouvant se resoudre à prendre un homme qui eut la barbe bleüe. Ce qui les degoûtoit encore, c’est qu’il avoit déja épousé plusieurs femmes, & qu’on ne sçavoit ce que ces femmes estoient devenuës. La Barbe bleuë pour faire connoissance, les mena avec leur mere, & trois ou quatre de leurs meilleures amies, & jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de Campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’estoit que promenades, que parties de chasse & de pesche, que danses & festins, que collations : on ne dormoit point, & on passoit toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres : enfin tout alla si bien, que la cadette commença à trouver que le Maistre du logis n’avoit plus la barbe si bleüe, & que c’estoit un fort honneste homme. Dés qu’on fust de retour à la Ville, le Mariage se conclut. Au bout d’un mois, la Barbe bleüe dit à sa femme qu’il estoit obligé de faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire de consequence ; qu’il la prioit de se bien divertir pendant son absence, qu’elle fit venir ses bonnes amies, qu’elle les menast à la Campagne si elle vouloit, que par tout elle fit bonne chere : Voilà, luy dit-il, les clefs des deux grands gardemeubles, voilà celles de la vaisselle d’or & d’argent qui ne sert pas tous les jours, voilà celles de mes coffres forts, où est mon or & mon argent, celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe par tout de tous les appartemens : pour cette petite clef-cy, c’est la clef du cabinet au bout de la grande gallerie de l’appartement bas : ouvrez tout, allez par tout, mais pour ce petit cabinet je vous deffens d’y entrer, & je vous le deffens de telle sorte, que s’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colere. Elle promit d’observer exactement tout ce qui luy venoist d’estre ordonné : & luy, aprés l’avoir embrassée, il monte dans son carosse, & part pour son voyage. Les voisines & les bonnes amies n’attendirent pas qu’on les envoyast querir pour aller chez la jeune Mariée, tant elles avoient d’impatience de voir toutes les richesses de sa Maison, n’ayant osé y venir pendant que le Mari y estoit, à cause de sa Barbe bleuë qui leur faisoit peur. Les voilà aussi-tost à parcourir les chambres, les cabinets, les garderobes, toutes plus belles & plus riches les unes que les autres. Elles monterent en suite aux gardemeubles, où elles ne pouvoient assez admirer le nombre & la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des gueridons, des tables & des miroirs, où l’on se voyoit depuis les pieds jusqu’à la teste, & dont les bordures les unes de glace, les autres d’argent, & de vermeil doré, estoient les plus belles & les plus magnifiques qu’on eut jamais veuës : Elles ne cessoient d’exagerer & d’envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissoit point à voir toutes ces richesses, à cause de l’impatience qu’elle avoit d’aller ouvrir le cabinet de l’appartement bas. Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considerer qu’il estoit malhonneste de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, & avec tant de precipitation, qu’elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Estant arrivée à la porte du cabinet, elle s’y arresta quelque temps, songeant à la deffense que son Mari luy avoit faite, & considerant qu’il pourroit luy arriver malheur d’avoir esté desobéïssante ; mais la tentation estoit si forte qu’elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, & ouvrit en tremblant la porte du cabinet. D’abord elle ne vit rien, parce que les fenestres estoient fermées ; aprés quelques momens elle commença à voir que le plancher estoit tout couvert de sang caillé, dans lequel se miroient les corps de plusieurs femmes mortes, & attachées le long des murs. (C’estoit toutes les femmes que la Barbe bleuë avoit épousées & qu’il avoit égorgées l’une aprés l’autre.) Elle pensa mourir de peur, & la clef du cabinet qu’elle venoit de retirer de la serrure luy tomba de la main : aprés avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la porte, & monta à sa chambre pour se remettre un peu, mais elle n’en pouvait venir à bout, tant elle estoit . Ayant remarqué que la clef du cabinet estoit tachée de sang, elle l’essuia deux ou trois fois, mais le sang ne s’en alloit point ; elle eut beau la laver, & mesme la frotter avec du sablon & avec du grais, il y demeura toûjours du sang, car la clef estoit Fée, & il n’y avait pas moyen de la nettoyer tout-à-fait : quand on ostoit le sang d’un costé, il revenoit de l’autre. La Barbe-bleuë revint de son voyage dés le soir mesme, & dit qu’il avoit receu des Lettres dans le chemin, qui luy avoient appris que l’affaire pour laquelle il estoit parti, venoit d’estre terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu’elle put pour lui témoigner qu’elle estoit ravie de son prompt retour. Le lendemain il luy redemanda les clefs, & elle les luy donna, mais d’une main si tremblante, qu’il devina sans peine tout ce qui s’estoit passé. D’où vient, luy dit-il, que la clef du cabinet n’est point avec les autres : il faut, dit-elle, que je l’aye laissée là haut sur ma table. Ne manquez pas, dit la Barbe bleuë de me la donner tantost ; aprés plusieurs remises il falut apporter la clef. La Barbe bleuë l’ayant considerée, dit à sa femme, pourquoy y a-t-il du sang sur cette clef ? je n’en sçais rien, répondit la pauvre femme, plus pasle que la mort : Vous n’en sçavez rien, reprit la Barbe bleuë, je le sçay bien moy, vous avez voulu entrer dans le cabinet ? Hé bien, Madame, vous y entrerez, & irez prendre vostre place auprés des Dames que vous y avez veuës. Elle se jetta aux pieds de son Mari, en pleurant & en luy demandant pardon, avec toutes les marques d’un vrai repentir de n’avoir pas esté obeïssante. Elle auroit attendri un rocher, belle & affligée comme elle estoit ; mais la Barbe bleuë avoit un cœur plus dur qu’un rocher : Il faut mourir, Madame, luy dit-il, & toute à l’heure. Puis qu’il faut mourir, répondit elle, en le regardant les yeux baignez de larmes, donnez moy un peu de tems pour prier Dieu. Je vous donne un demy-quart-heure, reprit la Barbe bleuë, mais pas un moment davantage. Lors qu’elle fut seule, elle appella sa sœur, & luy dit, ma sœur Anne, car elle s’appelloit ainsi, monte je te prie sur le haut de la Tour, pour voir si mes freres ne viennent point, ils m’ont promis qu’ils me viendroient voir aujourd’huy, & si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. La sœur Anne monta sur le haut de la Tour, & la pauvre affligée luy crioit de temps en temps, Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir. Et la sœur Anne luy répondoit, je ne vois rien que le soleil qui poudroye, et l’herbe qui verdoye. Cependant la Barbe bleüe tenant un grand coutelas à sa main, crioit de toute sa force à sa femme, descens viste, où je monteray là-haut. Encore un moment s’il vous plait, luy répondit sa femme, & aussi-tost elle crioit tout bas. Anne, ma sœur Anne, ne vois tu rien venir, & la sœur Anne, répondoit, je ne vois rien que le Soleil qui poudroye et l’herbe qui verdoye. Descens donc viste, crioit la Barbe bleuë, où je monteray la haut. Je m’en vais, répondoit sa femme, & puis elle crioit Anne, ma sœur Anne, ne voy tu rien venir. Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussiere qui vient de ce costé-cy. Sont-ce mes freres ? Helas, non, ma sœur, c’est un Troupeau de Moutons. Ne veus tu pas descendre, crioit la Barbe bleuë. Encore un moment répondoit sa femme, & puis elle crioit, Anne, ma sœur Anne, ne vois tu rien venir. Je vois, répondit-elle, deux Cavaliers qui viennent de ce costé-cy, mais ils sont bien loin encore : Dieu soit loué, s’ecria-t-elle un moment aprés, ce sont mes freres ; je leur fais signe tant que je puis de se haster. La Barbe bleüe se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, & alla se jetter à ses pieds toute épleurée & toute échevelée : cela ne sert de rien, dit la Barbe bleuë, il faut mourir ; puis la prenant d’une main par les cheveux, & de l’autre levant le coutelas en l’air, il alloit luy abattre la teste. La pauvre femme se vers luy, & le regardant avec des yeux mourans, le pria de luy donner un petit moment pour se recueillir : Non, non, dit-il, & recommande-toy bien à Dieu ; & levant son bras… Dans ce moment on heurta si fort à la porte, que la Barbe bleuë s’arresta tout court : on ouvrit, et aussi-tost on vit entrer deux Cavaliers, qui mettant l’épée à la main, coururent droit à la Barbe bleüe. Il reconnut que c’étoit les freres de sa femme, l’un Dragon & l’autre Mousquetaire, desorte qu’il s’enfuit aussi-tost pour se sauver ; mais les deux freres le poursuivirent desi prés, qu’ils l’attraperent avant qu’il pust gagner le perron : Ils luy passerent leur épée au travers du corps, & le laisserent mort. La pauvre femme estoit presque aussi morte que son Mari, & n’avoit pas la force de se lever pour embrasser ses freres. Il se trouva que la Barbe bleüe n’avoit point d’heritiers, & qu’ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne avec un jeune Gentilhomme, dont elle estoit aimée depuis long-temps ; une autre partie à acheter des Charges de Capitaine à ses deux freres ; & le reste à se marier elle-mesme à un fort honneste homme, qui luy fit oublier le mauvais temps qu’elle avoit passé avec la Barbe bleuë.
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The end
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