01
Les bourrasques de novembre fouettaient depuis trois jours le faubourg populeux, que les premières ombres de la nuit revêtaient déjà. Des flaques d’eau miroitaient sous les becs de gaz. Une boue noire, délayée par les pas des hommes et des chevaux, couvrait le trottoir et la chaussée. Les ouvriers, portant leurs outils sur le dos, et les femmes, revenant de chez le traiteur avec des portions de bœuf entre deux assiettes, marchaient sous la pluie en tendant le dos, dans la morne attitude des bêtes de somme.
Monsieur Godet-Laterrasse, serré dans ses noirs, montait avec le peuple la voie boueuse qui mène au faîte de Montmartre. Sous son parapluie qui, fatigué par d’anciens orages, palpitait au vent comme l’aile d’un gros oiseau blessé, monsieur Godet-Laterrasse portait haut la tête. Sa mâchoire étant proéminente et son front déprimé, sa face prenait sans peine une attitude horizontale et ses yeux pouvaient, sans se lever, voir, à travers les trous du taffetas, le ciel fuligineux. Marchant tantôt avec une hâte fébrile, tantôt avec une lenteur songeuse, il s’engagea dans un impasse noir et boueux, longea les lattes moisies de la charmille effeuillée qui borde l’établissement des bains, et, après un moment d’hésitation, entra dans une gargote où des gens vêtus comme lui, d’un drap noir, mince et fripé, mangeaient silencieusement dans une atmosphère de graisse tiède, compliquée d’une écœurante odeur de barèges, due au voisinage des bains.
Monsieur Godet-Laterrasse salua la dame du comptoir selon sa méthode, qui consistait à renverser la tête en arrière avec un sourire grave. Puis, ayant accroché à la patère son chapeau luisant et sillonné de cassures, il s’assit devant une petite table de marbre gras et lissa ses cheveux par le geste qui accompagnait d’ordinaire ses méditations. Le gaz, qui chantait en brûlant, éclairait les cheveux laineux de cet homme, sa face de mulâtre dont la peau, à demi lavée par la neige et l’eau des hivers d’Europe, semblait sale, et jusqu’à ses mains ridées, dont les ongles plats étaient marqués à l’extrémité de virgules laiteuses.
Sans appeler le garçon, sans regarder du côté du comptoir, il tira de sa poche un journal qu’il lut de très haut. Il interrompit à peine sa lecture pour manger de cette tête de veau qui avait déjà paru par portions devant tous les convives silencieux et résignés. Ceux-ci s’évanouissaient l’un après l’autre dans l’ombre et dans la pluie. Un seul, édenté et morne, s’attardait encore sur des raisins secs. Et le mulâtre, ayant vidé son carafon, au fond duquel restait un résidu de lie et d’écorce, s’essuya la bouche, plia sa serviette, mit son journal dans sa poche, contre sa poitrine, avec le geste d’un lutteur qui étreint son adversaire, se leva, décrocha son chapeau et fit un pas vers la porte. Il s’élançait déjà dans la nuit humide quand un petit homme violacé et tout suintant de graisse d’une porte bâtarde, noircie par des mains grasses, et s’avança dans la salle en boitant. Monsieur Godet-Laterrasse fit au patron du restaurant son salut en arrière.
— Bonjour, monsieur Godet, dit l’homme gras. Voilà un bien mauvais temps, et qui fait beaucoup de mal ! À propos, monsieur Godet, si vous pouviez demain me donner un petit acompte, vous me feriez plaisir. Je ne suis pas homme à vous tourmenter, vous le savez bien ; mais j’ai un fort paiement à faire cette semaine.
Monsieur Godet-Laterrasse répondit avec un accent à la fois oratoire et enfantin et sans prononcer les r, qu’on lui devait de l’argent, qu’il irait sans faute, le lendemain même, chercher une somme quelconque chez son éditeur ou au journal, qu’il ne savait vraiment pas comment il avait pu oublier la note du restaurateur, et que c’était une bagatelle.
L’homme gras ne parut pas ébloui par cette promesse. Il reprit d’un ton dolent :
— Ne m’oubliez pas, monsieur Godet. Bonsoir, monsieur Godet.
Et monsieur Godet-Laterrasse entra à son tour dans les ténèbres rayées de pluie, où s’étaient dissipés jusqu’au dernier les maigres pensionnaires de l’impasse du Baigneur. Tous les chemins de la terre étaient ouverts devant lui. Il prit celui des buttes, que la tempête assiégeait et que noyait une pluie obstinée. Un tourbillon de vent voulut déraciner le mulâtre ; un souffle traître prit son parapluie en dessous et le retourna brusquement. Monsieur Godet-Laterrasse rétablit la concavité première de cet appareil domestique ; mais le taffetas, rompu de toutes parts, flotta comme un drapeau noir sur l’armature dénudée. Monsieur Godet-Laterrasse gravissait, sous ce pavillon grotesque et sinistre, les roides escaliers du passage Cotin, changé en torrent. Il n’entendait que le claquement de ses semelles sur l’eau et les dialogues mystérieux des vents. Visibles pour lui seul, les ombres vagues d’un éditeur et d’un directeur de journal fuyaient bien loin devant lui. Il monta quatre-vingts marches et s’arrêta devant une petite porte sous une lanterne en potence qui clignait comme un œil malade et dont la poulie grinçait. Entré dans la maison, il glissa furtivement devant la loge du concierge.
Mais quelques coups frappés contre la cloison le rappelèrent. Il ouvrit la porte vitrée avec une sorte d’angoisse. Une voix aigre et sans sexe, sortie d’une alcôve, l’avertit qu’il y avait une lettre pour lui sur la commode.
Il prit la lettre, descendit cinq marches gluantes et entra dans sa chambre. Aux premières lueurs de sa bougie il examina d’un œil soupçonneux l’enveloppe de la lettre.
C’est que depuis longtemps la poste ne lui apportait rien d’heureux. Mais, quand il eut rompu le cachet et commencé de lire, il découvrit ses dents blanches par un sourire naïf. Sa nature enfantine, flétrie par la misère, s’égayait à la moindre clémence des choses. En ce moment-là, il était heureux de vivre.
Il retourna toutes ses poches pour recueillir une poussière de tabac mêlée de croûtes de pain et de flocons de laine dont il bourra sa pipe courte ; puis, s’étant coulé voluptueusement sous les draps sales de son lit-canapé, il se mit à chantonner à mi-voix la lettre qui l’avait fait sourire.
Je suis de passage à Paris avec mon fils Remi que j’amène de Brest où il a fait ses études. J’ai songé à vous pour le préparer au baccalauréat. En éducation, comme dans le reste, je suis partisan des idées avancées. Voulez-vous venir déjeuner avec nous demain samedi à 11 heures, au Grand-Hôtel, pour nous entendre ?
Tout à vous.
Monsieur Godet-Laterrasse, ayant terminé le chant de cette lettre, alluma sa pipe et s’enveloppa de fumée et de rêves. Quelle caresse de la fortune que cette lettre inattendue ! Il avait connu à Paris, vers la fin de l’Empire, chez quelque notabilité du monde démocratique, monsieur Sainte-Lucie, qui lui avait même rendu visite. « C’était, songeait le mulâtre, c’était du temps où j’écrivais des articles pour la Grande encyclopédie universelle. J’habitais alors une belle chambre meublée dans un hôtel de la rue de Seine. Et je dois même avoir encore la carte de cet aimable visiteur. » Étendant son bras maigre et brun, il saisit sur la cheminée une vieille boîte à cigares, pleine de papiers qu’il se mit à fouiller.
On avait, sans doute, en déménageant, renversé d’un coup dans cette boîte tout le contenu d’un tiroir lentement rempli, car les papiers qu’il trouva les premiers étaient les plus anciens. Il ouvrit une enveloppe qui ne lui rappelait que des souvenirs lointains et confus. « Ah ! songeait-il, c’est une lettre de mon pauvre frère qui vend du café à Saint-Paul. Il n’était pas attiré vers Paris, lui ; il n’était pas travaillé comme moi par l’Idée ! » Et M. Godet-Laterrasse lut au hasard :
« Tu as dû apprendre par les journaux qu’un cyclone a passé sur Bourbon et détruit toutes les plantations. Je me suis mis dans le guano. Et toi, écris-tu toujours des blagues dans les canards parisiens ?
— Le malheureux ! le malheureux, murmura monsieur Godet-Laterrasse, accoudé sur son oreiller. Et, déployant une autre lettre de la même main, il lut encore :
« Je ne puis t’envoyer d’argent parce que les cafés ayant donné, j’ai dû employer tous mes capitaux disponibles à acheter ferme, pendant que le marché était encombré de produits à vil prix. J’ai fait une magnifique affaire. Tu comprendras donc qu’il m’est impossible de t’envoyer de l’argent. Durand, qui revient de Paris, m’a dit que tu donnais dans les réunions publiques et dans les émeutes des boulevards. Tu te feras casser la tête et tes amis diront que tu étais de la police. Quand tu seras fatigué de ton rôle de jobard, reviens à Bourbon. Tu garderas mes magasins. C’est un métier de paresseux qui te convient parfaitement. »
— Garder ses magasins, quel blasphème ! s’écria monsieur Godet-Laterrasse.
Et il rejeta la lettre impie. Le fond de la boîte était bourré de convocations à des enterrements civils, de jugements et d’assignations, de factures et de petits papiers découpés dans des journaux. Sur un de ceux-là, au revers duquel était une annonce de pédicure avec un pied nu sur un tabouret, il relut ces lignes qui réveillèrent un sourire sur sa face naïve.
Un de nos plus vaillants esprits, un des plus hardis pionniers du progrès, monsieur Godet-Laterrasse, créole de la Réunion, met la dernière main à son grand livre : De la régénération des sociétés par la race noire. Un des principaux chapitres de cet important ouvrage paraîtra incessamment dans l’Entonnoir littéraire.
Hélas ! pensa monsieur Godet-Laterrasse, quand le chapitre allait paraître, l’Entonnoir littéraire mourut. Que de journaux périssent ainsi dans leur fleur !
Enfin, il trouva dans une poignée de cartes de visite la carte qu’il cherchait. Il la considéra attentivement et la relut :
ALIDOR SAINTE-LUCIE avocat,
Ancien ministre de l’Instruction publique et de la Marine, membre de la Chambre des députés, président de la Commission artistique haïtienne.
Et, dans la fumée qui remplissait la chambre, monsieur Godet-Laterrasse se représenta le mulâtre qui venait d’Haïti plein d’or et de sourires. Puis il souffla la bougie et s’endormit.
Ses rêves furent peuplés de spectres. L’ombre du cabaretier de l’impasse du Baigneur s’avançait en boitant et répétait avec une douceur terrible : « Pensez à moi, monsieur Godet. »
Il était près de neuf heures et il pleuvait encore quand une lueur de jour entra dans la chambre ; c’était le reflet dégoûtant d’une lumière plusieurs fois souillée avant d’arriver jusque-là. La chambre n’avait de vue que sur le mur de soutènement de la maison voisine, qui dominait de ses cinq étages de plâtre tous les toits du passage. Ce mur de moellon bombé, lézardé, crevé, suintant, verdâtre et terminé par la galerie de brique d’une terrasse à l’italienne, s’élevait de cinq ou six mètres au-dessus de la chambre de monsieur Godet-Laterrasse et la revêtait d’une ombre éternelle. La fenêtre n’était séparée du mur que par une allée marécageuse, large de deux pas, semée de feuilles de salades, de coquilles d’œufs et de débris de cerfs-volants. Le mulâtre, à son réveil, regarda les vitres ruisselantes et souleva ses bottes lourdes, dont les semelles avaient laissé une trace humide sur le parquet. Il les chaussa pourtant, et, ayant achevé sa toilette austère et saisi les ruines de son parapluie, il sortit de sa chambre. En passant devant la loge, d’où sortaient des grognements confus :
— Madame Alexandre, dit-il, je m’occupe de votre petit compte.
Il monta les dix plus hautes marches du passage Cotin, longea, dans un fleuve de boue, la façade désolée du chalet suisse et les chantiers de l’église du Vœu national. Au bas de la rue Lepic, il s’arrêta court pour ne pas marcher sur deux brins de paille collés en croix par la pluie au trottoir, devant la boutique d’un emballeur. Ayant conjuré ce péril (car il ne doutait pas que marcher sur une croix ne fût un présage de malheur), il reprit sa grandeur d’âme et releva sa tête sublime. Il s’avançait en conquérant intellectuel vers le cœur de Paris et portait haut l’armature à huit pointes de son parapluie dévasté, qui semblait l’arme compliquée d’un guerrier sauvage.
02
Monsieur Alidor Sainte-Lucie, fils d’un riche négociant de Port-au-Prince, fit son droit à Paris et retourna à Haïti pour assister au sacre de Soulouque, couronné empereur sous le nom de Faustin I. Homme de couleur et riche, il avait tout à craindre de Sa Majesté noire. Il alla bravement au-devant du danger et se fit remarquer au palais impérial par son zèle à soutenir la politique noire du souverain. Nommé procureur général près la cour impériale de Port-au-Prince, il fit fusiller sans méchanceté quelques-uns de ses concitoyens. Il accepta de l’empereur le portefeuille de l’instruction publique et celui de la Marine ; mais, voyant croître dans l’ombre une opposition énergique, il prit un congé et alla faire une promenade en France.
De Paris, il s’associa par de chaleureuses lettres à la révolution qui mit fin aux gaietés sanglantes de l’empire noir, et revint à Haïti, pour se faire nommer membre de la Chambre des députés. Son premier acte dans l’assemblée fut de déposer un projet « tendant » à l’érection d’un monument expiatoire consacré aux mânes des victimes de la tyrannie. Il y avait quelques-unes de ces victimes auxquelles l’ancien procureur impérial devait bien un tombeau.
Le projet fut pris en considération, la proposition votée et le citoyen Alidor Sainte-Lucie nommé président de la commission chargée de faire exécuter cette œuvre nationale. Monsieur Alidor comprit tout le parti qu’il pouvait tirer de cette présidence. Pour peu qu’on fusillât dans l’île, il prenait son passeport et s’en allait demander aux artistes de Paris quelques projets de monument expiatoire. Il adorait Paris, à cause des petits théâtres et des cafés politiques. Après vingt ans, la commission artistique fonctionnait encore.
Monsieur Alidor Sainte-Lucie était alors un très beau mulâtre, colossal et souple. Portant bien sa large face cuivrée, il avait, malgré son nez épaté, une grande mine, surtout depuis que le sommet de son front, dégarni de cheveux, brillait comme un bronze clair. Sans daigner rien dissimuler de sa robuste vieillesse, il portait, taillée de près aux ciseaux, sa barbe grisonnante. Soigneux de sa personne, il aimait les gilets blancs et les escarpins vernis, et s’imprégnait de parfums à la fois capiteux et fades.
C’est ainsi parfumé, et sa puissante encolure bien prise dans une jaquette de coupe anglaise, qu’il se promenait de long en large dans sa chambre d’hôtel, en attendant le précepteur, tandis que son fils crayonnait des bonshommes sur une couverture de livre et que le garçon de service dressait près du feu une table de trois couverts.
Les meubles étaient encombrés par les maquettes, les esquisses, les ébauches, les photographies, les plans, les épures, les lavis et les devis du monument commémoratif des victimes de la tyrannie. Il y avait sur la console une petite pyramide de plâtre peint, couverte de palmes d’or, et sur le une colonne de terre cuite surmontée d’une espèce de singe ailé, avec cette inscription sur le socle : Au Génie de la Liberté noire. Une photographie posée sur la cheminée, contre la glace, représentait une négresse debout devant un sarcophage sur lequel elle déposait un rouleau de papier portant ces simples mots : Commission artistique, Monsieur Sainte-Lucie président. Rien de plus.
À terre, une main de fonte à demi ouverte, une main géante sortait d’un rideau comme d’une manche à sa taille et portait au poing cette étiquette : Détail d’exécution. Projet 17. E. D.
Trois petits pains dorés reposaient sur les serviettes. Monsieur Sainte-Lucie regarda la pendule. Soit que la croûte des pains vernis au blanc d’œuf eût réveillé ses appétits, soit qu’il craignît d’attendre, ses yeux de velours, qui tout à l’heure coulaient avec une si douce lumière sous leurs paupières un peu tendues, jetèrent subitement une lueur fauve. Mais ils redevinrent caressants quand monsieur Godet-Laterrasse apparut sous la portière écartée par le garçon de service. On ne vit d’abord qu’un menton surmontant une longue pomme d’Adam échappée d’une cravate de blanche : Monsieur Godet-Laterrasse saluait.
— Mon fils, Remi, dit monsieur Sainte-Lucie en présentant le jeune homme, qui, consentant à laisser un croquis inachevé, s’approcha avec un déhanchement paresseux.
C’était un beau garçon d’un teint olivâtre très pur. Il roulait des yeux ennuyés et semblait tendre au hasard sa grosse bouche sensuelle.
On se mit à table. Monsieur Sainte-Lucie était deux fois plus large que monsieur Godet-Laterrasse. Le mulâtre d’Haïti avait un teint chaud et doré qui semblait plus riche encore auprès de cette couleur de suie mal essuyée dont l’autre était barbouillé. Le mulâtre de Bourbon était chétif, fripé, crotté. Mais l’expression d’emphase naïve et d’orgueil enfantin empreinte sur son visage inspirait pour lui cette pitié sympathique qui s’attache aux chiens savants et aux génies malheureux.
L’affaire qui les réunissait fut traitée entre les rognons sautés et les petits pois au sucre. Monsieur Godet-Laterrasse provoqua les explications.
— Eh bien ! mon ami, dit-il à son futur élève, en lui tapant sur l’épaule, nous allons donc prendre nos grades dans la vieille Université ?
Monsieur Alidor, ainsi amorcé, dit en émiettant son pain avec nonchalance :
— Comme je vous l’ai écrit, mon cher Godet, et, par parenthèse, j’ai eu du mal à trouver votre adresse. C’est Brandt… Vous savez, Brandt, le tailleur, qui l’a découverte par le plus grand des hasards. Il vous cherchait aussi à ce qu’il paraît.
— C’est possible, dit monsieur Godet-Laterrasse, en faisant dans le vide le geste d’écarter quelque chose.
— Comme je vous l’ai écrit, je compte sur vous pour préparer ce gaillard-là au baccalauréat, et en faire un homme.
Monsieur Godet-Laterrasse redressa son buste contre le dossier de sa chaise, plaça son visage horizontalement et dit :
— Avant tout, mon cher Sainte-Lucie, je dois vous faire ma profession de foi. Je suis inébranlable sur les principes. Je suis l’homme de fer qu’on brise mais qu’on ne plie pas.
— Je sais, je sais, dit monsieur Sainte-Lucie en continuant d’émietter son pain.
— L’éducation que je donnerai à monsieur votre fils sera une éducation essentiellement libre.
— Je sais, je sais…
— C’est le baccalauréat civique que je ferai passer glorieusement à notre Remi. Je préparerai en lui moins encore le lauréat de l’Université que le législateur de la République haïtienne. Et que m’importe, à moi, cette vieille fée pédante qu’on nomme l’Université !
L’ancien ministre, homme éloquent mais pratique, lui fit signe du sourcil de ne pas parler ainsi devant son élève. Mais le précepteur libre, emporté par la sublimité de ses propres idées :
— L’Université, s’écria-t-il, c’est le monopole ! L’Université, c’est la routine ! L’Université, c’est l’ennemie ! Guerre à l’Université !
Puis, posant la main sur l’épaule du jeune mulâtre, plus indifférent que surpris :
— Mon ami, si je vous prépare au baccalauréat, je vous enseignerai les vérités primordiales. Et quand, au sortir de mes mains, vous vous présenterez en Sorbonne devant les examinateurs, vous serez leur juge encore plus qu’ils ne seront les vôtres. Vous pourrez dire aux Caro et aux Taillandier : « J’ai des principes et vous n’en avez pas. C’est un homme de fer, c’est Godet-Laterrasse qui a formé mon esprit. » Ah ! ils me connaîtront un jour, ces messieurs !
Pendant ce discours, le jeune Remi, très tranquille, tirait subrepticement du sucrier des morceaux de sucre qu’il fourrait dans ses poches.
Monsieur Alidor était naturellement enclin à goûter l’éloquence ; une semblable préparation au baccalauréat lui semblait belle, mais périlleuse. Fort entêté par caractère, il ne démordit pas de son idée de confier son fils au créole de Bourbon.
— Remi, dit-il, en tirant nonchalamment un louis de sa poche, va chercher des cigares en bas, et dis que c’est pour moi.
Resté seul avec son hôte, il émietta encore son pain et resta silencieux. Il avait une façon spéciale de se taire qui était mystérieuse et imposante. Puis, de sa voix douce d’homme fort, il représenta au futur précepteur qu’il s’agissait d’une préparation au baccalauréat, c’est-à-dire d’une entreprise essentiellement pratique, que les programmes devaient être suivis à la lettre, et qu’en somme il était question de grec et de latin bien plus que de vérités primordiales.
— Parfaitement, parfaitement, répondit l’homme de fer.
Il lui fut demandé s’il avait déjà professé. Sa réponse fut vague. On dut toucher la question d’argent.
L’ancien ministre pria le précepteur d’accepter des appointements annuels de deux cents francs.
Mais monsieur Godet-Laterrasse, la tête totalement révulsée, fit le geste d’écarter ces bagatelles.
Remi revint avec des cigares. Un très bel homme svelte, et dont la barbe d’or descendait sur la poitrine, entra dans la chambre avec lui et n’ôta pas le petit chapeau mou qu’il portait en manière de toque sur sa nuque chevelue.
— Soyez le bienvenu, Labanne, dit monsieur Sainte-Lucie sans se lever. Voulez-vous un cigare ?
Mais Labanne, sans rien répondre, tira de sa poche une pipe d’ambre et d’écume et une blague aux armes de Bretagne. Puis, il fit le tour de la pièce et examina en connaisseur la photographie placée sur la cheminée. Enfin, jetant un regard de côté sur la colonne de terre cuite :
— Quel est, dit-il, le fumiste qui vous a fourni ce modèle de tuyau de poêle ?
Il se tourna ensuite vers la pyramide dorée, affecta la curiosité, cligna de l’œil et dit :
— On a oublié de faire une fente pour couler les sous.
Les autres ne comprenaient pas. Il ajouta :
— Dame ! Ça ne peut être qu’une tirelire, cette machine-là.
— Que voulez-vous ? répondit philosophiquement monsieur Sainte-Lucie. Je prends ce qu’on me donne. Vous ne m’apportez pas votre projet, vous, Labanne.
— J’y travaille, répondit le sculpteur. Pas plus tard qu’hier, j’ai lu dans un journal de médecine un article des plus curieux sur le pigmentum de la race noire. Et j’ai acheté ce matin, sur le quai Voltaire, chez un bouquiniste de mes amis, un traité de la constitution géologique des Antilles.
— Et pour quoi faire ? demanda monsieur Sainte-Lucie absolument dérouté, bien qu’il connût son homme.
— Si je veux exécuter mon projet de sculpture, répondit Labanne d’un ton dédaigneux, il faut qu’avant de toucher seulement à la glaise, j’aie lu quinze cents volumes. Tout est dans tout. C’est un procédé artificiel et coupable que de traiter isolément un sujet quelconque… Tiens ! vous voilà, Godet ! par quel hasard ? Je ne vous avais pas aperçu.
Le mulâtre de Bourbon, accoudé à la tablette de la cheminée et la main droite passée entre deux boutons de sa redingote, sourit amèrement.
Le sculpteur, ayant allumé sa pipe, poursuivit :
— Je ne suis pas une force de la nature, une force brute, moi. Je ne suis pas comme l’oiseau qui a pondu ce singe-là (et il désignait du tuyau de sa pipe le Génie de la Liberté noire). Je suis une intelligence, une conscience, et je mets une pensée dans ma sculpture.
Monsieur Alidor Sainte-Lucie approuva de la tête. Mais il insista pour obtenir du sculpteur un simple croquis, une esquisse qu’il voulait soumettre à la commission. Il devait partir pour Haïti dans une huitaine de jours.
Labanne, couché sur le canapé, était perdu dans une méditation profonde.
Enfin, après avoir secoué la cendre de sa pipe et craché sur le tapis, il contempla la rosace du plafond et dit :
— De quel droit créons-nous des êtres imaginaires ? Phidias ou Michel-Ange ou Machin fait une figure qui à l’apparence de la vie, qui s’impose aux yeux, qui pénètre les imaginations. C’est l’Athènè du Parthénon, le Moïse ou la Nymphe d’Asnières. On en parle, on en rêve. Et voilà un être de plus dans le monde ! Que vient-il y faire ?
Il vient perturber les intelligences, corrompre les cœurs, égarer les sens et se moquer du public. Toute œuvre d’art, toute création du génie humain est une dangereuse illusion et une tromperie coupable. Les sculpteurs, les peintres et les poètes sont des menteurs magnifiques et des coquins sublimes, rien de plus. Moi qui vous parle, j’ai été pendant six mois amoureux comme une bête de l’Antiope du Salon carré. C’est-à-dire que, pendant six mois, ce scélérat de Corrège s’était moqué de moi.
Connaissez-vous mon ami Branchut, le moraliste ? Il est laid, mais il l’ignore. Il est pauvre et plein de génie. Il sait le grec à faire l’étonnement des cafés et il a lu Hégel. Il vit d’un petit pain et boit aux bornes-fontaines. Ayant terminé son repas d’oiseau, il écrit des choses sublimes dans les jardins publics ou, s’il pleut, sous les portes cochères. Il vient, quand il y pense, coucher dans mon atelier. Il écrivit même, une nuit, sur la muraille, un commentaire très subtil et très savant du Phédon. Tel est Branchut. L’an passé, je lui prêtai un habit et je le conduisis chez une princesse russe dont j’avais dû faire le buste. Mais elle voulait ce buste en marbre et je ne le voyais qu’en bronze. On ne peut réaliser que ce qu’on voit et le buste ne fut pas fait. La princesse cherchait un professeur de littérature pour sa fille Fédora, qui était très belle. Je proposai Branchut, qui fut agréé. Sur ma recommandation et sur sa mauvaise mine, on lui paya un mois d’avance. Il s’acheta deux chemises, loua une chambre en garni et connut le cervelas. À la sixième leçon, tandis qu’il expliquait le mécanisme de l’épopée homérique, il pinça furieusement à la taille mademoiselle Fédora, qui s’enfuit en poussant des cris aigus. Le moraliste attendit, prêt à réparer sa faute. Il eût épousé sa noble élève, s’il eût fallu. Mais on le jeta à la porte. Je le trouvai le soir dans mon atelier. « Hélas ! s’écria-t-il en pleurant, c’est Saint-Preux qui m’a perdu. Ô Julie ! Ô Jean-Jacques ! » — Ainsi donc, Rousseau n’avait écrit son roman magnifique et passionné et n’avait créé sa
« Julie, amante faible et tombée avec gloire »
que pour faire faire une sottise à mon ami Branchut, le moraliste.
Monsieur Alidor Sainte-Lucie contint un bâillement. Son fils, les deux poings dans les joues, écoutait comme au théâtre. Monsieur Godet-Laterrasse, l’œil ardent et la poitrine bombée, préparait une réplique foudroyante. Mais Labanne se leva, s’approcha du guéridon, y prit un numéro de journal et, tandis qu’il en déchirait un morceau pour rallumer sa pipe, il suivait de l’œil, avec son instinct de grand liseur, les lignes imprimées.
— Dites donc, Sainte-Lucie, demanda-t-il, est-ce que vous croyez à la démocratie, vous ?
À ces mots, monsieur Godet-Laterrasse fit, en se redressant, le bruit sec d’un pistolet qu’on arme. Mais l’ancien ministre ne répondit que par un sourire énigmatique.
Labanne fit sa profession de foi. Il aimait les aristocraties. Il les voulait fortes, magnifiques et violentes. Elles seules, disait-il, avaient fait fleurir les arts. Il regrettait les mœurs élégantes et cruelles d’une noblesse militaire.
— Quelle époque mesquine que la nôtre ! ajouta-t-il. En privant la politique de ses deux attributs nécessaires, le poignard et le poison, vous l’avez rendue innocente, niaise, bête, bavarde et bourgeoise. Faute d’un Borgia, la société se meurt. Vous n’aurez ni statues de style, ni palais de marbre, ni courtisanes éloquentes et magnanimes, ni sonnets ciselés, ni concerts dans des jardins, ni coupes d’or, ni crimes exquis, ni périls, ni aventures. Vous serez heureux platement, bêtement, à en crever. Ainsi soit-il !
Depuis quelques instants, monsieur Godet-Laterrasse faisait des petits mouvements saccadés, comme un homme qui se contient mal.
— À merveille ! s’écria-t-il, à merveille ! Vous avez beaucoup d’esprit, monsieur Labanne. Mais, sachez-le : il y a des railleries qui sont des blasphèmes.
Il prit son chapeau, serra la main à son élève et entraîna dans l’antichambre monsieur Alidor, à qui il avait quelques mots à dire.
Labanne entendit tinter de l’argent et monsieur Alidor reparut.
— Quel naïf ! lui dit Labanne. Mais il n’est pas méchant.
— Chut !… fit l’autre. Et il dit quelques mots à l’oreille de Labanne, qui répondit :
— Si j’avais prévu que vous eussiez besoin d’un précepteur, je vous aurais envoyé mon ami Branchut, le moraliste. Je retourne au quartier. Adieu.
Il désignait ainsi le quartier par excellence, le quartier Latin.
Monsieur Sainte-Lucie pria le sculpteur d’indiquer à Remi, qui ne connaissait pas Paris, un hôtel convenable, dans les environs du Luxembourg.
Déjà Labanne, qui caressait sa barbe rutilante, et Remi dont la taille, par un caractère de race, semblait dévissée, descendaient côte à côte l’escalier doré de l’hôtel, quand M. Sainte-Lucie, penché sur la rampe, rappela son fils et lui dit :
— Je t’avertis de suite, de peur de l’oublier, que très probablement je n’irai pas voir le général Télémaque. Mais en lui rendant visite tu ne me déplairas nullement et tu feras plaisir à ta mère. Télémaque demeure à Courbevoie, près de la caserne. Adieu, adieu.
03
Remi se rappelait très vaguement sa maison natale de Port-au-Prince, cet hôtel seigneurial, de Style , plein de statues mutilées et d’emblêmes effacés à demi, ce vestibule crevé, effondré, planté de bananiers, ces lourds fauteuils d’acajou à têtes de sphinx dans lesquels il dormait à l’ombre, dans le grand silence du midi ; la ville basse, lumineuse, bigarrée, amusante comme un grand bazar, et le magasin de la marraine Olivette. Que de fois, caché derrière des caisses, il avait volé à la négresse des bananes ou des sapotilles ! Il se rappelait sa mère, dont les yeux de braise, le nez , la bouche avide et la magnifique poitrine de bronze, s’échappant d’un corsage de mousseline blanche, avaient imprimé leur image dans la mémoire de l’enfant. Que de fois il l’avait vue, empreinte d’un parfum violent, la tête renversée en arrière et les yeux noyés, exaspérer par quelque réponse brève et dédaigneuse M. Alidor, qui un jour se jeta sur elle en grinçant des dents et abattit sa canne sur les plus belles épaules des Antilles.
Mais Remi avait vu bien d’autres choses. Il avait vu le bombardement et l’incendie de Port-au-Prince, les pillages, les massacres, les exécutions et encore des massacres et des exécutions. Il avait vu sa marraine Olivette gisant assommée au milieu de ses tonneaux défoncés, entre ses assassins ivres morts de wisky.
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