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LE CHARIOT D’OR
LE CHARIOT D’OR
Versailles
Ô Versailles, par cette après-midi fanée, Pourquoi ton souvenir m’obsède-t-il ainsi ? Les ardeurs de l’été s’éloignent, et voici Que s’incline vers nous la saison surannée.
Je veux revoir au long d’une calme journée Tes eaux glauques que jonche un feuillage roussi, Et respirer encore, un soir d’or adouci, Ta beauté plus touchante au déclin de l’année.
Voici tes ifs en cône et tes tritons joufflus, Tes jardins composés où Louis ne vient plus, Et ta pompe arborant les plumes et les casques.
Comme un grand lys tu meurs, noble et triste, sans bruit ; Et ton onde épuisée au bord moisi des vasques S’écoule, douce ainsi qu’un sanglot dans la nuit.
Grand air. Urbanité des façons anciennes. Haut cérémonial. Révérences sans fin. Créqui, Fronsac, beaux noms chatoyants de satin. Mains ducales dans les vieilles valenciennes,
Mains royales sur les épinettes. Antiennes Des évêques devant Monseigneur le Dauphin. Gestes de menuet et cœurs de biscuit fin ; Et ces grâces que l’on disait Autrichiennes…
Princesses de sang bleu, dont l’âme d’apparat, Des siècles, au plus pur des castes macéra. Grands seigneurs pailletés d’esprit. Marquis de sèvres.
Tout un monde galant, vif, brave, exquis et fou, Avec sa fine épée en verrouil, et surtout Ce mépris de la mort, comme une fleur, aux lèvres !
Mes pas ont suscité les prestiges enfuis. Ô psyché de vieux saxe où le Passé se mire… C’est ici que la reine, en écoutant Zémire, Rêveuse, s’éventait dans la tiédeur des nuits.
Ô visions : paniers, poudre et mouches ; et puis, Léger comme un parfum, joli comme un sourire, C’est cet air vieille France ici que tout respire ; Et toujours cette odeur pénétrante des buis…
Mais ce qui prend mon cœur d’une étreinte infinie, Aux rayons d’un long soir durant son agonie, C’est ce Grand-Trianon solitaire et royal,
Et son perron désert où l’automne, si douce, Laisse pendre, en rêvant, sa chevelure rousse Sur l’eau divinement triste du grand canal.
Le bosquet de Vertumne est délaissé des Grâces. Cette ombre, qui, de marbre en marbre gémissant, Se traîne et se retient d’un beau bras languissant, Hélas, c’est le Génie en deuil des vieilles races.
Ô Palais, horizon suprême des terrasses, Un peu de vos beautés coule dans notre sang ; Et c’est ce qui vous donne un indicible accent, Quand un couchant sublime illumine vos glaces !
Gloires dont tant de jours vous fûtes le décor, Âmes étincelant sous les lustres. Soirs d’or. Versailles… Mais déjà s’amasse la nuit sombre.
Et mon cœur tout à coup se serre, car j’entends, Comme un bélier sinistre aux murailles du temps, Toujours, le grand bruit sourd de ces flots noirs dans l’ombre.
Octobre 1891.
Élégie
C’était un soir de grâce et de mansuétude Où l’Amour sur les yeux baise la Solitude. Dans l’ombre, une idéale haleine de printemps Passait, comme un soupir, sous les manteaux flottants. De jardins en jardins ici la Ville bleue Au fond du crépuscule expirait en banlieue… La pluie intermittente et tiède des beaux soirs Avait légèrement mouillé les pavés noirs. L’avenue était sombre, odorante, et déserte… Les bras nus, et sa robe à la brise entr’ouverte, La Nuit pâle, en rêvant, respirait les lilas ;
Et la terre était douce et fondait sous les pas. Jetant vers le voyage un appel symbolique, Parfois un train lointain sifflait, mélancolique ; Et des ombres passaient, lentes et parlant bas, Pendant que les grands chiens pleuraient dans les villas. Soudain d’un pavillon, qu’entourait le mystère, J’entendis s’élever une voix solitaire Qui vibrait dans le soir comme un beau violon ; Et, me penchant un peu, dans un noble salon Où flottait un passé d’Éloas et d’Elvires, Je vis, à la lueur vacillante des cires, Un visage de marbre avec de lourds bandeaux, Et de grands yeux brillants de larmes aux flambeaux. Anxieux, j’écoutai : la voix ardente et sombre S’en allait si blessée, et si triste dans l’ombre, Oh ! si divinement triste, que l’on eût dit Une larme sur le visage de la Nuit !… Jamais rien n’atteindra, pour émouvoir notre âme, Le charme surhumain de la voix d’une femme Qui, sur l’ivoire pâle où flotte son bras nu, Raconte au vent nocturne un amour inconnu… Quel secret disiez-vous, et quel mal sans remède, Larges gouttes d’amour tombant dans la nuit tiède, Sanglots d’un cœur que rien ne peut plus contenir
Et qui cède, chargé de trop de souvenir ! L’âme de l’inconnue expirait sur sa lèvre ; Ses yeux, ses grands yeux noirs charbonnés par la fièvre, Exagéraient encor sa hautaine pâleur ; Et sa voix, qui semblait faite pour la douleur, Exhalait toute, avec ses cordes épuisées, L’infini de douceur qu’ont les choses brisées…
Je l’écoutais, mêlée à l’odeur des jardins, Au grand silence ému de roulements lointains, Aux diamants de l’ombre, aux brises moelleuses, Au ciel tendre où coulait le lait des nébuleuses, Et je sentais, saisi d’un trouble grandissant, Par degrés s’en aller vers elle, en frémissant, Tout ce qui flotte en nous par de telles soirées De tendresse ineffable et de pitiés sacrées. Ô toi qui, ce soir-là, répandais ton ennui Comme une essence d’or sur les pieds de la Nuit, Qui te dira jamais qu’à tes côtés, perdue, Mon âme t’adorait pour ta plainte entendue, Et, parmi l’ombre douce et les lilas en fleur, Appuyait, en tremblant, ses lèvres sur ton cœur.
Soir de printemps
Premiers soirs de printemps : tendresse inavouée… Aux tiédeurs de la brise écharpe dénouée… Caresse aérienne… Encens mystérieux… Urne qu’une main d’ange incline au bord des cieux… Oh ! quel désir ainsi, troublant le fond des âmes, Met ce pli de langueur à la hanche des femmes ? Le couchant est d’or rose et la joie emplit l’air, Et la ville, ce soir, chante comme la mer. Du clair jardin d’avril la porte est entr’ouverte, Aux arbres légers tremble une poussière verte. Un peuple d’artisans descend des ateliers ;
Et, dans l’ombre où sans fin sonnent les lourds souliers, On dirait qu’une main de Véronique essuie Les fronts rudes tachés de sueur et de suie. La semaine s’achève, et voici que soudain, Joyeuses d’annoncer la Pâques de demain, Les cloches, s’ébranlant aux vieilles tours gothiques, Et revenant du fond des siècles catholiques, Font tressaillir quand même aux frissons anciens Ce qui reste de foi dans nos vieux os chrétiens ! Mais déjà, souriant sous ses voiles sévères, La nuit, la nuit païenne apprête ses mystères ; Et le croissant d’or fin, qui monte dans l’azur, Rayonne, par degrés plus limpide et plus pur. Sur la ville brûlante, un instant apaisée, On dirait qu’une main de femme s’est posée ; Les couleurs, les rumeurs s’éteignent peu à peu ; L’enchantement du soir s’achève… et tout est bleu ! Ineffable minute où l’âme de la foule Se sent mourir un peu dans le jour qui s’écoule… Et le cœur va flottant vers de tendres hasards Dans l’ombre qui s’étoile aux lanternes des chars. Premiers soirs de printemps : brises, légères fièvres ! Douceur des yeux !… Tiédeur des mains !… Langueur des lèvres Et l’Amour, une rose à la bouche, laissant
Traîner à terre un peu de son manteau glissant, Nonchalamment s’accoude au parapet du fleuve, Et, puisant au carquois d’or une flèche neuve, De ses beaux yeux voilés, cruel adolescent, Sourit, silencieux, à la Nuit qui consent.
Soir
L’angélique échanson des couchants violets Penchant l’urne du rêve emplit l’or vieux des coupes. Des blancheurs d’ailes vers le ciel volent par troupes. Le noir des jardins s’ouvre aux mystères seulets.
La nuit vient. Des pêcheurs chargés de lourds filets Passent ; de jeunes voix vont s’éloignant, en groupes, Et l’étang de saphir, où dorment les chaloupes, Met son manteau de lune et sort ses feux follets.
Tout le firmament brille à travers les ramures. Des pétales mourants tombent des roses mûres : La fleur triste des soirs divins vient de s’ouvrir…
Mon âme est un velours douloureux que tout froisse, Et je sens en mon cœur lourd d’ineffable angoisse Je ne sais quoi de doux, qui voudrait bien mourir…
Paysages
L’air est trois fois léger. Sous le ciel trois fois pur, Le vieux bourg qui s’effrite en ses noires murailles Ce clair matin d’hiver sourit sous ses pierrailles À ses monts familiers qui rêvent dans l’azur…
Une dalle encastrée, en son latin obscur, Parle après deux mille ans d’antiques funérailles. César passait ici pour gagner ses batailles, Un oiseau du printemps chante sur le vieux mur…
Bruissante sous l’ombre en dentelle d’un arbre, La fontaine sculptée en sa vasque de marbre Fait briller au soleil quatre filets d’argent.
Et, pendant qu’à travers la marmaille accourue La diligence jaune entre dans la grand’rue, La tour du Signador jette l’heure en songeant.
L’horloger, pâle et fin, travaille avec douceur ; Vagues, le seuil béant, somnolent les boutiques ; Et d’un trottoir à l’autre ainsi qu’aux temps antiques Les saluts du matin échangent leur candeur.
Panonceaux du notaire et plaque du docteur… À la fontaine un gars fait boire ses bourriques ; Et vers le catéchisme en files symétriques Des petits enfants vont, conduits par une sœur.
Un rayon de soleil dardé comme une flèche Fait tout à coup chanter une voix claire et fraîche Dans la ruelle obscure ainsi qu’un corridor.
De la montagne il sort des ruisselets en foule, Et partout c’est un bruit d’eau vive qui s’écoule De l’aube au front d’argent jusqu’au soir aux yeux d’or.
Le ciel rouge et doré par degrés a pâli ; Les oliviers d’argent frémissent ; l’herbe ondule ; Rose au front, la montagne à sa base accumule De grands blocs transparents de lapis-lazuli.
C’est le retour des champs… Une étoile a frémi. Dans l’air une douceur de Bethléem circule. L’homme est à pied ; la femme assise sur la mule Berce sous son manteau son enfant endormi.
Et partout, sur le front portant en équilibre Des mannes où l’odeur des violettes vibre, Par la grand’route grise et par les sentiers bruns,
Des femmes, que l’instant et leur marche font belles, Passent avec lenteur en laissant derrière elles Le divin crépuscule empli de longs parfums.
Voici les vieux métiers : le cuir, le fer, le bois, La chanson d’établi dans les copeaux éclose ; Le marteau sur l’enclume, et le fer chaud qu’on pose, Et cet osier qui court flexible entre les doigts.
Ah ! vivre ici pareil au ciel changeant des mois !… La ville a pour ceinture un clair jardin de roses. Ah ! vivre ici parmi l’innocence des choses, Près de la bonne terre, et loin des tristes lois.
Ô songe d’une vie heureuse et monotone ! Bon pain quotidien ; lait pur ; conscience bonne ; Simplicité des cœurs levés avant le jour…
Oui, mais qui sait, hélas ! peut-être quels mystères Même ici, trame, aux nuits d’orage et d’adultères, Ce vieux couple éternel, l’Avarice et l’Amour ?
Printemps
Les Désespoirs sont morts, et mortes les Douleurs. L’Espérance a tissé la robe de la terre ; Et ses vieux flancs féconds, travaillés d’un mystère, Vont s’entr’ouvrir encor d’une extase de fleurs.
Les Temps sont arrivés, et l’appel de la Femme, Ce soir, a retenti par la création. L’étoile du Désir se lève. Ô vision ! Ô robes qui passez, nonchalantes, dans l’âme…
Les ciels nus du matin frissonnent de pudeur ; L’émeute verte éclate aux ramures vivaces ; Et la vie éternelle arrivant des espaces En ruisseaux de parfums coule à travers le cœur.
Voici que le Printemps s’avance sous les branches, Nu, candide et mouillé dans un jeune soleil ; Et les cloches tintant parmi l’azur vermeil Versent une allégresse au cœur des maisons blanches.
L’âme s’ouvre parmi l’enchantement du jour, Et le monde qu’enivre une vague caresse, Le monde, un jour encor, va noyer sa détresse Dans les cheveux profonds et vivants de l’Amour.
Amour ! frissons légers des jupes, des voilettes, Et lumières des yeux de femmes transparents… Amour ! musique bleue et songes odorants… Et frêles papillons grisés de violettes…
Élégie (2)
L’heure comme nous rêve accoudée aux remparts. Penchés vers l’occident, nous laissons nos regards Sur le port et la ville, où le peuple circule, Comme de grands oiseaux tourner au crépuscule. Des bassins qu’en fuyant la mer a mis à sec Monte, humide et puissante, une odeur de varech. Derrière nous, au fond d’une antique poterne, S’ouvre, nue et déserte, une cour de caserne Immense avec de vieux boulets ronds dans un coin. Grave et mélancolique un clairon sonne au loin… Cependant par degrés le ciel qui se dégrade
D’ineffables lueurs illumine la rade. Et mon âme aux couleurs mêlée intimement Se perd dans les douceurs d’un long enchantement. L’écharpe du couchant s’effile en lambeaux pâles. Ce soir, ce soir qui meurt, s’imprègne dans nos moelles Et, d’un cœur malgré moi toujours plus anxieux, Je le suis maintenant qui sombre dans tes yeux Comme un beau vaisseau d’or chargé de longs adieux ! Nul souffle sur la rade. Au loin une sirène Mugit… La nuit descend insensible et sereine, La nuit… Et tout devient, on dirait, éternel : Les mâts, le lacis fin des vergues sur le ciel, Les quais noirs encombrés de tonneaux et de grues, Les grands vapeurs fumant des routes parcourues, Le bras de la jetée allongé dans la mer, Les entrepôts obscurs luisants de rails de fer, Et, bizarre, étageant ses masses indistinctes, Là-bas, la ville anglaise avec ses maisons peintes. La nuit tombe… Les voix d’enfants se sont éteintes Et ton cœur comme une urne est rempli jusqu’au bord Quand brillent çà et là les premiers feux du port.
Matin sur le port
Le soleil, par degrés, de la brume émergeant, Dore la vieille tour et le haut des mâtures ; Et, jetant son filet sur les vagues obscures, Fait scintiller la mer dans ses mailles d’argent.
Voici surgir, touchés par un rayon lointain, Des portiques de marbre et des architectures ; Et le vent épicé fait rêver d’aventures Dans la clarté limpide et fine du matin.
L’étendard déployé sur l’Arsenal palpite ; Et de petits enfants, qu’un jeu frivole excite, Font sonner en courant les anneaux du vieux mur,
Pendant qu’un beau vaisseau, peint de pourpre et d’azur, Bondissant et léger sur l’écume sonore, S’en va, tout frissonnant de voiles, dans l’aurore.
Soir (2)
C’est un soir tendre comme un visage de femme. Un soir étrange, éclos sur l’hiver âpre et dur, Dont la suavité, flottante au clair-obscur, Tombe en charpie exquise aux blessures de l’âme.
Des verts angelisés… des roses d’anémie… L’Arc-de-Triomphe au loin s’estompe velouté, Et la nuit qui descend à l’Occident bleuté Verse aux nerfs douloureux la très douce accalmie.
Dans le mois du vent noir et des brouillards plombés Les pétales du vieil automne sont tombés. Le beau ciel chromatique agonise sa gamme.
Au long des vieux hôtels parfumés d’autrefois Je respire la fleur enchantée à mes doigts. C’est un soir tendre comme un visage de femme.
J’aime l’aube aux pieds nus…
J’aime l’aube aux pieds nus qui se coiffe de thym, Les coteaux violets qu’un pâle rayon dore, Et la persienne ouverte avec un bruit sonore, Pour boire le vent frais qui monte du jardin,
La grand’rue au village un dimanche matin, La vache au bord de l’eau toute rose d’aurore, La fille aux claires dents, la feuille humide encore, Et le divin cristal d’un bel œil enfantin.
Mais je préfère une âme à l’ombre agenouillée, Les grands bois à l’automne et leur odeur mouillée, La route où tinte, au soir, un grelot de chevaux,
La lune dans la chambre à travers les rideaux, Une main pâle et douce et lente qui se pose, « Deux grands yeux pleins d’un feu triste », et, sur toute chose
Une voix qui voudrait sangloter et qui n’ose…
Lentement, doucement…
Lentement, doucement, de peur qu’elle se brise, Prendre une âme ; écouter ses plus secrets aveux, En silence, comme on caresse des cheveux ; Atteindre à la douceur fluide de la brise ;
Dans l’ombre, un soir d’orage, où la chair s’électrise, Promener des doigts d’or sur le clavier nerveux ; Baisser l’éclat des voix ; calmer l’ardeur des feux ; Exalter la couleur rose à la couleur grise ;
Essayer des accords de mots mystérieux Doux comme le baiser de la paupière aux yeux ; Faire ondoyer des chairs d’or pâle dans les brumes ;
Et, dans l’âme que gonfle un immense soupir, Laisser, en s’en allant, comme le souvenir D’un grand cygne de neige aux longues, longues plumes.
Soir sur la plaine
Vers l’occident, là-bas, le ciel est tout en or ; Le long des prés déserts où le sentier dévale La pénétrante odeur des foins coupés s’exhale, Et c’est l’heure émouvante où la terre s’endort.
Las d’avoir, tout un jour, penché mon front qui brûle, Comme on pose un fardeau j’ai quitté la maison. J’ai soif de grande ligne et de vaste horizon, Et devant moi s’étend la plaine au crépuscule.
Une solennité douce flotte dans l’air, Ma poitrine se gonfle au vent rude qui passe ; Et mon cœur, on dirait, grandit avec l’espace, Car la plaine infinie est pareille à la mer.
La faux des moissonneurs a passé sur les terres, Et le repos succède aux travaux des longs jours ; Parfois une charrue, oubliée aux labours, Sort, comme un bras levé, des sillons solitaires.
L’Angélus au loin sonne, et, simple en son devoir, La glèbe écoute au ciel tinter la cloche pure, Et comme une humble vieille en sa robe de bure Semble dire tout bas sa prière du soir.
La nuit à l’orient verse sa cendre fine ; Seule au couchant s’attarde une barre de feu ; Et dans l’obscurité qui s’accroît peu à peu La blancheur de la route à peine se devine.
Puis tout sombre et s’enfonce en la grande unité. Le ciel enténébré rejoint la plaine immense… Écoute !… Un grand soupir traverse le silence… Et voici que le cœur du jour s’est arrêté !
Et mon âme a frémi de se sentir trop seule, Et tout à coup s’allège à retrouver là-bas, Énorme et toute rose en son halo lilas, La lune qui se lève au-dessus d’une meule.
Nocturne provincial
La nuit tiède s’évente au long des marronniers… La nuit tardive, où flotte encor de la lumière. Tout est noir et désert aux anciens quartiers ; Mon âme, accoude-toi sur le vieux pont de pierre, Et respire la bonne odeur de la rivière.
Le silence est si grand que mon cœur en frissonne. Seul, le bruit de mes pas sur le pavé résonne. Le silence tressaille au cœur, et minuit sonne !
Oh ! sous les toits d’ardoise à la lune pâlis, Les vierges et leur pur sommeil aux chambres claires, Et leurs petits cous ronds noués de scapulaires, Et leurs corps sans péché dans la blancheur des lits !…
D’une heure égale ici l’heure égale est suivie, Et l’Innocence en paix dort au bord de la vie…
À l’angle, une fenêtre est éclairée encor. Une lampe est là-haut, qui veille quand tout dort ! Sous le frêle tissu, qui tamise sa flamme, Furtive, par instants, glisse une ombre de femme.
Ô secrètes ardeurs des nuits provinciales ! Cœurs qui brûlent ! Cheveux en désordre épandus ! Beaux seins lourds de désirs, pétris par des mains pâles ! Grands appels suppliants, et jamais entendus !
Je vous évoque, ô vous, amantes ignorées, Dont la chair se consume ainsi qu’un vain flambeau, Et qui sur vos beaux corps pleurez, désespérées, Et, faites pour l’amour et d’amour dévorées, Vous coucherez, un soir, vierges dans le tombeau !
Et mon âme pensive, à l’angle de la place, Fixe toujours là-bas la vitre où l’ombre passe.
La Cuisine
Dans la cuisine où flotte une senteur de thym, Au retour du marché, comme un soir de butin, S’entassent pêle-mêle avec les lourdes viandes Les poireaux, les radis, les oignons en guirlandes, Les grands choux violets, le rouge potiron, La tomate vernie et le pâle citron. Comme un grand cerf-volant la raie énorme et plate Gît fouillée au couteau, d’une plaie écarlate. Un lièvre au poil rougi traîne sur les pavés Avec des yeux pareils à des raisins crevés. D’un tas d’huîtres vidé d’un panier couvert d’algues
Monte l’odeur du large et la fraîcheur des vagues. Les cailles, les perdreaux au doux ventre ardoisé Laissent, du sang au bec, pendre leur cou brisé ; C’est un étal vibrant de fruits verts, de légumes, De nacre, d’argent clair, d’écailles et de plumes. Un tronçon de saumon saigne et, vivant encor, Un grand homard de bronze, acheté sur le port, Parmi la victuaille au hasard entassée, Agite, agonisant, une antenne cassée.
Clydie
Sur le vieux banc qu’ombrage un vert rideau de vigne Clydie aux bandeaux purs, Clydie au col de cygne Dévide, pour broder des oiseaux et des fleurs, Un écheveau de soie aux brillantes couleurs. Devant elle Palès tient, comme elle l’ordonne, Sur ses petites mains l’écheveau monotone, Et laissant par moments échapper un soupir Remonte un peu le bras que l’ennui fait fléchir. Le fil court. Par instants la blanche fiancée Suspend sa main qui tourne et, soudain oppressée
Des premières langueurs de sa jeune saison, Rêve au temps qui viendra de quitter la maison… Alors comme un oiseau qui voit la cage ouverte Palès se tourne et mord dans une pomme verte.
Néère
Le vent frais de l’aurore agite les lilas. Néère, nue et blanche, et riant aux éclats, Du bout d’un pied de neige, au bord de la rivière, Agace le cristal de l’onde familière, Cependant que, non loin, guettant l’âge nouveau, Le Satyre suspend son haleine au pipeau ; Et l’enfant que sa grâce innocente décore, Ignorante des mois dans sa chair pure encore, Prend le gâteau de miel du Satyre rusé, Qui prolonge en échange un étrange baiser.
Le Berceau
Dans la chambre paisible où tout bas la veilleuse Palpite comme une âme humble et mystérieuse, Le père, en étouffant ses pas, s’est approché Du petit lit candide où l’enfant est couché ; Et sur cette faiblesse et ces douceurs de neige Pose un regard profond qui couve et qui protège. Un souffle imperceptible aux lèvres l’enfant dort, Penchant la tête ainsi qu’un petit oiseau mort, Et, les doigts repliés au creux de ses mains closes, Laisse à travers le lit traîner ses bras de roses. D’un fin poudroiement d’or ses cheveux l’ont nimbé ;
Un peu de moiteur perle à son beau front bombé, Ses pieds ont repoussé les draps, la couverture, Et, libre maintenant, nu jusqu’à la ceinture, Il laisse voir, ainsi qu’un lys éblouissant, La pure nudité de sa chair d’innocent. Le père le contemple, ému jusqu’aux entrailles… La veilleuse agrandit les ombres aux murailles ; Et soudain, dans le calme immense de la nuit, Sous un souffle venu des siècles jusqu’à lui, Il sent, plein d’un bonheur que nul verbe ne nomme, Le grand frisson du sang passer dans son cœur d’homme.
Devant la mer, un soir…
Devant la mer, un soir, un beau soir d’Italie, Nous rêvions… Toi, câline et d’amour amollie, Tu regardais, bercée au cœur de ton amant, Le ciel qui s’allumait d’astres splendidement.
Les souffles qui flottaient parlaient de défaillance ; Là-bas, d’un bal lointain, à travers le silence, Douces comme un sanglot qu’on exhale à genoux, Des valses d’Allemagne arrivaient jusqu’à nous.
Incliné sur ton cou, j’aspirais à pleine âme Ta vie intense et tes secrets parfums de femme, Et je posais, comme une extase, par instants, Ma lèvre au ciel voilé de tes yeux palpitants !
Des arbres parfumés encensaient la terrasse, Et la mer, comme un monstre apaisé par ta grâce, La mer jusqu’à tes pieds allongeait son velours, La mer…
Tu te taisais ; sous tes beaux cheveux lourds Ta tête à l’abandon, lasse, s’était penchée, Et l’indéfinissable douceur épanchée À travers le ciel tiède et le parfum amer De la grève noyait ton cœur d’une autre mer,
Si bien que, lentement, sur ta main pâle et chaude Une larme tomba de tes yeux d’émeraude. Pauvre, comme une enfant tu te mis à pleurer, Souffrante de n’avoir nul mot à proférer.
Or, dans le même instant, à travers les espaces Les étoiles tombaient, on eût dit, comme lasses, Et je sentis mon cœur, tout mon cœur fondre en moi Devant le ciel mourant qui pleurait comme toi…
C’était devant la mer, un beau soir d’Italie, Un soir de volupté suprême, où tout s’oublie, Ô Ange de faiblesse et de mélancolie.
À Marceline Desbordes-Valmore
L’Amour, dont l’autre nom sur terre est la Douleur, De ton sein fit jaillir une source écumante, Et ta voix était triste et ton âme charmante, Et de toi la Pitié divine eût fait sa Sœur.
Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur, Tu jetais tes cris d’or à travers la tourmente ; Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d’amante Formaient leur rythme aux seuls battements de ton cœur.
Aujourd’hui, la Justice, à notre voix émue, Vient, la palme à la main, vers ta noble statue, Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand.
Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes, Peut-être il suffirait — quelque soir — simplement Qu’une amante vînt là jeter, négligemment,
Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes.
Watteau
Watteau, peintre idéal de la Fête jolie, Ton art léger fut tendre et doux comme un soupir, Et tu donnas une âme inconnue au Désir En l’asseyant aux pieds de la Mélancolie.
Tes bergers fins avaient la canne d’or au doigt ; Tes bergères, non sans quelques façons hautaines, Promenaient, sous l’ombrage où chantaient les fontaines, Leurs robes qu’effilait derrière un grand pli droit…
Dans l’air bleuâtre et tiède agonisaient les roses ; Les cœurs s’ouvraient dans l’ombre au jardin apaisé, Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser, Fiançaient l’amour triste à la douceur des choses.
Les Pèlerins s’en vont au Pays idéal… La galère dorée abandonne la rive ; Et l’amante à la proue écoute au loin, pensive, Une flûte mourir, dans le soir de cristal…
Oh ! partir avec eux par un soir de mystère, Ô maître, vivre un soir dans ton rêve enchanté ! La mer est rose… Il souffle une brise d’été, Et quand la nef aborde au rivage argenté
La lune doucement se lève sur Cythère.
L’Agréable Leçon
Tircis aux pieds d’Églé dit son âme amoureuse. L’air est bleu ; la rosée étincelle aux buissons ; Le ruisseau d’argent clair brille dans les cressons, Et le chien noir a l’œil sur la brebis peureuse.
Sur ses pipeaux, Tircis à la Journée Heureuse Prélude ; mais soudain, jalousant ses chansons, Églé veut à son tour, par d’aimables leçons, D’une haleine qui chante emplir la flûte creuse.
Inhabile, elle souffle, et, penché sur son cou, Tircis lève, descend ses doigts sur chaque trou, Et les maintient crispés sur des accords moroses.
Églé s’irrite ; alors, Tircis pour l’apaiser Sur sa bouche vermeille appuie un long baiser ; Et la flûte à leurs pieds parmi les roses…
En printemps…
En printemps, quand le blond vitrier Ariel Nettoie à neuf la vitre éclatante du ciel, Quand aux carrefours noirs qu’éclairent les toilettes En monceaux odorants croulent les violettes Et le lilas tremblant, frileux encor d’hier, Toujours revient en moi le songe absurde et cher Que mes seize ans ravis aux candeurs des Keepsakes Vivaient dans les grands murs blancs des bibliothèques, Rêveurs à la fenêtre où passaient des oiseaux… Dans des pays d’argent, de cygnes, de roseaux Dont les noms avaient des syllabes d’émeraude,
Au bord des étangs verts où la sylphide rôde, Parmi les donjons noirs et les châteaux hantés, Déchiquetaient des ciels d’eau-forte tourmentés, Traînaient limpidement les robes des légendes.
Ossian ! Walter Scott ! ineffables guirlandes De vierges en bandeaux s’inclinant de profil. Ô l’ovale si pur d’alors, et le pistil Du col où s’éploraient les anglaises bouclées ! Ô manches à gigot ! longues mains fuselées Faites pour arpéger le cœur de Raphaël, Avec des yeux à l’ange et l’air « Exil du ciel », Ô les brunes de flamme et les blondes de miel !
Mil huit cent vingt… Parfum des lyres surannées ; Dans vos fauteuils d’Utrecht bonnes vieilles fanées, Bonnes vieilles voguant sur « le lac » étoilé, Ô âmes sœurs de Lamartine inconsolé ! Tel aussi j’ai vécu les sanglots de vos harpes Et vos beaux chevaliers ceints de blanches écharpes
Et vos pâles amants mourant d’un seul baiser. L’Idéal était roi sur un grand cœur brisé.
C’était le temps du patchouli, des Janissaires, D’Elvire, et des turbans, et des hardis corsaires. Byron disparaissait, somptueux et fatal, Et le cor dans les bois sonnait sentimental.
Ô mon beau cœur vibrant et pur comme un cristal
Soir païen
C’est un beau soir couleur de rose et d’ambre clair. Le temple d’Adonis, en haut du promontoire, Découpe sur fond d’or sa colonnade noire ; Et la première étoile a brillé sur la mer…
Pendant qu’un roseau pur module un lent accord, Là-bas, accoudé sur les monts se soulève Pour voir danser, pieds nus, les nymphes sur la grève ; Et des vaisseaux d’Asie embaument le vieux port…
Des femmes, épuisant tout bas l’heure incertaine, Causent, l’urne appuyée au bord de la fontaine, Et les bœufs accouplés délaissent le sillon.
La Nuit vient, parfumée aux roses de Syrie… Et Diane au croissant clair, ce soir en rêverie, Au fond des grands bois noirs qu’argenté un long rayon,
Baise ineffablement les yeux d’Endymion.
Ilda
Pâle comme un matin de septembre en Norvège, Elle avait la douceur magnétique du Nord ; Tout s’apaisait près d’elle en un tacite accord, Comme le bruit des pas s’étouffe dans la neige.
Son visage, par un étrange sortilège, Avait pris dès l’enfance et gardait sans efforts Un peu de la beauté sublime qu’ont les morts ; Et le rire semblait près d’elle sacrilège.
Triste avec passion, sur l’eau de ses grands yeux Le Songe errait comme un rameur silencieux. Tout ce qui la touchait s’imprégnait d’un mystère,
Et si douce, enroulant ses boucles à ses doigts, Avec une pudeur farouche de sa voix, Elle vivait pour la volupté de se taire.
Retraite
Remonte, lent rameur, le cours de tes années, Et, les yeux clos, suspends ta rame par endroits… La brise qui s’élève aux jardins d’autrefois Courbe suavement les âmes inclinées.
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The end
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