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Le Couteau entre les dents
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(10 Mille)
I
Nous avons souvent, mes camarades et moi, parlé aux intellectuels de leur devoir social. Je viens le faire aujourd’hui avec plus de ferveur encore que naguère. Au moment où nous nous trouvons de la mêlée des choses et des idées, il convient de parler de plus en plus clair, de plus en plus fort, et selon la vieille expression à laquelle l’intensité des événements donne toute sa vigueur originelle, nous devons chacun prendre nos responsabilités.
Les intellectuels — je parle de ceux qui pensent, et non des amuseurs et des charlatans, parasites et profiteurs de l’esprit — sont les traducteurs de l’idée dans le chaos de la vie. Qu’ils soient savants, philosophes, critiques ou poètes, leur métier éternel est de fixer et de mettre en ordre la vérité innombrable, par des formules, des lois, et des œuvres. Ils en dégagent les lignes, les directions ; ils ont le don quasi divin d’appeler enfin les choses par leurs noms. Pour eux, la vérité s’avoue, s’ordonne et s’augmente, et la pensée organisée sort d’eux pour rectifier et diriger les croyances et les faits. Par cette utilité sublime, les ouvriers de la pensée sont toujours au commencement du drame interminable qu’est l’histoire des hommes.
Leur premier devoir est aujourd’hui de s’adonner tous à ce drame humain qui se précipite vers des dénouements nouveaux. L’honnêteté professionnelle leur commande de le comprendre dans toute la grandeur qu’il a prise, de s’élever tous au-dessus des considérations accessoires où tant d’esprits demeurent encore enlisés, pour discerner les hautes simplicités qui se dessinent, et, par là, continuer l’œuvre effective de la pensée. Certes, il n’est pas facile de lever la tête hors des contingences qui se pressent, de s’arracher à l’épèlement de l’immédiat. Une injonction supérieure nous crie néanmoins de le faire.
La question sociale qui n’est pas, nous le savons, toute la question humaine, mais qui est, parmi les problèmes de notre destinée, celui où nous pouvons intervenir efficacement, doit être désormais mise à sa véritable place : dans le domaine des choses positives, du réalisme, et y rester jusqu’à la fin. Cette affirmation est une victoire de l’esprit. C’est la première étape nette d’un progrès vivant. Elle déblaie tout, et trace une voie où l’on peut marcher.
Il fut un temps où les sciences physiques et naturelles étaient embarrassées de métaphysique et de religion. Ces confusions ont amené leur stagnation, leur stérilité ridicule et monstrueuse pendant des milliers d’années. L’investigation des sciences appliquées n’a commencé à accumuler régulièrement des résultats que lorsqu’elle a dégagé son but et l’a restreint à l’observation et à l’expérimentation méthodiques des faits positifs, en éliminant tout mysticisme et en plaçant la pathétique et vertigineuse poursuite des causes premières et de l’essence de l’être, sur un autre plan de recherches. Dès lors, elle est arrivée à discipliner, à domestiquer par la classification, le désordre apparent des phénomènes, à jalonner les lois, à thésauriser de définitives certitudes. « Savoir, c’est prévoir et pouvoir » a dit un de ceux qui ont les premiers discerné ce grandiose rapetissement de la méthode scientifique.
Il doit en être de même, désormais, pour la science sociale. En ces jours où les crises pénétrantes ont précisé les réalités, nous devons enfin rattacher les unes aux autres les formes de la connaissance, et délimiter sagement et solidement notre idéal.
Il ne s’agit pas d’une religion nouvelle. Il ne s’agit pas de paradis terrestre, ni de rien de magique ou de surnaturel. Il ne s’agit pas non plus de réaliser « le bonheur des hommes », non plus de faire éclore soudain ici-bas l’amour et la fraternité. Ces mots, pris dans leur sens intégral, s’appliquent à des forces idéales et sentimentales, à des entités qui dépassent le champ et les ressources de la science sociale. Ces choses profondes émanent de l’immense vie intérieure de chacun — et doivent y demeurer.
Beaucoup de nobles esprits mêlent obstinément le progrès social au progrès moral. Ils n’admettent de révolution temporelle que fleurissant sur une révolution spirituelle et sentimentale qui modifie foncièrement la nature humaine : « Pour changer les choses, disent-ils, il faut changer l’homme ».
Ce prestigieux agrandissement déplace le problème, et le jette dans le vague et l’impossible. Sans doute, si tous les hommes étaient bons, la société se trouverait par cela parfaite, mais rien ne permet de croire que la bonté puisse jamais se répandre au point de prendre naturellement la direction des choses. Les exemples puisés dans les annales des événements prouvent au contraire que l’homme est assez peu perfectible dans son essence individuelle, et que les prédications morales, sentimentales et esthétiques qui ont parfois des masses ne se sont pas fixées, ou bien se sont vite déformées à l’usage, au point de devenir contraires à elles-mêmes — faute de critérium stable, de bases positives.
Cette conception sentimentale, où s’acharnent — sans fraterniser — les moralistes nébuleux et les théoriciens libertaires, n’a, socialement, qu’une valeur momentanée d’opposition, de résistance au mal, qu’une influence destructive, utile, mais provisoire. Au seuil de la réalisation « à pied d’œuvre », la confusion dont elle est entachée la paralyse. Gardons un pieux espoir en l’embellissement futur de la nature humaine, mais en attendant, sachons constater ce qu’il y a de dérisoire à ne faire miroiter que cette seule solution paradisiaque aux yeux d’une humanité qui chaque jour souffre et se déchire plus profondément — et que la destinée qu’elle s’est forgée menace d’anéantissement.
Si elle souffre, si elle se déchire, si elle se tue, c’est qu’elle y est forcée par les lois. Nous nous trouvons en présence de cataclysmes généraux, d’anomalies publiques, collectives, issues de lois qui sont collectives, puisque ce sont des lois. Nous nous trouvons en présence d’institutions temporelles. Il faut s’attaquer à ces institutions elles-mêmes, directement, scientifiquement, et non pas indirectement en mettant en question les arcanes de l’âme et du cœur. Il faut faire abstraction définitivement de ce qui est vraiment individuel dans l’individu, admettre en théorie et en pratique qu’il y a un abîme entre l’homme et le citoyen, et que la définition adéquate de la société c’est l’ensemble des citoyens et non l’ensemble des hommes. Le redressement des dispositions légales collectives est du ressort du bon sens, qui est collectif, puisque commun à tous. Telles sont donc les conditions de la lutte qu’il s’agit de comprendre et de pratiquer avec précision : rester dans le domaine positif et — employons le mot en son vrai sens — dans le domaine superficiel, de la destinée publique, soumettre au contrôle de la raison un ensemble universel de réglementations qui, si terribles qu’elles soient parfois, sont artificielles, créées par les hommes et modifiables par eux à leur gré ; concevoir l’ordonnance de la vie générale selon les nécessités méthodiques de l’intérêt général, qui se confond exactement en cette région de l’harmonie collective, avec la raison et la justice.
Le progrès social conçu dans cette clarté simple et mesurée apparaît comme possible, réalisable, et même s’il est encore éloigné, on peut dire qu’il est proche : il est de ce monde. Tout esprit sain peut s’en emparer d’avance, et il n’y a plus outrecuidance à employer le grand mot de vérité et à prétendre qu’on la détient, dès lors qu’on la dessine dans ces limites effectives et raisonnables. Et cela suffit à bouleverser de fond en comble l’ordre existant. Le « sait-on jamais ! », si honorable, si grave, lorsqu’il s’applique à l’énigme de Dieu ou aux rapports ensevelis du monde extérieur et du monde psychique, est ridicule devant les injonctions du bon sens comme devant les signes arrêtés de l’arithmétique et de l’algèbre. Cette humilité-là se trompe d’objet, et il y aurait lieu d’en rire si ce n’était pas une maladie épidémique.
Sans qu’il soit nécessaire que l’homme de pensée entre dans l’action par l’action, il doit au moins y entrer par la pensée. Les intellectuels doivent s’habituer à vaincre leur méfiance, leur peur de la vérité pratique, et mettre le réalisme là où il faut qu’il soit. Ce n’est que de la logique : une idée juste porte des conséquences réalistes, sinon, ce n’est, socialement, qu’un mensonge. La détourner de ces conséquences ou distinguer mal celles-ci, estimer que la tâche s’arrête en deçà, c’est commettre une faute contre la pensée elle-même.
La plupart des hommes, les intellectuels en tête, professent du mépris pour la « politique ». Il semble qu’il y a là, à leurs yeux, un ordre de choses d’une espèce particulière dont la vulgarité les offusque. Cette erreur, qui dans les conditions où se poursuit aujourd’hui la lutte inégale du bien et du mal, devient une mauvaise action, n’est qu’un signe de myopie aristocratique, ou bien un prétexte trop expliquable et peu excusable pour demeurer commodément réfugié dans les phrases et dans les nuages. Quant à généraliser à l’activité politique elle-même, les tares, les pièges, les petitesses, les défaillances de certaines politiques ou de certains politiciens, c’est un sophisme enfantin indigne de l’esprit. Si le monde vivant doit s’ordonner autrement ou s’il doit rester ce qu’il est, ce sera par des mesures politiques, et toutes les paroles ne changent rien à cette évidence. Faire de la politique, c’est passer du rêve aux choses, de l’abstrait au concret. La politique c’est le travail effectif de la pensée sociale, la politique, c’est la vie. Admettre une solution de continuité entre la théorie et la pratique, laisser à leurs seuls efforts, même avec une aimable neutralité, les réalisateurs, et dire « nous ne connaissons pas ces hommes-là », c’est abandonner la cause humaine.
II
L’ensemble des institutions sociales est absurde. Elles sont iniques, elles sont meurtrières, mais parce qu’elles sont, avant tout, absurdes. La loi qui régit les ensembles devrait être conforme aux aspirations, aux besoins de l’ensemble — ou tout au moins comporter un maximum d’adaptation à ces besoins. Or elle se présente partout, au contraire, comme un régime de coercition injustifiée exercé par une minorité sur la grande majorité des vivants. Les institutions ont toujours tendu et tendent toutes, sous des appellations et des modalités diverses, à assurer l’intérêt de quelques individus, au détriment de l’intérêt général. Les hommes sont conduits, utilisés et classés malgré eux-mêmes et contre eux-mêmes. Les hommes sont des instruments, des armes, ou simplement des chiffres, maniés par quelques . Le dessin de la réglementation collective est une géométrie pleine de lacunes grossières, de fautes de calcul manifestes, qui ne s’ajuste pas à la droiture immuable des principes rationnels.
Il n’y a aucune raison, ni dans la vérité spirituelle et morale, ni dans la réalité, qui justifie la continuation de cette anomalie démesurée, il n’y a aucun motif valable pour qu’elle demeure la loi, car l’ensemble spolié pourrait rectifier l’injustice universelle, s’il en avait la volonté. Mais il la subit et continue à faire avec sa misère et son sang la gloire de ses rois et les affaires de ses financiers qui ont remplacé les rois dans la civilisation « démocratique » moderne. Les ruines et les massacres des masses ont résulté logiquement de cet état de choses qui s’est traduit non moins logiquement, depuis toujours, par la prospérité de l’oligarchie des parasites et des privilégiés.
C’est là un prolongement, une généralisation révoltante de la loi animale du plus fort. Il est probable que la prééminence de la force physique a édifié la domination et la hiérarchie, et instauré la notion d’autorité, dans les toutes premières agglomérations d’hommes, comme dans le reste de l’échelle des êtres. Phénomène normal, pour ainsi dire organique et , imposé par la loi de la nature. Mais lorsque les sociétés sont devenues plus complexes et plus centralisées, le privilège des maîtres a continué à s’exercer sans être étayé par les mêmes raisons sommaires et péremptoires. L’ordre des facteurs s’est renversé : c’est la force qui a obéi. La loi des maîtres, quoique n’étant plus en réalité celle du plus fort, a duré ; elle a duré parce que c’était la loi, et elle a puisé dans cette situation de fait toute sa puissance artificielle. L’élan a duré par la force d’inertie, par la force — et la faiblesse — de l’habitude. La loi a dit : « Je veux ». Elle s’est installée, elle s’est transmise ; elle est devenue le monopole et la propriété d’une famille, d’une dynastie, d’une caste — dont l’usage, dont la croyance, ont ensuite consacré et éternisé l’usurpation. Le privilège est sorti de lui-même, s’est sanctifié parce que c’était le privilège. Il a imposé la superstition, puis le culte et la pratique de la tradition. Il s’est fabriqué l’immortalité. Il y a là un non-sens, une sorte d’escamotage, de piège, qui expliquent l’immense contradiction où se débattent, depuis, les destinées de l’humanité.
Le même illogisme, consolidé par les mêmes aberrations, se lit dans les conditions pratiques de la vie sociale. L’argent, la monnaie, était à l’origine un signe adéquat de quelque chose de positif : un travail, un effort réel. Il permettait au travail de chacun de se combiner avec le travail des autres : c’était un instrument d’intérêt public. À mesure que le perfectionnement de la vie collective entraînait la division du travail et la multiplication de l’échange, l’argent a perdu ses attaches avec l’effort créateur. Il est devenu une sorte de talisman, une force autonome qui par elle-même, règne par elle-même, par suite d’opérations artificielles indépendantes de la production et qui, non seulement sont en marge de l’intérêt collectif — d’où l’argent tirait sa seule raison d’être — mais qui lui sont le plus souvent contraires, car l’argent-spéculation diminue la valeur de l’argent-travail et écrase la force productrice.
C’est là un exemple d’autocratie arbitraire et insensée, dans les choses.
III
L’étrange réseau de contraintes qui enserre la vie universelle, contre la raison, selon des raisons de fait inadmissibles en soi, et dont les conséquences sont manifestement néfastes à l’ensemble vivant ; les mesures légales qui le consacrent ; les légendes sur lesquelles il s’appuie, ont suscité, au cours des âges, les étonnements et les protestations de l’esprit.
À vrai dire, le talent et le génie littéraires, ces exceptions rayonnantes, ont été presque généralement asservis au pouvoir — ou aux préjugés, ce qui est la même chose. Un des caractères que Sainte-Beuve assigne avec raison apogées classiques, c’est d’être en accord avec les pouvoirs dirigeants. Les écrivains les plus admirés n’ont guère fait que sanctifier la mode. Les protestataires n’ont été qu’une exception dans l’exception. Les plus brillants poètes n’ont guère brillé par l’intelligence générale, ni par l’indépendance de (et celle-ci ne signifie rien sans celle-là). Ils ont bien émis des plaintes harmonieuses et pathétiques sur la barbarie ou la folie ou la sottise des hommes : ces plaintes sont restées de vaines paroles, parce qu’elles s’attaquaient aux conséquences et non aux causes. Les causes gisent dans les institutions, et si l’on a permis aux écrivains, et s’ils se sont permis, de se donner libre carrière dans les sphères de la morale transcendante, ou bien dans le département des mœurs, ils n’ont pas su ou pas osé aborder les institutions, la zone des choses sérieuses et positives. Le vague écho de la douleur humaine que perpétuent les chefs-d’œuvre ne vaut pas plus que cette douleur elle-même pour arrêter les malheurs factices qui sortent fatalement de la machination sociale. La comédie qui flagelle l’abus social vaut par elle-même, mais elle ne tire pas à conséquence si elle ne montre pas d’où vient l’abus. Les écrivains, les artistes, les penseurs ont, dans leur révolte contre le mensonge social, commencé par la fin.
Ou bien, ils ont cherché un autre monde que celui-ci pour y installer leur croyance. Les « moralistes » se sont détournés des conditions de l’organisation temporelle, qui apparaissait aux Zénon, aux Épicure, comme aux Jésus-Christ, trop formidable et intangible ; ils en ont détourné l’homme, pour le pousser en lui-même et lui faire trouver, dans la pratique de la sagesse, dans l’équilibre intérieur, dans l’espérance surnaturelle, la résignation à sa destinée terrestre.
Si, parfois, à la fin de l’histoire millénaire, quelques écrivains ont vu plus à nu et crié plus profond, si la Boétie a dit : « Nous sommes petits parce que nous sommes à genoux », si Pascal a flétri l’ineptie de la guerre, réglée par les caprices du « prince », si le rire de Rabelais et le sourire de La Fontaine ont secoué le parti pris fantaisiste et féroce de la justice, la malfaisance des grands, copieusement carrés dans l’humanité, si Swift et Voltaire ont dessiné de certains aspects de la société une caricature qui est un portrait, si des économistes ou sociologues ont critiqué le mal-fondé de quelques idées courantes, la contradiction de quelques préjugés admis, personne, pendant des siècles, n’a fait pénétrer son accusation jusqu’aux profondeurs où toutes les raisons tenaces de l’abus multiple s’enracinent à la fois. Il eût fallu faire table rase dans l’organisation établie, et édifier méthodiquement le plan d’un réseau logique de lois, comme pour la physique et la chimie. Tant qu’on n’a pas commencé par le commencement, rien n’a été fait.
Si de grands philosophes ont conçu des ensembles harmoniques et équilibrés, ces systèmes sont demeurés sans influence directe, relégués en des ouvrages peu assimilables et exprimés en une terminologie accessible seulement à quelques initiés.
Mais, la vérité est ineffaçable. Elle germe malgré tout et s’élève dès qu’elle a été même petitement énoncée ; elle s’unit malgré tout à elle-même à travers le désordre. Dans cette confusion, si désespérément longue, des cris et des méditations, la vérité a fini par s’harmoniser ; la netteté de l’évidence a brillé peu à peu ; des ressemblances ont fait bloc ; l’ensemble a commencé à s’assembler. Les premières révolutions étaient des sursauts de souffrance, d’exaspération, aveugles et sauvages, le mal pour le mal, des coups de talion éperdus. La pensée est venue ordonner et agrandir les autres.
Pourtant, la Révolution Française n’a pas été, elle non plus, jusqu’aux causes et, pour cela, elle a avorté. Elle n’a fait que rendre plus vagues des antagonismes fondamentaux ; elle a effacé plus de mots que de choses. On n’a brisé que le haut de l’idole : elle n’a plus de tête, elle n’a plus son nom impérial et royal ; elle reste implantée dans la vie. Informe, elle n’en est que pire — et tout a continué comme par le passé, sous des ruines théâtrales.
IV
Tel est le drame universel au bord duquel nous sommes poussés.
Il y a, dans le monde, deux forces qui luttent désespérément autour des institutions millénaires : celle qui veut les conserver, et celle qui veut les changer.
Notre règle de conduite doit sortir de la compréhension intégrale, sincère, du caractère que présente cette lutte au sein de la réalité présente. L’œuvre des ouvriers de l’esprit est nôtre. Que faire pour ne pas la trahir aujourd’hui ?
La force conservatrice est, à l’heure actuelle, la plus puissante, précisément parce qu’elle est la réalité. Sa formule est facile et poignante : maintenir. Elle se cramponne et se mêle, matériellement et moralement, à ce qui est acquis, planté, enraciné. Elle représente : les choses.
À l’encontre de ce qui est, les révolutionnaires proposent une organisation idéale. Ils opposent au mal l’image du bien. Ils opposent à la vie, l’espoir et la menace ; ils se meuvent dans l’abstrait et dans l’avenir ; et toute l’angoisse du drame humain est là : la pensée contre les choses.
Les conservateurs ont donc pour eux la réalité, le fardeau impérieux de « l’immédiat », la situation de fait. Ils ont pour eux la richesse, devenue, si l’on peut ainsi s’exprimer, l’instrument spécifique de la domination, par suite du développement des entreprises et de la technique, qui a donné à toute la civilisation contemporaine, une nature économique. « L’Ordre » est avant tout financier ; la carte du monde est un schéma financier ; la vraie structure de l’histoire est faite par les traités de commerce, la géographie véritable est dessinée par les barrières des tarifs. Comme c’est le pouvoir abusif et la répartition désordonnée et anarchique de la richesse qui est en question, la richesse — maîtresse de la ruine et de la misère — se défend tout entière. Elle pèse encore de tout son poids décisif dans la balance déséquilibrée. Ils ont pour eux tout ce qui brille, tout ce qui s’achète et tout ce qui se corrompt.
Ils ont pour eux, puisque c’est le statu quo qui est en question, les pouvoirs dirigeants et les moyens de coercition : la caserne, l’armée, tous les pièges officiels dissimulés et machinés de la police qui fabrique les complots et les répressions, et de la diplomatie, qui endigue les peuples contre les peuples. Ils ont pour eux la légalité, parce qu’ils l’appliquent et parce qu’ils la font. Ils sont maîtres du travail, de la paix et de la guerre, de la vie et de la mort.
Ils ont pour eux les tribunaux. Le code de droit commun est court. Il est volontairement atrophié. Il n’atteint que quelques délits, que quelques crimes. Ceux qui ont une certaine dimension et une certaine généralité lui échappent, et il y a à cela une raison de sociale. Le code est incertain dès qu’il s’agit des généralisations de la fraude et de l’accaparement, de la spéculation, du vol public, et quant aux grands crimes collectifs, non seulement la justice établie ne se hausse pas jusque-là, mais elle sert à les faciliter, en fournissant des sanctions contre les accusateurs de ces crimes « perturbateurs de l’ordre établi ». Cela ne doit pas surprendre : le code est l’œuvre des rois et de leurs remplaçants, il est fait pour leur règne. Les maîtres donnent aux mots les sens qu’ils veulent. Ils façonnent, non seulement la juridiction, mais l’idée même de justice : l’acquittement de Vilain, contraire à la justice, est conforme à la justice officielle.
L’iniquité de ce fantôme de code répressif dépasse toutes les bornes. Le paradoxal pouvoir du privilège aboutit à la culture méthodique de la criminalité. Des mauvais instincts dont l’attrait est trompeur, mais intense et direct : la haine, l’envie, la cupidité et le sadisme du meurtre, sont développés et exaltés, en attendant qu’ils se retournent contre eux-mêmes par la revanche inflexible du vrai. La sotte vanité nationale, qui se décerne complaisamment toutes les supériorités et provoque le besoin de les imposer, la bestialité de la force physique, tous moyens par lesquels se propage l’inavouable appétit des marchands et des banquiers, et aussi, l’économie vorace et sordide, la chasse aux sous, le désir féroce « d’arriver » à travers les autres et de leur arracher la situation convoitée — imitation en petit des conditions infernales de la vie des ensembles — deviennent patriotisme sacré, prédestination des races, sainte énergie, prévoyance, sagesse. Le consentement en bloc à cet état d’anarchie, qui change les hommes en brutes, et en même temps les encage, les mutile et les décime d’âge en âge, devient la conscience civique, ou le « robuste bon sens populaire ». C’est le couronnement logique du vice originel de la société : des divisions, des heurts et des déchirements entre les individus et entre les nations, sont doublement nécessaires pour perpétuer la domestication des foules, piétinantes, hypnotisées et acharnées contre elles-mêmes, et pour permettre, d’autre part, le jeu des affaires et la multiplication de l’argent entre les mains de ses rares détenteurs. La vraie paix intérieure et extérieure, avec toutes ses conséquences lumineuses et rectilignes, ce serait l’anéantissement des combinaisons d’où sort l’enflement des fortunes. Si la société bourgeoise n’était pas agitée par la pratique — et contagieuse — de la lutte pour la vie, la justice la noierait comme un déluge. La concurrence agressive, en détail et en masse, est une plaie à entretenir.
Des écrivains, des poètes et même des théoriciens ont contribué honteusement à la propagation de ces énormes falsifications dont nous voyons les résultats autour de nous aujourd’hui, et dont peu d’hommes osent déjà prévoir les conséquences fatales. Mais cet avilissement de la plume et de la parole n’est qu’une résultante indirecte. La vraie cause, comme toujours, comme partout, c’est que cette déviation de la moralité et du bon sens est voulue par ceux qui peuvent tout ce qu’ils veulent.
Ils ont pour eux les moyens d’éducation, de formation des êtres : l’école, les universités, l’Église, la grande presse. Les journaux sont des affaires aux mains des hommes d’affaires qui ont besoin d’une situation mondiale trouble pour prospérer, et dont les dirigeants ont besoin. Tel directeur de grand journal avait raison de désigner son fauteuil directorial comme étant le vrai trône de Paris. Le journal italien l’Avanti est hostile à la politique du « Bloc National » : il est purement et simplement interdit en France.
L’esprit de l’enseignement fait avorter l’esprit de critique et de révolte. Les conditions de la vie empêchent les prolétaires d’acquérir une instruction générale, et l’ignorance met autour de chaque homme un mur plus sûr que celui d’une prison. Le sophisme d’Aristote : « mérite d’être esclave parce qu’il est inculte », est imposé comme une vérité, en fait, et par la violence.
L’opinion, avec ses élans et ses répulsions, se manie et se façonne. Le conservatisme se conserve ainsi lui-même par la force directe et aussi en imprimant de force dans les esprits les légendes et les croyances qui lui conviennent. Il se vivifie d’une publicité intellectuelle et morale où les idées, les sentiments et les événements nourrissent bon gré mal gré des arguments conservateurs. Il crée les idoles et il crée leur prestige.
La participation de tous au pouvoir n’est dès lors qu’une apparence. Le suffrage universel est faussé, directement et indirectement, par la pression des pouvoirs existants, par la terreur, par la corruption de l’argent, et surtout, de plus haut et de plus loin, par la pesée tendancieuse de l’éducation officielle et de l’information régnante, et dans ces conditions — sans parler de son agencement bâtard qui s’ajuste mal à son but — les résultats du suffrage universel ne font que confirmer et renforcer ces déformations. La liberté du suffrage universel ? Le capitaine Sadoul est candidat, et parce qu’il a des chances d’être élu, la justice se précipite sur lui, et avec une hâte extra-légale, le condamne et le déclare déchu de ses droits civiques. La liberté du suffrage universel ? Nous pouvons voir le cas qu’on en ferait si elle se manifestait dans un sens opposé aux plans officiels : un journaliste qui passe à bon droit pour le serviteur des hommes au pouvoir écrivait hier encore dans l’Éclair que si les élections allemandes étaient favorables aux Communistes, le gouvernement n’aurait plus qu’à recourir à la force.
Tout les confirme et les renforce, ces déformations de l’esprit public et du public. Tout part toujours des mêmes mains et y retombe. Tout émane automatiquement des mêmes puissances parce qu’elles détiennent les sources de la vie et de la pensée collectives, de la puissance. Elles deviennent, en fait, intangibles. Elles entretiennent l’ignorance par la terreur et la terreur par l’ignorance. L’humanité est à la complète merci de ceux qui s’en servent pour leur intérêt particulier de gloire et d’argent, et son immense revendication est éternellement jugée et condamnée par ceux qui sont en même temps juges et parties. Ils donnent à leur vérité un cours forcé, ils la fabriquent comme la monnaie. Ils règnent parce qu’ils règnent. L’ordre social actuel est un cercle vicieux effrayant.
La force conservatrice a pour elle, en plus de l’ignorance entretenue qui lui assure l’appui, par multitudes innombrables, de ses victimes, la faiblesse même de l’esprit humain, qui répugne au changement, craint et hait d’instinct la nouveauté et les novateurs, et s’attache végétativement à ce qui est — et cela aussi elle l’a cultivé. Elle a consolidé intellectuelement et moralement l’esclavage perpétuel par la religion tenace de la tradition, le fétichisme de l’usage, le respect grossier et fantastique de l’autorité. Ils disent couramment aujourd’hui : « Ceux qui veulent modifier l’ordre établi n’ont pas le sens des réalités. » Cette consécration rituelle qu’ils imposent aux jeux factices de la mécanique légale, ils arrivent à en déformer toutes les vérités profondes : Ils réduisent l’être vivant à une formule embryonnaire de lui-même, arrêtée arbitrairement au cloisonnement national, mutilée et déracinée de l’humanité.
La force conservatrice a pour elle le poids des indifférents. Il faut fouiller impitoyablement cette plaie de l’indifférence. Il ne s’agit pas seulement du troupeau des « bons citoyens » neutres et serviles dont parlait déjà Tacite pour dire que « sans eux, rien n’irait ». Il s’agit aussi de tous ceux qui, par faiblesse intellectuelle ou par débilité morale, ou parce qu’ils se butent à quelque marotte, ne savent pas reconnaître les idées lorsqu’elles prennent pied dans la réalité et restent à l’écart, en proie à une bonne volonté informe. Il ne suffit pas d’avoir de la bonne volonté ; il ne suffit pas non plus de penser juste en théorie, il faut continuer. On ne saurait trop le répéter : il n’est pas question de choisir entre deux hypothèses qui se trouveraient sur le même plan de réalité et se présenteraient dans les mêmes conditions : mais d’un conflit qui met aux prises dans le domaine des faits, l’ordre qui existe, et l’ordre qui n’existe pas. Les uns ont double tâche à faire : détruire, puis reconstruire. Pour leurs ennemis, le but de guerre est : ne rien faire. Malgré toutes leurs bonnes intentions et leur bonne foi, les non agissants sont des conservateurs agissants. Vous vous étonnez que nous vous disions : « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ». Vous avez tort de vous en étonner.
Les conservateurs ont avec eux les réformistes. Les réformistes sont ces éléments du bloc conservateur qui prétendent être des novateurs. Ils adhèrent théoriquement au plan social nouveau, mais ils croient que ce plan se réalisera quelque jour par le jeu des régimes conservateurs actuels. Ou bien, ce qui revient au même, ils se figurent que la progression de l’ordre actuel à l’ordre nouveau peut s’accomplir par étapes successives.
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