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Le Mannequin d’osier

Anatole France · 1925 · Free in the US

148,272 words · about 10 h 23 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1925 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Mannequin_d’osier&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Language
French
Published
1925
Length
148,272 words · about 10 h 23 min
Sections
21 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (21)
  1. Front matter about 3 h 28 min
  2. I about 28 min
  3. Texte entier about 3 h 28 min
  4. II about 8 min
  5. III about 8 min
  6. IV about 8 min
  7. V about 14 min
  8. VI about 18 min
  9. VII about 4 min
  10. VIII about 7 min
  11. IX about 8 min
  12. X about 8 min
  13. XI about 20 min
  14. XII about 18 min
  15. XIII about 4 min
  16. XIV about 7 min
  17. XV about 7 min
  18. XVI about 18 min
  19. XVII about 9 min
  20. XVIII about 8 min
  21. XIX about 6 min

Continue:

Front matter

Dans son cabinet de travail, au bruit clair et mécanique du piano sur lequel ses filles exécutaient, non loin, des exercices difficiles, , maître de conférences à la Faculté des lettres, préparait sa leçon sur le huitième livre de l’Énéide. Le cabinet de travail de n’avait qu’une fenêtre, mais grande, qui en occupait tout un côté et qui laissait entrer plus d’air que de lumière, car les croisées en étaient mal jointes et les vitres offusquées par un mur haut et proche. Poussée contre cette fenêtre, la table de en recevait les reflets d’un jour avare et sordide. À vrai dire, ce cabinet de travail, où le maître de conférences aiguisait ses fines pensées d’humaniste, n’était qu’un recoin difforme, ou plutôt un double recoin derrière la cage du grand escalier dont la rotondité indiscrète, s’avançant vers la fenêtre, ne ménageait à droite et à gauche que deux angles déraisonnables et inhumains. Opprimé par ce monstrueux ventre de maçonnerie, qu’habillait un papier vert, avait trouvé à peine, dans cette pièce hostile, en horreur à la géométrie et à la raison élégante, une étroite surface plane où ranger ses livres sur des planches de sapin, au long desquelles la file jaune des Tübner baignait dans une ombre éternelle. Lui-même, pressé contre la fenêtre, y écrivait d’un style glacé par l’air malin, heureux s’il ne trouvait pas ses bouleversés et tronqués, et ses plumes de fer entr’ouvrant un bec mutilé ! C’était l’effet ordinaire du passage de madame Bergeret dans le cabinet du professeur où elle venait écrire le linge et la dépense. Et madame Bergeret y déposait le mannequin sur lequel elle drapait les jupes taillées par elle. Il était là, debout, contre les éditions savantes de Catulle et de Pétrone, le mannequin d’osier, image conjugale.

préparait sa leçon sur le huitième livre de l’Énéide, et il aurait trouvé dans ce travail, à défaut de joie, la paix de l’esprit et l’inestimable tranquillité de l’âme, s’il n’avait pas quitté les particularités de métrique et de linguistique, auxquelles il se devait attacher uniquement, pour considérer le génie, l’âme et les formes de ce monde antique dont il étudiait les textes, pour s’abandonner au désir de voir de ses yeux ces rivages dorés, cette mer bleue, ces montagnes roses, ces belles campagnes où le poète conduit ses héros, et pour déplorer amèrement qu’il ne lui eût pas été permis, comme à Gaston Boissier, comme à Gaston Deschamps, de visiter les rives où fut Troie, de contempler les paysages virgiliens, de respirer le jour en Italie, en Grèce et dans la sainte Asie. Son cabinet de travail lui en parut triste, et un grand dégoût envahit son cœur. Il fut malheureux par sa faute. Car toutes nos misères véritables sont intérieures et causées par nous-mêmes. Nous croyons faussement qu’elles viennent du dehors, mais nous les formons au dedans de nous de notre propre substance.

Ainsi , sous l’énorme cylindre de plâtre, composait sa tristesse et ses ennuis en songeant que sa vie était étroite, recluse et sans joie, que sa femme avait l’âme vulgaire et n’était plus belle, et que les combats d’Énée et de Turnus étaient insipides. Il fut distrait de ces pensées par la venue de , son élève, qui, faisant son année de service militaire, se présenta au maître en pantalon rouge et capote bleue.

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