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La Fiancée de Lammermoor

Walter Scott · 1838 · Free in the US

266,354 words · about 18 h 39 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Language
French
Published
1838
Length
266,354 words · about 18 h 39 min
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Digital text
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Contents (37)
  1. Texte entier about 9 h 20 min
  2. Introduction about 11 min
  3. 1 about 25 min
  4. 2 about 16 min
  5. 3 about 19 min
  6. 4 about 11 min
  7. 5 about 25 min
  8. 6 about 14 min
  9. 7 about 26 min
  10. 8 about 19 min
  11. 9 about 23 min
  12. 10 about 15 min
  13. 11 about 12 min
  14. 12 about 21 min
  15. 13 about 12 min
  16. 14 about 11 min
  17. 15 about 12 min
  18. 16 about 11 min
  19. 17 about 9 min
  20. 18 about 20 min
  21. 19 about 12 min
  22. 20 about 16 min
  23. 21 about 20 min
  24. 22 about 27 min
  25. 23 about 16 min
  26. 24 about 14 min
  27. 25 about 21 min
  28. 26 about 19 min
  29. 27 about 11 min
  30. 28 about 6 min
  31. 29 about 11 min
  32. 30 about 11 min
  33. 31 about 11 min
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  37. 35 about 14 min

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Texte entier

LA FIANCÉE

DE LAMMERMOOR.

―――――«•»―――――

UNE LÉGENDE DE MONTROSE.

Par Walter Scott.

TRADUCTION DE M. ALBERT MONTÉMONT.

NOUVELLE ÉDITION,

REVUE ET CORRIGÉE D’APRÈS LA DERNIÈRE PUBLIÉE À ÉDIMBOURG

PARIS,

MÉNARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,

place sorbonne, 3.

──

1838.

L’auteur, dans une précédente occasion, à propos des Chroniques de la Canongate, crut devoir se dispenser d’indiquer la source véritable où il avait puisé le sujet de cette histoire, parce que, bien qu’il se rapportât à une période plus éloignée, il pouvait affecter d’une manière pénible les sentiments des descendants des parties intéressées. Mais, comme le même auteur trouve aujourd’hui un abrégé des circonstances de cet événement, d’abord dans les Notes aux Mémoires de Law, abrégé donné par son ingénieux ami, Charles Kirkpatrick Sharpe, puis dans la réimpression des poèmes du révérend M. Symson, à la suite de la description de Galloway, ouvrage dans lequel est indiqué le type original de la fiancée de Lammermoor, il se sent libre de tout scrupule, et peut dire comment le fond de cette histoire lui a été communiqué par des parents qui vivaient à une époque assez rapprochée de celle où se passa la scène, et qui était en relation intime avec la famille de la fiancée.

Tout le monde sait que la famille de Dalrymple, qui a produit dans l’espace de deux siècles autant d’hommes supérieurs par leurs talents civils, militaires, scientifiques et politiques, ou autres talents, qu’aucune famille d’Écosse, se distingua d’abord dans la personne de James Dalrymple, un des jurisconsultes des plus éminents qui aient jamais vécu, bien que les travaux de cette intelligence puissante se soient malheureusement bornés à un sujet aussi limité que la jurisprudence écossaise, sur laquelle il a composé un ouvrage admirable.

Il épousa Marguerite, fille de Ross de Balniel, et ce mariage lui apporta une grande fortune. Marguerite était une femme habile, d’un esprit élevé, tellement heureuse dans ce qu’elle entreprenait, que le vulgaire, sans s’occuper de son mari ou de sa famille, imputait à la nécromancie tous les succès qu’elle obtenait. Suivant la croyance populaire, cette dame Marguerite dut la grande prospérité temporelle de sa famille au maître qu’elle servait, et elle l’obtint sur la singulière condition que raconte de la suivante l’historien de son petit-fils à elle, le grand comte de Stair :

« Elle arriva à un âge très-avancé, et à sa mort elle exprima le désir qu’on ne l’ensevelît point sous la terre, mais que l’on mît sa bière debout dans un coin, promettant que tant qu’elle resterait dans cette situation, la prospérité des Dalrymple n’éprouverait pas d’interruption. Quel fut le motif de la vieille lady pour exprimer un vœu pareil, ou fit-elle réellement une semblable promesse ? Je ne prendrai pas sur moi de le décider ; mais il est certain que sa bière est demeurée debout dans une aile de l’église de Kirkliston, lieu de sépulture de la famille. » Beaucoup de membres de cette famille accomplie eurent assez de talents pour arriver à de hautes dignités, sans aucun secours étranger. Mais leur prospérité extraordinaire fut accompagnée de plusieurs malheurs privés, notamment celui qui tomba sur la fille aînée, lequel fut aussi étonnant que mélancolique.

Miss Jeannette Dalrymple, fille du premier lord Stair et de dame Marguerite Ross, avait, à l’insu de ses parents, engagé sa foi à lord Rutherford, qui ne pouvait être agréé par eux, tant à cause de ses principes politiques qu’à cause de son manque de fortune. Le jeune couple rompit une pièce d’or et jura solennellement, en en gardant un fragment chacun, de rester unis l’un à l’autre ; on assure que la jeune lady appela sur elle les maux les plus terribles si elle venait à violer son serment. Peu de temps après, un prétendant, favorisé par lord Stair, et plus encore par la dame de ce comte, fut présenté à miss Dalrymple. La jeune lady refusa son hommage, et, pressée à cet égard, elle avoua son engagement secret. Lady Stair, femme accoutumée à une soumission absolue de la part de ceux qui l’entouraient, car son mari lui-même n’eût point osé la contredire, traita cette objection de bagatelle, et insista pour que sa fille consentît à épouser le nouveau prétendant, David Dunbar, fils et héritier de David Dunbar de Baldoon, comte de Wigton. Le premier aspirant, homme d’un esprit élevé et plein de résolution, intervint par lettre, insistant sur le droit qu’il avait acquis par sa foi jurée, de concert avec la jeune lady. La comtesse répondit que sa fille, convaincue d’avoir agi contrairement à ses devoirs, en contractant un engagement non sanctionné par sa famille, avait rétracté un vœu illégitime et refusait maintenant de tenir sa promesse envers lui.

En réponse à cette lettre, l’amant déclara positivement ne pouvoir accepter de rétractation que de la bouche même de la jeune personne ; et comme lady Stair avait affaire à un homme d’un caractère trop déterminé et d’une condition trop élevée pour se moquer de lui, elle fut obligée de consentir à une entrevue de lord Rutherford avec sa fille ; mais elle eut soin d’y assister, et elle soutint, contre l’amant désappointé et irrité, l’explication avec la même ténacité que lui : elle insista particulièrement sur la loi lévitique, qui déclare qu’une femme sera dégagée d’un vœu que n’auront point approuvé ses parents. Voici le passage de l’Écriture sur lequel elle se fondait :

« Si un homme a fait un vœu au Seigneur, ou s’est lié par un serment, il ne manquera point à sa parole ; mais il accomplira tout ce qu’il aura promis.

« Lorsqu’une femme aura fait un vœu et se sera liée par un serment, si c’est une jeune fille qui soit encore dans la maison de son père, et que le père ayant connu le vœu qu’elle a fait et le serment par lequel elle s’est engagée, n’en ait rien dit, elle sera obligée à son vœu, et elle accomplira effectivement tout ce qu’elle aura promis et juré.

« Mais si le père s’est opposé à son vœu aussitôt qu’il lui a été connu, ses vœux et ses serments seront nuls, et elle ne sera point obligée à ce qu’elle aura promis, parce que le père s’y est opposé ; autrement, le Seigneur l’abandonnera, parce que son père l’a désapprouvée. »

Tandis que la mère insistait sur ces arguments, l’amant conjurait en vain la fille de déclarer elle-même ses sentiments. Celle-ci demeurait comme anéantie, muette, pâle, et sans mouvement comme une statue. Seulement, sur l’ordre de sa mère, donné avec énergie, elle retrouva encore assez de force pour lui rendre le morceau de la pièce d’or brisée, qui était le gage de sa foi promise. L’amant alors s’abandonna à toute la fougue de la colère, prit congé de la mère en prononçant des malédictions ; et, lorsqu’il sortit de l’appartement, il se retourna pour dire à sa faible sinon volage maîtresse : « Quant à vous, mademoiselle, vous serez une merveille du monde ; » phrase qui présageait quelque prochaine calamité. Il partit enfin, et ne reparut plus. Si le dernier lord Rutherford fut l’infortuné prétendant dont il est question, il doit avoir été le troisième qui porta ce titre et qui mourut en 1685.

Le mariage entre Jeannette Dalrymple et David Dunbar de Baldoon se conclut, la fiancée ne montrant aucune répugnance, mais étant absolument passive dans tout ce que sa mère commandait ou avisait. Le jour de la cérémonie nuptiale, qui, suivant l’usage d’alors, fut célébrée avec pompe et un nombreux concours d’amis et de parents, la jeune fille se montra la même, triste, silencieuse et résignée, comme il semblait convenir à sa destinée. Une dame en intimité avec la famille apprit à l’auteur qu’elle avait conversé sur ce sujet avec un des frères de la mariée, garçon tout jeune encore à cette époque, et qui s’était rendu à cheval, au-devant de sa sœur, à l’église. Il déclara que la main de cette sœur, posée sur la sienne pendant qu’elle lui avait passé le bras autour du corps, était aussi froide que le marbre ; mais, tout occupé qu’il était de son nouvel habit et de la part active qu’il avait dans la cérémonie, la circonstance, que depuis il s’est longtemps rappelée avec amertume, ne fit à ce moment aucune impression sur lui.

La cérémonie nuptiale fut suivie de danses, et le marié et la mariée se retirèrent, suivant l’usage, dans la chambre qui leur était réservée. Tout à coup il s’en échappa des cris terribles et perçants. Pour empêcher toute plaisanterie grossière, que les anciens temps admettaient peut-être, la coutume était alors que la clef de la chambre nuptiale fût confiée au garçon de noce ou compagnon de l’époux. On l’appela aussitôt, mais il refusa d’abord de donner la clef, jusqu’au moment où de nouveaux cris devinrent tellement affreux, qu’il dut céder pour en savoir la cause. En ouvrant la porte de l’appartement, on trouva le marié étendu près du seuil, horriblement blessé et nageant dans son sang. La mariée se trouvait dans le coin d’une grande cheminée, sans autre vêtement que sa chemise tachée de sang. Là elle s’accroupit en grinçant des dents, et en grimaçant comme une insensée. Les seules paroles qu’elle prononça furent celles-ci : « Emportez votre jolie fiancée. » Elle ne survécut pas à cette cruelle scène au-delà de quinze jours, ayant été mariée le 24 août, et étant morte le 12 septembre 1669.

L’infortuné Baldoon guérit de ses blessures ; mais il défendit expressément toutes recherches sur la manière dont il les avait reçues. Si une dame, disait-il, le questionnait à cet égard, il ne répondrait pas et ne lui parlerait plus jamais ; si c’était un homme, il regarderait la demande comme une injure mortelle, et dont il exigerait satisfaction. Il ne survécut pas long-temps à la terrible catastrophe : s’étant fait une blessure grave en tombant de cheval, dans une promenade entre Leith et Holy-Rood, près d’Édimbourg, il mourut le lendemain de cet accident, c’est-à-dire le 28 mars 1682. Ainsi, peu d’années séparèrent les principaux acteurs de cette épouvantable tragédie.

Il circula plusieurs versions sur cette mystérieuse affaire, la plupart très-inexactes et fort exagérées. Il était difficile d’acquérir en ces temps une connaissance précise de l’intérieur d’une famille écossaise au-dessus de la classe moyenne, et il se passait alors des choses étranges, que la loi ne recherchait point avec un scrupule véritable.

Le crédule M. Law dit, d’une manière générale, que le lord président Stair avait une fille qui, le soir de ses noces, lorsqu’elle venait de se mettre au lit, fut arrachée des bras de son mari, et traînée dans l’intérieur de la maison par des esprits, dit-on, pour expirer bientôt après. Une autre fille, dit le même historien, fut possédée du démon.

Mon ami, M. Sharp, donne une autre version de l’histoire. Selon les renseignements par lui recueillis, ce fut le marié qui blessa la mariée. Le mariage, d’après ce récit, avait eu lieu contre le gré de la mère de la fiancée, et cette mère avait donné son consentement à sa fille en prononçant ces paroles sinistres : Épousez-le, mais bientôt vous vous en repentirez. »

Je trouve encore un autre récit, obscurément rapporté dans quelques vers grossiers dont je possède une copie. Ils ont pour titre : « Vers sur le dernier vicomte Stair et sa famille, par sir William Hamilton de Whitelaw. » Il existait une querelle vive et une rivalité personnelle entre l’auteur de ce libelle et le lord président Stair, et la satire, qui est écrite avec plus de méchanceté que d’art, porte pour distique ces mots : « Stair a le cou tors, l’esprit faux, une femme méchante, des fils plus méchants encore, un aïeul parricide, et le reste à l’avenant. »

Ce haineux satirique, en rappelant toutes les infortunes de la famille, n’oublie pas le fatal mariage de Baldoon. Quoique ces vers soient obscurs et prosaïques, ils montrent que la violence exercée sur le fiancé le fut par le terrible ennemi auquel la jeune lady s’était abandonnée, dans le cas où elle romprait son engagement avec son premier amant. L’hypothèse est en contradiction avec le récit donné sur les notes des mémoires de Law ; mais elle se concilie aisément avec la tradition de famille. Une des notes marginales de la satire mentionne également les imprécations de la fiancée, le mariage de Baldoon, et attribue à la mère de la jeune fille la violation du serment de celle-ci. Sir William Hamilton de Whitelaw, l’auteur de la satire, était un rival de lord Stair, président de la cour des assises ; c’était un homme bien inférieur en talents à ce grand légiste, et également maltraité par la calomnie ou par la juste réprobation de ses contemporains, qui l’appelaient un juge partial. Quelques-unes des notes sont du laborieux antiquaire Robert Milne, qui, jacobite virulent, prêta volontiers sa plume pour noircir la famille des Stair.

Un autre poète de la même époque, avec un dessein différent, a laissé une élégie dans laquelle il déplore la destinée de cette malheureuse jeune personne, dont Whitelaw, Dunlop et Milne ont fait le sujet de leurs sales bouffonneries. Ce poète, d’un caractère plus bienveillant, se nommait Andrew Symson ; avant la révolution, il était ministre de Kirkinner, en Galloway, et après son expulsion comme épiscopal, il exerçait la profession d’imprimeur à Édimbourg. Il remit à la famille de Baldoon, avec laquelle il paraît avoir eu des relations intimes, une élégie sur l’événement tragique arrivé dans cette famille ; il y parle de la mort de la fiancée avec une solennité mystérieuse. Les vers portent le titre suivant : « Sur la mort inopinée de la vertueuse lady Jeannette , femme Baldoon jeune, » et ils donnent les dates précises de la catastrophe, lesquelles, sans cela, n’eussent pu être indiquées aisément ; les voici : « Mariée le 12 août ; conduite chez le fiancé le 24 : morte le 12 septembre ; ensevelie et inhumée le 30 septembre 1669. » La forme de cette élégie est un dialogue entre un passant et un domestique de la maison. Le premier, se rappelant qu’il avait passé récemment sur le lieu de la scène, et qu’il y avait trouvé toutes les apparences de la gaîté avec tout l’appareil d’une fête, désire savoir ce qui a pu changer une scène si riante en un deuil lugubre. Le domestique répond en racontant l’événement dans ses détails les plus minutieux, et qu’il serait fastidieux, peut-être, de reproduire ici, les vers de Symson étant peu digne d’un sujet si tragique.

Il est inutile de dire au lecteur que la sorcellerie de la mère ne consistait que dans l’ascendant d’un esprit supérieur et déterminé sur un caractère faible et mélancolique, et que la dureté avec laquelle cette mère exerçait sa puissance avait poussé sa fille d’abord au désespoir, ensuite à la frénésie. C’est dans ce sens que l’auteur a tâché de présenter son roman tragique. Quelque ressemblance que l’on puisse supposer exister entre lady Ashton et la dame Marguerite Ross, le lecteur ne doit pas se figurer que j’aie voulu tracer le portrait du premier lord, vicomte Stair, dans celui de William Ashton. Lord Stair, quelles qu’aient été ses qualités morales, fut certainement un des premiers hommes d’état et un des premiers jurisconsultes de son temps.

Quelques amateurs des localités ont cru voir dans le château imaginaire de Wolf’s Crag celui de Fast Castle. L’auteur n’est pas compétent pour juger de la ressemblance entre l’objet réel et l’objet de pure invention, n’ayant jamais vu Fast Castle que de la mer. Mais les analogies de cette nature, tels que les nids de l’aigle, les rocs escarpés sur l’abîme, ou les promontoires, se retrouvent dans beaucoup d’endroits de la côte orientale d’Écosse, et la position de Fast Castle paraît sans doute ressembler à celle de Wolf’s Crag autant que toute autre, en même temps que son voisinage de la chaîne montagneuse de Lammermoor rend l’assimilation probable.

Nous ajouterons, en terminant ce préliminaire, que la mort de l’infortuné marié, à la suite d’une chute de cheval, a été, dans le roman, attribuée à l’amant de la fiancée, non moins malheureux qu’elle.

Peu de personnes ont été dans mon secret, pendant que je compilais ces récits, et il n’est pas probable qu’ils soient jamais rendus publics tant que vivra leur auteur. Quand même ils verraient le jour, je n’ambitionne aucunement l’honorable distinction d’être montré au doigt. J’avoue que, dans la supposition qu’il n’y aurait aucun danger à se bercer de pareils rêves, j’éprouverais infiniment plus de satisfaction à me tenir derrière le rideau, comme l’ingénieux directeur du spectacle de Polichinelle et de sa femme Jeanne, où, sans être vu, j’aurais le plaisir de voir l’étonnement et d’entendre les conjectures de mes auditeurs. Alors peut-être je pourrais voir les productions de l’obscur Pierre Pattieson, louées par les esprits judicieux et admirées par les âmes sensibles, charmant la jeunesse, et intéressant même la vieillesse ; tandis que le critique en attribuerait la composition à un auteur de quelque célébrité, et que la question de savoir par qui et à quelle époque ces contes ont été écrits remplirait le vide de la conversation dans mille cercles et coteries. Il est très-possible que je ne jouisse pas de ce plaisir durant ma vie ; mais ce qu’il y a de bien certain, c’est que ma vanité ne me portera jamais à rien désirer au delà.

Je tiens trop opiniâtrement à mes habitudes, et je suis trop ennemi de la gloire humaine, pour envier, ou pour rechercher les honneurs accordés à mes contemporains confrères en littérature. Je ne saurais avoir une plus haute opinion de mon propre mérite, quand même je serais jugé digne d’être offert en , jouant le rôle d’un lion, pendant un hiver, dans la grande métropole. Je ne pourrais me faire à l’idée de me lever, de me retourner, de déployer toutes les belles formes de mon corps, depuis ma longue et épaisse crinière jusqu’à la grosse touffe de ma queue, de rugir « d’une voix de rossignol, » et puis de me coucher de nouveau comme une bête bien élevée de spectacle forain, et tout cela pour la modique ration d’une tasse de café et d’une tartine de pain et de beurre aussi mince qu’une oublie. D’ailleurs je m’accommoderais peu de la flatterie fastidieuse que la dame de la soirée prodigue à ses animaux en pareilles occasions, de même qu’elle rassasie ses perroquets de dragées, pour les faire parler devant la compagnie. Je ne puis être tenté de me mettre en scène pour le plaisir de recevoir de pareilles distinctions, et, comme Samson captif, j’aimerais mieux, si telle était l’alternative, rester toute ma vie au moulin, occupé à tourner la meule, uniquement pour ma subsistance, que d’être amené pour servir de jouet aux seigneurs philistins et à leurs dames. Ce n’est pas l’effet d’une antipathie, réelle ou affectée, contre l’aristocratie des royaumes d’Angleterre ; mais chacun à sa place, et, comme le pot de fer et le pot de terre de la fable, nous ne pourrions guère nous heurter l’un contre l’autre sans que j’en fusse la victime. Il peut ne pas en être de même des feuilles que j’écris en ce moment. Mon livre peut être ouvert ou mis de côté, au gré de chacun ; en s’amusant à le parcourir, les grands n’exciteront aucune fausse espérance ; en le dédaignant, ou en le condamnant, ils ne blesseront aucun amour-propre : et combien il est rare qu’ils aient des relations avec ceux qui se sont fatigués pour leur procurer du plaisir sans faire l’un ou l’autre !

Plein d’un sentiment plus sage et plus réfléchi que celui qu’Ovide exprime dans un vers pour le rétracter dans le suivant, je puis dire à mon livre :

Parve, nec invideo, sine me, liber, ibis in urbem.

Je ne partage pas le regret de cet illustre exilé de ne pouvoir accompagner lui-même en personne le volume qu’il envoyait à la ville devenue le centre de la littérature, du plaisir et des richesses. N’y eût-il pas cent exemples semblables à citer, le sort de mon pauvre ami et camarade d’école, Tinto, suffirait pour me mettre en garde contre le désir de chercher le bonheur dans la célébrité attachée à celui qui cultive les beaux-arts avec succès.

Dick Tinto, lorsqu’il se déclarait artiste, avait coutume de dire qu’il tirait son origine de l’ancienne famille de Tinto, de la ville du même nom, dans le comté de Lanark, et lorsque l’occasion s’en présentait, donnait à entendre qu’il avait en quelque sorte dérogé de ses nobles ancêtres en faisant du pinceau son seul moyen d’existence. Mais si la généalogie de Dick était exacte, quelqu’un de ses ayeux devait avoir cruellement dégénéré, puisque son brave homme de père exerçait le métier nécessaire, et j’espère, honnête, quoique assurément peu distingué, de tailleur ordinaire du village de Langdirdum, dans la partie occidentale de l’Écosse. Ce fut sous son humble toit que naquit Richard, et ce fut dans l’humble métier de son père que Richard, bien contre son inclination, se vit de bonne heure mis légalement en apprentissage. Le vieux Tinto n’eut cependant pas lieu de se féliciter d’avoir forcé le génie naissant de son fils à se détourner de sa pente naturelle. Il eut le sort du jeune écolier qui essaie de boucher avec son doigt le tuyau par lequel s’écoule l’eau d’une citerne, tandis que le courant, irrité de cet obstacle, s’échappe par mille jets imprévus, et que tout ce que notre étourdi a gagné, c’est d’avoir été mouillé de la tête jusqu’aux pieds. C’est justement ce qui arriva au vieux Tinto. En effet son apprenti, sur lequel il fondait de si belles espérances, épuisa toute la craie non seulement en faisant des esquisses sur l’établi, mais encore en dessinant diverses caricatures des meilleures pratiques de son père, qui commencèrent à se plaindre hautement et à dire qu’il était trop dur de se voir défiguré par les vêtements du père, et en même temps tourné en ridicule par le crayon du fils. Voyant enfin son crédit et ses pratiques perdus, le vieux tailleur céda au destin et aux instances de son fils, et lui permît de tenter la fortune dans un état pour lequel il avait plus de dispositions.

Il y avait à cette époque dans le village de Langdirdum un artiste ambulant en peinture, qui, exerçant sa profession sub Jove frigido, était un objet d’admiration pour tous les garçons de l’endroit ; et particulièrement pour Dick Tinto. À cette époque on n’avait pas encore adopté, entre autres suppressions irréfléchies, cette méthode économique et antilibérale, qui suppléant par des caractères écrits au manque de vérité dans la représentation symbolique, ferme aux élèves des beaux-arts une carrière facile à parcourir, et fertile en instruction et en profits. Il n’était pas encore permis d’écrire sur le linteau plâtré de la porte d’un cabaret, ou sur l’enseigne suspendue d’une hôtellerie : À la vieille pie, ou à la tête du sarrasin, cette froide inscription à la vive image de la babillarde emplumée et au turban couvrant le front irrité du redoutable Soudan. Ce siècle reculé et plus simple que le nôtre considérait également les besoins de tous les rangs, et représentait les symboles de la bonne chère de manière à être à la portée de toutes les intelligences, pensant avec raison que celui qui ne savait pas lire une syllabe pouvait néanmoins aimer un pot de bonne bière tout autant que son voisin plus instruit, ou que le curé lui-même. D’après ce principe libéral, les marchands de vin, aubergistes et autres suspendaient encore les signes emblématiques de leur état, et les peintres d’enseignes, s’ils faisaient rarement de bons repas, du moins ne mouraient pas absolument de faim.

Ce fut donc chez un artiste de cette profession en décadence que Dick Tinto entra en apprentissage ; et, comme cela n’est pas rare chez les grands génies favorisés de la nature dans cette branche des beaux arts, il commença à peindre avant d’avoir aucune connaissance du dessin.

Son talent naturel pour observer la nature l’amena bientôt au point de rectifier les erreurs de son maître et de se passer de ses leçons. Il excellait surtout à peindre des chevaux (car dans les villages d’Écosse le cheval est l’enseigne favorite) ; et, en suivant la marche de ses progrès, il est curieux de voir comment il apprit par degré à raccourcir les croupes et allonger les jambes de ces nobles animaux, et à leur donner plutôt l’apparence de bidets que de crocodiles. La calomnie, qui poursuit toujours le mérite avec une activité proportionnée à son accroissement, a prétendu, il est vrai, que Dick, une fois, avait peint un cheval avec cinq jambes au lieu de quatre. J’aurais pu me prévaloir, pour le défendre, de la licence accordée aux artistes de cette profession, laquelle, permettant tous les genres de combinaisons singulières et contraires aux règles, peut fort bien s’étendre jusqu’à donner un membre exubérant à un sujet favori. Mais la cause d’un ami qui n’est plus m’est sacrée, et je dédaigne de la soutenir par des moyens aussi superficiels. J’ai vu l’enseigne en question, qui est encore suspendue dans le village de Langdirdum, et je suis prêt à déclarer, sous serment, que ce que l’on a sottement pris ou méchamment représenté pour la cinquième jambe du cheval, est dans le fait la queue de ce quadrupède. Lorsque l’on considère l’attitude dans laquelle il est peinte on reconnaît que cet heureux incident a été introduit avec une grande hardiesse, et exécuté avec beaucoup d’art et un merveilleux succès. Le cheval étant représenté rampant, en termes de blason, c’est-à-dire dans la posture d’un cheval qui se cabre, la queue touche la terre, et paraît former un point d’appui, ce qui donne à la figure la solidité d’un trépied : sans cela, il serait difficile, de la manière dont les pieds sont placés, de concevoir comment le coursier pourrait se tenir sans tomber à la renverse. Cette conception échut heureusement à une personne qui sait l’apprécier à sa juste valeur ; car, lorsque Dick, dans un temps où son talent avait été mûri par l’expérience, douta qu’il fût convenable de s’écarter ainsi des règles établies, et exprima le désir de faire le portrait de l’aubergiste lui-même, en échange de cette production de sa jeunesse ; l’offre obligeante fut refusée judicieusement par celui-ci ; il paraît qu’en effet, il avait remarqué que, lorsque son ale manquait de produire son effet, et de lui concilier les suffrages de ceux qui fréquentaient son cabaret, un coup d’œil jeté sur son enseigne ne manquait jamais de les mettre de bonne humeur.

Il serait étranger à mon but actuel de suivre pas à pas les progrès de Dick Tinto, soit dans le perfectionnement de sa touche, soit dans la connaissance plus approfondie des règles de l’art au moyen desquelles il corrigea la richesse exubérante de son ardente imagination. Ses yeux se dessillèrent en contemplant les esquisses d’un contemporain, le Téniers écossais, comme on a justement appelé Wilkie. Il jeta le pinceau, prit les crayons, et luttant contre la faim et la fatigue, l’irrésolution de son esprit et l’incertitude de son succès, il poursuivit les études de sa profession sous de meilleurs auspices que ceux de son premier maître. Quoi qu’il en soit, les premières émanations de son génie, tout imparfaites qu’elles sont (comme les vers de Pope, lorsqu’il n’était encore qu’enfant, si on pouvait les retrouver), seront chères aux compagnons de sa jeunesse. Il y a un pot et un gril peints au-dessus de la porte d’une obscure auberge, dans la ruelle de derrière de Gandercleugh… Mais je sens qu’il faut que je m’arrache à ce sujet, si je veux éviter de m’y arrêter trop long-temps.

Au milieu de ses besoins, contre lesquels il s’efforçait de lutter, Dick Tinto eut recours au moyen employé par ses confrères de lever sur la vanité des hommes l’impôt qu’il ne pouvait obtenir de leur goût et de leur libéralité ; en un mot, il se mit à peindre des portraits. Ce fut à cette époque plus avancée de perfection dans les arts, lorsque Dick, s’étant élevé au-dessus de son premier genre d’occupations, dédaignait souverainement la moindre allusion qui pourrait y être faite, qu’après une séparation de plusieurs années, nous nous retrouvâmes ensemble au village de Gandercleugh. J’exerçais mon état actuel, et Dick faisait à une guinée par tête des copies de la face humaine que Dieu créa à son image. Cette rétribution, quoique faible, suffisait, dans les commencements de sa nouvelle profession, aux désirs modérés de Dick ; il occupait alors un appartement à l’auberge de Wallace, disait impunément son bon mot, même aux dépens de son hôte, et vivait respecté de la fille, du palefrenier et du garçon de l’auberge.

Ces jours de bonheur et de tranquillité n’eurent qu’une courte durée. Lorsque Son Honneur le laird de Gandercleugh, avec son épouse et ses trois filles, le curé, le jaugeur juré, mon très honoré patron M. Jedediah Cleishbotham, et à peu près une douzaine de fermiers eurent été inscrits sur les tablettes de l’immortalité par le pinceau de Tinto, le nombre des pratiques commença à diminuer, et il fut impossible d’arracher plus que des couronnes et des demi-couronnes des mains tenaces des paysans que l’ambition amenait à l’atelier de Dick.

Cependant, quoique l’horizon se rembrunît, il n’y eut pendant quelque temps aucun orage. Mon hôte était un chrétien charitable envers un locataire qui avait bien payé aussi longtemps qu’il en avait eu les moyens ; et un tableau, représentant notre hôte lui-même, groupé avec sa femme et ses filles, dans le style de Rubens, tableau qui parut subitement dans le meilleur parloir, prouva évidemment que Dick avait trouvé un moyen de se procurer les nécessités de la vie en échange des productions de son art.

Rien, toutefois, n’est plus précaire que de semblables ressources. On remarqua que Dick devenait, à son tour, le but des bons mots, quelquefois piquants, de mon hôte, sans oser ni se défendre, ni prendre sa revanche ; que son chevalet avait été transporté dans une chambre au galetas où il y avait à peine assez d’espace pour le faire tenir droit, et qu’il ne se hasardait plus à paraître au club hebdomadaire dont il avait été autrefois l’âme et la vie. En un mot, les amis de Tinto craignirent qu’il n’eût fait comme l’animal que l’on appelle le paresseux, qui, après avoir mangé la dernière feuille verte de l’arbre sur lequel il s’est établi, finit par tomber du faîte et meurt d’inanition. Je me hasardai à lui faire entrevoir une pareille perspective ; je l’engageai à transporter son précieux talent dans une autre sphère et à abandonner un terrain qu’il avait, on pouvait le dire avec raison, entièrement épuisé.

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