1
Il était quatre heures du soir ; on était dans le mois de mai de l’année 1815, et le plus beau soleil éclairait un ravissant paysage qu’on découvrait des fenêtres d’une bibliothèque à l’angle d’une élégante maison de campagne située à quelques milles de Bruxelles. Dans un grand fauteuil de maroquin noir, était assis un très gros homme, paraissant parfaitement indifférent au spectacle que lui présentait le paysage se déroulant au-dessous de la colline sur laquelle était bâtie sa maison. À quelque distance de lui, un jeune homme blond et pâle était assis devant une table et écrivait… Par intervalles, les exclamations du gros homme le forçaient de suspendre son travail, d’autant qu’elles semblaient quelquefois s’adresser à lui… le gros homme était en robe de chambre, et fumait une longue pipe turque tout en ouvrant des lettres qu’il déchirait en grande partie, à mesure qu’il les lisait.
— Eh bien ! dit-il au jeune homme… les proscriptions continuent là-bas !… encore des exilés qui nous arrivent !…
Le jeune homme releva la tête et regarda le gros monsieur, mais sans lui répondre : l’autre poursuivit :
— Voilà une liste de trente-sept malheureux… Ah ! je ne saurais poursuivre cette lecture !…
Et froissant avec colère le papier dans ses mains, il le jeta au loin dans le jardin.
— Martin m’en adresse un grand nombre, et il fait bien. Il me connaît !… trente-sept exilés !… et voilà trente-sept familles pleurant sur la carrière brisée d’un homme coupable d’un délit qui était vertu la veille encore du jour où son parti fut renversé !… Fritz, avez-vous eu quelques nouvelles particulières, qui donnent d’autres détails que les journaux ?
— Non, mon père, dit enfin le jeune homme, qui, depuis le commencement de cette conversation, avait écouté sans répondre… et vous-même… n’avez-vous pas d’autres lettres que celles de vos correspondans ?…
fit un signe négatif. — Mais vous venez de la Bourse, monsieur ; n’y avez-vous rien appris ?
— Seulement la confirmation des nouvelles du Moniteur, Fritz… cette proscription de trente sept victimes, que Fouché semble frapper pour nous prouver que, si les années se sont écoulées, si les temps ont paru changer, l’homme de sang est toujours là, toujours le même !… toujours le proconsul de Lyon !
Un domestique entra dans ce moment et remit une carte à M. Van-Rosslyn. Il la regarda quelques momens avant de donner l’ordre d’introduire celui dont elle portait le nom. Enfin il dit au jeune homme blond qui écrivait :
— C’est un recommandé de la maison Martin… mais comme il paraît qu’il veut du mystère, passe dans le grand bureau, mon ami…
— Faîtes entrer, dit-il ensuite au valet de chambre.
L’étranger qu’il introduisit était un homme de haute taille, à peine âgé de trente ans ; sa tournure était militaire, mais élégante et noble, et annonçait à la fois l’homme comme il faut et l’homme ayant vécu sous la tente… il était pâle ; ses cheveux très-noirs se bouclaient autrour de sa tête, et complétaient un tout formé de parties qui s’harmonisaient parfaitement ensemble… il y avait du charme enfin dans cette figure, chose rare dans un homme… ce charme agit à l’instant sur M. Van-Rosslyn : il fut au-devant de l’étranger, lui prit la main cordialement, le conduisit à un siège, se plaça près de lui, et lui dit aussitôt :
— Général, vous avez écrit quelques mots sur votre carte qui indiquent que vous désirez me voir seul… me voici. Que puis-je pour vous ? votre nom est sur la fatale liste !…
Et le brave homme serra vivement la main du proscrit.
Le général de Sorcy sentit que la cordialité de M. Van-Rosslyn était vraie, il serra à son tour la main du banquier belge, et ces deux hommes, qui ne se connaissaient que depuis quelques minutes, comprirent tous deux qu’ils avaient trouvé un ami.
Le général remit à M. Van-Rosslyn une lettre particulière de M. M…
— Lisez-la, lui dit-il : je tiens à ce que vous sachiez que l’homme qui vous est recommandé n’est pas un agitateur et un fléau du repos public… je suis innocent enfin !… mais il fallait des victimes… il fallait frapper… et, pour ne pas porter de coups dans l’air, on m’a garrotté et livré au bourreau !
lisait la lettre de .
— Général, dit-il après l’avoir lue, permettez-moi de vous offrir ma maison ; vous logerez chez moi, et ma famille sera la vôtre… ma mère était Française, général, je suis donc votre compatriote, non seulement par le cœur, mais aussi par le sang, et c’est surtout dans des circonstances comme celle-ci qu’il s’agite et bouillonne à la vue des horreurs qui se commettent en France… Laissez-moi donc obtenir quelque soulagement en réparant, autant qu’il est en moi, les iniquités qu’ils commettent là-bas. Le voulez-vous ? — Allons !… c’est convenu, n’est-ce pas ?… vous demeurez ?…
— Mais, en vérité, je ne sais si je dois…
— Quoi ? accepter ? — Oui, sans doute. — Que craignez-vous ?… de me gêner ?… venez avec moi…
Et, le prenant par la main, il le conduisit sur la pelouse, et de là lui fit voir la façade de la maison, qui était immense.
— Vous voyez qu’il y aurait encore de la place pour quelques-uns de vos camarades d’infortune… cette raison ne doit donc pas vous retenir ; la seule qui sera plus diffile à combattre, c’est l’indépendance peut-être, que vous voulez avec raison conserver. Je dois vous dire que nous sommes ici parfaitement libres, et vous suivrez la règle de la famille ; on m’accuse même, à Bruxelles, de n’être pas assez sévère pour ce qu’on appelle les droits d’un maître de maison… Ma foi, je n’ai en cela d’autre prétention que celle d’être aimé de tout ce qui m’entoure, et, comme je crois que la liberté de ses actions est le bien le plus excellent que l’homme puisse posséder, je laisse donc ma famille en toute liberté. Je ne leur demande qu’une figure riante lorsque, le soir, accabblé des fatigues du jour, je viens chercher près d’eux quelques instans de bonheur… Voulez-vouz essayer de cette vie d’intérieur, à laquelle peut-être vous êtes étranger ?… Allons… dîtes oui !… Ah ! cependant, permettez !… je vous dis que vous aurez ici liberté tout entière, mais je crains que vous n’y trouviez aussi de l’ennui, parce que chacun, d’après mon exemple, y vit pour soi jusqu’à l’heure du dîner !… Je ne vous garantis donc pas l’ennui ; c’est une chose contre laquelle nous n’avons pas encore de compagnie d’assurance…
— Vous insistez avec tant d’obligeance, monsieur, répondit le général de Sorcy en pressant cordialement à son tour la main de Van-Rosslyn, qu’il serait incivil à moi de refuser votre offre ; j’accepte donc aussi franchement que vous le proposez… et je reste…
— Par dieu ! vous êtes un brave homme, s’écria M. Van Rosslyn !… je vois que nous serons amis !…
— Est-ce le pavillon du parc qu’il faut faire préparer, mon oncle ? dit une voix fraîche et pure comme le serait un son de flûte passant sur des roses… Le général se retourna vivement, et se trouva devant une jeune fille à peine âgée de dix-huit ans, et la plus ravissante créature que ses rêves de jeune homme lui eussent jamais présentée !… raconter ce qu’elle était n’est pas possible. Dans le nombre des choses qui échappent à l’analyse, est bien certainement le charme par lequel plaît une femme. Cette magie de l’œil, du sourire qui soumet en agissant, comment la faire comprendre ?… et toute une âme, avec ses nobles et brûlantes inspirations qui se révèlent en passant comme un éclair par le regard, il la faut subir cette puissance pour la comprendre… on la raconte, mais on ne la peint pas…
Je vous ai dit qu’elle avait dix-huit ans, cette jeune fille si charmante. Ses cheveux étaient noirs, sa peau blanche comme un satin doublé de rose ; elle avait enfin tout ce qui fait une jolie femme ; et tout cela était plus complet en elle qu’Alfred de Sorcy ne l’avait vu dans aucune autre.
Elle était vêtue d’une robe de mousseline blanche, et avait devant elle un tablier de moire noire. Ses cheveux étaient relevés par un peigne d’écaille, et elle tenait à la main un grand chapeau de paille : elle revenait du jardin.
En voyant un étranger avec son oncle, elle s’était arrêtée et avait entendu leur conversation… et tout aussitôt, avec ce naturel naïf de la jeune fille joint à l’hospitalité cordiale de la femme flamande, elle avait confirmé l’invitation de son oncle, ne pouvant croire qu’elle fût refusée. En voyant le général la regarder avec une sorte d’étonnement admiratif, elle rougit et sourit en même temps… mais sans embarras, et répéta seulement d’une voix moins élevée :
— Faut-il préparer le pavillon du jardin, mon oncle ?
— Oui, mon enfant… donne les ordres à l’instant… Général, c’est ma niéce Sarah Weistz : la fille d’une sœur bien-aimée que j’ai perdue il y a dix ans ! Elle mourut à Batavia, dont son mari était gouverneur… il la suivit de près… et l’on m’amena un jour cette petite… avec une fortune à faire prospérer… une belle fortune, ma foi !… comme si Dieu pouvait lui rendre dans cela ce qu’il lui enlevait !… Allons, va, mon enfant !…
Il l’embrassa et la jeune fille, s’élançant bondissante dans le parc, disparut bientôt à travers les arbres.
— Oui, poursuivit M. Van-Rosslyn, paraissant suivre une pensée intérieure, depuis le jour où elle est entrée dans ma maison, la joie et le bonheur s’y sont établis avec elle : toutes mes affaires pécuniaires réussissent… Elle est tellement pour nous un génie bienfaisant, que les domestiques eux-mêmes ont pour elle une sorte de superstition. Ils sont convaincus qu’une affaire dont elle se charge, par exemple, est une affaire heureusement engagée, et, s’il faut le dire, c’est la vérité. Mes propres affaires… mes relations commerciales, eh bien ! je prends presque toujours son conseil ; non seulement il est heureux, mais judicieux. Mon fils et sa sœur la regardent comme une mère, et pourtant Sarah est plus jeune que Fritz, mais elle est si charmante dans sa domination, que tout le monde veut lui obéir. Ainsi, d’après ce que je vous ai dit, vous devez comprendre que cette domination doit être facile à supporter… Maintenant, général, allons à votre logement.
Et le digne négociant ramenant autour de lui sa vaste robe de chambre, faite d’une étoffe de la Chine, et n’ayant pour chaussure que des babouches brodées et vraiment truques, se mit à marcher devant son hôte, pour lui montrer le chemin. En quelques secondes ils arrivèrent à un pavillon de forme chinoise, et dont l’intérieur était meublé entièrement d’objets et de meubles venant directement de la Chine. La tenture, les fauteuils, les tapis, les vases, les lampes même, c’est-à-dire les lanternes, enfin tout le mobilier de ce pavillon était venu du pays auquel il empruntait son nom. Lorsque le général arriva, il trouva son valet de chambre déjà occupé à mettre son bagage en ordre, et recevant les ordres de Sarah.
— Vous porterez le linge de votre maître à la lingerie pour qu’il y passe l’inspection de la femme de charge, lui disait-elle au moment où Alfred entrait dans la chambre. Elle arrangeait en même temps elle-même des fleurs parfaitement belles dans des vases du Japon, et ne parut nullement embarrassée de la venue trop prompte du maître de l’appartement : Vous auriez dû faire marcher monsieur plus , mon oncle !… N’oubliez pas de lui montrer le chemin de la serre… en cas de pluie.
Et s’inclinant légèrement, elle fut bientôt hors de la vue, emportant les fleurs qu’elle
n’avait pu placer, laissant après elle une trace parfumée qui révélait le passage d’une femme, d’une manière charmante.
— Allons, dit , vous voilà installé. Je sais, par ce que me dit , que votre position exige de la prudence… nous en aurons. Songez d’abord à bien vous établir céans : voilà l’essentiel… Adieu, mon hôte… je vous laisse en liberté, la cloche vous
avertira. Ah ! j’oubliais la recommandation de Sarah !… regardez.
Et poussant un ressort caché dans le feuillage de la bordure d’une glace, la glace se retira d’elle-même, et laissa voir le plus ravissant coup-d’œil.
Cette glace, en rentrant dans le mur, formait une ouverture de quatre ou cinq pieds qui permettait de voir une longue galerie vitrée, servant de serre et remplie de plantes rares et exotiques et des fleurs les plus suaves… Cette galerie avait dans le milieu, comme toutes les serres, des arbres fort élevés, des palmiers, des cocotiers, tandis que les bas-côtés formaient une large plate-bande remplie d’héliotropes, de réséda, de jasmins et des fleurs les plus odorantes : les murs en vitres de la serre étaient tapissés par la plus belle des crucifères, la fleur de la passion ; non pas la nôtre, cette fleur jaune sale et d’un bleu pâle, mais celle que les Anglais cultivent avec un grand succès ; elle est écarlate et donne un fruit excellent.
Au moment où cette glace, en se retirant, donna entrée à l’air de la serre, une vapeur embaumée se répandit dans l’appartement.
— Qu’est-ce donc que le lieu où je suis ? s’écria Alfred. C’est une magie !… oh !…
Et s’appuyant contre l’ouverture, il eut le besoin de se recueillir un moment : ses impressions étaient trop vives, elles se succédaient avec une telle rapidité qu’un moment il y eut vertige… il ferma les yeux et demeura immobile… car il y avait bien des souvenirs dans ces parfums !… M. Van-Rosslyn le regardait avec surprise… Ce jeune homme, à peine sorti de la première jeunesse, et revêtu d’un de ces grades militaires qui ne se donnent qu’au mérite, était là exilé loin des siens, et pourtant innocent !… et paraissait avoir une âme jeune et primitive ; car il jugeait les hommes à sa façon, M. Rosslyn.
— Je ne crois pas devoir me méfier de cet homme-là !… disait-il après avoir demeuré une heure avec un inconnu qu’il voyait pour la première fois ; il aime les fleurs, la belle nature, et la musique le fait pleurer ! Je confierais ma vie et la clef de ma caisse à cet homme.
— Mon père, disait Fritz en souriant, ne pourriez-vous pas le connaître un peu plus avant d’en venir là ?…
— Non, non, disait le bon Flamand, je ne veux pas d’autre épreuve : là où la nature trouve du retentissement dans le cœur d’un homme… il y a du bon.
Et il n’abandonnait jamais cette pensée, qui elle-même ne pouvait venir que d’un cœur honnête.
2
La révolution, qui avait amené les proscriptions dont Alfred faisait partie, avait atteint ses victimes non seulement dans ce que l’homme a de plus cher, l’intérieur de sa vie, ses liens de famille, mais sa fortune et son existence sociale. C’est ainsi que le général Alfred de Sorcy, avec la plus brillante perspective, à ans, se voyait rejeté dans ce vague si pénible, où l’incertitude place l’homme au moment où il voit décider de ce qu’il sera un jour, et cela venait pour lui après une vie aventureuse de dix années de campagnes, dans lesquelles il avait reçu plusieurs blessures. Mais alors il y avait de la gloire pour récompense, et si elle n’était qu’un songe, du moins ce rêve était-il doux, et désirait-on rêver toujours !…
Mais se voir rejeté de la société des héros, voir s’élever entre soi et la patrie une barrière que la main de la discorde civile hérisse de difficultés pour la rendre impossible à franchir, voilà ce qui est affreux ! voilà ce qui rend la vie odieuse et ce qui, quelquefois, peut conduire à un parti extrême…
Cette position était celle d’Alfred. Exilé par le pouvoir d’un homme qui le haïssait, il souffrait avec l’impuissance de la vengeance. Oh ! qui a eu son âme ainsi blessée, et qui a éprouvé cette douleur incessante causée par un être qui existe, qui est là, près de nous, qui vit comme nous, qui n’a rien de surnaturel enfin !… son cœur bat comme le vôtre dans une poitrine d’homme, il parle, il marche, il rit, cet homme, il rit quand vous pleurez !… il jouit quand vous êtes torturé : voilà la seule différence qui existe entre vous et lui !… mais il triomphe… il vous chasse !… et pourtant, Dieu, qui connaît les cœurs, sait qu’il est coupable, lui ! et vous innocent !!…
— Et je ne me vengerai pas ! s’écriait le proscrit dans ses promenades solitaires, lorsque, le soir, il fuyait la famille de son hôte, cette famille heureuse avant lui, et dans laquelle il sentait, en frémissant, qu’il avait apporté le malheur qui le suivait ; je ne me vengerais pas de cet homme, qui m’a ravi tout mon bonheur, et qui, pour me rendre misérable par le cœur, a commencé par ma ruine sociale !… le monstre voulait savoir ce que je pouvais supporter de souffrance !… Oh il faut que je me venge… il le faut ! La pointe d’une épée ou d’un poignard trouvera le chemin de ce cœur infâme ! elle ira lui apprendre ce que c’est que la douleur, et moi, je connaîtrai une nouvelle joie, celle de la vengeance ! La vengeance ! oh ! oui, ce doit être un parfait bonheur !…
Les Orientaux, qui ont fait une étude des exquises voluptés, disent que la vengeance est au-dessus de celles de l’amour le plus vif. Ô Amélie, et vous aussi… vous aussi, vous m’avez trahi !… — Amélie !…
Lorsque ce dernier nom s’échappait avec un autre des lèvres d’Alfred, dans les premiers temps de son séjour en Flandre, il tremblait et devenait plus pâle… il semblait chercher dans sa poitrine un stylet pour en frapper un être détesté… Ce nom était pour lui comme un défi qui l’appelait à un combat à mort… Alors il errait seul dans le vaste parc qui entourait la maison, et souvent M. Van Rosslyn ou Fritz allait à sa recherche par une nuit obscure après que l’horloge du village avait sonné onze heures.
Un jour, il y avait déjà quelques semaines qu’Alfred était à Bellevue, il sortit comme il le faisait toujours après le dîner, et dirigea sa promenade vers un moulin appartenant à M. Van-Rosslyn, qui bordait sa propriété. Depuis quelques jours Alfred sentait en lui en ce moment un étrange effet de ce que peut produire un changement de scène et de lieu… il souffrait toujours, car sa plaie demeurait ouverte et saignante, mais il dormait au moins, et ses rêves n’avaient plus de cauchemar… il pouvait sourire, et sourire sans souffrance…
Ce changement lui fut doux, et, sans en chercher la cause, il se laissa aller à ce sommeil de l’âme, qui lui promettait au moins du repos pour un jour.
Mais ce même soir dont je parlais, il avait été frappé de nouveau par une de ces douleurs sous lesquelles sa force d’homme fléchissait quelquefois. Il avait reçu le matin même, de Paris, des lettres dont l’écriture seule lui avait causé une impression terrible. Et de nouveau la plaie avait saigné.
Oh ! pourquoi donc ne puis-je repasser cette frontière qui est entre moi et ce cœur ennemi ! disait le pauvre exilé ; me faudra-t-il donc mourir ici sans me venger ?…
Il arrivait en ce moment au bord du ruisseau qui fait tourner le moulin ; il s’assit, et la scène qui était devant lui calma par degrés son agitation. Le soleil se couchait sur les belles prairies qui bordent la Lys… Toute cette scène était paisible et douce, tout racontait le bonheur et la paix, l’air était tiède et parfumé de cette suave odeur de l’aubépine fleurie et de tous ces arbres qui sont en profusion dans les parcs, l’ébénier, l’acacia, l’arbre de Judée ; toutes les grappes odorantes de ces arbres se balançaient dans l’air, et semblaient encenser quelque être inconnu dont la nature la fête. Les arbres qui servaient de colonnes à ces guirlandes parfumées étaient de magnifiques chênes et des châtaigniers, dont le feuillage à peine sorti garnissait les branches d’un vert tendre qui s’harmonisait avec le soleil couchant, en glissant sur les teintes variées des mousses, et des milliers de fleurs qui brodaient de nuances vives le tapis sur lequel marchait le proscrit… Il s’arrêta et regarda autour de lui… écouta… et ne vit et n’entendit que des scènes de paix et de joie. Les troupeaux rentraient en bêlant, les jeunes filles chantaient, et le moulin, dont la chute d’eau accompagnait le bruit répété, animait encore cette scène de tranquillité pastorale… Alfred s’étendit sur l’herbe, et se sentit bientôt dominer par le charme de cette nature dont la magie a une puissance plus forte que tous les autres philtres…
Alfred avait l’âme passionnée ; cette âme venait d’être profondément blessée par une de ces souffrances qu’on peut raconter, mais non pas faire comprendre… Depuis son séjour dans la famille de M. Van-Rosslyn, il avait éprouvé qu’un grand désespoir peut ne pas donner la mort ; son malheur l’avait bien accablé, mais il relevait la tête quelquefois, et son âme torturée s’endormait alors à la suite d’une vive souffrance. Il y avait du mystère dans cet homme. Ceux qui vivaient avec lui craignaient de toucher à sa douleur… elle leur était comme sympathique, car on l’aimait pour son esprit, son amabilité soutenue, malgré son bizarre caractère ; on lui savait gré de sourire, parce que ce sourire doux et rare indiquait une plaie cachée qui devait être profonde ; on lui savait aussi gré de ce qu’il devait surmonter surtout lorsque M. Van-Rosslyn le questionnait sur ce qu’il avait vu dans les jours brillans de l’empire ; mais Sarah était celle qui savait le mieux soigner cette âme souffrante ; elle la comprenait, et, sans connaître la cause de son mal, elles avait dire des paroles qui endormaient sa douleur. Regardée depuis la mort de sa tante comme la maîtresse de la maison, elle y exerçait une sorte de domination que chacun reconnaissait avec bonheur, comme l’avait dit M. Van-Rosslyn, et cette autorité doucement imposée l’avait été sur Alfred par la jeune fille, désireuse de soulager cet homme, qui à son tour exerçait sur elle une puissance qu’elle ne reconnaissait pas encore, et ne prenait même que pour la pitié qu’inspirait à tous la position intéressante de l’exilé.
Plusieurs fois Sarah, mais vainement, avait tenté de pénétrer plus avant dans le secret que le général de Sorcy semblait vouloir cacher.
La confiance lui ferait tant de bien ! disait-elle en remarquant quelquefois le front plissé du jeune homme et ses joues pâles… Alors elle s’avançait vers lui, et voulait lui parler… mais le regard d’Alfred était quelquefois si sévère et si froid qu’elle revenait sur elle-même avec crainte, et n’osait lui dire combien son âme avait pour lui d’affection.
Le matin même où Alfred avait reçu cette lettre de Paris, Sarah avait remarqué le mal qu’il en avait ressenti ; et avec la délicatesse d’une femme et l’affection d’une amie, elle avait voulu soulever enfin le voile qui cachait sa souffrance. Mais le caractère de M. de Sorcy était de ceux dont les mystères échappent à la sagacité d’observation de la femme même la plus habile, et Sarah n’avait de finesse que celle du cœur ; elle insista. Alfred fut presque irrité de cette obstination qui voulait malgré lui pénétrer dans lui-même. Il répondit par une parole amère à une douce parole, et quitta la pièce où il se trouvait avec Sarah, après avoir fait la remarque que toutes les femmes étaient les mêmes sur un point, celui de dominer exclusivement et de vouloir savoir, ne fût-ce que par curiosité…
Sarah, demeurée seule, le regarda s’éloigner avec une sensation pénible… la plus vive peut-être qu’elle eût encore éprouvée !… Elle resta dans la position où Alfred l’avait laissée, sans entendre ni même remarquer ceux qui traversaient la chambre. Enfin Whilhelmine vint à passer aussi ; et, tout étonnée de l’immobilité de sa cousine, elle s’approcha d’elle. — Sarah, lui dit-elle, pourquoi donc pleures-tu ?…
Et la douce jeune fille, ramassant le mouchoir que Sarah avait laissé tomber, essuyait ses joues pâles en les baisant et les mouillant de ses propres larmes :
— En vérité, nous faisons là de la belle besogne dit Whilhelmine !… nous pleurons toutes les deux, mais sans savoir pourquoi… et toi-même probablement ; car ce n’est pas ici qu’il y aurait quelqu’un disposé à t’affliger, à moins que le général…
Et Whilhelmine, se retournant vivement, parut lancer une invective à Alfred, qu’on apercevait encore à une grande distance dans le parc…
— Je suis sûre que c’est lui qui aura eu avec toi une de ces discussions désagréables qu’il a avec nous tous, à commencer par mon père… On est trop bon ici pour M. de Sorcy !…
Et elle secouait sa jolie tête blonde avec une expression charmante de mutinerie…
— Et si tu étais la maîtresse, chère enfant, tu serais encore plus excellente que notre père pour le malheureux exilé !… il est malheureux, ma fille !… il est malheureux !… ce mot dit bien des choses !…
— Mais il ne dit pas qu’il faut que tu pleures !…
Et la chère petite se mit elle-même à sangloter, avec cette promptitude de sensation imitative de la première jeunesse, en voyant de nouveau de grosses larmes rouler dans les yeux de Sarah et tomber en silence sur la main qui soutenait sa tête.
— Personne ne me fait pleurer, enfant, lui dit Sarah en l’attirant à elle et la baisant doucement sur le front… je ne suis pas bien seulement, et je vais me retirer chez moi…
Elle se leva et s’éloigna lentement, après avoir jeté un long regard sur la partie du parc qu’on apercevait des fenêtres… elle semblait y chercher quelqu’un dont la forme presque douteuse s’effaçait à chaque pas de sa marche rapide.
— Comme il doit souffrir pour être ainsi ! se disait Sarah en remontant lentement chez elle… ne pas comprendre la parole de l’amitié !… car je ne lui ai rien dit qui pût le blesser dans sa mystérieuse douleur !
Et la pauvre jeune fille avait encore la force de sourire à ce qu’elle éprouvait, et dont la souffrance faisait déjà pardonner en songeant à quelques heures plus heureuses !…
Lorsque la cloche du dîner rassembla les habitans de Bellevue dans la salle à manger, M. Van-Rosslyn présenta les excuses de Sarah, qui était souffrante d’une violente migraine et ne pouvait descendre.
L’absence de Sarah frappa le général de Sorcy, plus qu’aucune autre personne de la famille. Accoutumé à être servi par elle, à entendre, pendant le repas, cette voix dont l’inflexion devenait à l’instant caressante en s’adressant à lui, il souffrit impatiemment le voisinage de Whilhelmine, et fut pendant le dîner d’une humeur maussade qui redoublait encore par la conviction qu’il avait de son tort.
— Mais aussi vous me gâtez par votre indulgence, dit-il après le dîner à M. Van-Rosslyn !… vous supportez les écarts de mon caractère presque farouche !… Quelquefois, poursuivit-il d’un ton sombre, je me demande si je ne dois pas m’éloigner de cette maison hospitalière, pour aller demander le repos à une retraite certaine !…
— Et où donc seriez-vous mieux qu’ici ? s’écria le vieux Flamand… et où le malheur ne vous atteindrait-il pas ?
— Dans la tombe !…
— Oh monsieur !… général !… c’est très mal ce que vous dites-là !… très-mal ! C’est une mauvaise parole !… vous ne pensez pas ce que vous dites-là, général, n’est-il pas vrai ?…
Alfred secoua lentement la tête…
— Tout est mystère en nous !… qui sait si le bonneur n’est pas là ?…
Ils étaient alors dans une allée assez sombre mais, malgré la demi-obscurité, M. Van-Rosslyn aperçut sur le visage d’Alfred une expression presque effrayante. Ils marchèrent encore quelque temps ensemble, et le général, ayant serré la main de M. Van-Rosslyn, disparut tout-à-coup dans l’épaisseur du bois.
M. Van-Rosslyn demeura comme frappé d’une sorte de vague terreur. Ces paroles de mort articulées par des lèvres jeunes… cette volonté de quitter la vie quand on en jouit dans toute la vigueur de sa jeunesse, étaient comme un présage sinistre pour le bon vieillard flamand, dont la vie toujours calme le rendait étranger à ces vives sensations qui bouleversent l’existence… Il ne savait pas surtout combien nous abusions des mots à cette époque. Peu importait de causer une peine vive, d’alarmer par des mots dont la gravité devait ne se jamais démentir !… l’abus des mots et des phrases a peut-être causé plus de mal chez nous que bien des actions et des exemples… Heureusement qu’après leur apogée est venu leur déclin, et qu’on en a reconnu l’abus.
Toutefois ce n’était pas le cas où se trouvait le général de Sorcy ; seulement, il disait trop ce qu’il voulait faire ; mais ce qu’il annonçait, il le voulait exécuter, lui ! le comprit, et ce fut avec le cœur serré qu’il le vit s’éloigner de lui…
— Je veux lui envoyer Sarah, dit le bon vieillard en retournant d’un pas plus rapide au château… elle saura le consoler… car cet homme se meurt sous le poids d’un chagrin !… Que diable ! cela est évident !… et si à quelque chose les femmes sont bonnes, c’est à nous faire parler dans de telles circonstances.
Mais, en arrivant au château, il apprit que Sarah était sortie… il eut de l’humeur.
— C’est toujours comme cela, dit-il en frappant du pied violemment sur le parquet ! les femmes sont bien comme le dit le…
— Qu’avez-vous donc, mon père ? lui demanda Whilhelmine avec une tranquillité qu’elle seule possédait devant les colères de son père, en sa qualité d’enfant gâté… Qu’est-ce donc que vous avez pour jurer comme vous le faites ?…
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The end
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