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Histoire de la littérature française sous la restauration 1814-1830

Alfred Nettement · 1853 · Free in the US

111,011 words · about 7 h 46 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Alfred Nettement
Language
French
Published
1853
Length
111,011 words · about 7 h 46 min
Sections
30 reader sections
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Contents (30)

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Préface

Quoique les idées comme les faits se tiennent et s’engendrent, de sorte que le présent est toujours en germe dans le passé, il y a certaines époques littéraires, comme certaines époques politiques, qui peuvent être détachées des histoires générales et qui en forment un fragment assez important pour devenir un tableau particulier. La littérature française, au temps de la Restauration, nous a paru mériter d’être l’objet d’une étude de ce genre.

Un concours d’événements singuliers fit qu’à cette époque il y eut comme une renaissance littéraire en France. Dans presque tous les genres, des écrivains remarquables parurent, et purent se livrer sans obstacle aux inspirations de leur génie. Le mouvement des esprits fut d’autant plus vif, qu’il succédait à une immobilité forcée. En outre, par suite des nouvelles institutions que la Restauration apportait à la France, la littérature acquit une importance qu’elle n’avait jamais eue au même degré : au nombre de ces institutions figuraient deux formes littéraires, la tribune et la presse. L’histoire de la littérature française pendant la Restauration offre donc un double intérêt, soit qu’on l’envisage purement et simplement comme l’expression de l’esprit français pendant cette période, soit qu’on y cherche en partie l’explication des événements contemporains. À toutes les histoires qu’on a écrites sur la Restauration, il manque, à ce point de vue, un complément nécessaire : l’histoire de la littérature française pendant cette phase de seize années qui s’écoulèrent de 1814 à 1830. Nous avons essayé de remplir cette lacune, sans négliger le côté exclusivement littéraire de notre sujet.

Quant à la pensée philosophique qui a présidé à cet ouvrage, la voici. L’histoire de la littérature d’une époque ne saurait, sans de graves inconvénients, être séparée de celle du mouvement général des idées, pendant la même période ; car la littérature est l’expression de deux actions combinées, celle des écrivains sur la société, celle de la société sur les . Les œuvres littéraires peuvent donc être étudiées à un double point de vue : le point de vue individuel, c’est-à-dire le génie propre des écrivains, leurs qualités natives, leur nature et l’influence qu’ils ont exercée sur leur temps ; le point de vue général, c’est-à-dire l’impulsion qu’ils ont reçue des idées dominantes, et l’effet qu’a exercé sur leur talent, et par suite sur leurs œuvres, l’atmosphère dans laquelle ils ont été plongés ; car il y a une respiration intellectuelle pour les esprits comme il y a une respiration physique pour les corps. On a dit ingénieusement que nous avions une patrie dans le temps comme dans l’espace. Cela est vrai ; nos contemporains sont doublement nos compatriotes, et de là viennent sans doute ces rapports secrets de physionomie que nous trouvons dans les portraits des hommes d’une même génération, et ce type général qu’ils conservent sous la diversité de leurs traits.

Nous n’avons pas cru devoir séparer ces deux points de vue dans cet ouvrage. Nous avons tenté à la fois d’expliquer les hommes par le temps et le temps par les hommes. Ce sont là des questions connexes, presque indivisibles à l’état de civilisation avancée auquel nous sommes arrivés, et l’on s’expose à ne pas les écrivains, quand on ne veut rien savoir du milieu général dans lequel ils ont vécu, comme à se méprendre profondément sur la société, si l’on se renferme dans le domaine exclusif des faits, sans étudier les œuvres littéraires dans lesquelles respirent encore les influences intellectuelles qui ont dominé dans chaque période historique.

Quoique nous ayons marqué d’une manière précise le point où s’ouvrait cette histoire, nous avons été obligé de remonter un peu plus haut pour nous rendre raison du mouvement d’idées que nous avions à raconter. Rien ne commence, rien ne finit dans l’histoire de la littérature, comme dans celle des faits ; tout continue. Il faut donc ouvrir l’histoire de la littérature française de notre temps, comme toutes les biographies individuelles, par une généalogie. Seulement nous avons dit strictement ce qu’il était nécessaire de dire pour l’intelligence de notre sujet. Tout ce que nous avons demandé au passé situé de l’autre côté de la date qui est notre point de départ, c’est un flambeau pour éclairer le présent.

Le temps où nous sommes semble heureusement choisi pour écrire et pour publier ce livre. La période dont nous voulons embrasser d’un regard l’ensemble a quelque chose de complet et d’achevé. Nous en sommes déjà assez éloignés pour que les passions et les préventions qui impriment aux histoires contemporaines le caractère d’un réquisitoire ou d’une apologie, se soient apaisées, et nous en sommes cependant encore assez rapprochés pour en saisir les mille nuances qui donnent de la vie à un tableau. Par suite d’une réunion de circonstances difficile à rencontrer, les esprits sont, en général, disposés à chercher la vérité sur le passé. Comme près d’un quart de siècle s’est écoulé depuis que la période de la Restauration est fermée, une génération nouvelle, complétement désintéressée dans les questions de ce temps, s’est élevée et commence à prendre possession de la scène ; toute cette jeunesse qui n’a ni haï, ni aimé, ni combattu, est impartiale par droit de naissance. Enfin, après tant de luttes, les hommes qui appartiennent aux divers systèmes d’idées qui se sont heurtés, il y a plus de vingt ans, dans toutes les régions intellectuelles sous la forme d’œuvres littéraires, sont enclins les uns envers les autres à cette bienveillante impartialité qui ouvre les oreilles et les cœurs à la vérité dite de manière à lui ôter tout caractère irritant ou offensif. Dans tous les temps, il est beau d’être impartial ; dans celui-ci, il est possible de l’être. tant d’années et tant de renversements successifs qui ont souvent réuni sur le même terrain les adversaires de la veille, ont émoussé les passions et refroidi les colères ; mais, dans un contact mutuel, les hommes les plus séparés naguère par les idées ont vu tomber bien des préventions qui ajoutaient à leurs dissentiments réels les fantômes évoqués par leur imagination pleine de soupçons et d’ombrages. En outre, ils ont senti reparaître, sous les divergences de leurs idées, je ne sais quel fonds commun de civilisation intellectuelle, qui est le caractère des hommes qui ont puisé le sentiment de la dignité humaine, et le mépris de ce qui est purement matériel, dans la culture des choses de l’esprit. Ils se sont pris alors à respecter mutuellement, les uns sur le front des autres, le sceau dont est marquée la tribu des intelligences.

Ce sont là de bonnes dispositions, et pour les lecteurs et pour l’auteur d’une histoire de la littérature française de ces derniers temps ; elles donnent de l’à-propos à un livre qui, outre l’intérêt durable du sujet, arrive à son heure pour être utile. L’historien, en demeurant fidèle à des convictions que le spectacle des choses de ce temps n’a pu qu’enraciner plus profondément dans sa conscience, n’a eu besoin d’aucun effort pour se souvenir qu’il ne devait point porter, dans un livre d’histoire et dans un ouvrage littéraire, les ardeurs d’un esprit polémique. Il a jugé les écrivains et les livres du haut des idées religieuses et sociales qui sont le fonds même de son intelligence ; mais il peut se rendre le témoignage qu’autant qu’il a été en lui, il les a jugés avec une impartialité bienveillante pour les hommes, équitable, sans être indifférente pour les œuvres littéraires.

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Origines littéraires

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Le mouvement des idées a traversé trois phases pour venir du seizième siècle jusqu’à nos jours, et ces trois phases ont naturellement exercé sur la littérature française l’influence qui leur était propre.

Le protestantisme, c’est-à-dire l’inspiration individuelle, cette forme encore religieuse et contenue du libre examen, substitué à la foi et cherchant sa règle dans l’Écriture : voilà le caractère de la première phase. Cette influence nouvelle se mêle à ce qu’on a appelé la Renaissance, c’est-à-dire au réveil de l’esprit des grandes civilisations païennes, et lutte contre la domination du catholicisme, qui régnait sur les idées et sur les faits.

Dans la deuxième phase, le protestantisme se sécularise ; il s’élève à sa seconde puissance et devient l’esprit d’examen sans contrôle, sans règle comme sans limites, ce qui était inévitable, car l’inspiration individuelle, maîtresse de tout juger d’après la règle qu’elle interprétait à son gré, devait être fatalement conduite à juger et à détruire la règle elle-même et demeurer seule debout sur les débris qu’elle avait entassés. On a reconnu le dix-huitième siècle, dans lequel le philosophisme ou le rationalisme absolu, qui discute tout et ébranle tout au sein de la région des idées, a exercé sa principale influence. Dans cette époque, l’Angleterre, avec ses libres penseurs, fournit à nos écrivains la matière première des idées ; mais ils les façonnent, les aiguisent et leur donnent ce caractère pénétrant qui les fait entrer dans les intelligences. La littérature française a, plus que toutes les autres, le don d’initiation et de propagande ; don sublime quand elle en use pour le bien, don terrible quand elle en abuse pour le mal.

Dans la troisième phase, le même mouvement est élevé à sa troisième puissance. C’est toujours le rationalisme d’abord religieux, ensuite philosophique, enfin politique. Arrivé à cette étape, il devient la révolution. De la région des idées, il descend dans celle des faits avec une puissance irrésistible ; il secoue, il frappe, il renverse, et il égale les destructions politiques aux renversements religieux et métaphysiques des âges précédents.

Les formes littéraires ont naturellement subi l’influence de cette progression, et cette redoutable polémique, qui s’est prolongée pendant trois siècles, en traversant des milieux différents, pour venir enfanter la révolution française qui dure encore, a tout marqué de son sceau.

Ici se présente une distinction nécessaire : il ne faut pas que les excès du rationalisme fassent proscrire la raison. Il y a autant de dangers à l’anéantir qu’à la couronner. L’homme est une créature raisonnable ; c’est là son tourment, mais c’est là aussi sa gloire, car c’est par là qu’au lieu d’être seulement l’ouvrage de Dieu, il est fait à son image. Croire que la raison humaine est tout, peut tout et sait tout, c’est nier Dieu, qui est au-dessus de son essence, de son pouvoir et de sa science ; croire que la raison n’est rien, c’est nier l’homme et le ramener, par un autre excès, à l’oubli de tous ses droits comme de tous ses devoirs. Que l’on y songe, en effet, ce n’est que par un acte de sa raison que l’homme peut reconnaître que sa raison est bornée. L’effort par lequel il incline sa raison devant les lois essentielles en religion, en philosophie, en politique, est un acte éminemment raisonnable. La bête subit les lois de Dieu ; l’homme, et c’est là sa grandeur, s’y soumet. Malheureusement, dans les trois phases dont il s’agit, la raison ne demeura pas dans les limites d’une sage réserve ; elle ne se souvint pas qu’elle était bornée. Non-seulement elle crut en elle-même, mais elle ne crut qu’en elle-même, comme si elle était antérieure et supérieure à tout ; disons le mot, elle se fit Dieu. C’est ainsi qu’elle arriva, par une progression logique, dans les dernières années du dix-huitième siècle, à la négation de toutes les vérités religieuses, philosophiques et sociales, et à la subversion de toutes les lois.

Cependant, il ne serait ni juste de dire, ni raisonnable de croire que ce triple mouvement ait été un effet sans cause, et que cette application excessive du libre examen à la religion, à la philosophie et à la politique, quelque téméraire qu’il ait été, n’ait produit ou ne soit appelée à produire aucun progrès. Les plus grands esprits du catholicisme n’ont pas fait difficulté de reconnaître, après comme avant la réforme protestante, que la situation d’une partie du clergé et les abus qui s’étaient introduits dans les choses religieuses, devaient amener une crise, et le cardinal Julien a prononcé, à cette occasion, des paroles d’une force incomparable. Mais voici quelque chose de plus péremptoire : l’apôtre saint Paul, dès le début du christianisme, a écrit cette phrase : Oportet hæreses esse, il faut qu’il y ait des hérésies. Terrible il faut, s’écrie à ce sujet Bossuet. Oui, l’arrêt est terrible, mais il est plein de sens. Qu’est-ce que l’hérésie ? C’est la contradiction, la contradiction qui s’attaque à la vérité, mais qui, en cherchant ses points vulnérables, l’oblige à se dégager des ombres que les passions humaines ont pu mêler à son divin éclat, c’est-à-dire des abus. Telle a été, on le sait, l’influence du protestantisme ; l’Église n’a pas été vaincue, elle n’a pas accepté la fausse réforme des mains de l’erreur, mais elle a réformé elle-même ce qui devait être réformé. Le libre examen appliqué sans mesure à la philosophie et à la politique a produit et produira, malgré les ruines qu’il a entassées, des conséquences analogues. Quand on arrivera à la moisson, les seuls résultats qui subsisteront de ces deux mouvements d’idées, c’est la destruction des différents systèmes d’erreurs les uns par les autres, c’est la disparition des abus. Il est dans la destinée de l’erreur d’être consumée par le feu qu’elle allume. C’est ainsi que le protestantisme a été dévoré, sinon comme fait, au moins comme idée, par le socinianisme ; le déisme séparé du culte religieux par l’athéisme ou le panthéisme, qui n’est au fond que la variante de la négation de l’existence divine ; croire que Dieu n’est pas, équivaut, en effet, à croire que tout est Dieu. C’est ainsi, enfin, que le rationalisme politique, qui met l’arbitraire de la volonté d’une génération au-dessus de la tradition, des lois constitutives et essentielles des sociétés, révélées par leur histoire, aboutit au socialisme, qui, à son tour, creuse un gouffre où disparaîtraient les sociétés si on ne l’y jetait lui-même pour le combler. La vérité seule survit, parce que la vérité seule est éternelle. Son essence indestructible résiste à tous les agents de destruction ; l’erreur, qui a cru devenir sa maîtresse, n’est au fond que sa servante, et elle sert, en définitive, les desseins de Dieu, contre lesquels la raison humaine a voulu se révolter.

Au moment où, après avoir passé par les trois étapes que nous avons indiquées, le mouvement d’idées qui avait eu pour point de départ le seizième siècle, aboutissait à ses dernières et terribles conséquences, dans les années les plus néfastes de la révolution française, il se manifesta une réaction en sens contraire dont nous sommes naturellement obligé de parler avec plus de détails, parce que cette réaction s’est prolongée jusqu’à nos jours, et que nous trouverons partout sa trace dans la littérature contemporaine : c’est, à proprement parler, une de ses origines.

On comprend quelle impression produisit sur les esprits, après 1793, l’étrange et douloureux dénoûment de tant d’efforts et de tant d’espoirs. L’esprit humain réalisant la fable antique des Titans, dont il avait renouvelé l’orgueil, retombait sous les montagnes qu’il avait soulevées contre le ciel. Cette société si fière d’elle-même, dont les esprits les plus éminents avaient travaillé à bannir la religion comme une superstition

indigne d’un âge de lumière et un obstacle au bonheur et à la dignité de l’humanité émancipée, paraissait au moment de sombrer dans la pire des barbaries, celle qui sort tout armée d’une civilisation athée et corrompue. Toutes ces doctrines de liberté sans limites dont on avait bercé l’esprit de cette génération, aboutissaient au despotisme le plus pesant qui eût jamais écrasé un peuple : le comité de salut public et le tribunal révolutionnaire disposaient souverainement des libertés, des propriétés, des vies. On avait trouvé trop lourde la houlette des rois, ces pasteurs d’hommes, comme les appelle Homère ; le troupeau, affranchi de son pasteur, passait sous le couteau du boucher. Toutes ces utopies d’humanité et de philanthropie aboutissaient à des humaines, offertes sur des échafauds en permanence à cette divinité sombre et terrible qu’on appelait la Révolution. Comme si cette soif de sang ne pouvait s’étancher dans les meurtres juridiques, les massacres s’ajoutaient aux supplices ; les femmes, les enfants, les vieillards, tout était trouvé bon pour mourir. Les mœurs et les spectacles des peuplades sauvages effrayaient, à la fin du dix-huitième siècle, la France civilisée ; des membres humains encore palpitants devenaient les trophées des grandes journées révolutionnaires, et des têtes coupées, arborées sur des piques, tenaient lieu de drapeau. Enfin, l’anthropophagie, qui commençait à se perdre dans le monde sauvage, se retrouvait, le 3 septembre 1792, après la mort de la princesse de Lamballe, à la porte du Temple, dans la vieille capitale de la civilisation. Que vous dirai-je ? Ces théories de la perfectibilité humaine, des droits de l’homme, de la souveraineté de la raison, qui s’étaient substituées à la souveraineté de Dieu, aboutissaient aux saturnales les plus étranges, à une démence d’autant plus effrayante qu’elle était sérieuse, à la domination de la partie la plus ignorante et la plus brutale de la population, et enfin à l’avénement d’un paganisme sans vergogne et sans poésie qui, couronnant l’alliance de la corruption de l’entendement avec la corruption des mœurs, ces deux puissantes influences des temps précédents, finissait par placer, sous le nom de la déesse Raison, comme l’avait prédit bien des années auparavant le père Beauregard, du haut de la chaire de Notre-Dame réservée à cette souillure, la prostitution elle-même sur les tabernacles profanés du Dieu vivant. Pour qu’aucun enseignement ne manquât, les chefs de doctrines qui avaient conduit la révolution dans ses différentes étapes, périssaient successivement les uns par les mains des autres, et la justice de Dieu s’exerçait par l’injustice des hommes.

L’effet que produisit ce spectacle donné au monde par celui qui se sert de nos vices comme de nos vertus pour l’accomplissement de ses desseins, fut immense, universel. Il ne fut pas circonscrit dans les limites de la France, qui était alors comme un grand théâtre sur lequel tous les peuples avaient les yeux attachés. On se souvient que ce fut un peu avant ce temps que Burke, se levant dans le parlement , rompit l’amitié de trente ans qui l’unissait à Fox, et jeta sur la situation des avertissements prophétiques, qui ont presque la précision de l’histoire, tant l’intelligence humaine a de clairvoyance, lorsqu’elle se place dans les régions sereines de la vérité pour lire les conséquences dans les causes, et suivre, dans l’enchaînement logique des idées, l’enchaînement presque inévitable des événements. Presque au même instant, l’école religieuse et monarchique, qui avait subi comme une longue éclipse pendant la marche ascendante de l’école philosophique et révolutionnaire du dix-huitième siècle, sortit de son silence. Les événements lui rendaient la parole, en lui donnant raison. Après tant de discussions, les principes se faisaient connaître par leurs résultats, comme les arbres par leurs fruits ; il fallait poser de nouvelles conclusions dans ce procès intellectuel qui s’agitait depuis tant d’années. La mission était grande, les hommes ne manquèrent point à la mission.

Réaction des idées

Sur le seuil même du dix-neuvième siècle, nous voyons apparaître trois hommes éminents qui ont été à la fois les ancêtres et les contemporains de la littérature de la restauration : ses ancêtres, car ils la devancèrent en publiant, soit dans les dernières années

du dix-huitième siècle, soit dans les premières du dix-neuvième, des œuvres capitales ; ses contemporains car, plus tard, ils prirent part aux luttes des idées religieuses, philosophiques, littéraires et politiques de cette époque : ce sont MM. de Maistre, Bonald et Chateaubriand.

M. de Chateaubriand publia, en 1802, le Génie du christianisme ; M. de Bonald, plusieurs traités de 1795 à 1802, et la Législation primitive en 1802 ; M. de Maistre, les Considérations sur la France, en 1796 ; trois œuvres qui marquèrent d’une manière éclatante la réaction qui se faisait dans les esprits, et exercèrent une grande influence sur le mouvement général des idées. Cette réaction datait de l’année 1794 : en effet, si les Considérations sur la France, de Joseph de Maistre, ne furent connues qu’en 1796, Harpe, qui avait suivi antérieurement des errements si opposés, ramené aux idées religieuses et sociales par la terrible expérience à laquelle il venait d’assister, commença, vers la fin du mois de décembre 1794, à faire retentir au Lycée, contre les doctrines philosophiques et politiques de la révolution, ses véhémentes invectives, qui ne se turent que devant le canon du 13 vendémiaire (5 octobre 1795). Cette interruption n’avait été que momentanée, et, sous le directoire, de nombreux journaux s’étaient fondés pour défendre les mêmes opinions, combattues par des journaux aux opinions contraires : il suffira de nommer Harpe, Fontanes, Fiévée, Lacretelle, Michaud, Richer-Sérisy, écrivant dans le Mémorial, la Quotidienne ou la Gazette française, contre Garat, Chénier, Daunou, Rœderer, Benjamin Constant, défendant les idées de la révolution dans la Clef du cabinet, le Conservateur, le Journal de Paris, pour donner une idée du mouvement de la presse périodique à cette époque. Ce duel intellectuel souvent interrompu par des journées révolutionnaires, recommençait toujours. On eût dit que ces vives polémiques chargeaient l’atmosphère d’une électricité passionnée qui, arrivée à un certain degré d’intensité, faisait éclater la foudre. On discutait entre deux coups de tonnerre, du 9 thermidor au 13 vendémiaire, du 13 vendémiaire au 18 fructidor, du 18 fructidor au 18 brumaire. Les deux premiers coups d’État imposèrent silence, surtout au camp religieux et monarchique ; le 18 brumaire imposa bientôt silence à tout le monde ; non que ce silence fût immédiat et absolu, car il n’est dans la puissance de personne, quelque fort ou quelque despotique que soit le gouvernement, d’interrompre complétement, dans une société civilisée, le commerce des idées, et de suspendre, si l’on peut s’exprimer ainsi, le travail de la pensée humaine. Mais la lutte était moins bien dessinée, plus timide, moins publique ; elle avait un régulateur et un dominateur qui s’était donné à lui-même le rôle d’arbitre, et le remplissait souverainement. Il faut donc remonter un peu plus haut, sous le directoire, pour bien saisir ce grand mouvement de la presse périodique, qui se prolongea encore, dans une certaine mesure, sous le consulat, mais qui s’alanguit de plus en plus sous l’empire, et cessa presque de paraître aux regards.

La réaction d’idées et de sentiments qui amenait ces luttes dans la presse périodique, avait une trop grande importance pour demeurer circonscrite dans les journaux. Nous avons indiqué déjà par quels hommes et par quels ouvrages elle en sortit.

Chateaubriand

Le Génie du christianisme ne fut pas le livre d’un écrivain, ce fut le livre d’une situation. Il venait à son heure, et on pourrait le comparer au drapeau porté par un seul homme, soutenu par une armée. Pour avoir une idée du succès qui l’attendait, il faut donc, comme disent les mathématiciens, multiplier son mérite intrinsèque par son opportunité. Le dix-huitième siècle avait été un long effort pour détrôner le christianisme dans les cœurs et dans les esprits. Ce moqueur impitoyable avait renouvelé envers la religion le système de Julien l’Apostat ; il l’avait traitée comme un fanatisme ténébreux, coupable d’arrêter l’essor de la civilisation, et l’avait peinte comme une ennemie de l’intelligence humaine, afin que l’intelligence humaine la traitât en ennemie. L’attaque avait porté sur tous les

points, et s’était étendue à toutes les branches des connaissances : l’histoire, la philosophie, les sciences, la politique, la législation, les arts, la littérature. De là le caractère antireligieux comme antimonarchique de la révolution française. Toutes les idées et tous les sentiments dont on avait ensemencé les esprits et les cœurs dans l’âge philosophique, devaient porter et avaient, en effet, porté leurs fruits dans l’âge politique. Aussi les derniers actes de la révolution avaient été empreints d’une double haine, haine de la royauté, haine de la religion ; et, dans le martyrologe de ce temps, les massacres de l’église des Carmes apparaissent en face de l’immolation du 21 janvier.

Après cette terrible expérience, un grand nombre d’esprits, désenchantés de ces utopies démenties par les faits, attendaient, dans un doute douloureux, cet aliment dont toutes les intelligences ont besoin, et qui leur manquait ; car si elles avaient cessé d’appartenir au philosophisme, elles n’appartenaient pas encore aux idées chrétiennes. C’est alors qu’en l’absence des prêtres dispersés, et qui rendaient témoignage, par les souffrances de leur exil, à cette religion à laquelle un grand nombre d’entre eux avaient rendu témoignage sur les échafauds révolutionnaires, un jeune laïque se présente pour faire au christianisme la première et la plus nécessaire des réparations. Le nom seul du livre en indiquait la portée : le Génie du christianisme. Il fallait, avant tout, réconcilier l’esprit français avec la religion chrétienne, lui réapprendre ses beautés intellectuelles et morales, et replanter la croix sur toutes les avenues de l’intelligence humaine où elle avait été abattue ; et ce fut là le but, ce fut là aussi l’œuvre du livre de M. de Chateaubriand.

L’auteur était dans des conditions admirables pour l’écrire. Appartenant par les traditions de sa famille au passé, à l’avenir par son esprit, homme nouveau issu des temps anciens, voyageur au nouveau monde, soldat, exilé, gentilhomme et novateur littéraire, un moment entraîné vers les idées philosophiques et politiques du dix-huitième siècle par le courant de l’époque, puis ramené au christianisme et à la monarchie par le souvenir d’une parole de sa mère mourante, et par l’expérience qui commençait pour lui à vingt-cinq ans, c’était un néophyte qui parlait du christianisme en poëte, en artiste, en philosophe, en littérateur, en politique, en homme du monde, comme il fallait en parler à des auditeurs encore si éloignés ; enfin, un de ces prédicateurs extérieurs qui annoncent la bonne nouvelle sur le parvis de l’église, et ramènent vers le sanctuaire les populations qui plus tard y entreront pour écouter des voix plus autorisées.

Un des hommes les plus spirituels de l’émigration, le chevalier de Panat, écrivait avec autant de grâce que de sens à l’auteur, après avoir entendu à Londres la lecture de plusieurs morceaux de son grand ouvrage : « Si les vérités de sentiment sont les premières dans l’ordre de la nature, personne n’aura prouvé mieux que vous celles de notre religion ; vous me ces philosophes anciens qui donnaient leurs leçons la tête couronnée de fleurs et les mains remplies de doux parfums. »

Le plan seul de l’ouvrage de M. de Chateaubriand en indique la portée. Le Génie du christianisme se divise en quatre parties : la première traite des dogmes et de la doctrine ; la deuxième et la troisième, c’est le coeur de l’ouvrage, renferment la poétique du christianisme, ou les rapports de la religion avec la poésie, la littérature et les arts ; la quatrième contient le culte, c’est-à-dire tout ce qui concerne les institutions religieuses et les cérémonies de l’Église. De cette division, l’auteur tire trois genres de développements pour faire apprécier le génie véritable du christianisme, si méconnu dans les temps qui venaient de s’écouler. Il montre ce que le christianisme offre de touchant pour le cœur et de satisfaisant pour l’esprit dans ses mystères et dans ses dogmes ; ce que l’esprit lui doit de jouissances, ce que la société lui doit d’institutions utiles et de bienfaits.

Qu’on se représente ce cadre majestueux, rempli par un homme d’une intelligence supérieure, déjà éprouvé par tant de vicissitudes, et qui, avant trente ans, laissait derrière lui toute une odyssée voyageuse et une révolution ; rappelez-vous que cet homme était dans toute la verdeur d’un talent original, et que son imagination, dans toute sa richesse, prodiguait les couleurs qu’elle avait rassemblées sur cette palette intérieure que les grands écrivains portent en eux et qui s’enrichit de tous les spectacles qu’ils contemplent et de toutes les émotions qu’ils éprouvent ; puis ramenez votre pensée sur les dispositions intellectuelles et morales du public, sur le désenchantement qu’avait laissé dans les âmes l’essai qui venait d’être tenté, pour appliquer les doctrines du dix-huitième siècle, sur le vide profond des cœurs et des intelligences, et alors vous comprendrez l’effet que produisit l’apparition du Génie du christianisme.

C’était, plus qu’un livre, c’était une bataille intellectuelle qui se livrait. Aussi, les deux camps opposés étaient dans l’attente et l’anxiété. Pendant la composition de son grand ouvrage, M. de Chateaubriand avait souvent consulté M. de Fontanes, auquel il était uni par la triple communauté des sentiments, de l’amitié et de l’exil. Après 1796, en effet, M. de Fontanes, compris sur la liste de déportation par le directoire, et ne voulant pas compromettre plus longtemps ceux qui lui donnaient un asile en France, était allé en chercher un en Angleterre, et il avait retrouvé à Londres M. de Chateaubriand, alors émigré, et qu’il connaissait depuis 1790. Dans les longues promenades que les deux amis firent ensemble sur les bords de la Tamise, qu’ils suivaient jusqu’à Chelsea, ils conversaient sur les lettres, la politique et les arts ; puis le père de la littérature du dix-neuvième siècle récitait des fragments de René, d’Atala, des Natchez, au plus des survivants de la littérature du dix-septième siècle, et M. de Fontanes, l’homme de la tradition, donnait des conseils dictés par le goût à ce jeune novateur dont il applaudissait l’audace avec une admiration mêlée d’un peu d’effroi. M. de Fontanes, qui connaissait depuis longtemps, on le voit, l’auteur et l’ouvrage, se chargea de préparer dans la presse périodique l’avénement du Génie du christianisme, que M. de Chateaubriand, arrivé en France au 1800, avait soumis, par son conseil, à une entière retouche. Pour bien disposer l’opinion, on choisit dans l’ouvrage un épisode marqué d’un nouveauté qui les esprits ; Atala, comme la Colombe biblique, se détacha gracieusement de l’arche pour aller effleurer de ses blanches ailes ce monde lui aussi récemment sorti d’un déluge, et où toutes les idées, tous les sentiments que le Génie du christianisme rapportait à la France, avaient hâte de s’élancer. D’autres extraits du Génie du christianisme parurent aussi dans le Mercure, auquel M. de Fontanes avait la principale part. L’effet fut grand, et Harpe, qui tenait en ce moment la tête de la critique, envoya sur-le-champ chercher l’auteur : « Voici de la critique, s’écriait-il, voici de la littérature. Ah ! messieurs les philosophes, vous avez affaire à plus fort que vous ! Dans son enthousiasme d’homme de parti, le vieil athlète s’élevait au-dessus de sa propre poétique, et défendait contre Fontanes le merveilleux chrétien, condamné par Boileau. Les incorrections, les nouveautés, les hardiesses, il acceptait tout, parce qu’il sentait que le coup portait en pleine poitrine contre les philosophes. — « Bah ! bah ! disait-il, ces gens ne voient pas que cela tient à la nature de votre talent. Oh ! laissez-moi faire, je les ferai crier, je serre dur. »

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