Préface
Ln conquête d'Alger mérite à tous les points de vue de rencontrer un historien. Son importance propre, ses difficultés réelles, ses périls, les souvenirs néfastes et les appréhensions de tous genres dont elle était entourée; la manière dont elle fut préparée et conduite, la part qu'eurent les deux grandes forces militaires de la France, l'armée et la marine, à cette expédition qui nécessita une navigation et un débarquement difficiles dans le temps où la vapeur naissait à peine, une grande bataille et un siège; le rôle important qu'y remplit l'administration pour laquelle cette expédition fut le signal d'une nouvelle ère, suffiraient à fournir la matière d'un utile et intéressant récit. Mais d'autres circonstances encore viennent lui prêter un plus puissant intérêt. Outre sa partie militaire, maritime, administrative, l'expédition d'Alger offre une partie parlementaire, à cause des débats qu'elle provoqua dans les Chambres; une partie diplomatique, à cause des négociations qu'elle motiva entre le gouvernement de Charles X et les principales puissances européennes, surtout l'Angleterre. Elle remua les intérêts les plus chers de nos provinces méridionales et, en même temps, ceux de toutes les nations chrétiennes assises autour du bassin de la Méditerranée, car toutes les populations riveraines de n PRÉFACE.
celte mer avaient eu et avaient encore à souffrir de la piraterie. Les idées religieuses qui s'alanguissent quelquefois, mais ne meurent jamais, se réveillèrent à l'aspect de la lutte que la civilisation chrétienne engageait contre la barbarie musulmane sur cette terre d'Afrique, où le catholicisme avait fleuri pendant la domination romaine, où saint Augustin, ce flambeau de l'Église d'Hippone et de l'Église universelle, avait brillé, où, bien des siècles plus tard, saint Louis, souvenir cher et douloureux au cœur de la France, était venu mourir.
Les graves conséquences du succès de cette expédition achèvent d'en faire un événement considérable. La Méditerranée affranchie du tribut que levaient les corsaires, l'esclavage chrétien aboli sur cette longue ligne de côtes inhospitalières occupées par les puissances barbaresques, un nouvel ébranlement apporté à la puissance mahométane, une porte ouverte à la domination française et à la civilisation européenne, introduites par la même victoire en Afrique, les efforts énergiques et persévérants de la France sous le gouvernement de Juillet, pour faire fructifier cette victoire et compléter la conquête de la ville par celle de tout le territoire de la Régence, les longues luttes militaires et les brillants combats qui en furent la suite, l'admirable école qu'y trouva notre armée, les talents des généraux qui s'y formèrent, la forte discipline, l'activité infatigable et intrépide des soldats initiés au métier des armes par ces rudes campagnes où la vigilance, la rapidité des mouvements, l'habitude de la fatigue, le mépris des intempéries des saisons sont, non pas seulement des conditions de victoire, mais des conditions de vie ; les grandes traditions militaires ainsi continuées et même perfectionnées dans notre armée, malgré la prolongation de la paix européenne; les résultats agricoles et industriels déjà re-
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masquables de cette nouvelle possession : il y a dans cet ensemble de faits quelque chose qui rehausse encore l'importance de la première expédition, source principale d'où sont sorties toutes les conséquences ultérieures.
L'époque où nous sommes semble bien choisie pour écrire l'histoire de la conquête d'Alger. On n'est ni trop près des événements pour pouvoir dire toute la vérité sur les hommes et les choses, ni trop loin pour la savoir tout entière. Ceux qui ont eu la principale part dans ces événements ont disparu de la scène du monde. Le roi Charles X a terminé dans l'exil, en 1856, sa longue et laborieuse vie. Son adversaire vaincu, Hussein-Pacha, dernier dey d'Alger, ne lui a survécu que deux ans. Vingtsix jours seulement après la chute du deylik, la monarchie française disparaissait en trois jours, comme ces tentes qu'on dresse dans le désert et qu'un ouragan emporte. M. de Bourmont, qui prépara l'expédition militaire comme ministre de la guerre et commanda l'armée comme général; l'amiral Duperré, qui conduisit la flotte, ont cessé de vivre. M. d' Haussez, le dernier ministre de la marine de la Restauration, qui fit les préparatifs de l'expédition maritime avec une activité sans égale et qui, par la décision de son esprit et la vigueur de son caractère, eut une grande part à la résolution prise par le roi Charles X de conquérir Alger, est allé depuis peu les rejoindre. M. Denniée, l'intendant général qui eut la direction supérieure du mouvement de l'administration pendant la campagne, est mort comme eux. Tant les années marchent vite, en emportant les générations que nous avons vues se mouvoir sous nos yeux, les hommes que nous avons connus, écoutés, suivis ou combattus! L'historien se trouve donc, par rapport à la conquête d'Alger, dans les conditions de la véracité et de l'impartialité la plus complète.
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C'est dans ces circonstances que la petite-fille du baron d'Haussez, madame la duchesse d'Almazan, prenant une honorable et pieuse initiative, a bien voulu nous faire proposer la communication des papiers politiques laissés par son grand-père, afin de nous aider à connaître el à faire connaître la vérité historique sur la conquête d'Alger. Nous avons été heureux de répondre au sentiment à la fois si filial et si français qui avait dicté la démarche bienveillante de madame d'Almazan, et nous avons cru que le meilleur moyen de justifier sa confiance était de faire un livre rigoureusement impartial, complet, soigneusement étudié, puisé auxsourcesles plus authentiques.
Nous n'avons rien omis pour ajouter aux lumières que nous trouvions dans les papiers politiques du baron d'Haussez, celles que pouvaient nous donner tous les coopérateurs de cette grande entreprise.
M. l'amiral Dupetit-Thouars, capitaine de frégate sous la Restauration, et qui, consulté par tous les ministères qui songèrent à l'expédition d'Alger, eut, si jeune encore, le rare mérite d'en apercevoir, d'en soutenir, d'en démontrer la possibilité contre l'avis des officiers généraux de mer, a bien voulu mettre à notre disposition des copies certifiées des rapports qu'il présenta en 1827, sur la fin du ministère Villèle, au comte de Chabrol; en 1830, au baron d'Haussez. 11 nous a donné en outre de vive voix les détails les plus précieux sur les discussions qu'il eut à soutenir dans le conseil de l'amirauté et dans les commissions où il fut appelé, avec son collègue, M. Gay de Taradel, par le comte de Chabrol et le baron d'Haussez.
M. le duc de Clermont-Tonnerre, successivement ministre de la marine et ministre de la guerre pendant l'administration de M. de Villèle, a bien voulu mettre dans nos mains une copie du remarquable rapport qu'il
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présentai au roi en son conseil au mois d'octobre 1827, pour lui proposer, dès cetle époque, d'attaquer Alger par terre avec une armée de débarquement.
M. le baron Hyde de Neuville, ministre de la marine pendant l'administration de M. dcMartignac, nous a fourni toutes les lumières désirables sur la conduite suivie dans la question d'Alger par le ministère dont il faisait partie et sur les incidents du blocus. ïl nous a mis à même de résoudre un problème historique jusque-là impénétrable, et qui occupa les Chambres et la presse, celui de la mission du commandant la Bretonnière à Alger en 1829.
Nous avons consulté en outre, sur les épisodes du blocus, les officiers qui y prirent part.
Les papiers politiques du baron d'Haussez nous ont permis de suivre, sous le dernier ministère de la Restauration, les dernières phases politiques et administratives de la question d'Alger, et la partie secrète comme la partie publique de cette entreprise.
Nous avons eu recours, pour compléter et contrôler les documents diplomatiques publiés par M. le duc de Valmy, au diplomate distingué qui, sous le dernier ministère de la Restauration, était directeur de la division politique des affaires étrangères.
M. le contre-amiral de Martineng, en 1850 préfet maritime de Toulon, nous a communiqué des états qui ont fixé pour nous d'une manière certaine l'étendue des préparatifs maritimes.
Pour tout ce qui regarde la campagne de 1830, nous avons eu les lumières les plus abondantes.
M. le comte Louis de Bourmont nous a communiqué les archives de sa famille.
Nous avons eu sous les yeux tous les renseignements administratifs, tous les documents, tous les rapports dont vi PREFACE.
le général en chef s'était entouré, pour ne rien laisser au hasard dans cette difficile entreprise; sa correspondance avec les émissaires chargés de missions secrètes en Afrique et les rapports de ceux-ci; sa correspondance autographe avec le commandant en chef de la flotte et les réponses également autographes de l'amiral Duperré; ses correspondances et celles du général Després, son chef d'état-major général, avec les généraux de division pendant la campagne et les rapports de ceux-ci; sa correspondance officielle et secrète avec le gouvernement français, avec M. le Dauphin, avec le baron d'Haussez, et jusqu'aux rapports de police après la conquête d'Alger.
En outre, M. le duc des Cars, qui commandait la troisième division de l'armée expéditionnaire, a bien voulu nous permettre de prendre communication de son journal militaire. Les lettres et rapports du lieutenant général Loverdo, que nous avons trouvés dans les papiers communiqués par M. le comte Louis de Bourmont, et les documents publiés par M. le lieutenant général Berthezène, nous ont permis de contrôler utilement les rapports du général en chef. Enfin nous avons trouvé des renseignements précieux dans la correspondance inédite des généraux Damrémont et Yalazé avec le comte de Bourmont, et dans les détails qu'a bien voulu nous communiquer M. le général Colomb d'Arcines.
L'abondance des sources inédites ne nous dispensait pas de compulser les divers écrits publiés sur ce sujet. Nous avons consulté les Annales maritimes, le Précis administratif de M. le baron Denniée, intendant en chef de l'armée d'expédition, les publications du général Berthezène, les relations de MM. Fernel, Pélissier, Barchou de Penhoen, d'Ault-Dumesnil, de Quatre-Barbes, officiers d'état-major, et le livre de M. le prince de Schwarzenberg,
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qui prit comme volontaire une part brillante à l'expédition.
Il nous reste peu de mots à dire sur le plan et l'ordonnance de l'ouvrage.
Jl nous a semblé qu'avant de raconter la prise d'Alger il fallait donner une idée assez complète ,de ce qu'avait été Alger sous la domination turque, pour que Ton pût mesurer l'étendue du service rendu par la France à la chrétienté et à l'humanité tout entière. Ceci nous a amené à esquisser un tableau de la domination turque à Alger et, par suite, de la piraterie dont cette ville fut le centre, de l'esclavage que tant de milliers de chrétiens y subirent pendant trois siècles, des entreprises qui furent faites pour renverser cette puissance monstrueuse, des raisons qui la firent durer, des procédés du gouvernement turc sur la côle d'Afrique.
Nous avons consulté, pour cette partie préliminaire de notre livre, les ouvrages qui font autorité dans la matière, et principalement le père Dan, Sandoval, Y Histoire du royaume d'Alger, par Laugier de Tassy, Y Histoire d'Alger, par M. de Rotalier, la Domination turque, de M. Walsin- Esterhazy, les relations des Pères rédemptoristes, le Tachrifat ou recueil des choses nobles, publiés par M. de Voulx. conservateur des archives arabes des domaines, les tableaux publiés par le ministère de la guerre, Y Histoire des Morisques, par M. le comte Albert de Circourt, etc.
De même que nous n'avions pu nous résoudre à commencer ce livre avec l'expédition de 1830, nous n'avons pas voulu le fermer sur la prise de la ville d'Alger. Le tableau de la conquête de l'Algérie se reliait étroitement à l'histoire de la conquête d'Alger. Il y a entre les deux entreprises une solidarité d'efforts et de gloire que nous ne pouvions méconnaître, que nous n'avons pas voulu rompre.
Nous avons donc poursuivi nos investigations et nos revin PRÉFACE.
cherches, recueilli les renseignements de la bouche des généraux et des officiers qui avaient pris la part principale à cette longue campagne qui dura dix-sept ans, lu les documents officiels et les publications particulières qui pouvaient nous éclairer sur les mœurs, les habitudes, l'organisation du pays, et parmi lesquelles nous devons mentionner, comme nous ayant été spécialement et constamment utiles, les Annales algériennes de M. Pélissier de Reynaud; nous avons conduit ainsi le récit de la conquête de l'Algérie jusqu'à la soumission de l'émir Abd-el-Rader, qui en est le dénoûment.
Il nous a semblé que ce livre, consacré à retracer une expédition dont la gloire disparut dans les préoccupations soulevées par la révolution qui la suivit de si près, et à raconter la laborieuse conquête de l'Algérie, était une dette de justice nationale payée à l'armée expéditionnaire, dont la victoire demeura sans récompense, presque sans retentissement, une satisfaction donnée à cette armée d'Afrique qui a complété vaillamment son œuvre, et qui est devenue une des gloires de la France par les combats qu'elle a livrés, les généraux sortis de ses rangs, et les ressources admirables qu'elle a préparées à la patrie pour le jour où des champs de bataille plus vastes s'ouvriraient devant nos drapeaux, et où il faudrait déployer les vertus militaires les plus hautes dans les circonstances les plus difficiles, au milieu de toutes les fatigues, comme de tous les périls. C'est donc à l'armée française que nous dédions cet ouvrage.
Introduction
COUP D ŒIL RETROSPECTIF SUR LES ORIGINES HISTORIQUES DE L'ALGÉRIE.
LA COTE SEPTENTRIONALE DE L'AFRIQUE DANS L'ANTIQUITE.
L'Algérie, un coup d'ceil jeté sur la carte suffit pour s'en convaincre, même en laissant de côté les renseignements de l'histoire, a une importance considérable, tant par l'étendue de son territoire que par sa position. Placée sur la côte septentrionale de l'Afrique, entre Tunis et Maroc, qu'elle disjoint, entre Gibraltar et Malte qu'elle sépare, à soixante lieues de la première de ces sentinelles britanniques, à cent lieues seulement de la seconde que l'Angleterre regarde de si loin, cette contrée, qui occupe une côte de deux cent cinquante lieues, à cent trente heures de Paris au moment de notre conquête, distance raccourcie de près de moitié depuis par la vapeur, à trois jours de Toulon et de Marseille, forme la base irrégulière d'un triangle dentelé à son sommet, et qui, par Marseille, Toulon, Gênes et Livourne, vient s'inscrire à angle droit dans l'Europe. L'Espagne, depuis Gibraltar jusqu'aux Pyrénées, les côtes du Languedoc, de la Provence, de Gênes, et la Toscane, les États de l'Église, le royaume de Naples prolongé par la Sicile, forment les deux côtés de ce triangle, avec une brèche qui, ouverte à la gauche, entre le cap Bon, sur la côte de Tunis, et Marsalay sur la côte sicilienne, donne passage à la Méditerranée vers l'Asie. Au milieu du bassin bordé par ces plages historiques, la Sardaigne, la Corse, les Baléares, apparaissent comme des stations intermédiaires qui rapprochent des côtes déjà si voisines, et Malte garde celle des portes qui s'ouvre sur l'Asie, de même que Gibraltar garde la porte par laquelle la Méditerranée communique avec le grand Océan.
Cette terre, qui faisait partie de l'ancienne Barbarie, a, du nord au midi, une largeur assez mal déterminée. «Les géographes, dit un écrivain dont l'ouvrage fait autorité1, la poussent jusqu'au grand désert, quoique toute l'étendue de ce pays ne reconnût pas la domination des deys d'Alger. La contrée est sillonnée longitudinalement de l'ouest à l'est par deux chaînes de montagnes, bordant, au nord et au sud, une série de plateaux élevés qui en forme la zone centrale. Cette chaîne se détache de l'Atlas, soustrait aux études européennes par la difficulté de pénétrer dans le Maroc, où il est situé. Les géographes ont donné son nom à ses deux ramifications algériennes ; ils ont appelé petit Atlas celle du nord, et grand Atlas celle du Sud : dénominations défectueuses, car on trouve les pentes les plus abruptes et les sommets les plus élevés précisément dans la partie désignée sous le nom de petit Atlas.
« Quelques chemins transversaux vont çà et là d'une chaîne à l'autre en coupant les plateaux du centre, qu'ils partagent en diverses régions, tantôt ridées par des ondulations de terrain, tantôt planes et en partie couvertes par de vastes amas d'eau
1 M. E. Pélissier de Reynaud, Annales algériennes, 2e édit . , p. 1.
DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE. 5
salée, connues sous le nom de sebkahs : ce sont des lacs dans la saison des pluies; dans les autres saisons, l'eau, s'évaporant, ne laisse sur le sol qu'une nappe de sel cristallisé. Les sebkahs sont les récipients des torrents qui n'ont pu s'ouvrir une issue à travers les chaînes, soit que leur peu de puissance ne leur ait pas permis de creuser des vallées d'érosion, soit que les combinaisons du soulèvement des masses rocheuses aient opposé à leurs efforts d'immuables obstacles.
« Les plaines qui se déroulent au pied de la chaîne septentrionale, sur les points où elle est le moins éloignée du littoral, sont généralement séparées de la mer par des collines terreuses dont les pentes fécondes couronnent le rivage d'un feston de verdure et réjouissent les regards des navigateurs. Ces collines forment ce que l'on appelle généralement le sahel (rivage), en le subdivisant par localité, comme le sahel d'Alger, le sahel de Cherchel, le sahel de Bone. Le pays qui vient après, jusqu'à la chaîne méridionale, est assez souvent désigné, dans l'ouest surtout, sous la dénomination générique de Tell. Quelques personnes ont cru voir dans ce mot un dérivé du mot latin tellus, comme si l'on avait voulu indiquer ainsi la terre par excellence, la terre à céréales, par opposition au Sahara, qui n'en produit point; c'est une erreur; cette expression, purement arabe, signifie haut pays, pays élevé.
« Le Sahara, que nous venons de nommer, s'étend au delà de la chaîne méridionale. C'est une vaste zone de plaines sablonneuses, du sein desquelles s'élèvent, comme des îles, de belles oasis de palmiers1. Au delà règne le désert et ses mystères.
« L'Algérie est arrosée par beaucoup de petits cours d'eau; mais il n'y a pas de rivière considérable, la constitution géolo-
1 II faut ajouter à ces détails donnés par M. Pélissier, que le mot Sahara ne signifie point désert, mais plaine, par opposition à Tell, qui indique les lieux élevés. Les versants du Djebel-Sahara sont bordés et coupés de vallées d'où s'échappent, même en été, des sources abondantes. On y trouve quelques montagnes peu élevées, donnant naissance à des sources. Enfin, à la saison des pluies, c'est-à-dire en hiver, une grande portion des plaines du Sahara
A ALGÉRIE : ORIGINES HISTORIQUES.
gique du pays ne le comportant point. Le climat est assez généralement sain et tempéré ; le sol est presque partout fertile et se prête à une grande variété de culture : il est, sur plusieurs points, d'une admirable beauté. Cette contrée féconde produit, ou est susceptible de produire tout ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins matériels et sociaux de l'homme. »
La destinée d'une contrée aussi privilégiée et ainsi placée sur une mer qui baigne à la fois l'Afrique, l'Europe et l'Asie, semble écrite dans sa position géographique. Comme toute cette partie de la côte septentrionale de l'Afrique, elle paraît avoir été primitivement habitée par des peuples que l'antiquité désignait sous le nom générique de Libyens, et dont on retrouve aujourd'hui encore les types principaux dans les Berbères ou Kabyles, qui se rencontrent dans toutes les montagnes du Tell, depuis Tunis jusqu'à Maroc, réfugiés, selon l'usage des populations primitives chassées par de nouveaux arrivants, sur les portions montagneuses et naturellement fortifiées du littoral méditerranéen. Malgré des dissemblances de détail, la trace de la communauté d'origine est visible dans la langue, les traits physiques, le caractère et les habitudes. Ces populations, c'est la grande division qu'on peut établir dès le principe, sont sédentaires ou nomades. Les nomades, ou les Numides, pour leur donner leur nom historique, résistent à l'action des siècles qui passent sur eux sans les changer. Ces tribus errantes de cavaliers indépendants, intrépides , maigres et basanés, montés sur des chevaux de pauvre apparence comme eux-mêmes , mais ardents et infatigables, qu'ils guident avec une corde tressée de joncs, les Phéniciens de Carthage et les Grecs de Cyrène les ont rencontrés, il y aura tantôt deux mille cinq cents ans. Les Romains, puis les nigérien se couvre d'herbes, et fournit aux troupeaux d'abondants pâturages; ce sol brûlant n'est pas impropre à la culture, avec de l'eau il devient fertile; or il y a sous le Sahara une vaste nappe d'eau que les indigènes appellent la mer intérieure, et qu'on rencontre quelquefois à quelques mètres du sol, généralement à soixante-dix ou quatre-vingts mètres. (Voir la Guerre et le Gouvernement de V Algérie, par Louis de Baudicour.)
LYBIENS, CARTHAGINOIS, GRECS. 5
Vandales, les ont rencontrés de même. Après eux, les Grecs de Byzance, puis les Arabes, puis les Espagnols, puis les Turcs, tous les conquérants du littoral, les ont retrouvés avec les mêmes traits, les mêmes habitudes, les mêmes passions, la même inconstance, le même esprit de discorde et de division, le même goût pour la vie de hasards et d'aventures, la même manière de vivre et de l'aire la guerre. Quand la France mit à son tour, en 1830, le pied sur le littoral africain, c'étaient eux encore qui, pour répondre à l'appel du dey, couvraient la plage de leur nombreuse cavalerie, toujours semblables à eux-mêmes , toujours ressemblants au portrait que traçaient d'eux Salluste quand il les montrait sains de corps, agiles, résistant à la fatigue, mais légers, indépendants, aspirant au changement, et Virgile quand il les qualifiait à'infreni. Alors comme aujourd'hui leurs chefs avaient le goût des belles armes ; ils étaient mobiles , impétueux, intrépides ; alors comme aujourd'hui la partie inférieure de la nation présentait une race dure, habituée à la fatigue, couchant sur la terre nue, et s'entassant dans ces mapalia comparés par Salluste à la carène renversée d'un vaisseau. Peuple singulier, gouverné de tout temps par le despotisme, mais par un despotisme condamné à se rendre populaire, sous peine d'être abandonné par ces hommes fiers et indomptables à qui le désert ouvre ses impénétrables asiles.
Les Libyens, qui occupent ce pays depuis un temps immémorial, virent donc leur littoral, en raison même de sa proximité avec l'Europe et l'Asie et des dons que la Providence lui a prodigués, attirer de nombreux envahisseurs. Les Phéniciens y parurent les premiers. On fait remonter leurs premières migrations à Tan 1259 avant Jésus-Christ. Mais ce n'est que quatre cents ans plus tard, Fan 800 avant Jésus-Christ, que l'empire carthaginois est fondé.
Moins de deux siècles après, la colonie grecque de Cyrène s'établit sur la côte d'Afrique.
L'empire carthaginois fut un grand comptoir commercial dont la base était trop étroite pour soutenir cette puissance maritime immense, mais peu solide, qui étendait ses longs bras sur toute la côte méditerranéenne, sur les îles et sur les mers. Elle tenait peu à entamer le sol dans sa profondeur, elle préférait le longer dans son étendue, pour le toucher par plus de points, afin de multiplier ses communications intéressées et ses débouchés. Au fond, elle faisait le commerce du monde avec l'Afrique, et de l'Afrique avec le monde, gouvernant par l'or au moins autant que par le fer, séduisant les Numides par les avantages qu'elle leur offrait en leur achetant, en leur vendant, les enrôlant dans ses mercenaires, leur ouvrant les rangs de ses colonies d'émigrants; elle était l'alliée naturelle des gouvernements despotiques de l'Asie contre les colonies grecques : de là ses guerres contre Cyrène, la Sicile. En même temps, elle avait à lutter sans cesse contre l'esprit indépendant des populations.
Elle lutta avec avantage tant qu'elle n'eut pas trouvé dans Rome une puissance mieux constituée que la sienne, et qui, par conséquent, devait à la longue la vaincre, après l'épisode brillant, mais stérile, des victoires de son Annibal, dont le génie suspendit la destinée de sa patrie, sans pouvoir la changer.
Alors la puissance romaine succède, sur la côte septentrionale de l'Afrique, à la puissance carthaginoise, ou plutôt elle hérite de ses combats éternels avec les tribus numides, infatigables cavaliers, ennemis insaisissables qu'il est encore plus difficile d'atteindre que de vaincre. Syphax, Massinissa, tour à tour alliés et ennemis des Romains, Jugurtha surtout, dont un grand historien a immortalisé le génie persévérant, hardi, plein de ruses et de surprises, les luttes incessantes et enfin la défaite définitive et le malheur, font déjà, dans cette partie de l'Afrique, la guerre que nous devions y rencontrer tant de siècles plus tard. Ce sont les mêmes embûches, les mêmes pointes rapides, les apparitions inattendues, les coups de main intrépides, les fuites calculées, les retours dangereux, à tel point qu'en lisant les pages dramatiques de Salluste nous avons pu nous demander plus d'une fois s'il racontait l'histoire de Jugurtha ou celle d'Abd-el-Kader, le plus redoutable de nos ennemis pendant un
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temps, notre prisonnier pendant plusieurs années, enfin notre hôte aujourd'hui, notre obligé et notre ami, car la civilisation chrétienne, moins implacable que la civilisation romaine, se contente de vaincre ses adversaires, au lieu de les exterminer.
Rome tenait plus fortement que Cartilage la terre qu'elle occupait, elle y imprimait plus profondément sa trace. Elle colonise, elle cultive, elle civilise l'Afrique; mais elle essaye en vain de substituer ses municipes aux tribus. Elle étreint vigoureusement cette terre, plutôt contenue que soumise, par trois lignes de points fortifiés, semblables à des bras puissants qui l'enlacent. La première est celle des places maritimes; la seconde, reliée à la première par des routes, se compose de villes, et traverse le Tell à une vingtaine de lieues de la côte; la troisième, située sur les confins du Tell et du Sahara, n'est qu'une suite de forts dont on retrouve encore çà et là les ruines, et qui avaient pour objet de contenir les tribus du Sahara. Au commencement du règne de Vespasien, on comptait dans la seule Mauritanie césarienne treize colonies romaines, trois municipes libres, deux colonies en possession du droit latin, une jouissant du droit italique. Peu de temps avant la chute de la domination romaine dans ce pays, elle régnait sur toute l'étendue de côtes comprise entre l'ancienne Cyrénaïque et l'Océan. Les grandes divisions étaient la Tripolitaine, la Byzacène, l'Afrique proprement dite ou la Proconsulaire, la Numidie. la Mauritanie sitifienne, la Mauritanie césarienne, la Mauritanie tingitane. L'Afrique romaine était devenue le grenier de Rome. Le christianisme, quand il parut, y ouvrit de brillantes écoles; dans cette contrée où l'ardeur du climat semble se communiquer aux esprits, il compta des apôtres illustres, saint Cyprien, Tertullien, Lactance, saint Augustin ; des martyrs héroïques, mais aussi de grands hérétiques, Donat et Arius.
Au milieu de ces progrès de la civilisation , de ces luttes de croyances, de ce développement de l'agriculture, le fond des populations indigènes change peu. Les Romains retrouvent les obstacles qui ont lassé les Carthaginois. Sous Tibère, ils ont une lutte de huit ans à soutenir contre Tacfarinas, qui a excité un soulèvement chez les populations des montagnes. En 297 , les tribus comprises sous le nom général de Quinquegentiani, et qui paraissent avoir occupé la partie centrale et montagneuse de l'Algérie actuelle, donnent le signal d'une insurrection générale. Au moment même où la domination romaine va tomber, en 371 , sous Théodose, Primus, fils d'un prince maure, excite une redoutable insurrection, et, son frère Gildon reprenant après lui les armes, Stilicon, chanté par Glaudien, ne parvient à dompter cette rébellion que par des mesures exterminatrices.
Rome garda ses possessions africaines jusqu'au cinquième siècle après Jésus-Christ. En 427, sous le règne de Valentinien III, le comte Boniface, qui avait longtemps gouverné l'Afrique romaine avec autant décourage que de fermeté, étant tombé dans la disgrâce dePlacidie, mère du jeune empereur, .-et ayant perdu tous ses emplois, appelle pour se venger les Vandales, à l'étroit dans l'Espagne, qu'ils disputaient aux Suèves et aux Romains. Il était plus facile de leur ouvrir la porte de l'Afrique que de la leur fermer désormais. Dès que ces barbares y sont, ils y sont les maîtres. L'esprit de secte venant réchauffer de ses flammes le génie dévastateur de ce peuple arien, qui a légué son nom à l'amour de la destruction, il commet d'effroyables ravages. Un long cri s'élève le long de la côte d'Afrique, où Genseric fonde un empire vandale par le meurtre, l'incendie, le pillage. Ce chef de barbares croyait, comme Attila, avoir reçu de Dieu une mission d'extermination ; c'est lui qui répondit un jour à ses pilotes, qui lui demandaient de quel côté il fallait tourner la proue de ses navires : « Du côté vers lequel souffle la colère de Dieu. »
Les dévastations des Vandales ne furent point circonscrites sur le littoral de l'Afrique ; elles s'étendirent au littoral de l'Italie et jusqu'à Rome même, qui, prise par les barbares, fut pillée pendant quatorze jours. Par un de ces flux et reflux des choses humaines, Carthage vit rapporter dans ses murs parles mains des barbares les dépouilles de son ancienne rivale et de sa maîtresse.
La domination vandale, venant s'intercaler Comme un entr'acte dans l'histoire de la domination romaine en Afrique, ne
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dura guère qu'un siècle. En 556, elle fut détruite d'un seul coup par Bélisaire, qui extermine les Vandales et leur roi Gelimer dans la journée deTricaremon, en Byzacène (actuellement Etat de Tunis). Les Romains recommencent alors à exercer sur l'Afrique une domination contestée et troublée sans cesse par les révoltes de la population indigène, qui habitait, au nord-ouest, entre la Numidie, l'Atlantique, la Méditerranée, cette Mauritanie dont les frontières varièrent souvent, car, en l'an 108 avant Jésus-Christ, elle s'arrêtait à la Malucha, rivière qui, descendue des plateaux de l'Atlas, coule au nord vers la Méditerranée; et plus tard on appliqua cette dénomination à tout le pays qui s'étend jusqu'à l'Oued-el-Kebir, rivière de la Numidie, qui passait à Cirta, aujourd'hui Constantine, et se jetait dans la Méditerranée au sud-ouest du promontoire Tritium (cap Bugarone).
Les Maures, indifférents aux luttes des conquérants, n'ont qu'un souci, c'est de combattre leur maître, quel qu'il soit. Tour à tour ennemis des Carthaginois, des Romains, des Vandales, puis encore une fois des Romains après le retour de leur domination, souvent vaincus, jamais soumis, ces peuples conservent leurs mœurs et leur caractère sous ces gouvernements exotiques, acceptés à demi. A mesure qu'on s'enfonce dans le pays, la résistance des tribus sauvages qui l'habitent devient plus indomptable.
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