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Histoire de la conquête d'Alger : écrite sur des documents inédits et authentiques

Alfred Nettement · 1867 · Scanned text

194,109 words · about 13 h 36 min to read

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Author
Alfred Nettement
Language
French
Published
1867
Length
194,109 words · about 13 h 36 min
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6 reader sections
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Contents (6)

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De MER

Préface

La conquête d'Alger mérite à tous les points de vue de rencontrer un historien, Son importance propre, ses difficultés réelles, ses périls, les souvenirs néfastes et les appréhensions de tous genres dont elle était entourée ; la mamière dont elle fut préparée et conduite, la part qu'eurent les deux grandes forces militaires de la France, l'armée et la marine, à cette expédition qui nécessila une navigation et un débarquement difficiles dans le temps où la vapeur naissait à peine, une grande bataille et un siége; le rôle important qu'y remplit l'administration, pour laquelle cette expédition fut le signal d'une nouvelle ère, suffiraient à fournir la matière d’un utile et intéressant récit. Mais d’autres cirvi PRÉFACE.

constances encore viennent lui prêter un plus puissant intérêt. Outre sa partie militaire, maritime, administrative, l'expédition d'Alger offre une partie parlementaire, à cause des débats qu’elle provoqua dans les Chambres ; une partie diplomatique, à cause des négocations qu’elle motiva entre le gouvernement de Charles X et les principales puissances européennes, surtout l'Angleterre. Elle occupa l'attention de toutes les contirées maritimes, remua les intérêts les plus chers de nos provinces méridionales et, en même temps, ceux de toutes les nations chrétiennes assises autour du bassin de la Méditerranée, car toutes les populations riveraines de cette mer avaient eu et avaient encore à souffrir de la piraterie, et les peuples même riverains de mers plus lointaines avaient été atteints par les déprédations des corsaires, Les idées religieuses, qui s’alanguissent quelquefois, mais ne meurent jamais, se réveillèrent à l'aspect de la lutte que la civilisation chrétienne engageait contre la barbarie musulmane sur cette terre d'Afrique, où le catholicisme avait fleuri pendant la domination romaine, où saint Augustin, ce flambeau de l'Église d'Iippone et de l'Église universelle, avait brillé; où, bien des siècles plus tard, saint Louis, souvenir cher et douloureux au cœur de Ja France, était venu mourir.

Les graves conséquences du succès de cette expédi-

PRÉFACE, vil tion achèvent d’en faire un événement considérable. La Méditerranée affranchie du tribut que levaient les corsaires, esclavage chrétien aboli sur cette longue ligne de côtes mhospitalières occupées par les puissances barbaresques, un nouvel ébranlement apporté à la puissance mabométlane, une porte ouverte à la domination française et à la civilisation européenne, introduites par la même victoire en Afrique ; les eflorts énergiques et persévérants de la France sous le gouvernement de Juillet, pour faire fructifier cette victoire et compléter la conquête de la ville par celle de tout le territoire de la Régence, les longues luttes militaires et les brillants combats qui en furent la suite, l’admirable école qu’y trouva notre armée, les talents des généraux qui s'y formèrent, la forte discipline, l'activité infatigable et intrépide des soldats initiés au métier des armes par ces rudes campagnes où la vigilance, la rapidité des mouvements, l'habitude de la fatigue, les mépris des intempéries des saisons, sont non pas seulement des conditions de victoire, mais des conditions de vie; les grandes traditions militaires ainsi continuées et même perfectionnées dans notre armée, malgré la prolongation de la paix européenne; les résultats agricoles et industriels déjà remarquables de cette nouvelle possession : il y a dans cet ensemble de faits quelque chose qui rehausse encore l'importance de la première expévu PRÉFACE. dition, source principale d’où sont sorties toutes les conséquences ultérieures.

L’époque où nous sommes semble bien choisie pour écrire l’histoire de la conquête d’Alger. On n'est n1 trop près des événements pour pouvoir dire toute la vérité sur les hommes et les choses, n1 trop loin pour la savoir tout entière. Ceux qui ont eu la principale part dans ces événements ont disparu de la scène du monde. Le roi Charles X a terminé dans lexil, en 1856, sa longue et laborieuse vie. Son adversaire vaincu, Fussein-Pacha, dernier dey d'Alger, ne lui a survécu que deux ans. Vingt-six jours seulement après la chute du deylik, la monarchie française disparaissait en trois jours, comme ces tentes qu’on dresse dans le désert et qu'un ouragan emporte. M. de Bourmont, qui prépara l'expédition militaire comme ministre de la guerre et commanda l’armée comme général ; l'amiral Duperré, qui conduisit Ja flotte, ont cessé de vivre. M. d'Haussez, le dernier ministre de la marine de la Restauration, qui fit les préparatifs de l'expédition maritime avec une activité sans égale et qui, par la décision de son esprit et la vigueur de son caractère, eut une grande part à la résolution prise par le roi Charles X de conquérir Alger, est allé depuis peu les rejoindre. M. Denmée, Pintendant général qui eut la direction supérieure du mouvement de l’administralion pendant la campagne, est

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PRÉFACE. 1 rine pendant l'administration de M. de Martignac, nous à fourni toutes les lumières désirables sur la conduite suivie dans la question d’Alger par le ministère dont 1l faisait partie et sur les incidents du blocus. Il nous à mis à même de résoudre un problème historique Jusque-là impénétrable, et qui occupa les Chambres et la presse, celui de la mission du commandant la Bretonuière à Alger en 1829. |

M. Thierry-Dufougeray, éiève consul à Alger auprès de M. Deval, ou consul général et envoyé par ce dernier à la Calle pour y surveiller la pêche du corail, nous à fourni pour cette nouvelle édition des noles qui nous ont permis de préciser plusieurs points.

Nous avons consulté en outre, sur les épisodes du blocus, les officiers qui y prirent part.

Les papiers politiques du baron d'Ilaussez nous opt permis de suivre, sous Île dernier ministère de la Res- {auration, les dernières phases politiques et administratives de la question d’Alger, et la partie secrète comme la partie publique de celte entreprise.

Nous avons eu recours, pour compléter el contrôler les documents diplomatiques publiés par M. le duc de

Valmy, à M. de Bois-le-Comte, qui, sous le dernier mipublication de la première édition, comme M. Bois-le- Comte, dont nous parlons plus bas. :

xi PRÉFACE. nistère de la Restauration, était directeur de la division politique des affaires étrangères,

M. le contre-amiral de Martineng, en 1830 préfet maritime de Toulon, nous a communiqué des états qui ont fixé pour nous d’une manière certaine l'étendue des préparatifs maritimes.

Pour tout ce qui regarde la campagne de 1830, nous avons eu les lumières les plus abondantes.

M. le comte Louis de Bourmont nous a communiqué les archives de sa famille.

Nous avons eu sous les yeux tous les renseignements administratifs, tous les documents, tous les rapports dont le général en chef s’était entouré, pour ne rien laisser au hasard dans cette difficile entreprise ; sa correspondance avec les émissaires chargés de missions secrètes en Afrique et les rapports de ceux-e1; sa correspondance autographe avec le commandant en chef de la flotte et les réponses également autographes de l'amiral Duperré; ses correspondances et celles du général Després, son chef d'état-major général, avec les généraux de division pendant la campagne et les rapports de ceux-ci: sa correspondance officielle et secrète - avec le gouvernement français, avee M. le Dauphin, avec le baron d'Iaussez, et jusqu'aux rapports de police après la conquête d’Alger.

En outre, M. le due des Cars, qui commandait [a

PRÉFACE. 4 mort comme eux. Tant les années marchent vite, en emportant les générations que nous avons vues se mou- VOIr SOUS n0S yeux, les hommes que nous avons connus, écoutés, suivis ou combattus ! L'historien se trouve donc, par rapport à la conquête d'Alger, dans les conditions de la véracité et de l'impartialité la plus complète.

C'est dans ces circonstances que la petite-fille du baron d'Haussez, madame la duchesse d’Almazan, prenant une honorable et pieuse initiative, a bien voulu nous faire proposer la communication des papiers politiques laissés par son grand-père, afin de nous aider à connaître et à faire connaître la vérité historique sur la conquête d'Alger, Nous avons été heureux de répondre au sentiment à la fois si filial et si français qui avait dicté la démarche bienveillante de madame d’Almazan, et nous avons cru que le meilleur moyen de justifier sa confiance était de faire un livre rigoureusement impartal, complet, soigneusement étudié, puisé aux sources les plus authentiques.

Nous n'avons rien omis pour ajouter aux lumières que nous trouvions dans les papiers politiques du baron d'Ilaussez, celles que pouvaient nous donner tous les coopérateurs de cette grande entreprise.

M. l'amiral Dupetit-Thouars‘, capitaine de frégate

1 Depuis la publication de la première édition de cet ouvrage, a.

x À PRÉFACE. sous la Restauration, et qui, consulté par tous les ministères qui songèrent à l'expédition d'Alger, eut, si Jeune encore, le rare mérite d’en apercevoir, d'en exposer, d'en démontrer la possibilité contre Pavis des officiers généraux de mer, a bien voulu mettre à notre disposition des copies certifiées des rapports qu'il présenta en 1827, sur la fin du ministère Villèle, au comte de Chabrol ; en 1830, au baron d’Haussez. Il nous a donné en outre de vive voix les détails les plus précieux sur les discussions qu'il eut à soutenir dans le conseil de l'amirauté et dans les commissions où :l fut appelé avee son collègue, M. Gay de Taradel, par le comte de Chabrol et le baron d’Haussez. |

M. le duc de Clermont-Tonnerre, successivement ministre de la marine et ministre de la guerre pendant Padministration de M. de Villèle, a bien voulu mettre dans nos mains une copie du remarquable rapport qu'il présenta au roi en son conseil au mois d'octobre 1827, pour lui proposer, dès cette époque, d'attaquer Alger par terre avec une armée de débarquement.

M. le baron Hyde de Neuville !, ministre de la ma-

M. l'amiral Dupetit-Thouars a été enlevé à la marine française. Parmi les autres chefs militaires qui ont pris part à l'expédition, et qui ont cessé de vivre, nommons encore le duc de Clermont-Tonnerre, le maréchal Magnan et M. le général Rulhière.

1 M. le baron Hyde de Neuville est également mort depuis Ja

PRÉFACE. Ce: | troisième division de l’armée expéditionnaire, a bien voulu nous permettre de prendre communication de son journal militaire. Les lettres et rapports du licutenant général Loverdo, que nous avons trouvés dans les papiers communiqués par M. le comte Louis de Bourmont, et les documents publiés par M. le lieutenant général Berthezène, nous ont permis de contrôler utilement les rapports du général en chef. Enfin nous avons trouvé des renseignements précieux dans la correspondance inédite des généraux Danrémont et Valazé avec le comte de Bourmont, et dans les détails qu'a bien voulu nous communiquer M. le général Colomb d’Arcines.

L’abondance des sources inédites ne nous dispensait pas de compulser les divers écrits publiés sur ce sujet. Nous avons consulté les Annales maritimes, le Précis administratif de M. le baron Denmiée, intendant en chef de l’armée d'expédition, les publications du général Berthezène, les relations de MM. Fernel, Pélissier, Barchou de Penhoen, d’Ault-Dumesnil, de Quatrebarbes, officiers d'état-major, et le livre de M. le prince de Schwarzenberg, qui prit comme volontaire une part brillante à l'expédition.

Il nous reste peu de mots à dire sur le plan et l’ordonnance de l'ouvrage.

Avant de raconter la prise d'Alger, il fallait donner

XIV PRÉFACE.

une idée assez complète de ce qu'avait été Alger sous la domination turque, pour que lon pût mesurer l'étendue du service rendu par la France à la chrétienté et à l'humanité tout entière. Ceci nous a amené à esquisser un tableau de la domination turque à Alger et, par suite, de la piraterie dont cette ville fut le centre, de l'esclavage que tant de milliers de chrétiens y subirent pendant trois siècles, des entreprises qui furent faites pour renverser cette puissance monstrueuse, des raisons qui la firent durer, des procédés du gouvernement turc sur la côte d'Afrique.

Nous avons consulté, pour cette partie préliminaire de notre livre, les ouvrages qui font autorité dans la malère, et principalement le père Dan, Sandoval, l'Histoire du royaume d'Alger, par Laugier de Tassy; l'Histoire d'Alger, par M. de Rotalier; la Domination turque, de M. Walsin-Esterhazy; les relations des pères rédemptoristes, le Tachrifat ou recueil des choses nobles, publié par M. de Voulx, conservateur des archives arabes des domaines ; les tableaux publiés par le ministère de la guerre, l'Histoire des Morisques, par M. le comte Albert de Circourt, etc.

Dans celte édition, soigneusement revue, nous avons réparé plusieurs omissions et reclifié les erreurs dont toute notre sollicitude n’avait pu préserver notre premier travail.

PRÉFACE. xv

Il nous a semblé que ce livre, consacré à retracer une expédition dont la gloire disparut dans les préoccupations soulevées par la révolution qui la suivit de si près, élait une dette de justice nationale payée à l'armée expéditionnaire, dont la victoire demeura sans récompense, presque sans retentissement, une satisfaction donnée à cette armée d'Afrique qui a complété vaillamment son œuvre, et qui est devenue une des gloires de la France par les combats qu’elle a livrés, les généraux sortis de ses rangs, et les ressources admirables qu'elle a préparées à la patrie pour le jour où des champs de bataille plus vastes se sont ouverts devant nos drapeaux, et où il a fallu déployer les vertus militaires les plus hautes dans les circonstances les plus difficiles, au milieu de toutes les fatigues, comme de tous les périls. C'est donc à l’armée française que nous dédions cet ouvrage.

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HISTOIRE

DE LA

CONQUÉTE D’ALGER

Livre Premier Établissement Des Turcs À Alger. — Barbarie, — Piraterie

ORIGINES DE LA PIRATERIE.

Quarante ans avant l’époque où Grenade tombait (1499) et où la domination musulmane expirait en Espagne, un fait grave s'était produit sur la côte septentrionale de l'Afrique. C'est alors qu’une course de guerre et de piraterie commença à y être organisée sur une grande échelle. On comprend tout ce que l’humiliation et la colère qu'éprouvèrent les musulmans à la nouvelle des défaites de leurs coreligionnaires, et de la disparition prévue ou réalisée du mahométisme, proserit par les rois espagnols, put ajouter d’ardeur et de violence au fanatisme musulman et à l'attrait de la cupidité. La nouvelle destinée de cette côte d'Afrique commençait à se dessiner, et la piraterie, qui devait y établir pour plusieurs siècles le centre de ses entreprises, s’y essayait.

Bientôt les côtes de l'Espagne et de l'Italie furent désolées par des incursions subites, inattendues, qui, menaçant une vaste étendue de littoral, ne pouvaient être prévenues nulle part. Des expéditions, parties de Velez-de-Gomera, de Djigelly, de Cherchel, d'Oran, de Bougie, de Tunis, sur la Méditerranée ; de Salé, Rabat, Azamor, Saffi, Mahmore sur l'Océan, allaient porter partout le ravage.

Les Portugais essayèrent les premiers de mettre un terme à ces entreprises. Don Manuel de Portugal échoua, en 1501, dans ses efforts. Les Espagnols, qui avaient vamcu les Maures en Espagne et qui en avaient repoussé les Berbères, ne pouvaient souffrir patiemment cette nouvelle forme de guerre. Pleins de confiance dans leur supériorité, 1l élait indiqué qu'ils viendraient chercher en Afrique ces adversaires qu'ils avaient domptés en Europe. Les rôles étaient intervertis : l'Espagne chrétienne, jadis conquise, entreprenait de faire des conquêtes sur le sol de l'Afrique, d’où étaient partis ses anciens conquérants.

Don Diego de Cordoue ouvrit la voie par un succès suivi d'un grand revers provoqué par limprudence des Espagnols. Ce qu'il avait commencé fut achevé par un homme plus fort que lui; le cardinal Ximenès, qui joua un si grand rôle en Espagne, entreprit de mettre un terme aux déprédations des Maures et des Berbères, en faisant assiéger l’une après l'autre les villes du littoral africain d’où partaient les expéditions des pirates, ou en bâtissant devant ces villes des forteresses qui les commandaient. Ses efforts furent couronnés de suceès. Dans la Méditerranée, Oran, Velez de Gomera, l'ile du phare d'Alger, tombèrent ainsi à la merci des Espagnols ; Tunis

ORIGINES DE LA PIRATERIE. 5) seul conserva son indépendance. À la même époque, don Manuel de Portugal détruisait, au moins pour un temps, la piraterie sur l'Océan, en s’emparant de Saffi et d’Azamor., Ximenès avait voulu lui-même prendre part à une de ces expéditions, pour laquelle le roi d'Espagne fit, par son conseil, des préparatifs considérables, car 1l réunit dix nulle hommes d'infanterie, quatre mille de cavalerie et une flotte de quatre-vingt-dix vaisseaux. Il semblait que ce grand homme d'État, prévoyant les dévastations que les pirates de- “vaient commettre pendant trois siècles, se hâtait de consacrer ce qu'il avait de force, de vie et de génie à écraser la piraterie dans ces nids d'oiseaux de proie, d’où elle allut sortir plus redoutable, au moment où lon croyait l'avoir pour Jamais vaincue.

Quel était donc l’événement qui, donnant des proportions inattendues à la piraterie sur la côte septentrionale de l'Afrique, créait ce nouveau péril que le cardmal Ximenès s’efforçait de conjurer dans les derniers temps de sa vie? Un nouvel élément apparaissait sur cette côte occupée par les Arabes et les Berbères; les Turcs, vers le milieu du quinzième siècle, jetaient les bases de leur établissement,

C’est ici que l'histoire d'Alger commence, et elle s'ouvre sur la vie des deux pirates les plus terribles dont les mers aient conservé le souvenir, nous voulons parler des Barbeberousse !. Quelle était leur origine, leur pays? D'où venait leur nom ? Questions controversées et controversables. On a fait d’eux tour à tour les fils d’un Lesbien, d’un Albanais, d’un Sicilien, d’un Français. On a longtemps répété que leur nom venait de la couleur de la barbe de F'ainé ; puis on a dit

4 Pour tout ce qui concerne les Barberousse, la part prise par eux aux querres de leur temps et les expéditions de Charles-Quint, nous nous sotnmes très-utilement servi du consciencieux ouvrage de M, de Rotalier, intitulé Histoire d'Alger.

plus récemment que ce nom de Barberousse pourrait être dérivé de ces mots arabes Baba-Haroudj, mal prononcés par les Européens. Les Arabes, en effet, faisaient précéder le nom de l’ainé des deux frères Haroudj du mot Baba, qualification qu'ils donnaient et donnent encore à tous les Turcs. Toujours est-il que Baba-Haroud}, que nous appelons Barberousse, était un de ces génies singuliers entre le grand homme et le brigand, souillé de trop de crimes pour mériter entièrement le premier de ces titres, doué de trop éminentes qualités pour être flétri d’une manière absolue de la seconde de ces deux appellations, un de ces caractères vigoureux et entreprenants qui, dans les époques troublées, s'ouvrent une large place, comme ces boulets que rien n’arrête.

Les premières années de Baba-Haroudj sont remplies d’entreprises hardies, de coups de main violents, d'aventures. Il connut les hauts et les bas de la fortune. Chef de la chiourme à bord d’une galère turque, 1l est pris à la hauteur de Candie par les chevaliers de Rhodes. Après deux ans de captivité, pendant lesquels il rame sur les galères de l’ordre, 1l parvient à briser sa chaine au milieu d’une tempête, et atteint, à travers nulle périls, la côte à la nage. De retour à Constantinople 1l est repoussé par les trésoriers de la marie, qui lui reprochent sa galère perdue et, pour gagner son pan, il devient successivement portelaix, Journalier, conducteur de barque. Un meurtre et un vol lui fournissent les moyens de commencer sa vie de pirate. Engagé comme limonmier à Constantinople, à bord d’une galère armée en corsaire avec un brigantin, il tue d'un coup de hache son maître endormi, soulève l'équipage, et.se fait reconnaitre par lui comme chef. Avant de commencer ses courses, 1l aborde à l’île Mételin, sa patrie, dit-on, et où du moins résidait sa mère ; 1l promet à celle-ci de grandes richesses, emmène son frère Khaiïr-el- Dinn, aussi audacieux que lui, lui confie son brigantin, fait

LES BARBEROUSSE. ù monter sur son propre navire Ishaac, un autre de ses frères. Il est, dans ce moment, l’ennemi des Turcs, dont il redoute la justice, comme l'ennemi des chrétiens ; c’est un outlaw à qui tout est bon comme proie.

Sa première prise est même une galiote turque. À grand”- peine il laisse la vie au capitaine qui la lui demande en promettant d’être, jusqu'à la fin de sa vie, son fidèle esclave, Sa fortune commence avec sa seconde prise, qui est bien plus “importante ; c'est un navire qui transportait à Naples trois cents Espagnols, et parmi eux soixante gentilshommes. La rencontre eut lieu devant l’île de Lipari. Le combat dura trois jours. Après une résistance acharnée, les pirates triomphèrent. Le butin était considérable. Baba-Haroudj, habile à profiter de ses avantages, entre en grande pompe à Tunis, conduisant en triomphe son butin, ses esclaves, au nombre desquels on remarque quatre jeunes filles d’une grande beauté, montées sur des mules ; les corsaires, couverts de riches habits, fermaient le cortége, en agitant leurs étendards. Cette espèce d’ovation, qui avait l'avantage de frapper vivement l'esprit des populations, se termina par un - beau présent en esclaves et en marchandises offert au souverain de Tunis, qui reconnut cette offrande politique en permettant à Barberousse de choisir, parmi ses navires, celui qu'il jugerait le plus propre à la course.

L'histoire de Barberousse est, à partir de ce moment, une suite d'entreprises hardies jusqu’à la témérité, tentées avec le concours d'hommes sans foi ni loi, mais aussi sans peur. Tantôt ce sont des rencontres de mer qui mettent l'intrépide pirate aux prises avec des bâtiments supérieurs en force et en nombre, les galères du pape, les vaisseaux de l'Espagne, dont cependant il s'empare par des prodiges de courage, de ténacité, de présence d'esprit; tantôt ce sont des descentes imprévues sur le littoral de la Méditerranée et de ses îles, avec des pointes rapides vers des châteaux que l’on pille après des combats sanglants.

Barberousse trouve dans les pirates de l'ile de Gelves d’utiles auxiliaires pour ses entreprises. Cen’est point seulement un voleur de mer, c’est un énergique soldat, un habile capitaine qui compte pour rien le danger, les obstacles, quand il s’agit d'atteindre une riche proie. L'intuition de son avenir jette déjà de brillants reflets sur sa vie de brigandage. Il étudie en passant les fortifications d'Alger, comme sal pressentait que ce lieu sera le théâtre de sa puissance. Il propose au roi de Tunis le siége en règle de Bougie, occupé par les Espagnols depuis lexpédition du cardinal Ximenès. C’est ainsi qu'il s'apprête à franchir la limite qui sépare la fortune du pirate de celle du conquérant.

Le trait le plus marqué de ce singulier caractère, c’est une énergie mdomptable, une infatigable ténacité. Il échoue une première fois dans le siége de Bougie, tenté de concert avec le roi de Tunis et un cheik arabe, son allié ; 1l y perd même un bras atteint par un biscaïen. Depuis ce temps, les chréliens l'appelèrent Barberousse le Bras coupé. Loin de céder au découragement, il tente, tout blessé qu'il est, une descente sur la côte d'Espagne, et, l’année suivante, il recommerce le siége de Bougie. Cette fois son frère Ishaac y périt ; la canonnade, les assauts, tout demeure inutile, et une expédition partie d'Espagne le menaçant du côté de la mer, il ne lui reste qu'à brûler ses vaisseaux engravés par la baisse des eaux, dans l’Oued-el-Kebir. Pour le coup, sa situation semblait désespérée. La plupart de ses compagnons, enchaïînés à leur chef par le succès seulement, l'avaient abandonné, lui-même il se croyait perdu sans retour, quand le cheïk arabe Ben-el-Kady lui demanda s’il voulait le suivre à Gigel.

Ce fut pour Barberousse un port de salut où il put attendre un retour de fortune. La difficulté de sa position consistait en effet dans la nécessité où il était de tenir sans cesse la mer sans avoir d'autre refuge que les ports du littoral africain, ouverts devant ses succès et ses prises, mais qui se fermaient devant ses revers. L'obligation de toujours réussir est une obligation pesante aux hommes les plus forts, quand on considère l'mconstance naturelle des choses humaines, et ce qu'il y a de plus malheureux pour un individu ou pour un gouvernement, c’est de ne pouvoir vivre qu'à condition d’être toujours heureux.

De là sans doute ce désir si vif de s'emparer de Bougie et cette préoccupation clairvoyante qui avait engagé de bonne heure Barberousse à étudier la situation d'Alger. C'était à Gigel, comme l'a dit l'historien espagnol Sandoval, que « la fortune devait venir le chercher ‘pauvre et affligé pour le lure roi. »

Quand les habitants d'Alger apprirent, en 1516, la mort de Ferdinand roi de Castille, le vainqueur des Maures de Grenade, ils espérèrent secouer le joug des Espagnols qui, du château construit par eux sur le rocher qui commandait la ville {, la tenaient en échec. Leur seule industrie était la piraterie ; depuis qu’elle leur était interdite, la ville était appauvrie. C'est en vain que, dans l'espoir de chasser les Espagnols, elle s'était donnée à un cheik arabe puissant dans la plane, Selim Eutémy. Le nom de Baba-Haroudy était populaire dans toutes les villes barbaresques ; les Algériens et Eutémy lui-mêmé pensèrent que seul 1l pourrait faire réussir une entreprise à laquelle la mort de Ferdinand et l'âge avancé du cardinal Ximenès semblaient devoir donner des chances. Barberousse mesura d’un coup d'œil la grandeur de l'occasion offerte à son audace et accepta la proposition sans hésiter. Il arma ce qu'il put de bâtiments et fit voile pour

1 Le Peñon d'Alger, aujourd’hui réuni à la ville par nne jetée,

Alger, tandis que son hôte, Ben-el-Kady, à la tête d’un certain nombre des siens, s’y rendait par terre.

Alger, dont l’enceinte était, au seizième siècle, ce qu'elle est restée de nos jours, n'avait ni le port qu’elle devait avoir sous la domination des Turcs, ni les forts qu'ils élevèrent sur les différents points de la côte pour en défendre les approches, ni les formidables batteries qu'ils dressèrent sur le Pegnon, ni le château de l'Empereur. La ville devait s’embellir en raison des richesses qui y affluèrent ; mais sa situation en amphithéâtre au bord de la mer, sur la rive ouest d’une rade foraine, dont le cap Matifou et le cap Caxine forment les deux extrémités, était ce qu'elle est encore aujourd'hui, avec les hautes montagnes qui l’avoisinent, l'aspect pittoresque de leurs pentes ravinées et, derrière le massif qui la porte, la vaste plaine de la Mitidjah, qui longe l'Atlas pendant une étendue de vingt-cinq lieues, et dans laquelle de nombreuses tribus arabes plaçaient leurs demeures, à la proximité des immenses pâturages où ils envoyaient leurs - troupeaux. Les gorges les plus abruptes de l'Atlas étaient, comme elles le sont aujourd’hui, occupées par des tribus de Kabyles ou Berbères, jaloux de leur indépendance maintenue sous les diverses dominations qui avaient passé sur ce pays, dont ils étaient vraisemblablement les habitants primitifs, comme on le reconnaît à la forte empreinte du type de leur race, si différente de la race arabe.

En arrivant à Alger, Barberousse avait déjà conçu la pensée de s’en emparer. Mais 1l fallait essayer d’abord de déhivrer ses habitants de la forteresse espagnole dont la vue, dit la chronique arabe, « était pour eux comme une épine qui leur perçait le cœur. » Barberousse l’entreprit. Il ne lui était pas réservé de réussir, mais le siége de Pegnon lui servit de prétexte pour appeler de tous côtés des Turcs que l’appât

d’une solde élevée, le goût de la guerre, l’espoir d'arriver promptement à la fortune sous le commandement d'un homme de cette trempe, attiraient en foule dans Alger. Son frère Khaiïr-el-Dinn qui, depuis leur désastre commun devant Bougie, habitait Tunis, lui en envoya un grand nombre, et vint bientôt l’aider de sa personne.

Le cheik arabe Eutémy s'aperçut trop tard qu'il avait introduit dans Alger un auxiliaire plus dangereux pour lui que les Espagnols eux-mêmes. Les Turcs, supérieurs aux Arabes par leurs armes (car ceux-ci ne se servaient encore que d'arbalètes et de lances et n'avaient point de canons), par leur discipline, par leur habitude de la guerre, étaient en réalité les maîtres d'Alger. Barberousse, qui avait la conscience de sa force, s'empara de la ville, qui devait être le centre de sa domination, comme il s'était emparé de sa première barque, par la trahison et le meurtre. Il étrangla Eutémy avec la toile de son turban, se fit proclamer roi d'Alger et, pour affermir son pouvoir naissant 1l le plaça, par une inspiration vraiment politique, sous la protection de la Porte, en demandant l’investiture au Grand-Seigneur, qui la lui accorda. Maître d’Alger, 1l abandonna le siége du Pegnon pour fonder d’abord sa domination sur ce point de la côte d'Afrique, fortifia la Casaubah, l'arma de pièces d'artillerie, appela sous son drapeau tous les Turcs qui voulurent s’enrôler. Sans cesse en guerre avec les tribus voisines et avec les villes situées sur la côte, il triomphe des unes et s'empare des autres, tantôt par la force, tantôt par la trahison. C’est ainsi que Tenez et Cherchel tombent dans ses mains. De sanglantes exécutions établissent son pouvoir et le maintiennent. Les Arabes de la plaine et les habitants d'Alger, poussés au désespoir, regrettent les Espagnols, entrent en pourparler avec eux pour se délivrer de leur nouveau tyran; Barberousse, qui découvre leurs menées, fait tomber des têtes et éteint les révoltes dans le sang. Le brigand et le pirate se laissent tou- 1.

jours voir derrière le soldat, le souverain et le conquérant.

Bientôt un péril plus grand le menace. Le cardinal Ximenès, voyant lés côtes d'Espagne de nouveau insultées et pillées par les corsaires qni avaient trouvé une rade assez éloignée du Pegnon pour y abriter leurs navires, fait les préparatifs d'une expédition. Mais les troupes, levées à la hâte, mal disciplinées, mal conduites par Diego de Vera, qui s’était pourtant fait une réputation dans les guerres d'Afrique, ne reparaissent devant Alger que pour essuyer un désastre (1515). Trois mille Espagnols sont tués, quatre cents faits prisonniers, et Diego de Vera, qui n’a pas même honoré son malheur par son courage, étant de retour dans son pays, entend les enfants répéter à ses oreilles des refrains populaires dans lesquels on lui reproche de s’être laissé battre, lui qui avait ses deux bras, par Barberousse le Bras coupé. Le désastre des Espagnols met le comble à la renommée de celui-ci, Son pouvoir grandit par la terreur qui s'attache à son nom et par le prestige du succès, puissant partout, plus puissant encore chez des populations qui admettent le dogme de la fatalité.

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