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LES CONTEMPORAINS
par
EUGÈNE DE MIRECOURT
Chronique
Nous recevons de M. Hippolyte Auger, l’un des ouvriers de la grande fabrique Dumas, la lettre curieuse que voici :
« Monsieur,
« Votre biographie d’Alexandre Dumas m’arrive un peu tard, non que je sois de- venu indifférent au mouvement littéraire de notre époque, mais parce que je ne mets, par prudence, aucun empressement à connaître ce que je dois trop souvent désapprouver. Enfin, je viens de lire le mémorandum que vous avez publié dans la galerie de vos Contemporains sur le très-célébre romancier.
« Cette lecture m’oblige à vous écrire, monsieur, non pour rectifier quelques erreurs au sujet du passage qui me concerne, — il importe peu, le fait étant au fond conforme à la vérité, qu’il soit présenté de cette manière ou de toute autre, — mais pour me relever du blâme que vous faites peser sur quelques écrivains, et dont je reçois ainsi ma part.
« Je suis, en effet, l’auteur du roman que M. Alexandre Dumas a publié, en France, sous le titre de Fernande, et qui précédemment l’avait été à Saint-Pétershourg, dans la Revue étrangère, sous le titre d’Olympe. Je l’ai vendu encore inachevé à M. Porcher, le marchand, ou, si vous l’aimez mieux, l’acheteur de billets de théâtre. Je suis auteur de Fernande par la conception et par l’exécution. Si j’avais seulement fourni l’idée ou le canevas, M. Alexandre Dumas sans doute eût plus promptement terminé l’œuvre que je n’ai pu le faire, car j’ai mis trois mois à l’achèvement de mon travail.
« Ma manière de procéder un peu lente m’a valu de nombreuses missives de l’illustre romancier. J’en ai beaucoup donné aux amateurs d’autographes ; cependant j’en conserve qui peuvent appuyer mes assertions.
« Quand j’eus signé le traité de vente et touché les mille francs qui en étaient le prix, Porcher, propriétaire du manuscrit, m’annonça que c’était pour Alexandre Dumas qu’il en avait fait l’acquisition. Le célèbre écrivain avait lu la partie préalablement remise (plus de la moitié) ; il était enchanté, au dire du courtier : il désirait vivement faire connaissance avec moi, et moi, monsieur, je n’étais pas moins désireux alors, en 1843, de connaître un homme dont on s’occupait tant.
« La vente de mon manuscrit ne me faisait pas renoncer à la prétention naturelle de m’en déclarer auteur ; je n’autorisais personne à mettre son nom à la place du mien. Alexandre Dumas l’a fait bravement, avec cette intrépidité de bonne opinion de lui-même qui lui sert d’auréole. Aujourd’hui la prescription lui donnerait gain de cause, si je réclamais la faculté de signer mon ouvrage, comme M. Maquet a obtenu celle de signer les siens. Mais telle n’est pas mon intention, La pseudomorphose m’a procuré des jouissances de vanité trop douces pour que je sois ingrat envers elle, et le petit scandale que vous renouvelez à ce propos suffit à mon amour-propre. Parmi les nombreux romans qui portent la signature d’Alexandre Dumas, Fernande est un de ceux que les lecteurs d’un certain ordre estiment le plus. À cet égard, si je n’ai pas le prestige de renommée qui entoure le père putatif, j’ai la conscience du véritable père, et c’est quelque chose dans mon obscurité.
« Je n’en doute pas, monsieur, si vous aviez su comment, en 1843, j’étais arrivé, par le canal de Porcher, à laisser signer mon ouvrage par un autre, au lieu de me blâmer, peut-être eussiez-vous pris pitié de moi. C’est là le point essentiel de ma réclamation. Il me faut donc vous l’apprendre : en premier lieu ce roman avait été proposé au National ; Marrast l’avait admis, mais à condition que j’introduirais une critique de l’éducation donnée, dans la maison de Saint-Denis, aux filles de la Légion d’honneur. N’ayant pas cru devoir céder à cette injonction, j’allai frapper a la porte des éditeurs. Tous, sans exception, se refusèrent à lire mon manuscrit et à l’imprimer, même en le leur donnant pour rien. J’aurais payé, si je l’avais pu, afin qu’on le publiât. Ce fut dans cette conjoncture que le marchand de billets devint pour moi l’équivalent d’un libraire, et que le nom d’Alexandre Dumas me servit de pseudonyme.
« Maintenant, vous devez le comprendre, monsieur, je mérite peu la flagellation que vous faites subir aux auteurs sans entrailles qui renoncent à signer leurs ouvrages. Aujourd’hui, comme autrefois, je puis m’excuser en disant : « Il faut que je vive ; » Mais vous pouvez, vous roidissant contre l’émotion, me répondre le mot connu : Je n’en vois pas la nécessité.
« Je crois donc avoir le droit de reporter sur les libraires tout le blâme dont vous m’accablez. En 1843, pour qu’un de ces messieurs éditât un ouvrage, il fallait qu’il fût signé Alexandre Dumas. En 1856, c’est encore cette marque de fabrique qui protège la publicité, et, quoique de grandes iniquités littéraires soient résultées de cette complicité funeste, je ne prévois guère une amélioration ni plus de probité, tant l’abus a pris force de loi.
« Ni vous ni moi n’en saurions douter, monsieur, le célèbre romancier est convaincu que je suis son obligé, parce qu’il m’a payé mille francs un roman qui lui en a rapporté vingt-cinq ou trente mille ; et moi, je ne puis vous le cacher, malgré ma misère, je suis heureux de penser que j’ai contribué à son luxe, et que j’ai apporté ma pierre au palais de Monte-Christo.
« Quand je suis arrivé à Saint-Pétersbourg, en janvier 1844, — et je m’y rendais pour échapper aux séductions du grand écrivain, — le libraire Bellizard se plaignit devant moi de l’intervalle un peu trop prolongé qu’Alexandre Dumas mettait entre le commencement d’un roman inédit, inséré dans la Revue étrangère, et la fin qui n’arrivait pas. Après avoir appris qu’il s’agissait d’Olympe, je ne cachai point à l’éditeur la vraie cause du retard. J’avais achevé mon travail la veille de mon départ de Paris, et, comme il devait passer de mes mains dans celles de Dumas, puis être livré à Buloz, il était impossible que cette fin, tant attendue en Russie, y arrivât avant moi. Elle ne tarda pas à m’y suivre.
« À mon retour en France, au bout de trois ans, les choses étant toujours dans l’état où je les avais laissées, je me vis contraint de recourir à la Maison Alexandre Dumas et Compagnie. Je renouai de nouvelles affaires. Mais le chef de l’entreprise manquait de fonds pour payer les manuscrits qu’il avait acceptés, et que je dus retirer de ses mains dans le but de les faire imprimer à mes frais. Il est résulté de ces nouvelles relations un plagiat que je veux dénoncer en justice. C’est un scandale que vous pourrez ajouter à la liste écourtée que vous avez publiée. Le manuscrit de Fernande m’a été payé, je n’ai jamais élevé la moindre prétention sur cet ouvrage ; mais, cette fois, on me prend, sans y être autorisé par un traité, une de mes idées, une de ces idées mères qui en- fantent de nombreux volumes (les Mohicans de Paris en ont déjà vingt-deux) ; j’ai le droit de revendication : aussi, comme Mascarille, vais-je crier au voleur.
« Pour me résumer, Monsieur, je vous prie de lancer dorénavant vos anathèmes contre les libraires qui restent complices du trop célèbre romancier, et de prendre quelques informations préalables avant de livrer au blâme le nom des auteurs qui, n’ayant pas le grand mérite de se nommer Alexandre Dumas, ont eu le mérite plus modeste de faire des ouvrages qui contribuent à la réputation universelle d’un spirituel charlatan.
« Veuillez agréer, etc.
Nous répondrons en peu de mots et catégoriquement à l’auteur de Fernande.
Sa lettre, rédigée avec beaucoup de tact et de finesse, ne le justifie en aucune sorte aux yeux des lecteurs sérieux. Il n’est pas fâché de confirmer notre dire par un témoignage public, et occasion lui a paru belle pour ressaisir un peu de la renommée littéraire qu’il a volontairement sacrifiée,
Oui, monsieur, volontairement !
Car, à partir du jour où vous avez vu la signature de M. Dumas substituée à la vôtre, il fallait réclamer avec énergie. Vous ne l’avez pas fait, votre silence vous condamne.
Sortez de cette logique. Impossible. Nous vous y tenons les jambes prises.
Il faut vivre, d’accord.
Mais, à côté des lettres, il y a vingt professions qui donnent honorablement du pain. C’était à vous d’en choisir une qui vous conduisit à des temps meilleurs.
Jean-Jacques a copié de la musique, l’aviez-vous oublié, monsieur ? Dans ses jours de détresse et d’infortune, l’idée ne lui est jamais venue de vendre Émile ou le Contrat social à Voltaire.
La gloire est fille de la lutte et de la patience. Chacun doit se le rappeler quand il veut écrire.
Céder à la fatigue, jeter vos livres à l’ogre de la plume, et réclamer ensuite comme un droit notre pitié, vous n’y songez pas, monsieur !
Plus le roman de Fernande a de mérite, plus vous êtes coupable.
Grâce à votre faiblesse et à celle des écrivains qui, comme vous, n’ont pas eu le courage de souffrir et d’attendre, un commerce honteux a pu se développer sur une large échelle. Les issues du journalisme et de la librairie se sont de jour en jour fermées davantage, non-seulement pour les ouvriers de la fabrique Dumas, mais pour de plus dignes. Vos marchés clandestins ont multiplié les entraves sur la route de vos jeunes confrères, et ce doit être là, monsieur, l’un de vos plus cuisants remords.
N’essayez donc plus de vous poser en victime, et d’échapper, comme vous dites, à la flagellation.
Les torts de Porcher n’effacent point vos torts ; le refus de publication des éditeurs ne vous disculpe nullement. Vous êtes complice comme eux des crimes littéraires d’Alexandre Dumas, et nous refusons de vous mettre hors de cause.
Réhabilitez-vous en donnant des sœurs à Fernande. Signez vos œuvres, et n’accusez pas les autres, quand vous ne devez accuser que vous-même.
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The end
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