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LES CONTEMPORAINS
PONSARD
PAR
Nerval
Au moment où nous terminons la biographie de M. Ponsard, le poëte heureux, l’homme adulé, flatté, porté aux nues ; de M. Ponsard, officier de la légion d’Honneur, de M. Ponsard qui bientôt s’assiéra sur le fauteuil académique, on vient nous apprendre qu’un autre poëte a frappé, ce matin, aux portes de la mort, en lui demandant la fin de ses douleurs et de sa misère.
La mort a répondu à cet appel.
Gérard de Nerval n’est plus. Le gracieux écrivain de la Revue des Deux Mondes, le savant interprète de Goethe, le spirituel rédacteur du Mercure de France, du Cabinet de lecture, du Vert-Vert, du Figaro, de l’Artiste, de la Revue de Paris et de la Presse ; l’auteur de Tartufe chez Molière, des’Nuits du Rhamazan, de la Main de Gloire, des Amours de Vienne, des Illuminés, des Filles du Feu, de Sylvie et du Voyage en Orient, le collaborateur de Théophile Gautier et d’Alexandre Dumas a mis fin à ses jours, dans une heure de désespoir et de folie.
Pourquoi n’es-tu pas venu à nous, frère, à nous qui t’aimions, à nous qui avions fait tous nos efforts, hélas ! pour attirer l’attention sur toi, et mettre ton mérite au grand jour ?
Nous t’aurions consolé, nous t’aurions soutenu, nous aurions raffermi ta pauvre âme d’enfant et de poëte !
Il est trop tard.
Demain, la tombe se refermera sur toi ; demain, nous les verrons, ceux qui n’ont pas songé à verser le baume sur tes blessures, à dégager ton cerveau malade des soins de la vie matérielle, à te donner le pain de chaque jour, — nous les verrons semer de fleurs le bord de ta fosse, quand ils n’ont pas su, toi vivant, écarter les pierres de ta route et empêcher les ronces de faire saigner ton pied.
Sois tranquille, frère ! leurs journaux vont retentir de tes louanges ; nous les entendrons célébrer ton beau talent, ta plume si correcte, si chaste, si candide ; tu auras une magnifique apothéose !
Puis, tout bas, nous les entendrons dire :
« — Que voulez-vous ? Pauvre garçon ! Mieux vaut pour lui qu’il soit mort ; il n’avait point d’ordre. »
Ils en ont, de l’ordre, ceux qui parlent, ils en ont beaucoup !
À leur dîner, chaque jour, ils frappent le même nombre de bouteilles de champagne ; ils rendent assidûment visite à leur maîtresse, ils tirent le rideau de l’alcôve tous les soirs à la même heure !
Gérard n’avait point d’ordre, c’est vrai.
Jamais il n’a pu régler sa vie sur les sèches et désolantes doctrines de l’égoïsme. Riche, il a donné sa fortune à tous. Pauvre, on ne l’a vu tendre la main à personne. Il n’a demandé ni honneurs, ni distinction, ni sinécures ; il n’a rien eu parce que les mendiants seuls obtiennent. Doux, modeste, timide, il n’a pas sonné de fanfares en son honneur, il n’a pas crocheté le coffre des pensions ; il a descendu lentement et sans se plaindre la pente fatale qui mène à la détresse, à la maladie, à la faim, à la mort.
Adieu, frère ! Que le juge suprême te pardonne ton désespoir.
Adieu ! puisses-tu, dans un monde meilleur, retrouver celle que tu aimais, cette Adrienne dont le cher souvenir n’a jamais quitté tes rêves, et qui, depuis longtemps, avait emporté au ciel une moitié de ton âme.
Adieu ! tes écrits sont là, nous les avons. L’avenir doit te venger de l’injus- tice présente, et ceux qui t’ont laissé mourir, ceux qui ont aujourd’hui renommée, gloire, fortune, seront depuis longtemps plongés dans l’oubli, que tu resteras, toi, comme l’un des plus purs et des plus élégants écrivains dont la langue française s’honore.
Adieu, Gérard ! Embrasse là-haut Gilbert et Chatterton, tes frères en poésie et en malheur.
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The end
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