Souvenir
Dans un village de la Campine anversoise, entre Hoogstraten et Calmpthout, demeurait Pierre Gansendonck, baes de l’auberge du Saint-Sébastien. Je l’ai connu après 1830, alors que j’étais soldat. Toutefois mes souvenirs de cette époque ne me rappellent rien sur son compte, sinon qu’il ne pouvait souffrir soldats ni paysans, et aimait par-dessus tout à avoir affaire aux officiers. Aussi était-il très-irrité contre le bourgmestre, parce que celui-ci avait pris le capitaine de la compagnie dans sa propre maison, placé les trois autres officiers chez le baron, le notaire et le docteur, et n’avait laissé à héberger à lui, Pierre Gansendonck, que le sergent-major votre très-humble serviteur.
Je me souviens aussi que je passais souvent mes heures de loisir à fabriquer toutes sortes de jouets pour la petite Lisa, fille de baes Gansendonck, et qui avait à peu près cinq ans. L’enfant était souffrante et semblait vouloir s’éteindre de consomption ; cependant son regard d’ange était si séduisant, son visage pâle comme le marbre était si pur, sa voix argentine avait des intonations si douces, que je trouvais une sorte de bonheur à consoler et à récréer la petite malade par des jeux, des chansons ou des contes.
Aussi quels cris de désespoir jeta Lisa, quelles larmes amères baignèrent ses joues, quand les tambours battirent le roulement d’adieu, et que son bon ami le sergent-major se tint debout et le sac sur le dos, prêt à la quitter pour toujours !
Mais de semblables impressions s’effacent si vite dans une jeune âme ! Depuis lors, je n’ai jamais plus songé à la petite Lisa, et sans doute l’enfant aussi m’a profondément oublié.
Il y a peu de temps, mes excursions à l’aventure dans la Campine me ramenèrent pour la première fois dans le même village. J’y entrai sans pressentiment comme aussi sans la moindre attente.
Cependant, je n’eus pas sitôt ressaisi au plus profond de ma mémoire l’image de l’église, des maisons et des arbres, qu’un sourire de bonheur et de surprise éclaira mon visage, et que ma poitrine se gonfla d’une joyeuse émotion. La vue de la vieille enseigne de l’auberge fit surtout battre mon cœur… Je penchai la tête et demeurai un instant immobile à suivre le cours des jeunes qui se pressaient dans mon âme comme un flot brûlant et embaumé.
Combien notre âme doit avoir d’amour et de puissance, dans les jours de la jeunesse, pour enfermer à jamais en soi tout ce qui l’entoure, et l’envelopper d’affection comme d’un impérissable voile ! Hommes, arbres, maisons, paroles, tout, — vivant ou inanimé, — tout devient une partie de notre être ; à chaque objet nous attachons un souvenir aussi beau, aussi doux, que notre jeunesse elle-même. Notre âme déborde de force, elle lance des étincelles et des reflets de sa vie sur toute la création ; et tandis que nous saluons d’un hymne joyeux et incessant le bonheur qui nous sourit à tous, enfants ou jeunes gens, dans un avenir sans bornes, tout dans la nature chante et se réjouit à l’unisson avec nous.
Ah ! combien j’aime la bruyère, le tilleul, la ferme, la chapelle et tout ce qui me parlait au temps où les roses de la jeunesse et les lis de la chaste poésie des premières années couronnaient mon front ! Ils ont partagé toutes mes jouissances ; je les ai vus s’épanouir voluptueusement et resplendir sous la chaude lumière du soleil, alors que, dans ma joyeuse insouciance, je m’élançais dans le chemin inconnu des destinées humaines. Ce sont mes vieux compagnons de jeu, mes amis. Chacun d’eux me rappelle un souvenir agréable, une douce émotion ; ils parlent la langue de mon cœur ; toutes les fibres les plus délicates de mon âme tressaillent à leur appel avec une juvénile énergie, et, dans un calme et religieux attendrissement, je remercie le Seigneur de ce qu’il laisse couler, même dans le cœur glacé de l’homme désenchanté, la bienfaisante source du souvenir.
Devant la porte de la vieille auberge, je me trouvai reporté comme par magie dans des temps meilleurs. Je revoyais mes camarades, mes officiers ; le tambour battait au loin ; j’entendais retentir le martial commandement ; l’entraînante chanson de guerre s’élevait au-dessus des humbles et rustiques demeures, le cornet des chasseurs résonnait à l’ombre des tilleuls… mais au milieu de tout cela m’apparaissait, plus nette et plus précise encore, la calme et angélique image de Lisa me souriant du fond du passé.
La pensée humaine parcourt le monde des souvenirs avec plus de rapidité que l’éclair les espaces des cieux. À peine m’étais-je arrêté une minute, et déjà cinq beaux mois de ma vie avaient repassé tout éclatants sous mes yeux.
Je m’avançai vers l’auberge en doublant le pas, l’âme empressée, le front joyeux… — Je vais voir Lisa, me disais-je ; elle ne pourra me reconnaître, je le sais, car l’enfant doit être devenue une belle jeune fille, mais rien que sa vue me réjouira… Elle était malade et languissante ; peut-être gît-elle sous la terre dans le paisible cimetière ! Loin de moi cette lugubre pensée que la froide raison vient jeter au milieu de mes ardents souvenirs !
Mais comme tout me semble étranger et triste dans l’auberge de Saint-Sébastien ! Tout est changé, hommes et choses. Où est baes Gansendonck ? Où est Lisa ? Où est la table à tiroir sur laquelle j’ai joué avec mes camarades tant de pintes de bière ? Tout a disparu !
Pauvre Lisa ! je vois encore près de la fenêtre le coin où tu reposais ta petite tête sur les genoux de ta mère, où je t’amusais avec un chariot de cartes traîné par quatre hannetons, où ton regard languissant, mais doux comme une prière, me remerciait de mon amitié.
J’avais tout oublié si profondément ! Je ne savais même plus que je fusse venu jadis dans ce village ; mais maintenant de chaque chose s’échappe une image, de chaque chose une voix : je revois tout, j’entends tout ; tout redevient jeune et riant… même mon cœur, qui se retrouve en harmonique accord avec cette nature connue et aimée.
Douce Lisa, qui eût dit alors que je raconterais un jour ton histoire à mes compatriotes, comme je récréais autrefois ton âme par des contes enfantins !
La vie ressemble à ces grands fleuves de l’Amérique qui, pendant quelque temps, coulent paisiblement entre des rives souriantes, et soudain se précipitent du haut d’une montagne et s’abîment avec le fracas d’une tempête dans des gouffres hurlants, d’où leurs flots sortent écumants et brisés. L’homme est le brin de paille qui flotte sur le torrent ; le calme voyage entre les rivages fleuris, c’est la jeunesse ; la redoutable cascade, le gouffre dévorant, c’est la société humaine dans laquelle l’homme est jeté comme le brin de paille ; il tombe, il s’abîme jusqu’au fond, il revient à la surface, il s’enfonce encore ; il est tourmenté, froissé, harcelé, brisé… Qui peut savoir sur quel rivage le pauvre brin de paille sera jeté ?
01
Baes Gansendonck était un singulier homme. Bien qu’il fût issu d’une des plus humbles familles du village, il s’était de bonne heure mis en tête qu’il était d’étoffe beaucoup plus noble que les autres paysans, — que lui seul en savait plus qu’une foule de savants réunis, — que si les affaires de la commune s’embrouillaient et marchaient à reculons, c’était uniquement parce que, malgré sa haute intelligence, il n’était pas bourgmestre, — et beaucoup d’autres choses du même genre.
Et cependant le pauvre homme ne savait ni lire ni écrire, et n’avait jamais eu occasion d’oublier grand’chose… mais il avait beaucoup d’argent !
Sous ce rapport du moins il ressemblait à beaucoup de personnes considérables dont l’esprit se trouve aussi sous clef dans un coffre-fort, et dont la sagesse, placée à cinq pour cent, rentre chaque année dans leur cervelle avec les intérêts. Les habitants du village, blessés chaque jour par l’orgueilleuse suffisance de baes Gansendonck, avaient peu à peu conçu une haine profonde contre lui, et lui donnaient le sobriquet railleur de blaeskaek.
Le baes du Saint-Sébastien était veuf et n’avait qu’un enfant. C’était une fille de dix-huit ou dix-neuf ans ; bien qu’elle fût délicate et pâle, les traits de son visage étaient si purs et si fins, son caractère était si doux et si aimable, qu’elle avait donné dans l’œil à beaucoup de jeunes gens. Selon les présomptueuses idées de son père, elle était beaucoup trop bonne, trop instruite et trop belle pour épouser le fils d’un paysan. Il l’avait placée pendant quelques années dans un pensionnat renommé, afin qu’elle y apprît le français et y gagnât des manières en harmonie avec la haute destinée qui l’attendait.
Heureusement Lisa ou Lisette, comme l’appelaient les paysans, était revenue toujours simple et ingénue, bien que des germes de vanité et d’étourderie eussent été jetés dans son âme : la pureté naturelle de son cœur avait étouffé ces semences de mal ; et jusque dans les traces qui pouvaient en rester, sa virginale innocence mettait un charme qui faisait tout excuser en elle.
Selon la coutume, elle n’avait reçu qu’une demi-éducation ; elle comprenait passablement le français, mais ne le parlait qu’imparfaitement. En revanche, elle savait broder d’une manière exquise, faire des pantoufles et des coussins de pied de mille couleurs, tricoter des perles, découper des fleurs de papier, dire le bonjour le plus gracieux, s’incliner et faire la révérence, danser selon toutes les règles de l’art, et elle possédait mille autres talents d’agrément qui, comme dit le proverbe, étaient de mise dans la rustique habitation de son père comme une fraise de dentelle au cou d’une vache.
Dès son enfance, Lisa avait été destinée pour femme à Karel, le fils du brasseur, l’un des plus beaux garçons que l’on put trouver, avec cela fort à son aise pour un villageois, et suffisamment instruit, vu qu’il avait passé quelques années au collège de Hoogstraten.
Toutefois l’étude l’avait peu changé ; il aimait la liberté sans gêne de la vie champêtre, était joyeux comme un pinson, buvait et chantait en tout bien tout honneur avec chacun, plein de vie et de gaieté, ami et camarade de quiconque le connaissait.
La mort prématurée de son père l’avait forcé à quitter le collège pour venir en aide à sa mère en prenant la direction de la brasserie ; et la bonne femme remerciait Dieu tous les jours de ce qu’il lui avait laissé pour consolation un si bon fils, car, en vérité, il n’y avait pas de jeune homme plus actif et plus brave.
La présence de Lisa faisait seule perdre à Karel sa franche vivacité d’esprit ; devant elle il tombait dans une poétique gravité et de vagues rêveries. Assis près de la jeune fille aimée, il se faisait enfant avec elle, prenait plaisir à ses légères occupations, et épiait ses moindres désirs avec une religieuse attention. Elle était si délicate, si faible, mais elle était aussi si admirablement belle sa fiancée ! Aussi le robuste et courageux garçon entourait-il la frêle jeune fille de respect, de déférence et de soins inquiets, comme si la vie d’une fleur languissante lui eût été confiée.
Pendant cinq ou six mois, baes Gansendonck n’avait pas vu grand mal à ce que sa fille devînt la femme de Karel. Il est vrai que cette union n’avait jamais pleinement satisfait son orgueil ; mais comme, selon son opinion, le riche fils d’un brasseur n’était pas, à tout prendre, un paysan, il n’avait pas voulu rompre un pris de longue date, et avait même consenti à ce qu’on préparât et mît en état toutes choses pour le prochain mariage.
L’affaire des jeunes gens était donc sur un assez bon pied, quand le frère de baes Gansendonck, frère qui n’était pas marié, mourut après une courte maladie et laissa un bel héritage, lequel, bientôt après, vint s’ajouter dans l’auberge du Saint-Sébastien, en bonne monnaie sonnante à d’autres tas d’écus.
Pierre Gansendonck était d’avis, comme bien d’autres, que l’esprit, la noblesse et la supériorité d’un homme doivent se mesurer uniquement par l’argent qu’il possède ; et, bien qu’il ne sût pas l’anglais, il était cependant tout porté par sa nature à regarder comme donnant à tout une réponse satisfaisante et irréfragable, cette sublime pensée britannique : Combien cet homme pèse-t-il de livres d’argent ? Ce que dit d’ailleurs aussi le vieux proverbe flamand : L’argent, qui est muet, redresse ce qui est de travers et donne de l’esprit au sot.
Il va sans dire qu’avec un aussi beau système son orgueil ou plutôt sa folie s’était accrue plus encore que sa fortune. Il s’estimait maintenant l’égal au moins de monsieur le baron du village, car il croyait consciencieusement peser autant de livres que ce noble propriétaire.
À dater de ce jour baes Gansendonck se monta de plus en plus la tête, et se crut un des premiers personnages du pays. Il rêvait souvent, pendant des nuits entières, qu’il descendait d’une noble race ; et même, durant le jour, cette pensée flatteuse le berçait et continuellement son esprit. Afin de s’affermir dans l’opinion qu’il avait de l’excellence de sa nature, il s’était souvent efforcé de découvrir quelle différence il pouvait y avoir entre un gentilhomme et lui ; mais en réalité, il n’en trouvait pas.
Sa conscience lui disait bien de temps en temps qu’il était trop vieux pour apprendre le français, pour changer toute sa manière de vivre, et faire son entrée dans une société plus élevée. Mais s’il ne le pouvait plus, sa fille du moins était en état de monter en rang dans le monde et d’épouser le meilleur d’entre les premiers barons. Quelle heureuse certitude pour baes Gansendonck ! Avant de mourir il aurait le plaisir d’entendre nommer sa Lisa, madame la baronne ! Lui-même serait grand’père de quelques petits barons !
On comprend que l’amour de Karel le brasseur commençât dès lors à le contrarier vivement, et qu’il accusât, dans son for intérieur, le joyeux garçon d’être un obstacle à l’avenir de sa fille. Déjà il avait parlé de Karel en présence de Lisa avec une méprisante aigreur, et dit des choses qui avaient tellement blessé la jeune fille que, pour la première fois de sa vie elle s’était révoltée avec dépit contre son père et avait versé des larmes amères au moins pendant deux heures.
Pour ne pas affliger sa fille, il s’abstint de toute attaque directe contre l’amour du brasseur, mais il se promit bien de retarder le mariage par des expédients jusqu’à ce que le temps vint arracher à Lisa le bandeau qui l’aveuglait, et qu’elle-même se convainquit que Karel n’était rien qu’un grossier paysan comme les autres.
02
Dès le point du jour les domestiques et les gens de journée étaient occupés à leurs travaux accoutumés dans la cour de l’auberge du Saint-Sébastien. Thérèse, la vachère, lavait auprès du puits des betteraves pour le bétail ; on entendait dans la grange ouverte le bruit cadencé des fléaux ; le garçon d’écurie chantait une grossière chanson en étrillant les chevaux.
Un seul homme se promenait du haut en bas, fumant nonchalamment sa pipe et s’arrêtant tantôt ici tantôt là pour regarder travailler les autres. Il était aussi vêtu comme un ouvrier, portait une veste et avait des sabots aux pieds. Bien que son visage attestât surtout la calme tranquillité d’un insouciant far niente, on voyait cependant briller dans ses yeux une certaine expression de malice et de ruse. Au reste, il suffisait de voir ses joues vermeilles et son nez empourpré pour comprendre qu’il s’asseyait à une bonne table et connaissait parfaitement le chemin de la cave.
La fille d’écurie quitta ses betteraves, et s’approcha de la grange où les batteurs étaient occupés à étendre sur l’aire de nouvelles gerbes et qui saisissaient cette occasion pour échanger un mot tout en travaillant. L’homme à la pipe s’était arrêté et regardait.
— Kobe, Kobe, lui cria la vachère, vous avez trouvé la bonne recette ! Nous nous tuons à travailler comme des esclaves du matin au soir, et nous ne recevons en récompense que des sottises qu’on nous jette à la tête. Vous, vous avez le bon vent ; vous flânez, vous fumez votre pipe, vous êtes l’ami du baes, vous avez tous les bons morceaux ! Vous pouvez dire que votre pain est tombé dans le miel ! Le proverbe dit vrai : pour tromper les gens, il n’y a qu’à s’y connaître.
Kobe sourit malicieusement et répondit :
— Avoir, c’est avoir, mais gagner ce qu’on n’a pas, voilà l’art ! Le bonheur vole, celui qui l’attrape le tient bien.
— Frotter le manche c’est tromper, et flatter c’est ramper ! grommela l’un des ouvriers avec aigreur.
— Des mots ne sont pas des raisons, dit Kobe railleur. Chacun est en ce monde pour faire du bien au fils de son père, et ce qu’on trouve il faut le ramasser.
— Je serais honteux de faire ce que vous faites, s’écria l’ouvrier, irrité ; il est commode de tailler des lanières dans le cuir d’autrui ; mais le cochon s’engraisse aussi, quoiqu’il ne travaille pas.
— Un chien en voit un autre avec peine entrer dans la cuisine, dit Kobe en riant. Quand les plats sont inégaux, les frères se brouillent ; mais mieux vaut être envié que plaint. Et puisqu’il faut s’asseoir quelque part en ce monde, j’aime mieux le faire sur un coussin que sur des épines.
— Tais-toi, pique-assiette, et songe que c’est de notre sueur que tu deviens si gras.
— Tistjé, Tistjé, pourquoi me mordre ainsi ? Vous ne pouvez supporter que le soleil donne sur mon étang. Ne connaissez-vous donc pas le proverbe : Qui porte envie à autrui dévore son cœur et perd son temps. Si je recevais moins, en auriez-vous plus ? Suis-je fier ? Vous fais-je du mal ? Au contraire, je vous avertis quand le baes vient, et je vous passe souvent une bonne cruche de bière par le trou de la cave. Vous cherchez ce qui n’est pas perdu, Tistjé ?
— Oui, oui, nous connaissons votre générosité ; vous ressemblez au curé qui bénit tout le monde, mais en se bénissant lui-même le premier.
— Il a raison et moi aussi ; qui sert l’autel doit vivre de l’autel.
— C’est vrai ! s’écria un autre ouvrier. Kobe est un bon garçon, et je voudrais bien être dans ses souliers ; je gagnerais aussi mon pain alors en soufflant aux corneilles des nuages de fumée : quand le ventre est plein, le cœur est en repos.
— Oui, ventre plein, pied traînant ; panse pleine, tête folle !
— Laissez-les jaser, Kobe ; tout le monde ne peut avoir au ciel une bonne étoile ; moi je dis que vous avez beaucoup d’esprit.
— Pas plus que le champignon qui est là-haut sur le cerisier, répondit Kobe avec une modestie affectée.
Tous regardèrent avec surprise un grand agaric qui croissait entre les plus fortes branches du cerisier ; mais les regards se reportèrent immédiatement sur Kobe pour lui demander, selon la coutume, une de ces explications plaisantes dont il était prodigue.
— Ah ! ah ! s’écria la vachère, pas plus d’esprit que le champignon ! Alors vous devez être un terrible lourdaud !
— C’est ce que vous ne savez pas, Mieken. Que dit le proverbe ? Travailler est le lot des imbéciles. Je ne fais rien, ainsi ?…
— Mais qu’a à faire le champignon en tout ceci ?
— C’est une énigme, voyez-vous : le beau grand cerisier, c’est notre baes…
— Flatteur, va ! s’écria la servante.
— Et moi je suis le pauvre et humble champignon…
— Hypocrite ! murmura l’ouvrier frondeur.
— Et si vous parvenez à deviner cette énigme, vous saurez comment les petits chiens doivent s’y prendre pour manger dans le même plat que les grands sans se faire mordre.
Kobe avait l’intention de continuer à vexer ses auditeurs par ses mots à double entente, mais il entendit la voix du baes dans l’intérieur de l’auberge, et dit aux ouvriers en remettant sa pipe dans l’étui :
— Laissez les paysans reprendre leurs fléaux, mes gars ! Voici notre brave, notre gracieux baes qui vient voir si l’ouvrage marche…
— Nous allons avoir notre déjeuner ; ce ne sera pas un petit vacarme ! dit la vachère en courant au puits.
— S’il m’appelle encore, comme hier, voleur et lourd paysan, je lui jette mon fléau à la tête, dit un des ouvriers avec colère.
— La cruche voulut lutter avec la pierre, et elle tomba en pièces au premier choc, dit Kobe ironiquement.
— Quant à moi, je me moque de ses gros mots, et je le laisse défiler son chapelet de sottises, dit un second.
— Vous faites au mieux, dit Kobe ; ouvrez vos deux oreilles bien larges, ce qui entre par l’une sort par l’autre, Il faut bien aussi que le baes en ait pour son argent. Donnez-lui raison et faites ce qu’il dit.
— Faire ce qu’il dit ? et si on ne le peut pas ?
— Dans ce cas-là, donnez-lui raison tout de même et ne le faites pas ; ou plutôt ne dites rien, faites comme si vous ne saviez rien de rien, et songez qu’il n’y a rien de mieux que le silence.
— Tout homme est homme ! Je me moque de sa brusquerie. Qu’il commence, et je saurai bien aussi lui montrer les dents ! Il n’a pas le droit de me traiter comme une bête, quoique je ne sois qu’un ouvrier.
— Ce que vous dites est bien vrai, Driesken, et pourtant vous frappez à faux, fit observer Kobe : chacun doit connaître sa place dans le monde. Que dit le proverbe ? Êtes-vous enclume, souffrez les coups comme une enclume ; Êtes-vous marteau, frappez comme un marteau. Et puis un bon petit mot brise une grande colère. Si vous voulez que cela aille mieux, souvenez-vous qu’il est difficile de prendre les mouches avec du vinaigre, ou les lièvres en battant le tambour…
— Kobe, Robe ! cria une voix de l’intérieur avec un accent marqué d’impatience.
— Voyez, voyez-le composer sa mine hypocrite ! dit d’un ton moqueur un autre batteur.
— C’est justement là l’art que vous n’apprendrez jamais ! riposta Kobe.
Et se tournant vers l’auberge, il cria sur un ton suppliant et comme s’il eût été effrayé :
— Je viens, je viens. Cher baes, ne vous fâchez pas, j’accours, je suis là.
— Il gagne son pain à jouer le chien couchant ! murmura avec mépris l’ouvrier courroucé ; j’aime mieux battre le blé ma vie entière. Voilà ce qui arrive des hommes qui ont passé par tous les filets comme lui !
— Il a été dix ans soldat. C’est là qu’on apprend à faire le niais et le bouffon pour travailler le moins possible. Après cela, il est devenu domestique de messieurs, et ce métier-là ne donne pas non plus de durillons aux mains… Mais quelle diablesse d’énigme nous a-t-il donnée là ? Comprenez-vous ce qu’elle signifie ?
— Oh ! c’est facile à deviner, répliqua le premier ; il veut dire qu’il est installé sur la nuque du baes, et qu’il en vit comme le champignon du cerisier. Allons, allons, remettons-nous à battre.
03
— Hé bien, Kobe, demandait baes Gansendonck à son domestique, quel air ai-je avec mon nouveau bonnet ?
Le domestique recula de deux pas et se frotta les yeux comme quelqu’un frappé d’étonnement par une chose incroyable :
— Oh ! baes, s’écria-t-il, dites donc, est-ce bien vous ? Je pensais voir monsieur le baron. Bonté du ciel ! comment cela se peut-il ? Levez un peu la tête, baes ; tournez-vous encore un peu, baes ; marchez un peu maintenant, baes. Voyez-vous, vous ressemblez à monsieur le baron comme une goutte d’eau…
— Kobe, dit le baes avec une feinte sévérité, tu veux me flatter ; je n’aime pas cela.
— Je le sais, baes, répondit le domestique.
— Il y a peu d’hommes qui aient moins d’orgueil que moi, bien qu’on dise par jalousie que je suis fier parce que je ne puis supporter les paysans.
— Vous avez raison, baes. Mais, en vérité, je doute encore si vous n’êtes pas le baron !
La joie rayonnait dans les yeux de baes Gansendonck ; la tête en arrière et dans une fière attitude, il contempla en souriant le domestique qui continuait à faire toutes sortes de gestes d’étonnement.
Kobe n’avait pas tout à fait trompé son maître. À en juger sur l’extérieur, et sans avoir égard à sa stupide physionomie, baes Gansendonck ressemblait absolument au baron. Rien d’étonnant en cela ; depuis trois mois déjà il s’évertuait à copier les vêtements que le baron portait d’habitude ; ce à quoi peu de gens avaient fait attention, parce qu’à la campagne le baron vivait sans la moindre gêne et ne portait qu’un costume fort ordinaire.
Mais, quelques semaines auparavant, le baron avait eu une fantaisie. Qui n’en a pas ? Un magnifique caniche lui était mort, et de la peau de l’animal il s’était fait faire un bonnet fourré. Ce joli bonnet avait si bien donné dans l’œil à baes Gansendonck, qu’il s’en était fait confectionner un semblable en ville. Ce bonnet étalait en ce moment ses mille boucles frisées sur la tête du baes du Saint-Sébastien, qui ne pouvait assez s’admirer lui-même dans le miroir depuis la flatteuse exclamation de son domestique.
Il se prépara à sortir.
— Kobe, dit-il, prends ma fourche ; nous allons traverser le village.
— Oui, baes, répondît le domestique en composant sa physionomie, et en suivant son maître sur les talons.
Sur le grand chemin bordé de maisons, ils rencontrèrent beaucoup de villageois qui ôtèrent poliment leur chapeau ou leur casquette à baes Gansendonck, mais qui partaient d’un éclat de rire aussitôt qu’il était passé. Beaucoup d’habitants accoururent aussi sur le seuil de leur demeure ou de leur étable pour admirer le bonnet velu du baes ; celui-ci ne saluait personne le premier, et s’avançait la tête haute et d’un pas lent et majestueux comme le baron le faisait d’ordinaire. Kobe, la figure niaise en apparence, marchait silencieux derrière son maître, et le suivait dans tous ses mouvements aussi fidèlement, aussi patiemment, que s’il eût fait l’office d’un chien.
Tout alla bien jusqu’en face de la forge ; mais là se trouvait quelques jeunes gens qui conversaient. Dès qu’ils virent apparaître le baes, ils se mirent à rire si haut, qu’on pouvait les entendre dans toute la rue.
Sus, le fils du forgeron, connu pour un railleur émérite, se mit à se promener devant la forge la tête en arrière, à pas compassés, et singea si exactement baes Gansendonck que celui-ci crut en crever de dépit. En passant devant le jeune forgeron, il lui lança un regard étincelant en écarquillant les yeux à les faire sortir de l’orbite ; mais le forgeron le considéra avec un rire si provoquant que baes Gansendonck, fou de colère, passa son chemin en grommelant et menaçant, et s’enfonça dans un sentier latéral.
— Blaeskaek ! Blaeskaek ! criait-on derrière lui.
— Eh bien, Kobe, que dis-tu de cette canaille de paysans ? demanda-t-il quand son courroux fut un peu tombé. Ça ose se moquer de moi ! me traiter comme un fou ! un homme comme moi !
— Oui, baes ; les mouches piquent bien un cheval, et c’est une bête si grande !
— Mais je les retrouverai, les insolents ! Qu’ils y garde, ils le paieront cher. Les montagnes ne se rencontrent pas, mais bien les hommes.
— Sans doute, baes, ce qui est différé n’est pas perdu.
— Je serais bien sot de faire encore ferrer mes chevaux ou de commander d’autres travaux chez ce drôle éhonté.
— Oui, baes, qui est trop bon est à demi fou.
— Personne de ma maison ne mettra plus le pied dans sa forge.
— Non, baes.
— Et alors le moqueur sera bien attrapé et se mordra les doigts, n’est-il pas vrai ?
— Sans doute, baes.
— Mais, Kobe, je crois que ce vaurien de forgeron est payé par quelqu’un pour me vexer et se railler de moi. Le garde champêtre croit aussi que c’est lui qui, à la nuit de mai dernière, a écrit quelque chose sur notre enseigne.
— À l’âne d’argent, baes.
— Il est inutile de répéter ces vilaines grossièretés !
— Oui, baes.
— Tu devrais le rosser d’importance entre quatre yeux pour que personne ne le voie, et puis lui faire mes compliments.
— Oui, baes.
— Le feras-tu ?
— Les compliments, oui, baes.
— Non, la rossée !
— C’est-à-dire que vous voudriez me voir revenir à la maison sans bras ni jambes. Je ne suis pas très-fort, baes, et le forgeron n’est pas chat à empoigner sans gants.
— As-tu peur d’un aussi lâche fanfaron ? Il y a de quoi être honteux !
— Il n’est pas bon de se battre contre celui qui est las de la vie. Mieux vaut Jean poltron que Jean mort, dit le proverbe, baes.
— Kobe, Kobe, je crois que tu ne mourras pas de courage.
— Je l’espère, baes.
Tout en causant, la colère de baes Gansendonck se dissipa. Parmi beaucoup de défauts il avait cependant une bonne qualité : c’est que, bien qu’il prît très-facilement la mouche, il oubliait très-promptement l’offense qu’on lui avait faite.
Il avait traversé quelques sapinières et se promenait sur ses propres terres, où il trouva mille occasions de laisser le champ libre à son sentiment outré de la propriété et de tempêter et invectiver contre tout le monde. Ici, une vache s’était fourvoyée et, s’écartant du sentier, avait passé sur sa terre ; là, une chèvre avait quelque peu brouté le feuillage de sa plantation ; plus loin, il crut découvrir des pas de chasseurs et la trace de leurs chiens.
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The end
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