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Ésope à la cour

Edme Boursault · 1746 · Free in the US

21,580 words · about 1 h 31 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Edme Boursault
Language
French
Published
1746
Length
21,580 words · about 1 h 31 min
Sections
10 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (10)
  1. Front matter under 1 min
  2. Épître about 2 min
  3. Avis au Lecteur about 1 min
  4. Prologue about 1 min
  5. Personnages under 1 min
  6. Acte I about 18 min
  7. Acte II about 16 min
  8. Acte III about 20 min
  9. Acte IV about 18 min
  10. Acte V about 14 min

Continue:

Front matter

Épître Avis au Lecteur

Prologue

Personnages Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V

Épître

DE VILLEQUIERE.

Voici les derniers hommages d’un Auteur que vous avez honoré de votre estime pendant sa vie, & de vos regrets à sa mort : & je ne sçaurois rien faire de plus glorieux pour sa mémoire, que de remplir ses souhaits en executant le dessein qu’il avoit formé, de mettre sous l’honneur de votre protection, MADAME, celui de tous ses Ouvrages qu’il en eût cru le moins indigne, s’il avoit eu le temps d’y donner toute sa perfection. C’est donc Esope qui cherche à paroître sous un aussi beau Nom que le vôtre, pour faire, s’il est possible, un peu oublier sa laideur. A qui pouvoit-il mieux consacrer ses maximes de vertu qu’à une Femme si vertueuse ? Quelle plus juste preuve de toute sa morale que toute votre conduite ? Et qui peut mieux enfin autoriser ses Fables à la Cour, que vous, MADAME, qui en êtes & l’ornement & l’exemple ? Ne m’allez-vous point déjà imposer silence, Vous, MADAME, qui n’avez à la fin accepté qu’à de si rigoureuses loix l’hommage que feu Monsieur Boursault avoit pris la liberté de vous destiner ? Je vous avoue que je ne pus alors m’empêcher de murmurer un peu de cette modestie que j’avois admirée tant de fois ; & que je vous trouvai bien injuste, d’être si ennemie des louanges & de les mériter si bien. Sans vous, MADAME, sans vos défenses, que n’aurois-je pas dit de ce Mérite encore superieur à votre Rang ; de cette grandeur d’Ame qui vous élève si fort au-dessus de votre Sexe ; de cette Beauté si éclatante, & en même temps si modeste, qui ne veut inspirer que du respect ; de cette Majesté répandue sur toute votre Personne, sur toutes vos actions ; de cette douceur prévenante ; de cette aimable égalité qui vous gagne tous les cœurs ; de cette bonté naturelle qui laisse un si libre accès à tous ceux qui y ont recours ; de cette pénétration d’esprit ; de cette élévation de sentimens ; de ce discernement si juste ; de cette solidité si rare… Mais pourquoi faut-il retenir mon zéle ? Est-ce ma faute, MADAME, s’il me malgré moi ? Est-il si facile de ne pas s’oublier auprès de vous ? Et en faveur de tant de respect, ne me passerez-vous point un peu de désobeïssance ? Que vous ai-je dit au prix de tout ce que j’aurois à vous dire, au prix de tout ce que je ressens ? L’effort que je me fais pour me taire est encore assez grand pour mériter que vous m’en teniez un peu compte, & que vous daigniez accepter les témoignages respectueux & sincéres de la profonde vénération avec laquelle je suis,

Avis au Lecteur

n’a pas donné cet Ouvrage au Public comme une Piéce fort exacte dans toutes les régles du Théâtre, mais comme d’excellens traits de morale, & de parfaitement beaux Vers qu’avoit composés feu Monsieur Boursault, en attendant qu’il y donnât lui-même tout le jeu & toute la liaison qui y étoient nécessaires. La mort l’a empêché d’y mettre la derniere main : & c’est ce qui y a laissé quantité d’endroits, ausquels il n’eût pas manqué de donner toute une autre forme. On sçait assez quel étoit son heureux génie & sa facilité à mettre ses Ouvrages dans le point qu’il faut pour plaire : & cela suffit pour le justifier, & pour faire passer les bons esprits sur tout ce qui a arrêté les esprits critiques & difficiles. On ne dit rien ici de plus ni sur l’Ouvrage, ni sur l’Auteur, dont le Public connoît tout le mérite ; on avertit seulement que la troisiéme Scene du troisiéme Acte n’est imprimée avec des guillemets, que parce qu’on ne la jouë pas sur le Théâtre ; n’y étant pas tout-à-fait convenable. Il faut pourtant avouer que cette Scene est très-bonne en soi : & que le motif sur lequel Esope presse son Athée de croire, s’il n’est pas bien convainquant, est du moins très-raisonnable. Il ne s’agissoit pas ici de convaincre un Philosophe sur l’existence des Dieux ; mais de combattre dans un Courtisan un défaut commun à la Cour, de n’y pas croire grand’chose : Or il est constant que la plûpart des gens de ce caractere ne doutent pas avec fondement, mais seulement par libertinage, & parce qu’ils veulent douter, & qu’ils n’envisagent la mort que comme fort éloignée. L’experience fait assez voir que rien au monde n’est plus foible dans le péril & à la vûë d’une mort prochaine, que la plûpart de ces Esprits forts : C’en est assez pour autoriser Esope à leur faire des reproches, de ce qu’ils ne veulent pas croire dans leur vie ces mêmes Dieux qu’ils invoquent à la mort.

Prologue

direz-vous, Messieurs, à moins d’être indulgens, De voir d’abord paroître un marmot sur la Scene ? Est-il à présumer que je vaille la peine D’amuser tant d’honnêtes gens ? Au bonheur d’être grand j’aurois tort de prétendre ; C’est un bien qui m’est interdit : L’Auteur pour son génie ayant voulu me prendre, Se faut-il étonner que je sois si petit ?

Je laisse aux grands esprits à choisir dans l’Histoire Des événemens de grand poids. C’est un si vaste champ que le champ de la Gloire, Qu’on y peut arriver par differens endroits. Les Grecs & les Romains ont épuisé les veilles

Des Racines & des Corneilles : Moliére a critiqué les habits & les mœurs ; Et je souhaiterois, avec l’aide d’Esope, Pouvoir déraciner des cœurs Les vices qu’on y développe.

« Quel petit génie est-ce là ? » Diront ceux qui sont las des Fables : « Pour qui nous croit-il prendre en debitant cela, » Pour qui ? Pour des gens raisonnables ; Pour des gens de bon goût, qui loin d’être l’appui Des impertinences d’autrui, Sont ravis de les voir pour s’empêcher d’en faire. Les plus judicieux conseils À nous porter au bien servent moins d’ordinaire Que les fautes de nos pareils.

Ne vous attendez pas à des éclats de rire Dans ce qu’on va représenter : L’intention de la Satyre Est d’instruire et non de flater. Quoique depuis Esope, il plaise aux Destinées Avoir fait écouler plus de deux mille années, (Ou la chronologie a tort)

Tous les Hommes étant des Hommes, Ceux des siécles passés et du temps où nous sommes Ont toujours eu quelque rapport.

Si quelqu’un par hazard d’un mauvais caractére S’y trouve si bien peint qu’il soit presque parlant ; Il ne tient qu’à lui de bien faire, Il ne sera plus ressemblant.

Je ne vous dis rien de l’ouvrage ; S’il mérite votre suffrage, Sans vous le demander il est sûr de l’avoir. Mon but, en le faisant, fut l’honneur de vous plaire : C’est le plus digne salaire Que j’en puisse recevoir.

Fin du Prologue.

Personnages

CRESUS, | Roy de Lydie.

ESOPE, | Ministre d’Etat.

TIRRENE, | Du Conseil de Crésus ; secrets ennemis d’Esope.

TRASIBULE,

IPHIS, | Favori disgracié.

ARSINOE, | Princesse, Parente & Maitresse de Crésus.

LAIS, | Confidente d’Arsinoé.

PLEXIPE, | fade Courtisan.

RHODOPE, | Maitresse d’Esope.

LEONIDE, | Esclave de Thrace, Mere de Rhodope.

IPHICRATE, | vieux Général d’Armée.

CLEON, | jeune Colonel.

, | Financier.

ATIS, | Capitaine des Gardes de Crésus.

LICAS, | Domestique d’Esope.

GARDES.

La Scene est à Sardis, Ville Capitale de Lydie.

Acte I

Non, je ne puis garder plus long-temps le silence : Ma haine pour Esope a trop de violence. Crésus infatué d’un objet si hideux,

Le voyant de retour nous néglige tous deux. Notre zéle est suspect, quelque pur qu’il puisse être : De l’esprit de ce Prince il s’est rendu le maître : Pour l’obseder lui seul il l’éloigne de nous : Et prêt à l’abîmer vous hésitez.

Moi ?

Vous. Quel sujet vous oblige à différer sa perte ? Prenons l’occasion qui nous en est offerte. Nous avons de sa fourbe un fidéle témoin, A détromper Crésus appliquons notre soin. Qu’attendez-vous ?

J’attends que nous lui voyions faire Ce qu’avant son voyage il faisoit d’ordinaire. Ébloui d’un Trésor, qu’il ne pouvoit trop voir, Il l’alloit visiter le matin & le soir. Ne le détournons point de sa premiere route ; Et craignons qu’en ce lieu quelqu’un ne nous écoute. Des Etats de Crésus ayant fait tout le tour, Avec un bien immense il en est de retour.

Et son Trésor grossi grossira la tempête Qui demain au plus tard, doit écraser sa tête. Soyez dans votre haine aussi ferme que moi. Et croyez…

Parlez bas : il vient avec le Roy. Du retour de ce traître il a l’ame charmée.

Trouvez-vous au Conseil à l’heure accoutumée. Allez. Demeure Esope. Et vous, Iphis, sortez.

Eh ! Seigneur, se peut-il qu’après tant de bontez ?

Mon ordre est une Loi : c’est moi qui vous l’annonce : Sortez. Je ne veux point d’inutile réponse.

Si mon zéle…

Je hais les discours superflus. Iphis, sortez, vous dis-je, & ne me voyez plus.

Pour toi, mon cher Esope, il faut que je t’avoue Que de ton équité tout le monde se loue. Il n’est grands ni petits des endroits d’où tu viens, Qui ne fassent des vœux pour mes jours & les tiens. Après avoir été par l’ordre de ton Prince, Réformer les abus de Province en Province, Il ne te restoit plus qu’à hâter ton retour, Pour venir réformer les abus de ma Cour. Rends les vices affreux à tout ce que nous sommes ; Tous les hommes en ont, & les Rois sont des hommes. Le Ciel qui les choisit les éléve assez haut Pour faire voir en eux jusqu’au moindre défaut. Loin de flatter les miens dans ce degré suprême, A corriger ma Cour, commence par moi-même :

Régle ce que je dois suivant ce que je puis ; Et rends-moi digne, enfin, d’être ce que je suis.

Seigneur, vous obéir est ma plus forte envie : C’est à vous que mon zéle a consacré ma vie : Mais dans l’heureux état où vos bontés m’ont mis, Ne me commandez rien qui ne me soit permis. Il est beau qu’un Monarque aussi grand que vous l’êtes, Pour s’immortaliser fasse ce que vous faites : Qu’au gré de la justice il règle son pouvoir ; Et qu’exempt de défauts il ait peur d’en avoir. Mais si vous en aviez, quel homme en votre Empire Seroit assez hardi pour oser vous le dire ? Ce n’est point pour les Rois qu’est la sincérité. Tout se farde à la Cour jusqu’à la vérité. L’encens fait un plaisir dont l’ame extasiée Jamais jusqu’à ce jour ne s’est rassasiée ; Et l’on étale aux Rois d’un plus tranquille front Les vertus qu’ils n’ont pas que les défauts qu’ils ont.

Et c’est, mon cher Esope, à quoi, s’il est possible,

Tu me dois empêcher d’avoir le cœur sensible. Quel Monarque a-t-on vu, pendant qu’il a régné, Qui de mille vertus ne fût accompagné ? Les Rois qui sur ma tête ont transmis la Couronne Ont eu, quand ils régnoient, tous les noms qu’on me donne ; Et ceux, après ma mort, qui me succederont Les auront à leur tour pendant qu’ils régneront. Par-là je m’aperçois, ou du moins je soupçonne Qu’on encense la place autant que la personne ; Qu’on me rend des honneurs qui ne sont pas pour moi ; Et que le Trône enfin l’emporte sur le Roy. Si tu veux que ta foi ne me soit point suspecte, Ne souffre dans ma Cour nul flatteur qui l’infecte. L’équité qui par-tout semble emprunter ta voix, Est ce qu’on s’étudie à déguiser aux Rois. Pour me la faire aimer, fais-la moi bien connoître ; Je t’en prie, en ami ; je te l’ordonne, en Maître. Je suis jeune, & peut-être assez loin du tombeau ; Mais que sert un long régne, à moins qu’il ne soit beau ?

De ton zéle pour moi donne-moi tant de marques, Que je ressemble un jour à ces fameux Monarques Qui pour veiller, défendre, & régir leurs Etats, En sont également l’œil, l’esprit & le bras. Guide mes pas toi-même au chemin de la Gloire.

Les Rois presque toujours y vont par la victoire : Leurs plus nobles travaux sont les travaux guerriers. Eh ! quel Prince a-t-on vû plus couvert de lauriers ! Après avoir deux fois vû Samos dans vos chaînes, Vaincu cinq Rois voisins, & fait trembler Athénes, Pour en vaincre encore un, qui les surpasse tous, Vous n’avez plus, Seigneur, à surmonter que vous. Sans être conquerant, un Roy peut être Auguste. Pour aller à la gloire, il suffit d’être juste. Dans le sein de la paix faites de toutes parts Dispenser la Justice & fleurir les beaux Arts ; Proteger votre Peuple autant qu’il vous révére, C’est en être, Seigneur, le véritable Pere ;

Et Pere de son Peuple est un titre plus grand Que ne le fut jamais celui de Conquerant. Je vous parle, Seigneur, en serviteur fidéle.

Eh ! qui sçait mieux que moi la grandeur de ton zéle ? Poursuis. N’interromps point des avis si prudens : Et des soins du dehors passe à ceux du dedans. Examine ma Cour, & n’y souffre aucun vice : Bannis-en les abus : chasses-en l’injustice : Ta bonté pour le Peuple a pris des soins si grands…

Que le Peuple & la Cour, Seigneur, sont différens ! Quoiqu’on nomme le Peuple un monstre à plusieurs têtes, Si les uns sont grossiers, les autres sont honnêtes. Dans les moins délicats j’ai trouvé tant de foi, Qu’une seule parole est pour eux une Loi. La Cour, en apparence, a bien plus de justesse : C’est le séjour de l’art & de la politesse : Mais combien de chagrins y faut-il essuyer ; Et sur quelle parole ose-t-on s’appuyer : Tout rares qu’ils y sont, les amis s’embarrassent :

Tels voudroient s’étouffer que l’on voit qui s’embrassent : Pour un dont la vertu trouve un heureux destin, Mille vont à leur but par un autre chemin : L’un qui pour s’élever n’a qu’un foible mérite, Sous un dehors zélé cache un cœur hypocrite : L’autre met son étude à vous donner des soins, Quand il sçait que vos yeux en seront les témoins : Celui-ci fait du jeu sa capitale affaire : Cet autre en plaisantant devient sexagenaire : Et l’on arrive ainsi presqu’en toutes les Cours, D’un pas imperceptible à la fin de son cours. On est si dissipé, qu’avant que de connoître Ce que c’est que d’être homme, on y cesse de l’être : Et ceux qui de leur temps examinent l’emploi, Trouvent qu’ils ont vécu sans qu’ils sçachent pourquoi.

Je reconnois ma Cour, je ne puis te le taire, Au fidéle tableau que tu me viens de faire : Mais un trait important que tes soins ont omis, Un Roy ne sçait jamais s’il a de vrais amis.

De tant de Courtisans, qui toujours sur mes traces N’accompagnent mes pas que pour avoir des graces, Je ne puis distinguer au rang où je me voi Ceux qui m’aiment pour eux ou qui m’aiment pour moi. Je voudrois quelquefois, pour sçavoir si l’on m’aime, Pendant un mois ou deux me voir sans Diadême : Et dans mon premier rang être ensuite remis Pour ne me plus méprendre au choix de mes amis. Que sçai-je qui me flatte ou qui me rend justice ? Je ne dis pas un mot, que chacun n’applaudisse : Et si l’on prevoyoit ce que je dois penser, On m’applaudiroit même avant de m’énoncer. Je confonds le faux zéle avec le véritable.

Permettez-moi, Seigneur, de vous dire une Fable. Jamais la vérité n’entre mieux chez les Rois Que lorsque de la Fable elle emprunte la voix.

LE LION, L’OURS, LE TIGRE & la Panthére.

Par cent fameux exploits un Lion renommé, Ayant sçû d’un vieux Cerf, qu’il connoissait fidéle, Que souvent tels & tels dont il étoit charmé, Payoient ses bontés d’un faux zéle, En voulut par lui-même être mieux informé. Il fait venir un Tigre, un Ours, une Panthére, Apres à la curée, & qui sans hésiter, Quand de quelque désordre ils pouvoient profiter, De la peine d’autrui ne s’inquiétoient guère. « Mes Amis, leur dit-il, à qui j’ai si souvent » Confié le soin de ma gloire, » Je crois, sans me flatter d’un espoir décevant, » Avoir un sûr moyen de vivre dans l’Histoire. » Alors faisant semblant d’être encor dans l’erreur Et d’ignorer leur artifice, Il leur propose une injustice, Dont lui-même avoit de l’horreur, « Pesez bien, leur dit-il, ce que je vous propose, » Et sur-tout que ma gloire aille avant toute chose,

» Je n’ai rien de plus important. » « Ce que vous proposez est juste & nécessaire, » Répond tout d’une voix la troupe mercenaire ; « Et rien ne le fut jamais tant. » « Pensez-y deux fois plutôt qu’une, » Reprit doucement le Lion ; » Et si je vous suis cher, ayez soin de mon nom : » Les Rois ont moins besoin d’augmenter leur fortune, » Que de voir croître leur renom. » « Seigneur, répond encor la bande insatiable, » Quelque dessein que vous ayez, » Pour rendre une chose équitable » Il suffit que vous la vouliez. » « Dangereux Conseillers, Adulateurs infames, » Dit le Lion terrible en élevant sa voix ; « Je trouve de si basses ames » Indignes d’approcher des Rois. » Fuyez loin de moi, troupe avide, » Qui des foibles Agneaux & du Chevreuil timide » Etes si justement l’effroi : » C’est votre intérêt qui vous guide, » Ce n’est point la gloire du Roy. » D’un exil éternel ayant puni l’audace

De leurs conseils pernicieux, Il menaça de la même disgrace Les Animaux qui briguérent leur place, S’ils ne la remplissoient pas mieux.

Une mémorable victoire, Que sur trois Léopards il eut le même jour ; À l’éclat de sa vie ajoûta moins de gloire Que de s’être défait de ces pestes de Cour.

Pour expliquer l’Enigme & dévoiler l’Emblême, Croyez-vous qu’un Monarque aussi grand que vous même, Ne fît pas une belle & louable action D’imiter quelquefois l’adresse du Lion ? De ce trait d’équité plus que d’une Victoire Vos sujets dans leur cœur garderoient la memoire ; Et ceux qui sont admis dans le Conseil des Rois En donnant leur avis y penseroient deux fois. Peut-être m’expliquai-je avec trop de franchise. C’est une liberté que vous m’avez permise. Je ne sçai ce que c’est que de rien déguiser.

Qui ne m’offense point ne doit point s’excuser. Charmé de tes avis, pénétré de ton zéle, Et par tant de raisons sûr que tu m’es fidéle, Je confie à ta foi comme deux grands dépôts, Et les soins de ma gloire, & ceux de mon repos. D’Iphis, qui s’est lui-même attiré sa disgrace, De l’orgueilleux Iphis je te donne la place.

A moi, Seigneur ?

Sur qui puis-je jetter les yeux Qui me soit plus fidéle, & qui me serve mieux ? Qui peut plus sagement gouverner mes finances Que toi qui fuis le bien & qui hais les dépenses ? En quelle occasion les peux-tu dissiper ? Est-ce au superbe train que tu fais équiper ? Pour contenter ton goût de diverses manieres Te voit-on dépeupler les Airs & les Rivieres ? E, pour éterniser tes desseins fastueux Encherir sur ton Maître en Palais somptueux ? Loin qu’un zéle si pur ait rien que j’appréhende, Sur quoi que ce puisse être où mon pouvoir s’étende,

Récompenses, honneurs, charges, bienfaits, emplois, Tu peux de toute chose ordonner à ton choix ; A ta fidelité tout entier je me livre. Arsinoé qui vient m’empêche de poursuivre ; J’ai depuis quelques jours quelques soupçons légers D’où viennent ses froideurs pour deux Rois étrangers. Peut-être je me trompe ; & qui soupçonne doute : Elle prend tes avis, te consulte, t’écoute ; Sans trahir son secret, ni blesser ton devoir, Si mon repos t’est cher, tâche de le sçavoir.

Quoi ! le Seigneur Esope en croit donc être quitte, Pour m’avoir en passant daigné rendre visite ; Et son zéle se borne à me voir une fois Après s’être éclipsé pendant cinq ou six mois !

Quoique pour lui parler tout le monde l’assiége, Mon Sexe & ma naissance ont quelque privilege. Quand j’estime quelqu’un, je le vois plus souvent.

Vos bienfaits dans mon cœur sont gravés trop avant Pour ne pas avouer, si je suis quelque chose, Que vous seule aujourd’hui vous en êtes la cause. Le poste où je me vois, n’est-il pas votre don ? Et cependant, Madame, à quoi vous suis-je bon ? Ne puis-je à votre gloire être d’aucun usage ?

À quoi m’étiez-vous bon avant votre voyage ? J’écoutais vos avis, estimés de chacun.

Vous les écoutiez tous, & n’en suiviez aucun.

Il a raison, Madame ; & je ne puis m’en taire. Vous n’avez pas au monde un Ami plus sincére. Il ne donne jamais que d’utiles avis ; Et vous auriez bien fait de les avoir suivis.

Il me prenoit peut-être en de méchantes heures ; Ou mes raisons, Laïs, me sembloient les meilleures.

Je ne sçai ; mais enfin vous avez des appas Qu’on auroit mis en œuvre, au lieu qu’ils n’y sont pas ; Vous seriez mariée, & contente.

Peut-être. Lorsque je le voudrai, ne le puis-je pas être ?

Oui, sans doute, & choisir dans le rang le plus haut ; Mais vous l’auriez été deux ou trois ans plutôt. La jeunesse est, Madame, une saison bien chere ; Et les momens qu’on perd ne se recouvrent guére. Quelque beau petit Prince, au Trône destiné, Pour aller à la gloire, auroit l’heur d’être né ; Et c’est pour un Etat un bien si nécessaire Qu’on l’aimeroit mieux fait, que d’être encore à faire.

Ces plausibles raisons pour le bien des Etats Souvent avec le cœur ne s’accommodent pas. J’aime mieux un époux qui m’aime & qui me plaise, Que le trône d’Argos & que celui d’Ephese.

Sans en sçavoir la cause un mouvement secret Me fait de ma Patrie éloigner à regret. Il me semble qu’ailleurs je serois transplantée.

Vous, Madame ? Par-tout vous serez respectée. En quelque lieu du monde où l’on vous puisse voir, Vous aurez sur les cœurs un absolu pouvoir : Argos pour le mérite a de l’idolâtrie ; Et de tous vos pareils le Trône est la Patrie. Vous seriez Etrangére en un degré plus bas.

L’amour seul du pays ne vous arrête pas : Pour monter sur un Trône il n’est rien qu’on ne quitte. Parlons juste. Crésus est d’un si haut mérite…

Laïs !

Seroit-ce un mal qu’un si grand Roy vous plût ? C’est un Prince accompli, si jamais il en fut, Que dans tous ses projets accompagne la gloire ; Et qui semble à sa suite enchaîner la victoire. Le Roy d’Argos est laid : Celui d’Ephèse est vieux ;

Ne dissimulons point, Crésus vous siéroit mieux. Comme il est jeune & beau, vous êtes jeune & belle : Et vous seriez un couple à servir de modéle. Vous voyez que je songe à vous fixer ici.

Hé ! qui t’a commandé de t’expliquer ainsi ?

Quand je puis obliger ma joye est assez grande Pour n’attendre jamais que l’on me le commande. Lui comblé de vertus, vous brillante d’appas, Cet hymen à tous deux ne vous déplairoit pas. Qui pourrez-vous trouver, vous & lui qui vous vaille ?

Je réponds du succès pour peu que j’y travaille ; Madame, obligez-moi de me le commander. Votre gloire est d’un prix à ne point hazarder : Et je vous dois assez pour oser vous promettre Que me la confier ce n’est point la commettre. Est-il un sort plus beau que d’asservir trois Rois ! Croyez-moi, hâtez-vous de choisir un des trois. L’ordinaire destin des Beautés difficiles Est d’avoir des retours de chagrins inutiles :

Qui ne veut point d’un bien quand il le peut avoir, Ne l’a pas quand il veut, comme vous allez voir.

LE HERON ET LES POISSONS.

Il me semble avoir lû dans beaucoup de Volumes Que lorsqu’on veut trop prendre, on est soi-même pris. Un Héron glorieux de voir que de ses plumes On faisoit pour les Rois des aigrettes de prix, Ne trouvoit dans les eaux, hors la Perche & la Truite Aucun autre mets qui lui plût ; Brochet, Carpe, Tanche, & la suite, Étoient pour son gosier des Poissons de rebut. Un jour d’Eté dès les quatre heures Que le poisson rentre en ses trous, Les plus jolis Brochets, les Carpes les meilleures, À sa discrétion se livroient presque tous ; Mais ce n’est pas là ce qu’il cherche : N’ayant pas si matin l’appétit bien ouvert, Et ne voyant Truite ni Perche,

Il ne fit pas semblant d’avoir rien découvert. Sept heures sonnent ; huit ; & son appétit s’ouvre ; Alors dans la Riviere il fait divers plongeons : Et pour tout bien il ne découvre Qu’une Ecrevisse & deux Goujons. Pour un Oiseau si vain, une si mince proye, Loin de le contenter redoubla son dédain. Cependant le temps passe, & durant qu’il tournoye, L’exercice augmente sa faim. Qui le croiroit ? Le Héron difficile, Qui méprisa tant de si beau Poisson, Sur le Midi fatigué, las, débile, Fut bien heureux d’avoir un Limaçon.

Du Héron dédaigneux la peinture naïve Ne nous expose rien qui tous les jours n’arrive : Des amants les mieux faits & les plus vertueux, Une fille à seize ans souffre à peine les vœux : Son orgueil en rebute autant qu’il s’en présente, Et tout lui paroît bon quand elle en a quarante. Sans faire des Amans un si long examen, Il faut aller au but, & le but est l’Hymen.

L’âge que vous avez est le temps où l’on charme : Pensez-y.

Franchement, votre Héron m’allarme : Et mon cœur inquiet depuis cette leçon, A peur d’être réduit au sort du Limaçon. Plus j’entens vos raisons, plus je les trouve bonnes. Il est beau de donner des appuis aux Couronnes. Je suivrai vos avis.

Le plutôt vaut le mieux. Une plante stérile est maudite des Dieux. Qu’est-ce qu’une Princesse & vertueuse & belle Peut faire de meilleur qu’une Fille comme elle, Qui suive son exemple & qui puisse à son tour, Pour un futur Monarque en mettre une autre au jour ? On ne peut du beau temps faire un trop bon usage.

Je ne l’écoute pas : Elle est folle.

Elle est sage : Et raisonne si bien sur ce que nous disons,

Que j’entre avec plaisir dans toutes ses raisons. Quand pour faire des Rois le Ciel veut que l’on vive, C’est offenser les Dieux de demeurer oisive. Et chacun dans l’Automne a des remords cuisans D’avoir en bagatelle employé le Printems. Pardon. J’ai le malheur d’être un peu trop sincere.

Est-il une vertu qui soit plus nécessaire ? Plût au Ciel qu’à la Cour chacun vous ressemblât, Et que ce fût ainsi que le monde y parlât ! Je vous trouve si juste en tout ce que vous faites, (Vertu sublime & rare en la place où vous êtes) Que pour vous faire voir quelle foi j’ai pour vous, Je vous laisse le soin de choisir mon Epoux. A ce que vous ferez je suis prête à souscrire. Après cette assurance, adieu ; je me retire. Songez à votre Fable en faisant un tel choix.

Oui, Madame ; & de plus à ce que je vous dois.

Comme il s’en faut beaucoup que je ne sois si belle,

Aussi ne suis-je pas si difficile qu’elle. En lui cherchant son fait si vous trouviez le mien, Vous n’obligeriez pas une ingrate.

Fort bien.

Ah, Monsieur, que de joye après six mois d’absence, Dans les murs de Sardis cause votre présence ! Chacun faisant des vœux pour votre heureux retour, Avec impatience aspiroit à ce jour. Moi, qui de vos vertus adorateur sincere, Ne puis trop vous marquer combien je vous révére, Pour vous en assurer, j’ai saisi ce moment.

Je suis bien redevable à votre empressement. A quoi dans vos desseins puis-je vous être utile ?

Que l’on est médisant dans cette grande Ville ! Je n’aurois jamais cru qu’on en fût venu là.

Comment ? à quel propos me dites-vous cela ?

Etes-vous assuré qu’aucun ne nous entende ?

Que de précaution votre secret demande ! Le bonheur de Crésus lui fait-il des jaloux ? Quelqu’un…

En votre absence on a médit de vous.

De moi ?

De vous. Trois fois j’ai pensé vous l’écrire.

On peut dire de moi bien du mal sans médire, Je vous l’apprends.

Des gens que vous comblez de biens, Blâment votre conduite en tous leurs entretiens. Et, comme apparemment aucun ne les soupçonne, Ce sont…

Gardez-vous bien de me nommer personne. Peut-être foible & prompt chercherois-je un moyen De leur faire du mal quand ils me font du bien. Je ne veux point sçavoir qui sont ceux qui médisent ; Mais je veux, si je puis, que leurs plaintes m’instruisent ; Qu’ils me rendent service en croyant m’outrager, Et que leur médisance aide à me corriger. Dites-moi sur quels points ils blâmoient ma conduite.

On tenoit des discours, & sans ordre, & sans suite… Soit qu’on eût de la haine ou qu’on fût en courroux… Je sçai confusément qu’on médisoit de vous. Je ne sçai rien de plus dont je vous puisse instruire.

Si vous ne sçavez rien, que me venez-vous dire ? Pourquoi de mes amis me donner du soupçon ? Croyez-vous ne manquer que de memoire ?

Eh ! non. Je suis fait comme un autre, & je ne puis comprendre Ce qui me peut manquer.

Je m’en vais vous l’apprendre.

de mauvais débit.

Apollon & Mercure étant brouillés là-haut, Ne sçavoient ici-bas où donner de la tête : Ils n’avoient point d’argent, & c’est un grand défaut : Jamais de l’indigence on n’a chômé la fête. « Que deviendrons-nous, dirent-ils, » Si Jupiter ne nous rappelle ? » Faire des tours de main aussi prompts que subtils, Est un Art où Mercure excelle : Mais il craignoit les alguazils, Et s’il se rencontroit sous leur patte cruelle, De mettre en œuvre les outils

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