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Mitra, ou la Démone mariée

Charlotte Patin · 1745 · Free in the US

40,425 words · about 2 h 50 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Charlotte Patin
Language
French
Published
1745
Length
40,425 words · about 2 h 50 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (6)
  1. Front matter about 57 min
  2. Texte entier about 57 min
  3. Avertissement about 2 min
  4. Dédicace about 1 min
  5. Mitra about 45 min
  6. Caractères divers des femmes mariées about 9 min

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Front matter

MITRA,

OU

LA DÉMONE MARIÉE

Texte entier

MITRA,

OU

LA DÉMONE MARIÉE

Nouvelle Hébraïque & morale.

À DÉMONOPOLIS. — DDD 200 XLV.

Je voudrois, mon cher Lecteur, avoir à vous faire un préſent plus conſiderable que cette Hiſtoriette ; j’en eſpérerois davantage : mais je vous prie d’agréer celui-ci tel qu’il eſt, & que je vous offre de bon cœur.

À l’égard de ſon véritable Auteur, je n’ai que des conjectures. On ſait ſeulement que le Docteur, ou Rabbin, Maimonides, qui vivoit au douzième ſiècle, a traduit cette petite Hiſtoire d’Arabe en Hébreu, & qu’elle a été apportée depuis peu de Ceuta, Ville d’Afrique, proche le détroit de Gibraltar, où il y a toujours eu des Juifs, & particuliérement depuis qu’on les a chaſſés d’Eſpagne.

Ce Rabbin Abraham Maimonides, étoit trés-ſavant, & fils de Rabbi Moïſe Ben-Maimon, que les Juifs appellent l’Aigle des Docteurs. Ils diſent que depuis Moïſe, le Légiſlateur, il n’y a point eu de plus grand génie que celui-ci, & qu’aucun autre n’en a approché. En effet, au rapport de quantité d’Auteurs, il excelloit dans la Théologie des Hébreux, aux Mathématiques, & en Médecine. Le ſavant M. Vagenſeil a mis cette Piéce d’Hébreu en Latin, d’où Mademoiſelle Patin l’a traduite, par maniére d’exercice, en ſa langue maternelle. Ce qu’elle y a ajoûté, ou paraphraſé, eſt peu de choſe ; & ce peu de choſe pourtant fait connoître ſon intelligence. Elle eſt fille d’un homme célébre, qui eſt aimé de tous les honnêtes gens, & il n’y a guére de Savans dans l’Europe qui n’ait de la vénération pour ſa famille ; c’eſt en dire aſſez.

J’ai crû faire plaiſir à bien du monde, d’obtenir d’elle, par un de mes amis, la liberté de l’im- primer ; & j’eſpére, mon Lecteur, que vous m’en ſaurez gré.

Il n’y a guére de rapport entre les quatre perſonnes qui ont travaillé à cette Hiſtoriette : celui qui l’a compoſée en Arabe, le Juif qui l’a miſe en Hébreu, le Luthérien qui l’a traduite en Latin, & la Catholique Romaine qui nous la donne en François, ne peuvent être ſuſpects l’un de l’autre ; & nous pouvons nous fier ſur ce récit, comme ſur l’original. Ils n’ont tous eu deſſein que de ſe divertir, & de publier une jolie Fable, dont la moralité n’eſt pas moins excellente, quoiqu’elle s’éloigne de la commune maniére d’écrire.

Madame,

J’ai de la honte de me produire à Votre , puiſque c’eſt en quelque façon s’expoſer, que de lui dédier un Livre. Elle eſt d’autant plus grande, que ce que j’oſe lui préſenter eſt peu de choſe. Je n’en ſaurois pourtant revenir, MADAME, & quoi que j’aie entendu publier de votre bonté, j’ai de la peine à me perſuader qu’elle ſoit aſſez grande pour me pardonner une hardieſſe ſi téméraire. Si j’avois aſſez bonne opinion de cette Hiſtoriette, pour me promettre qu’elle pût divertir VOTRE MAJESTÉ, pendant quelques momens, je me conſolerois de mon chagrin, & je ne me répentirois point de m’être approchée de ſon Thrône. Cela dépendra pourtant de Votre Majesté, & dans un tems ou les Armes glorieuſes du Grand Roi Votre Époux, ont ſauvé l’Allemague, pour ne pas dire toute la Chrétienté, Votre généroſité peut me tirer de la confuſion où je me trouve, de Vous offrir un ſi pe- tit préſent ; je l’eſpére, MADAME, & que Votre Majesté agréera encore que je me diſe avec autant de paſſion que de reſpect,

MADAME,

de Votre Majesté,

La trés-humble & trés-obéiſſante Servante, Catherine-Charlotte PATIN, Pariſienne, & Académicienne.

De Padou ce 1. Janvier 1688.

NOUVELLE HÉBRAÏQUE & Morale.

Un Marchand Juif, nommé Salomon, n’eût qu’un Fils de ſa femme Zara, qu’il avoit ardem- ment aimée. Comme il étoit homme d’eſprit, il eût des ſoins extrêmes pour l’éducation de ce cher Fils, & n’épargna rien pour lui inſinuer la connoiſſance des Livres ſacrés, des Traditions, & du Talmud. Il le maria de bonne heure à une jeune perſonne, pour laquelle il avoit reconnu qu’il avoit beaucoup de paſſion ; & il eût le plaiſir d’en voir naître deux fils & une fille, que l’eſprit & la beauté élevoit au-deſſus de tous les autres enfans de leur âge. Ce bon vieillard ſentant ſes forces diminuer peu à peu, & prévoiant chaque jour, que la mort s’avançoit à grands pas pour le conduire au repos de ſes peres, avec Abraham & Jacob, il pria ſes meilleurs amis de le venir trouver. Et comme il étoit des plus conſidérables de la Ville où il habitoit, il les pria de vouloir écouter ſa derniére volonté, & d’en être les exécuteurs : Sachez, leur dit-il, mes chers Freres, que je laiſſe de grandes richeſſes, & beaucoup plus qu’aucun de vous n’avoit conjecturé : Je déſire que les premiers cing cens mille écus de ma ſucceſſion, ſoient donnés à ma chere Zara, tant pour ſes droits, que pour lui témoigner l’amour que je conſerve encore pour elle en mourant, & qui n’a jamais été interrompu, dès le moment que je lui ai don- né ma foi. Le reſte, je le donne à mon cher fils Dillon ; mais avec cette condition que je vais lui preſcrire, & dont je ſouhaite que vous ſoiez les garans : car s’il ne l’accompliſſoit point, je le déclare Anathême ; & je défens qu’il ne touche jamais un double de tant de biens que je lui laiſſe. Il le fit enſuite venir, lui répéta ces mêmes paroles, & lui défendit pour toute ſa vie, d’aller jamais ſur la mer. Sachez, lui dit-il, mon bien aimé Dillon, que je n’ai acquis tant de richeſſes, que par les voiages que j’ai faits ſur la mer, & par mon commerce maritime ; mais l’expérience m’aiant fait connoître la grandeur des dangers que l’on y court, je ne me puis réſoundre à conſentir que vous y alliez jamais, quelque gain que vous y puiſſiez faire. Je vous laiſſe des biens avec tant d’abondance, que ni vous, ni vos enfans, ni votre poſtérité, n’aurez jamais beſoin d’en acquérir davantage, pourvû que vous banniſſiez la paſſion de le faire. Je ſouhaite donc, mon cher Fils, que vous me promettiez d’accomplir cette mienne & derniére volonté, & que vous me faſſiez un ſerment par la ſainteté de nos Loix, de ne jamais violer la parole que vous m’en aurez donnée. Que ſi vous étiez aſſez malheureux que d’y contrevenir, que je vous abandonne éternellement, & que vous ſerez privé ſans reſſource, de tout ce que je prétens vous donner, capital & uſufruit, de telle ſorte que vous n’en pourrez jamais profiter. Et pour vous mieux marquer l’étendue de ma défenſe, c’eſt qu’en cas de contravention, je vous prive de tout, & en fais une offrande à notre Dieu. C’eſt un don que je puis faire, puiſqu’il eſt à moi ; que je dois faire, puiſque je m’y ſens pouſſé par de très-fortes raiſons, & dont enfin je ne me puis diſpenſer. Dillon, comme un homme bien ſage, jura tout ce que ſon Pere lui avoit commandé, & ſe déclara prêt à le ſatisfaire ſur toutes les autres choſes qu’il auroit pû déſirer de lui. Il pria même toute la compagnie de vouloir être ſa caution auprès de ce bon Pere, & de l’aſſurer que jamais il ne monteroit ſur la mer. Ces cé- rémonies ne ſe paſſérent pas ſans verſer des larmes, qui étoient beaucoup plus de joie & de tendreſſe, que de douleur.

Peu de jours après, Salomon mourut, plus ſatisfait de la promeſſe de ſon Fils, que de regret de quitter la vie. Dillon prit poſſeſſion de la maiſon de ſon Pere ; emploia ſes premiers ſoins à paier à ſa Mere, les cing cens mille écus, portés par le Teſtament, & fit de fortes proteſtations de ne s’embarquer jamais pour quelqu’occaſion que ce fut.

À peine l’année étoit-elle finie, qu’on vit arriver au port trois navires extraordinaires. On alla au-devant, on apprit de ceux qui les conduiſoient qu’ils étoient chargés de richeſſes ſurprenantes ; qu’il y avoit aſſez d’or, d’argent & de perles pour enrichir un Roiaume ; que tout cela appartenoit au bon Salomon, & qu’un d’entr’eux mouroit d’envie de lui en porter la bonne nouvelle. Cela ne ſe peut faire, répondit un de ceux qui étoient allés au-devant ; ce vieux Marchand eſt mort : mais il a laiſſé un Fils, qu’on peut dire le plus riche & le plus ſavant de notre Synagogue. Quelques matelots deſcendirent à terre, & s’étant fait conduire à ſa maiſon, lui demandérent s’il étoit le Fils de ce bon Maître, qui avoit eu com- merce juſqu’au bout du monde, pour y porter & en rapporter des marchandiſes ? Dillon le leur aiant avoué, ils lui demandérent derechef, comment ce prudent Vieillard avoit diſpoſé de tant de richeſſes qu’il avoit au-delà des mers ? Il m’a tout laiſſé, répondit Dillon, par le Teſtament qu’il a fait en préſence des Principaux de notre Synagogue ; mais il ne m’a rien déclaré du détail de ſon commerce, il m’a défendu même de ne voiager jamais ſur la mer, & en a exigé de moi un ſerment ſolennel. Le principal matelot lui dit alors : Nous ne comprenons pas bien vos paroles : car ſi votre Pere ne vous a pas dit le grand capital qu’il avoit aux Indes, ni l’intérêt qu’il en tiroit, il faut qu’il ait perdu l’eſprit avant que de mourir : Sachez, je vous prie, continua-t-il, que les vaiſſeaux ſur leſquels nous ſommes reve- nus, ſont remplis de biens qui lui appartiennent, & que tant d’or, d’argent & de perles, que nous lui apportons, ſont les fruits du commerce qu’il avoit mis entre nos mains. Tout mort qu’il ſoit, nous ne nierons pas que ces richeſſes ne lui appartiennent, & quoiqu’il ne vous en ait pas expliqué le détail, nous ne laiſſerons pas de vous remettre tout entre les mains. Nous ſommes d’honnêtes gens ; nous craignons Dieu, & nous ne voudrions pas retenir les richeſſes d’autrui ; & de plus, graces à ſa providence, nous en avons en notre particulier, plus qu’il ne nous en faut. Venez donc hardiment avec vos ſerviteurs, & prenez poſſeſſion de tant de riches marchandiſes qui ſont en ces païs ; elles vous appartiennent ſans contredit.

Dillon ne ſe ſentoit pas d’aiſe à ces bonnes nouvelles : mais ſa joie éclata bien d’avantage lorſqu’il fit tirer des navires tant de précieux tréſors, & qu’il les fit porter à ſa maiſon. Tout s’y paſſa dans une joie extraordinaire ; il régala ces Étrangers, de toutes ſortes de fêtes, & il n’y avoit point de jour auquel on n’ajoûtât quelque nouvelle réjouiſſance. Les principaux de ces vaiſſeaux trouvérent enfin le tems de l’entretenir en particulier, & de lui dire : Nous avons connu le bon Salomon, votre pere, pour un original de ſageſſe & de prudence, & nous ne pouvons comprendre qu’après avoir acquis tant de richeſſes, par le commerce maritime, il vous en ait défendu la continuation, & vous en ait même fait faire le ſerment ; il eſt aiſé de prouver qu’il ne ſauroit ſubſiſter : car quelques grandes que ſoient les richeſſes que nous vous avons apportées, vous devez ſavoir que votre pere en a encore dix fois autant au-delà des mers ; ſi donc il vous a défendu de les aller quérir, quel doute y a-t-il qu’il n’ait alors perdu l’eſprit, principalement dans une ſi grande vieilleſſe ? Croiez-nous, Seigneur Dillon, faites aſſembler vos Sages, & vous faites diſpenſer du ſerment, que vous avez fait, & venez recueillir les fruits de cette grande ſucceſſion : Venez, venez avec nous. Avant que de partir nous ferons proviſion de marchandiſes, qui ne ſe trouvent point dans ces Provinces ſi éloignées, & jugez vous-même de la grandeur du gain qu’on y fera, & enſuite vous rapporterez ici cette immenſe quantité de biens, que votre pere vous a laiſſée, dont après avoir enrichi votre famille, vous enrichirez auſſi notre Ville & notre Province. Dillon leur répondit, qu’il avoit donné ſa parole à ſon pere de ne jamais monter ſur la mer, qu’il n’en violeroit pas le ſerment, & qu’il ſe ſeroit une loi éternelle de ce commandement paternel. Il me ſemble, ajoûta-t-il, que je le vois encore qui me le défend abſolument, & il faut bien qu’il ait eu de puiſſantes raiſons pour m’empêcher de me prévaloir de tant de richeſſes : Tout inconnues qu’elles me ſoient, je veux y déférer, & je ſuis abſolument réſolu de lui tenir ma parole. Un de ces Étrangers le regardant avec étonnement, lui dit ; Eſt-il poſſible, qu’étant ſi éclairé que vous êtes, vous ſoiez ſi foible de vous arrêter à une promeſſe de cette nature ? N’eſt-il pas évident que le défunt votre pere vous aimoit plus que ſa propre vie, puiſqu’il a couru tant de dangers pour l’amour de vous ? &, y a-t-il apparence, qu’après tant de travaux qu’il a entrepris pour devenir riche, il vous les rende inutiles, en ne vous déclarant pas le moien de l’être auſſi ? Non, non, ajoûta-t-il, vous ne nous ferez jamais croire, que votre pere ſoit mort avec cet eſprit de ſageſſe, qui nous a donné tant d’ordres ; il faut qu’il ait perdu l’eſprit avant que de mourir, & qu’il ait été fou & extravagant, pour ne vous pas déclarer le détail des richeſſes qui lui appartenoient, & même pour vous empêcher par ſerment d’en aller prendre poſſeſſion. Vous pouvez donc aiſément vous faire décharger de ce ſerment, & vous mettre en état de joüir de tant de tréſors qui vous appartiennent. Tous les autres applaudirent à cette exhortation, & Dillon même leur déclara qu’il ſe rendoit enfin à leurs raiſons, & qu’il partiroit avec eux, quand ils le jugeroient à propos.

En peu de jours, on achetta les marchandiſes requiſes, & on fournit abondamment un vaiſſeau des proviſions qui étoient néceſſaires pour un ſi long voiage. À peine fut-on en pleine mer, que de terribles vents, grondant au tour du vaiſſeau, firent connoître au malheureux Dillon, qu’en négligeant la ſainteté de ſon ſerment, & violant la promeſſe qu’il avoit faite à ſon pere, il avoit auſſi renoncé à ſon repos & à ſa félicité. Dieu voulut qu’il s’élévât une tempête des plus orageuſes ; & en effet le vaiſſeau en fut rompu en mille piéces, les marchandiſes furent toutes perdues, & tous ceux qui le montoient furent noiés, pour expier le crime qu’ils avoient fait, d’avoir empéché un fils de garder la parole qu’il avoit donnée à ſon pere. Il n’y eut d’excepté que le malheureux Dillon, qui, tout parjure qu’il étoit, échappa de cet horrible nauſrage. Dieu le voulut encore conſerver, peut-être, pour l’éprouver par de nouvelles traverſes, & peut-être auſſi pour le châtier par de plus rudes ſupplices que la mort.

Le voilà enfin ſur le rivage, nud comme il étoit ſorti du ventre de ſa mere, & ſans aucun ſecours : il s’apperçoit bien que les cieux étoient en colére contre lui, & que ſon infortune n’étoit que la ſuite de ſa mauvai- ſe conduite. Il avoit beau élever ſes yeux, ſa conſcience lui fourniſſoit mille ſyndereſſes, & lui reprochoit ſécretement qu’il étoit ſeul la cauſe de tant de malheurs. Enfin, preſſé par la néceſſité, & cherchant quelque choſe pour manger, pour boire & pour couvrir ſa nudité, il paſſa tout un jour ſans trouver la moindre conſolation, ni perſonne qui lui en pût indiquer. Il découvrit à la fin un arbre, dont il conçût quelque eſpérance : car, diſoit-il, il faut que des hommes l’aient planté ; j’en pourrai trouver quelqu’un ; & peut-être même qu’il aura des fruits, dont je pourrait ſoulager ma faim. Le malheur fut pour lui ; il ne trouva ni homme, ni fruit ; & comme le ſoleil étoit ſi fort baiſſé ; qu’à peine y avoit-il encore une demi-heure de jour, le pauvre Dillon prit le parti de ſe coucher ſous cet arbre, & de ſe couvrir d’un peu de feuilles qui en étoient tombées, pour ſe garantir du froid de la nuit.

Quelques heures après il entendit le rugiſſement d’un Lion, & apperçût cette bête farouche qui venoit pour le dévorer. Sa peur fut extrême ; ſon ſerment violé ſe preſentoit à ſes yeux, & tout baigné de larmes, il imploroit la miſéricorde de Dieu, pour le délivrer du ſupplice évident de cette mort ſi cruelle. Elle lui fit remarquer alors des branches par leſquelles il pourroit ſe ſauver, & il lui parut qu’elles n’étoient courbées, que pour lui donner le moien de ſoûtenir ſes bras, pendant que ſes pieds l’éléveroient juſqu’au lieu sûr ; en effet, le Lion ne l’aiant pû atteindre, fut obligé de s’en retourner en rugiſſant. Dillon en rendit graces à Dieu, du même zèle que Daniel, quand il ſe vit délivré de la foſſe aux Lions. Se voiant ſi miſérable & preſſé de la faim, il crût qu’en grimpant un peu plus haut, il pourroit trouver quelque choſe pour manger ; mais au premier effort qu’il fit, il rencontra un grand oiſeau, qui étoit une eſpéce de Hibou ; il en eût peur : car il ouvroit un bec aſſez grand pour le dévorer ; mais ce qu’il y eût de plaiſant dans une ſi lugubre avanture, c’eſt qu’ils eurent peur tous deux l’un de l’autre, & au premier pas que Dillon fit pour ſe retirer, Dieu lui ſuſcita un moien de ſe ſauver, qui étoit de ſauter ſur l’oiſeau à califourchon, jambe de çà & jambe delà. Le Hibou ſurpris de cette charge, ne ſe remua pas du reſte de la nuit, mais à la pointe du jour ſentant un homme ſur ſon dos, qui le tenoit bien ferme par les aîles, emporté de crainte & de colére, il reſolut de ſe retirer de ce lieu, quoiqu’il fut aſſez preſſé par le poids de Dillon, dont il ne pouvoit ſe dépêtrer. Il fit donc un grand effort & ſe retira du trou de cet arbre qui étoit apparamment ſa niche, & volant de toute ſa force pendant la journée ſur de grandes mers, il ne s’arrêta que ſur le ſoir, en un endroit où il voioit beaucoup de peuple. Il eſt aiſé de juger de l’effroiable conſternation du pauvre Dillon, ſe voyant porter ſur la mer d’une fa- çon ſi extraordinaire. Sa crainte redoubla ſa dévotion, auſſi pria-t-il Dieu de bon cœur de le vouloir préſerver d’un péril ſi évident. En approchant de terre il fut extrêmement conſolé, d’entendre la voix de quelques jeunes gens qui chantoient le XXI. chapitre de l’Exode : Quand vous aurez acheté un ſerviteur Hébreu, &c. Cela lui fit connoître qu’il y avoit des Juifs, & en même tems, lui inſpira le deſſein d’y deſcendre : Peut-être, diſoit-il en ſoi-même, qu’ils auront pitié de moi, & qu’il me ſauveront la vie, pour laquelle je leur abandonnerois même ce qui me reſte de liberté. Il ne l’eût pas ſi-tôt médité qu’il l’exécuta ; il prit ſon tems pour ſe jetter à terre ; le Hibou s’enfuit à tire d’aile, & Dillon tomba aſſez près d’une porte qui étoit celle de la Synagogue ; il y fut deux heures ſans ſe pouvoir remuer, tant ſa chûte avoit été violente : ſes membres en étoient comme rompus, & la faim de deux jours lui avoit abattu le reſte de ſes forces. Il prit pourtant à la fin courage, & ſe traîna du mieux qu’il pût à la porte de la Synagogue : l’aiant trouvé fermée, il ſe mit à crier : Hélas ! ouvrez, ouvrez les portes de la juſtice. Un jeune ſerviteur en ſortit, qui lui demanda ; qui il étoit ? Je ſuis Hé- breu, lui dit-il, & adorateur du vrai Dieu. Le jeune homme aiant porté cette réponſe à ſon Maître, eût ordre de le faire monter. Le Maître vint auſſi-tôt ; voiant un homme tout nud & en ſi miſérable état, il lui demanda les circonſtances d’une avanture ſi extraordinaire, & la maniére dont il avoit pû parvenir ſur ſes terres. Dillon lui raconta en détail tout ce qui lui étoit arrivé, & n’oublia rien de tant de malheurs auſquels il avoit été expoſé : Ha, ha, dit le Maître, tout ce que tu as ſouffert juſqu’à préſent, n’eſt preſque rien au prix de ce que tu ſouffriras ici. Comment, dit Dillon, n’êtes-vous pas des Juifs ? Et ne ſai-je pas que les Juifs ſont miſéricordieux, leurs Ancêtres leur en aiant toûjours inſinué la pratique ? Ils auront donc pitié de moi, miſérable, qui ſuis abandonné de toutes les cho- ſes du monde, nud comme vous voiez, & qui meurs de faim ! Ne faites point tant le cauſeur, dit le Maître, car cela ne vous fera pas éviter le ſupplice de la mort. Et pourquoi, Maître, me menacez-vous de cette cruauté ? Parce que cette ville n’eſt point habitée par des hommes, répondit-il ; elle appartient à des Démons & à des Lamies ; ces enfans que j’inſtruis en ſont nés ; ils vont venir à l’inſtant pour la priére ordinaire : mais ils ne vous auront pas plûtôt vû, qu’ils vous tueront. On peut juger de la peur de Dillon ; ſon cœur fut glacé, & il n’eût de la force que pour ſe jetter aux pieds de ce Maître ; il les lui baiſoit en les baignant de ſes larmes, & le conjuroit de le ſecourir & de lui ſauver la vie : Hélas ! dit-il, je me ſuis toûjours appliqué à l’étude ; j’ai toujours adoré Dieu de tout mon cœur, & je n’ai péché que pour ſuivre le conſeil de ces malheureux Matelots qui m’ont ſéduit juſqu’à me faire mépriſer le conſeil de mon pere & violer la ſainteté de mon ſerment. Ces paroles eurent tant d’efficace, qu’elles inſpirérent la miſéricorde à ce Maître : Léve toi, dit-il à Dillon ; & parce que tu connois la Loi divine, que tu t’es toujours appliqué à ſa doctrine, & que tu as un regret extrême de la faute que tu as faite, il eſt juſte de te pardonner : Va, dit-il, tu as baiſé mes pieds, tu m’as prié de toutes tes forces ; je te promets de faire ce que je pourrai pour te délivrer.

Il le fit entrer enſuite dans ſa maiſon, & après lui avoir fait donner à manger & à boire, il le conduiſit dans une chambre commode pour y paſſer la nuit ; je ne ſai pas s’il y dormit fort à ſon aiſe, au moins n’y vint il point de démons.

À l’aube du jour, le Maître revint trouver ſon hôte, & lui dit : Venez avec moi dans la Synagogue ; cachez-vous dans le manteau que je vous ai donné, & n’ouvrez pas la bouche, juſques à ce que j’aie parlé de vous ; vous verrez que je ferai ce que je pourrai pour votre ſalut. Il l’introduiſit enſuite dans la Synagogue, & le couvrit exactement de ſon manteau.

À peine l’aurore étoit-elle levée, que les démons vinrent à la Synagogue, comme ils avoient de coûtume : Ha ! pauvre Dillon ! que tu avois alors bien à ſouffrir, de les voir comme des flammes de feu çà & là, & d’entendre près de toi, des eſpéces de tonnerres qui menaçoient ſouvent de tout ruiner ! Tu te contenois pourtant apparamment plus par la crainte qui t’avoit glacé le cœur, que par le reſpect que tu euſſes pour celui qui t’avoit ſi humainement reçû. Tu entendois pourtant ces démons qui prioient Dieu, ou au moins qui diſoient leur matines, comme s’ils euſſent été de véritables Juifs.

Cependant un de ces jeunes Démons, qui n’étoit pas loin du Maître, dit à un de ſes camarades, qu’il ſentoit un homme à l’odeur, & le dit tant de fois que beau- coup d’autres l’entendirent : enſuite de quoi un nombre de voix s’éleva, qui diſoient : Hé, le voilà à côté de notre Maître ! Ils eurent pourtant ce reſpect pour lui de ne vouloir pas aller découvrir ce qui étoit caché ſous ſon manteau. Ce fut alors que le Maître, qui vit que ces démons avoient ſenti ſon homme, dit à celui qui achevoit la priére des Pſeaumes : Je voudrois parler avant que tu achevaſſes l’Office. Les démons lui dirent alors tous d’une voix : Parles, notre Maître, comme tes diſciples, nous ſerons toujours prêts de t’écouter. Je voudrois vous prier, dit-il, de ne point faire de mal à cet homme qui s’eſt venu réfugier chez moi. Comment s’eſt-il pû faire, dirent les démons, & qui l’a amené ici ? La-deſſus le Maître leur raconta ce qui étoit arrive à Dillon, & leur en fit l’hiſtoire depuis le commencement juſqu’à la fin. Non, non, dirent les démons, nous ne permettrons jamais qu’un ſi méchant homme vive, qui a violé les commandemens de ſon pere & la ſainteté de ſon ſerment ; il faut qu’il meure, puiſqu’il eſt ſi coupable, & rien ne le peut exemter de ce ſupplice. Et quoi, dit le Maître ; n’a-t’il pas ſouffert aſſez de peines, & ne le croiez-vous pas bien châtié de ſa faute ? De plus, la profonde érudition qu’il a acquiſe dans les Saintes Lettres, ne lui pourroit-elle pas procurer le pardon ? pourriez-vous croire qu’il eût tout de bon mérité la mort, puiſque le grand Dieu, que nous adorons, l’a bien voulu délivrer du naufrage, du Lion, du Hibou, & de tant d’autres dangers qu’il a courus ? C’eſt pour cela, dirent les Démons, qu’il lui faut ôter la vie ; il en eſt ab- ſolument indigne, puiſque ſachant la loi, il n’a point obéï à ſon pere, & n’a point tenu ſa parole : un homme de cette qualité ne doit pas même faire de péchés véniels, tout lui doit être mortel ; & il ſemble que Dieu ne l’ait préſervé, que pour lui faire ſouffrir entre nos mains une mort très-cruelle. Sachez, dit le Maître, qu’il ne vous eſt pas permis de le faire, que ſuivant les préceptes de la Loi divine, puiſqu’il y eſt ſavant. Écoutez donc mon conſeil, & trouvez bon que notre Chantre publie, ſous la peine d’anathême, que pas un ne lui faſſe du mal, avant la fin de nos priéres ; & dès qu’elles ſeront finies, nous le menerons à notre Roi Aſmodée, qui jugera lui-même ſi cet homme eſt digne de mort, ou s’il le faut abſoudre. La Compagnie cria tout d’une voix : Ce conſeil eſt fort bon, & nous le voulons ſuivre ; & on commanda en même tems au Chantre, de publier qu’aucun démon ne maltraitât celui qui étoit caché ſous le manteau, avant que le Roi Aſmodée en eût été informé.

Les priéres ne furent pas plûtot achevées, qu’on prit Dillon comme un miſérable criminel, & qu’on le traîna juſqu’à la préſence d’Aſmodée : Seigneur & Roi, lui dit un de la troupe, voici un homme qui eſt tombé entre nos mains, qui a péché contre notre Dieu Éternel, & qui a violé ſon ſerment, en mépriſant le commandement de ſon pere : Ils lui conterent ſa faute & ſes avantures, & lui dirent qu’ils l’auroient déja fait mourir, s’ils n’avoient conſervé le reſpect qui eſt dû aux choſes ſaintes, dont il avoit beaucoup d’intelligence. C’eſt pour cela que nous te l’amenons, Seigneur, & que nous t’en remettons le jugement. Le Roi fit auſſi-tôt aſſembler ſon conſeil, & lui dit : Voici un homme accuſé de beaucoup de crimes, informez-vous bien de ſon fait, & le jugez demain à la pluralité des voix : car comme il eſt lui-même un interpréte de la Loi divine, ils eſt juſte que vous le jugiez ſuivant la Loi de Moïſe.

Le Conſeil ſe retira ; examina l’affaire avec toute l’exactitude poſſi- ble, & enfin prononça ſentence de mort contre l’accuſé : Il eſt écrit dans la Loi, diſoit-il, au Deutéronome XXVII. v.16. Maudit celui qui mépriſe ſon pere ou ſa mere. Il n’y a point de doute que celui-ci n’ait mépriſé ſon pere, puiſqu’il n’a pas obſervé ſon commandement ; il eſt donc juſte qu’il porte la peine de ſa malédiction. Or il eſt conſtant, que quiconque eſt convaincu de la malédiction de ſon pere, doit être auſſi puni de mort, comme il eſt écrit dans Samuel, liv. i, Ch. XIV. v. 44. de Saul, fils de Cis, qui vouloit faire périr ſon fils Jonathas, parce qu’il avoit fait le contraire de ce qu’il avoit défendu, ſous peine de malédiction : Il y a plus, diſoit un de ces vieux Conſeillers, c’eſt que cet accuſé a rompu ſon ſerment, & que la Sainte Écriture a prononcé contre ces ſortes de gens dans l’Exode. XX. v. 7. Dieu ne laiſſera pas impuni celui qui aura pris en vain le nom du Seigneur ſon Dieu. Ces réflexions étant faites, le Conſeil vint trouver le Roi Aſmodée, & lui rendit compte des raiſons qu’il avoit eues, de prononcer contre l’accuſé cette ſentence de mort. Le Roi leur dit qu’ils ne devoient prononcer la ſentence que le jour ſuivant, car il eſt écrit dans la Loi, livre des Nomb. XXX. 24, 25. Les Juges le jugeront, & les Juges le délivreront ; par où l’on voit qu’une partie du Conſeil le doit condamner, & une partie l’abſoudre. Tout le monde fait ce prétexte des ſages Hébreux : vous qui jugez des choſes capitales, différez toûjours votre jugement.

Moïſe même qui a été leur grand Maître, a différé auſſi quand il lui a fallu juger celui qui ramaſſoit du bois le jour du Sabath, parce qu’il n’étoit pas aſſez aſſûré s’il le devoit condamner. Les démons s’écriérent : Tu ſais que tu es notre maître, tu n’as qu’à commander, nos yeux n’en attendent que les ſignes, & nous t’obéïrons en tout. Alors le Roi ordonna que l’accuſé demeurât avec lui toute la nuit, défendant ſous peine de ſon indignation de le faire mourir, juſqu’à ce que la ſentence en fût confirmée. Tout le monde s’étant retiré, Aſmodée entretint particuliérement Dillon, & lui demanda s’il étoit vrai qu’il fut ſi ſavant dans les Saintes Lettres, & dans cette interprétation que les Juifs appellent la loi mentale ; & fit apporter en même tems les livres de la Loi, des Prophétes & des Écrivains ſacrés : Il fit auſſi apporter cette ſeconde Loi que l’on appelle les ordres de Miſcha, avec le Talmud, qui en eſt le général commentaire. Et Aſmodée les lui aiant fait interpréter, fut perſuadé qu’il y étoit fort ſavant, & lui dit alors : Ta ſience m’a charmé ; je ne doute point que tu ne ſois auſſi ſage que ſavant, & tu dois être aſſuré que je te ſerai toujours favorable. Je ne voudrois qu’une choſe de toi, que tu vouluſſes enſeigner à mon fils, tant de belles choſes que tu ſais, & je te promettrois de te tirer de la main de ces démons, que je ſai avoir déja conſpiré ta mort. Il eſt aiſé de juger que Dillon n’eût pas de peine de promettre au Roi ce qu’il lui demandoit, & le lui confirma par ſerment. Écoutes, dit alors Aſmodée, & retiens bien les raiſons que je te vais ſuggérer, dont tu te dois demain défendre contre la cruelle ſentence que nos démons veulent confirmer contre toi. Dis leur que tu es juge & ſage de grande réputation, que tu dois avoir connoiſſance de leur décret, & en examiner même les raiſons. Cette difficulté fera qu’ils me viendront trouver pour la réſoudre ; ne te mets pas en peine, je trouverai la conjoncture favorable de te ſauver.

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