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DISSERTATION
sur
UN TEMPLE
Dédicace
À MESSIEURS
LES MAIRE, SOUMAIRE ET JURATS,
Étant en Charge,
Les tous Jurats de Bordeaux.
Messieurs,
e viens Vous offrir un Ouvrage, dont la dédicace Vous est si justement dûë, que tout m’invite agréablement à Vous rendre cet hommage, Seigneurs du Lieu dans lequel j’ai trouvé les Bas-Reliefs dont j’ai l’honneur de Vous présenter l’explication, attentifs à conserver ce qu’il y avoit de plus précieux dans les Monumens antiques, qui ont jadis décoré l’illustre Ville dont Vous êtes les Gouverneurs ; on voit avec plaisir, que Vous leur donnez une place distinguée au milieu de votre Hôtel, & que Vous faites en quelque façon revivre ce que l’utilité publique, ou les fureurs de la guerre paroissoient devoir ensevelir dans un oubli éternel. Quelques louables, MESSIEURS, que Vous soyez par des traits aussi brillans, Vous les compteriez pour peu, si parfaits Imitateurs de ce qui a donné de l’éclat au mérite de vos Prédécesseurs, Vous ne vous signaliez comme eux, par votre intégrité, votre amour pour la justice, & les travaux immenses dont Vous embelissez la Capitale de la Province : Aussi n’est-il pas de jour, que le Peuple ne bénisse mille fois le Prince qui lui a donné de semblables Magistrats, & que vos Concitoyens ne publient par tout, que leur affection est dûë à vos soins, qu’ils sont obligez de leur sûreté à votre vigilance, & de leur goût pour les Belles-Lettres à l’émulation que de tout tems on a vû régner dans le fameux Collége dont Vous êtes les célébres Protecteurs. Quels grands Hommes n’ont pas formé vos Muses ! Et de quels Favoris encore ne se font-elles pas honneur ! À quelque dégré de science qu’ils parviennent cependant, soyez persuadé, MESSIEURS, que les devises les plus belles, les inscriptions les plus riches, le ciseau le plus délicat, toute la force & l’énergie de l’art, n’exprimeront jamais bien ni toute la majesté, ni toute la gloire du Monarque, à l’honneur duquel Vous faites élever un Monument superbe, qui sera dans la posterité la plus reculée, un mémorial de votre vénération & de notre amour. Heureux, MESSIEURS, si Vous pouviez l’enrichir ce Monument, & par des bronzes, & par des marbres assez durs, qui résistant aux vicissitudes des âges, fussent de pair avec les plumes les plus fines, & les plus legeres, annoncer à nos derniers Neveux, quel étoit le Roy sous l’autorité duquel, ses Sujets goûtoient les fruits de la Paix dans le sein de l’Abondance, tandis que ses Voisins étoient livrez aux furieux mouvemens de la plus affreuse discorde. Si on ne peut rien opposer à des revolutions que la suite des siécles rend nécessaires, quelque alteration que les injures de l’air fassent un jour subir à vos Édifices, la réputation de vos Vertus demeurera toûjours inalterable, malgré la voracité du tems, elle passera en entier à vos Successeurs, ils se mouleront sur vos exemples, auront même dévoüement pour leur Prince, même protection pour les Sçavans, & même zèle pour le bien public.
Je suis, avec tout le respect possible,
MESSIEURS,
Approbation
’AY lû par ordre de Monseigneur le Chancellier un Manuscrit intitulé, Dissertation sur un Temple octogone, & plusieurs Bas-Reliefs trouvez à Cestas : On peut en permettre l’impression. Fait à Paris le 29. Août 1742.
OUIS par la grace de Dieu, Roy de France & de Navarre : À nos amez & féaux Conseillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand-Conseil, Prévôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans civils, & autres nos Justiciers qu’il appartiendra, Salut. Notre bien amé le Sieur Lacornée, Libraire à Bordeaux, Nous a fait exposer qu’il désireroit faire imprimer & donner au Public, un Manuscrit qui a pour titre, Dissertation sur un Temple octogone, & plusieurs Bas-Reliefs trouvez à Cestas, s’il Nous plaisoit de lui accorder nos Lettres de permission pour ce nécessaires ; Nous lui avons permis & permettons par ces Présentes, de faire imprimer l’Ouvrage ci-dessus specifié, en un ou plusieurs volumes, & autant de fois que bon lui semblera, & de les vendre, faire vendre & débiter par tout notre Royaume pendant le tems de trois années consécutives, à compter du jour de la date desdites Présentes. Faisons défenses à tous Libraires, Imprimeurs & autres personnes de quelque qualité & condition qu’elles soient, d’en introduire d’impression étrangere dans aucun lieu de notre obéissance : À la charge que ces Présentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, dans trois mois de la date d’icelles ; que l’impression dudit Ouvrage sera faite dans notre Royaume, & non ailleurs, en bon papier & beaux caracteres, conformément à la feüille imprimée attachée pour modèle sous le contre-scel des Présentes ; que l’Impetrant se conformera en tout aux Reglemens de la Librairie, & notament à celui du 10. Avril 1725. & qu’avant que de les exposer en vente le Manuscrit ou Imprimé qui aura servi de copie à l’impression dudit ouvrage, sera remis dans le même état où l’aprobation y aura été donnée, ès mains de notre très-cher & féal Chevalier le Sieur Daguesseau, Chancelier de France, Commandeur de nos Ordres, & qu’il en sera ensuite remis deux exemplaires dans notre Bibliotheque publique, un dans celle de notre Château du Louvre, & un dans celle de notredit très-cher & féal Chevalier le Sieur Daguesseau, Chancelier de France, le tout à peine de nullité : Du contenu desquelles vous mandons & enjoignons de faire joüir ledit Exposant & ses ayans causes pleinement & paisiblement, sans souffrir qu’il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons qu’à la copie desdites Présentes qui sera imprimée tout au long au commencement ou à la fin dudit Ouvrage, foi soit ajoutée comme à l’original. Commandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l’exécution d’icelles tous actes requis & nécessaires, sans demander autre permission, & nonobstant clameur de Haro, Charte Normande & Lettres à ce contraires ; Car tel est notre plaisir. Donné à Paris le troisiéme jour du mois de Décembre l’an de grace mil sept cent quarante-deux, & de notre Regne le vingt-huitiéme. Par le Roy en son Conseil. SAINSON.
Registré sur le Registre XI. de la Chambre Royale des Libraires & Imprimeurs de Paris N°. 102. fol. 87. conformément aux anciens Reglemems, confirmez par celui du 28. Fevrier 1723. À Paris le 24. Décembre 1742.
Dissertation
DISSERTATION
sur
UN TEMPLE
OCTOGONE
ET PLUSIEURS BAS-RELIEFS
trouvez à Cestas.
UELQUE difficulté que trouve l’esprit humain à expliquer les monumens d’une respectable antiquité, soit parce que le temps qui use tout, ne nous les a pas conservé dans leur entier, soit par le silence des Historiens, ou l’obscurité qu’ils ont répandu dans leurs ouvrages, en voulant traiter de la religion & des mœurs des Peuples, dont ils n’étoient pas suffisamment instruits ; soit enfin parce que accoutumés à penser d’une certaine façon, nous avons de la peine à nous dépoüiller des préjugés qui nous empêchent de juger sainement des faits éloignés de nous, & des maximes différentes des nôtres ; qu’il est cependant satisfaisant pour ce même esprit, lorsqu’après avoir employé bien des veilles, il a le bonheur de rencontrer la certitude des faits, qu’il avoit peine à débroüiller, & qui faisoient l’objet de ses occupations & de ses recherches !
Si la plupart des monumens antiques, sont des énigmes pour ceux qui les expliquent, aussi peut-on dire d’eux, qu’ils nous instruisent avant de nous plaire ; qu’ils ne nous plaisent jamais bien, qu’en quelque façon, ils ne nous ayent raproché de ces siécles antérieurs, qu’on s’efforce de tirer du cahos, & qu’en même tems, ils ne nous ayent rendus comme témoins & spectateurs des faits, dont nous voulons nous instruire, & ausquels il semble que nous participions, par une interpretation, ou véritable, ou heureuse, qu’on s’étudie de leur donner. De-là, les statues antiques, les bas-reliefs, les médailles & les inscriptions qui sont l’étude & les délices des Sçavans, l’emportent de droit sur les morceaux d’histoire les mieux travaillés & les plus beaux, que nous fournissent les Ecrivains les plus
parce que, comme Monsieur l’Abbé Banier l’a
très-judicieusement remarqué ; « il arrive souvent, qu’une médaille, une pierre gravée, ou tout autre monument, nous apprennent tous les jours des faits connus dans l’antiquité, que nous ignorerions sans leur secours. »
Si l’injure du tems a causé quelque tort considérable au monument qu’on veut expliquer, plus de gloire pour le Sçavant, il rétablit par ses travaux, ce qui paroît n’être pas possible de reparer, il en est non-seulement le Restaurateur, j’ose dire encore plus, il en est l’Auteur.
Si un ciseau délicat, ou grossier, fait voir l’art & le genie de certains Peuples ; ou la barbarie des autres ; circonstances gracieuses pour le Sçavant antiquaire, il n’a qu’à consulter l’Histoire, & il verra bientôt par sa conformité avec les monumens, ce qu’il doit penser de l’un & de l’autre.
Les monumens disent toûjours ce qu’on a voulu leur faire dire, représentent-ils les Dieux, leurs mystéres ou leurs sacrifices, servent-ils de voile à l’apotheose des hommes, désignent-ils les vertus ou les vices de ceux dont ils sont les images ; quelque symbole distinctif sert à le faire remarquer. La différence des attitudes, le moindre trait, le moindre lineament du visage, fait aisément discerner l’intrépidité de Mars, d’avec l’air efféminé d’Adonis, la majesté des Jules & des Augustes, d’avec la cruauté des Tiberes & la mollesse des Othons.
En Cæsar agnoscet suum Gnorisma nummis inditum.
Il n’en est pas de même de l’Histoire : que des faits obscurs, expliqués ! que de faits, ou faux, ou hazardés, dementis par les monumens ! Aussi ces derniers ne sont susceptibles, ni de venalité, ni de haine, ni de crainte, ni de flaterie. Ceux qui les ont faits, étoient pleinement instruits de ce qu’ils faisoient, ils ne pouvoient pas l’ignorer : au lieu que le peu de connoissance des matieres, dont ont voulu traiter certains Historiens, met souvent le Lecteur dans une irresolution indicible, & le force à avec esprit, ce qu’il auroit pû prouver avec solidité, si l’Auteur avoit été mieux instruit.
Un monument mal expliqué occasione une faute bien moins considerable ; est-ce le défaut du dessein ou de la justesse de l’œil, l’erreur peut être facilement corrigée par une autre personne, dont les lumieres sont supérieures ; au lieu que les écrits offrent toujours le même sens & la même interprétation.
Les monumens dont je dois donner l’explication, consistent en un Temple octogone & plusieurs Bas-reliefs scultés très-grossierement sur un édifice quarré, long, qui est près de l’octogone. Ces Reliefs désignent un mémorial des Fêtes de Cybéle, une initiation à ses mystéres, & un sacrifice qu’on lui a offert. Il est important avant d’entrer dans aucun détail, de sçavoir ce qu’étoit Cybéle, ses Prêtres, & son culte, le lieu où ont été trouvés ces monumens, & de quel tems ils peuvent être, alors comme de source coulera une interpretation qu’on ne peut rendre heureuse que par-là.
Si la superstition ou la jalousie des Druïdes leur eût permis de transmettre à la postérité, une religion sur laquelle ils n’écrivoient rien, & dont ils enveloppoient les dogmes sous des emblêmes ingenieux, ou des figures obscures. Si les chênes pour lesquels ils avoient tant de venération, & qu’ils regardoient originairement comme leur Dieu ; si, dis-je, les chênes de nos Forêts, sçavoient de ceux qui les ont précédés, les respects qu’on avoit pour eux, ce qu’y faisoient nos peres, & le culte qu’ils leur rendoient ; si semblables enfin à ceux de Dodone, ils étoient pour nous de oracles sûrs que nous pussions consulter, que de peines ! que de travaux ne nous épargneroient-ils pas ! mais comme a dit Rousseau.
Le masque tombe, l’homme reste, Et le Heros s’évanouït.
Nous somes dans un tems, où le pyrrhonisme & la credulité passent pour deux défauts ; il en coute pour s’instruire, & on exige au moins la vraisemblance des faits, lorsqu’il n’est pas possible de les avérer.
Les Romains, heureusement les Romains imposerent à nos Peres le joug de leur domination, ils les policerent à leur goût, proscrivirent sous des peines rigoureuses, ces sacrifices inhumains & barbares dont ils se soüilloient, les forcerent à adopter leurs Dieux, & à représenter les Divinités Gauloises sous des formes extérieures. Sans eux, presque tout eût été enseveli dans un oubli éternel. Dieux, religion, probité des plus reconnuës, intrepidité feroce, hospitalité inviolable, désinteressement entier, mépris de la mort, grandeur de sentiment, amour de la liberté, zéle de religion, & enfin tout ce qui peut former le portrait d’un Peuple héroïque.
Si la gloire de nos Ancêtres fut humiliée par la conquête des Gaules, leur réputation n’en fut pas déshonorée, puisqu’ils ne furent asservis que par les Maîtres du monde, qu’ils les regarderent même comme des hommes véritablement grands, & qu’ils les employerent avec tant de succès à la conquête des autres Nations.
C’est donc aux Romains, ausquels en quelque façon nous sommes redevables des Monumens que nous avons, parce qu’étant devenus les Maîtres, les Gaulois corrompus par le commerce de leurs vainqueurs, cederent au torrent de la coûtume, interrompirent leur culte, & se livrerent à de nouvelles superstitions. C’est de cette derniére façon, que s’est introduit chez nos Auteurs le culte de Cybele, ils ne connoissoient point cette Divinité avant les exploits des Romains, ils n’adorerent qu’un Etre suprême, dont les chênes leur rappelloient la mémoire. Si dans la suite ils lui associerent d’autres Dieux, ce ne fut que par l’exemple des autres Nations, avec lesquelles ils commerçoient, ou ausquelles ils faisoient la guerre.
Si on ne sçavoit par une expérience fatale, que beaucoup de Monumens antiques ont cessé d’être par l’injure des tems, les religions dominantes, ou le caprice des hommes qui se plaisoit à détruire, ce qui leur paroissoit étranger ou ce qui n’étoit pas selon leur goût, & que lorsque le respect dû aux Dieux arrêtoit la main du Peuple, il se trouvoit parmi les Nobles, des gens assez audacieux pour signaler leur impiété par l’infraction des Temples, comme fit le Consul Æmilius-Paulus, qui voyant que le Peuple n’osoit demolir les Temples d’Isis & de Serapis, dont le Senat avoit ordonné la destruction, fut le premier qui en brisa les portes à coup de hâches : Si on ne sçavoit, dis-je, par une vraye perte pour les Antiquaires, que presque toutes les Nations en ont agi ainsi, on devroit être surpris que les Romains qui avoient tant de soin d’étendre leur religion, n’ayent pas laissé dans les Gaules plus de Monumens d’une Déesse pour laquelle ils avaient une si grande vénération, que lorsqu’il étoit question d’executer les vœux que faisoit le Peuple pour la conservation de la Nation, ou la solemnité des Decennales, les Romains alloient à Pessinunte, aujourd’hui Tribanta (Ville de Paphlagonie, illustre par le culte de Cybéle), rendre des actions de grace, de l’heureux succès, ou des vœux qu’ils avoient faits, ou des victoires qu’ils avoient remportées.
Dans l’explication détaillée que nous allons faire,
nous ne dirons d’après les meilleurs Auteurs, que ce que nous croyons d’absolument nécessaire pour l’intelligence de notre Monument.
Cybéle que la Fable dit avoir été fille du Ciel & de la Terre & femme de Saturne, fut une de ces Divinités universellement reconnuës, & pour lesquelles la folle Gentilité eut le plus de respect. Elle eut divers noms ; selon les différens aspects sous lesquels elle fut regardée ; tantôt elle prenoit ses denominations des lieux où elle étoit adorée, & de-là elle fut nommée Dyndimene, Berecynthe, & Idée, des monts Dyndime, Ida, & Berecynthe ; tantôt faisant allusion au grand nombre des Dieux ausquels elle avoit donné le jour, elle portoit le nom de grand-Mere : on lui attribuoit aussi celui d’Ops, Tellus, & Rhea, parce qu’on croyoit qu’elle présidoit à la terre, qu’elle secouroit les mortels dans leurs nécessités, & que d’elle, comme d’une premiere cause, naissoit tout ce qui paroissoit dans le monde.
Ces attributs ne lui furent pas si généraux, que beaucoup de Nations ne variassent, & dans les noms qu’on lui donnoit, & dans la maniere de la représenter. Si les Phrygiens & les Romains lui donnerent les noms dont nous venons de parler, la représenterent assise avec des symboles particuliers qui la distinguoient des autres Dieux ; les Ascalonites, les Syriens & les Grecs l’adorerent sous le nom de Decerto ou Déesse Syrienne, & lui donnerent le visage d’une femme dont tout le reste du corps se terminoit en poisson, ils la nommerent aussi Venus au rapport de Pausanias, qui dit que dans Athénes il y a un Temple consacré à Venus la céleste, dont le culte doit son origine aux Assyriens, qui l’ont aussi communiqué à la Ville de Paphos de l’Isle de Chypre, & à la Ville d’Ascalon, qui est dans la Palestine. Elle étoit enfin Astarte la grande, des Phéniciens, & le Salambas des Babyloniens.
Si je voulois entreprendre l’histoire de Cybéle, je pourrois rapporter d’autres dénominations avec les raisons pour lesquelles d’autres Nations le lui ont donné ; mais comme je me suis prescrit une régle de me borner à ce qui étoit nécessaire pour éclaircir les Monumens que je veux expliquer, je passe aux Prêtres de Cybéle, & dis d’eux que semblables en cela à la Déesse qu’ils servoient, ils avaient aussi plusieurs noms, que leur donnerent leur origine, leurs fonctions, & leur mutilation, aussi furent-ils appellés, Phrygiens, Corybantes, Curetes, Dactyles, Idéens, Galles & Archigalles.
Amnis, & insana nomine Gallus aqua, Qui bibit indè fuerit.
On sçait qu’ils étoient dix dans chaque Temple, & ce fut la raison pour laquelle ils furent appellés Dactyles, ce qui signifie en grec les doigts de la main : que dans le commencement de leur institut, il leur étoit ordonné sur toutes autres choses de garder le célibat, qu’Atys qui présidoit aux sacrifices de Cybéle, ému par la beauté de la Nimphe Sagaritis, viola sa chasteté & son vœu ; qu’agité par la fureur dont l’obséda la Déesse jalouse, il se mutila lui-même ; que dans la suite, Cybéle sensible aux de son jeune Prêtre, le changea en pin, arbre qui depuis, lui fut toûjours consacré, mais craignant la même foiblesse dans ses autres Prêtres, elle ordonna qu’à l’avenir, on n’initieroit personne dans ses mystéres, que n’entrant comme en fureur au son des cris & des instrumens, qui lui étoient consacrés, on ne se fît soi-même Eunuque.
On peut voir dans le quatrième Livre de la religion des Gaulois, chapitre vingt-uniéme, les raisons pour lesquelles ceux qui honoroient Astarte, , Vénus céleste, la Déesse Syrienne, ce qui est la même chose que Cybéle, s’abstenoient de manger des poissons, les expiations qu’ils étoient obligés de faire lorsqu’ils y avaient contrevenu, les infâmes Loix ausquelles étoient sujettes une fois en leur vie les femmes de Babylone, & les abominations ausquelles se prêtoient les Prêtres de cette Déesse, dans la Syrie & dans l’Egypte.
Le culte qu’on rendoit à Cybéle, consistoit en des Fêtes qu’on faisoit à son honneur, & des sacrifices qu’on lui offroit, lorsque les femmes en célébroient les Fêtes secrétes, il n’étoit jamais permis aux hommes de s’y immiscer, il y avoit encore des Fêtes publiques, durant lesquelles on portoit par les ruës la statue de la Déesse, dans une espece de char traîné par des bœufs, c’est ce qu’insinuë Grégoire de Tours. Cùm in carpento pro salvatione agrorum ac vinearum suarum, cantantes atque saltantes antè hoc simulacrum deferrent. Cérémonie que les paysans avoient tant à cœur, dit Sulpice Sevére, que pour plus de respect pour leurs Idoles, ils les couvroient de grands voiles blancs, esperant que par ces Processions qu’ils faisoient autour de leurs champs, leurs terres en deviendroient plus fertiles. Ils avoient une autre Fête qu’ils appelloient Lavation, on la voit décrite dans Prudence, elle se célébroit le vingt-sept de Mars, jour auquel on portait la statue dans un ruisseau voisin dans lequel on l’alloit laver. C’étoit dans ces Fêtes qu’on se portoit à ces retranchemens honteux qu’on réproche aux Galles & qui font horreur à la nature. Je tais beaucoup d’autres Fêtes qui étoient en usage chez d’autres nations, en particulier chez les Germains, pour parler des sacrifices qu’on faisoit dans ces jours de solemnité.
« Lucien rapportant ce qui se passoit dans la grande Fête qu’on solemnisoit à l’honneur de la Déesse Syrienne, assûre qu’un grand nombre de personnes, tant de la Syrie, que des régions voisines, se rendoient à certains endroits où se célébroit cette fête, qu’ils y portoient les figures & les marques de leur religion ; qu’aux jours assignés, toute cette multitude s’assembloit au Temple, que quantité de Galles s’y trouvoient & y célébroient leurs mystéres, qu’ils se tailladoient les coudes, & se donnoient mutuellement des coups de foüet sur le dos, que la troupe qui les environnoit, jouoit de la flute & du tympanon, que d’autres saisis comme d’un enthousiasme, chantoient des chansons qu’ils faisoient sur le champ, que tout ceci se passoit hors du Temple, que la troupe qui faisoit toutes ces choses n’y entroit pas, que c’étoit en ce jour qu’on faisoit des Galles, que ce son de flutes, inspiroit à plusieurs des Assistans une espece de fureur, & qu’alors le jeune homme qui devoit être initié, jettoit ses habits, faisoit des grands cris & venoit au milieu de la troupe, où suivant la coutume établie depuis un grand nombre d’années, il déguainoit une épée & se faisoit eunuque lui-même… Pline dit que cette mutilation se fait ailleurs avec les fragmens d’un pot Samien, ce qui doit rendre cette opération plus douloureuse. »
Lorsque les Gaulois célébroient leurs Fêtes à l’honneur de Bérecynthe, ils observoient le ridicule cérémonial dont nous venons de parler ; en un mot, dit Selden, leurs Fêtes étoient les mêmes que celles des Égyptiens.
Quoique les Galles fussent le mépris des Romains & l’horreur des Gaulois, ne laissoit pas de les souffrir & de fournir à leur entretien par le moyen des qu’on faisoit à la statue de Cybéle ou de la Déesse Syrienne, qu’ils menoient par tout à la quête, attachée & portée sur un âne. Tout étoit bon pour eux, dit agréablement Polydore Virgile, ils ne refusoient rien de ce qu’on leur donnait, la Déesse s’accommodoit de toutes les offrandes de quelque espece qu’elles fussent, c’étoient des brigands & des gloutons, qui couroient ainsi pour se gorger aux dépens de la superstition d’un Peuple trop crédule & des cendres desquels, on voit tous les jours, ce qu’on appelle Bohémiens, & diseurs de bonne avanture.
Denis d’Halicarnasse, nous assûre, que quoiqu’il n’y eût aucun Romain de Galle, il y avoit à Rome des sacrifices & des jeux institués à l’honneur de Cybele, que tout se faisoit à la Romaine, & que les Préteurs prenoient un & une Phrygienne, pour faire la fonction de Prêtre & de Prêtresse, lesquels alloient selon leur coutume par les ruës, sautant & se frappant la poitrine au son des flutes & des tympanons.
Cette délicatesse ne dura pas toujours chez les Romains, puisqu’il y en eut qui se firent Galles, mais qu’à l’exemple de l’Auteur de la religion des Gaulois, on puisse assûrer que quoique on trouve en France bon nombre d’inscriptions ou d’autres monumens consacrés à Cybéle, on n’y aucun vestige de Galle, qui fût naturel du Pays ; c’est une chose à laquelle on pourrait facilement se méprendre, d’autant que le silence des Historiens & des monumens, ne nous permettent ni de nier, ni d’assûrer le contraire, parce que les uns & les autres ne s’expliquent pas assez sur cette matiere, & que selon le préjugé dans lequel on est, il est aisé, eu égard à la nudité de ceux qui se faisoient Galles, de prendre un Romain pour un Gaulois, ou un Gaulois pour un Romain.
On ne peut également point assûrer, si dans la suite des tems, les Romains servirent de Galles aux Gaulois ; tout ce qu’on peut dire, ce qu’il y a apparence que ces derniers ne le furent jamais par l’horreur naturelle qu’ils avoient pour toute sorte de mutilation, & que les uns & les autres faisoient venir ces infâmes du côté de l’Asie, qui a toujours été abondante en gens mols & efféminés.
Pour peu qu’on ait de connoissance de la religion des Gaulois, on n’ignore pas que dès le ils offroient à leurs Dieux des victimes humaines, qu’il fallut toute la sévérité des Edits de leurs Vainqueurs, pour leur faire cesser des sacrifices si inhumains, & que, soit qu’ils le crussent sérieusement, ou qu’ils voulussent éblouïr ces malheureuses victimes par les grands services qu’ils croyoient leur rendre par un acte aussi barbare, ils étoient persuadés qu’une pareille immolation, purifioit l’hostie, la revêtoit de la Divinite & la mettoit au nombre des genies des lieux.
Jamnè credis bruta quondam Vasconum gentilitas, Quem sacrum crudelis error, Immolarit sanguinem Credis in Deum relatos Hostiarum spiritus.
L’atteinte d’une dangereuse maladie, le danger de la vie, les calamités publiques, les maladies pestilentielles, ne pouvoient s’éviter que par de pareils sacrifices, au défaut des criminels ils immoloient des innocens, ce n’étoit pas toûjours dans le Peuple qu’ils cherchoient leurs victimes, ils les prennoient encore dans la Noblesse, qu’à force d’argent & de récompenses, ils engageoient à se dévoüer pour le salut de leur patrie.
Sanchionaton rapporté par Eusébe, dit que Saturne fut le premier qui pour faire cesser le ravage d’une peste qui affligeoit le pays, offrit en holocauste son fils unique à Uranus son pere, qu’il se circoncit & obligea ceux de sa suite à suivre son exemple.
Porphire cité par le même Auteur, nous assûre que dans les pressans dangers de l’état, c’étoit une ancienne coutume chez les Phéniciens, que les premiers d’une ville ou de toute une Nation, livrassent le fils qu’ils cherissoient le plus & l’immolassent aux esprits vengeurs pour le salut public, croyant que cette seule victime compensoit la mort qui menaçoit tous les autres : ce sacrifice ajoûte-t-il se faisoit avec de grandes cérémonies.
Outre ces sacrifices, les Prêtres de Cybéle en avoient de moins communs, dont nous ne parlerons pas, pour nous arrêter un peu à ces sacrifices mysterieux, qu’ils offroient à leur , & qu’ils appelloient Taurobole & Criobole. On immoloit alors un taureau, ou quelque autre animal mystérieux, on l’égorgeoit sur l’Autel, le Grand-Prêtre revêtu de ses habits Pontificaux, étoit au-dessous pour recevoir le sang de la victime, qui découloit sur ses cheveux, sa barbe & ses habits, il aspergeoit dans cette figure grotesque le Peuple spectateur d’un sacrifice aussi ridicule, tous croyoient être purifiés par cette cérémonie, s’attirer les bonnes graces de leur Déesse, & c’est ce qu’ils un Baptême de sang.
Le Temple octogone, dont nous donnerons le plan un peu plus bas, a été trouvé dans la Paroisse de Cestas, à laquelle il sert d’Église, cette Paroisse limitrophe des landes & dans les graves de Bordeaux, dépend de Messieurs les Jurats de cette Ville, comme Seigneurs de la Comté d’Ornon.
Ce lieu étoit anciennement plein de bois, & l’est encore à quelques défrichemens près, que les habitans du Pays ont été obligés de faire, pour se procurer une médiocre subsistance. Un quart de lieuë plus bas que la réunion des eaux qui viennent de différens endroits de ce bois, il y a un ancien chemin qui existe encore quoique peu fréquenté, on l’appelle le chemin du Pas du Luc, de cet ancien chemin dont il paroit encore quelque vestige, on peut tirer une ligne droite, laquelle en passant devant le Temple octogone, va vers le couchant se terminer au bout du bois ; on appelle cet endroit le Bouchon du Luc, il est entouré d’eaux, on y voit au milieu une élevation de terre rapportée d’environ cent pas géométriques de contour ; je crois que cette élevation qui domine de près de cinq pieds sur tout le reste de la campagne, avoit été consacrée à quelque usage de nos premiers peres, parce qu’avant la construction des Temples, la superstition des Gaulois ne leur permettoit d’offrir des sacrifices que sur quelques monticules, voisins autant que faire se pouvoit, & de quelque ruisseau, & de quelque petit bosquet.
J’ai cru devoir entrer dans ce détail pour le Lecteur dans l’idée, que ce Temple a autrefois appartenu à des Payens, d’autant mieux que pour peu qu’on soit versé sur les matieres de l’antiquité, on ne doit point ignorer que Lucus a toujours signifié un bois consacré à quelque divinité.
Cet octogone & l’édifice quarré long sur lequel sont les reliefs, ont toutes les situations qu’exige Vitruve des Temples des Payens. Que l’un ait été ce que les Anciens nommoient Delubrum, ou Temple qui contenoit plusieurs Dieux, que l’autre ait été leur Templum ou édifice consacré à un seul Dieu, c’est une question que le Lecteur décidera facilement par la description que nous ferons de l’un & l’autre monument. Nous observerons à présent avec Vitruve « que les statues des Dieux ausquels étoient consacrés les temples, regardoient l’Occident, afin que ceux qui venoient faire leurs priéres, regardassent l’orient en priant & offrant leurs sacrifices & que les Dieux paroissant comme sur leur orient, semblassent ceux qui prioient & qui sacrifioient ; il faloit donc que les Temples fussent du côté de l’Occident, mais dans la suite cette situation des Temples ne fut pas si scrupuleusement observée, comme on remarque aux Temples qui restent encore aujourd’hui… Il y avoit des circonstances où l’on donnait aux Temples d’autres positions, si les Temples étoient bâtis le long des fleuves, il faloit qu’ils fussent tournés du côté des fleuves, & tout de même ceux qui étoient auprès des grands chemins, il les falloit tourner en sorte que les passans, pussent regarder dedans, & saluer les Dieux en chemin faisant. »
Si quelqu’un observa religieusement ces régles, ce furent sans doute les Gaulois, puisque les lacs, les marais, les fontaines & les fleuves étoient pour eux un signe auquel ils attacherent d’abord le souvenir de la présence de leurs Dieux ; qu’ils les déïfierent même dans la suite, & qu’ils les regarderent comme leurs plus grandes Divinités. Il n’est donc pas surprenant, que la Nation Gauloise plutôt que pas un autre, forcée par l’ordre de ses Maîtres à adopter des Divinités étrangeres, à réaliser les siennes propres, & à leur bâtir des Temples, elle ne les élevât par préference sur le bord des ruisseaux, y étant portée par l’esprit de sa religion & la force de ses préjugés, qui lui faisoit respecter les moindres amas d’eaux.
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