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Les Nicandres, ou Les Menteurs qui ne mentent point

Edme Boursault · 1746 · Free in the US

14,681 words · about 1 h 2 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Edme Boursault
Language
French
Published
1746
Length
14,681 words · about 1 h 2 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (7)
  1. Front matter under 1 min
  2. Personnages under 1 min
  3. Acte I about 12 min
  4. Acte II about 11 min
  5. Acte III about 12 min
  6. Acte IV about 13 min
  7. Acte V about 13 min

Continue:

Front matter

Personnages

Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V

Personnages

ISIDORE, homme sçavant, père d’Hipolite.

EUTROPE, père d’Isméne.

HIPOLITE, Parisienne, amoureuse du premier Nicandre.

IACINTE, Suivante d’Hipolite.

ISMENE, Lyonnoise, vêtue en homme, amante du second Nicandre.

Freres Gémeaux, qui se ressemblent si fort, qu’on les prend à tous momens l’un pour l’autre, & qui se rencontrent fortuitement à Paris, sans que ni l’un ni l’autre le sçache, où ils s’habillent par hazard tous deux d’une même façon.

CRISPIN, Valet du second Nicandre.

UN COMMISSAIRE.

UN SERGENT du Châtelet.

DES ARCHERS muets.

La Scene est en Prison.

Acte I

Me trompois-je, Iacinte, est-ce là sa demeure ?

C’est là même.

Et tu dis qu’il viendra tout à l’heure ?

Il me suit.

Ah, Iacinte !

Et quoi donc…

Je me plains. Ce que je souhaitois, à présent je le crains : D’une fille en aimant le malheur est extrême Alors qu’elle est réduite à le dire elle-même ; Et que l’objet charmant qui la comble d’ennui A donné de l’amour, sans en prendre pour lui. Je m’étois résolue à parler de ma flamme ; Mais Iacinte au moment…

Au moment ; quoi Madame ? À qui cherche à vous plaire expliquez votre mais ; Mais ?

Mais je ne croi pas que j’en parle jamais.

Courage ; quand la chose est si bien préparée, Faire la scrupuleuse, & la sainte sucrée ? Et que lui direz-vous, car il vient sur mes pas ?

En ne lui disant rien, que ne dirai-je pas ? Quand on voit ce qui plaît, quoiqu’une âme projette Les yeux ont une voix, si la langue est muette ; Et pour bien découvrir son aimable tourment, Affecter le silence est parler clairement.

Et de cette façon vous croyez faire entendre… Je vous le disois bien j’apperçois ce Nicandre ; Il avance.

Madame, il doit m’être bien doux De jouir du bonheur qui m’approche de vous ; Mais achevez de grace, & pour comble de joie De vous mieux obéïr découvrez une voie. Parlez.

Comme elle parle, écoutez, Diablezot ?

Ma maîtresse, Monsieur, parle sans dire mot.

Dites-moi, sans frayeur ce que c’est qui vous touche, Je suis homme…

Et là là, parlez lui de la bouche, Madame.

Vous croyez que me dire un secret C’est peut-être…

Nicandre, éloignez ce valet.

Dans une heure au plus tard tu viendras me reprendre.

Mais…

Sors.

Mais…

Sors, te dis-je, & te va faire pendre.

Et votre honneur, Monsieur, il est fort en danger ; Quand on n’en a plus guére, il le faut ménager.

Qu’elle est belle ! vois-tu ? J’en ai l’âme surprise.

Déjà de son honneur tout le reste agonise. Qu’il est âpre !

Sors donc.

Mais.

Encore une fois.

Adieu l’honneur.

Nicandre, & mes yeux, & ma voix… Je me sens interdite, & le charme qui brille… Quand on est inquiéte, & qu’on est une fille… Le mérite sublime a pour moi tant d’appas… J’ose… le trouble… Et quoi ne m’entendez-vous pas ?

Moi, Madame !

Iacinte, il ne veut pas m’entendre.

Parlez sans façonner, & vous faites comprendre Aussi ; car le moyen jusqu’ici qu’il ait pû ? Si vous dites deux mots, c’est à bâton rompu ; Laissez moi lui parler, je suis bien plus hardie. Permettez, ô Monsieur, qu’à présent je vous die… Ma Maîtresse Hipolite a depuis peu de jours…

Quand on est à son âge, & qu’on rêve toujours… Je ne puis deviner, mais enfin je suis sûre… A tous ses mouvemens j’apperçois qu’elle est mûre… Je ne sçai quoi pour elle a des charmes si doux… Dites-moi, s’il vous plaît, Monsieur, m’entendez-vous ?

Me joüer c’est vous plaire, & je m’offre moi-même…

À quoi tant de façons : ma maîtresse vous aime.

Ciel !

O Dieux !

Dame, ô Dieux ! je ne puis niaiser.

Madame…

Il n’est plus temps de vous rien déguiser. Je vous aime ; ce mot est sans doute blâmable ; Il m’échappe à regret, mais il est véritable, Je vous aime.

Est-il vrai, m’aimez-vous ?

Je l’ai dit.

De vos rares bontés je me sens interdit, Mais, Madame…

Ce mais pourra bien la confondre.

Mais enfin…

Mais enfin, je ne puis y répondre.

Justement !

M’exposer à ce honteux mépris ; O Ciel !

De vos appas je connais tout le prix ; A me favoriser votre cœur se dispose, Mais un serment horrible à mon bonheur s’oppose : Pour ne pas en douter écoutez seulement.

Ecoutons.

D’où je sors on vivait noblement.

Après.

Ma mere est morte aussi-bien que mon pere ;

Pour cela ?

De parens je n’ai plus qu’un seul frere.

Hé bien ?

Ce frere & moi sommes freres jumeaux.

Qu’en est-il ?

Tous ses traits à mes traits sont égaux.

Est-ce tout ?

Pour nos mœurs il en est tout de même.

A la fin ?

Ce qu’il aime est aussi ce que j’aime.

Et qu’importe ?

Entre nous tout paroît si commun Que pour voir tous les deux, il ne faut en voir qu’un.

Quoi ?…

Ne l’interromps plus qu’au plus vîte il acheve. D’avoir dit mon secret je déteste.

Et je creve. se pâme de joie à présent qu’il sçait tout. Voyez-vous du depuis comme il tient son bon bout ; Le manœuvre ?

Iacinte, est-ce là ta conduite ?

De mon âpre malheur pour apprendre la suite, De ce frere si cher dont j’ignore le sort, De qui j’ai le visage, & la voix, & le port ; De ce frere, en un mot qui si fort me ressemble, Qu’on nous prend l’un pour l’autre à nous voir être ensemble ; D’un frere…

Et foin du frere, & du frere éternel ; Concluez.

De mon frere un serment solemnel Madame…

De ce frere un serment vous engage…

Depuis plus de six ans je voyage, il voyage, Mais en nous séparant nous jurâmes tous deux De jamais à l’Hymen ne contraindre nos vœux, Que de l’un ou de l’autre une bouche fidelle De la mort ou la vie eut appris la nouvelle. Voyez donc à mon sort quelle peine se joint, Je le cherche, il me cherche, & ne nous trouvons point ; Je ne puis deviner quel endroit le recelle : Et pour comble de maux je vous trouve si belle, Qu’il falloit que mon cœur, qu’Hipolite asservit Ou jamais ne jurât, ou jamais ne vous . Adieu, Madame.

Hé bien, que dis-tu ?

Moi ? j’enrage.

Le serment qu’il a fait de jamais…

Badinage ? Il se raille, Madame.

Est-il vrai ?

Tout de bon.

Mais il m’aime, tu vois.

Lui ? Tarare pompon. Je m’en suis aperçue, il biaise, il bricole,

Quand il parle de frere, il vous fiche la cole ; Je vous le garantis franc donneur de canards.

Tu crois donc que quelqu’autre ait surpris ses regards ?

Si je le crois ? vraiment ; ce matois, ce Nicandre…

Nicandre ! le seroit-ce ? essayons de l’apprendre. Ce Nicandre, Madame, à mon cœur est bien cher, Je le cherche.

Hé ! Monsieur, vous pouvez le chercher, Peu m’importe.

Peut-être il vous plaît, il vous touche ? Avoüez.

Dépêchez, que Monsieur se recouche,

S’il déplaît, c’est tant pis, & s’il plaît, c’est tant mieux.

Ce n’est pas sans raison que je suis curieux ; Il vous aime ?

Peut-être.

Il l’adore, le traître. Vous, l’aimez-vous, Madame, à votre tour ?

Peut-être.

L’aime-t elle ?

Selon.

Sera-t’il son époux ?

C’est selon.

Justes Dieux !

Vous en êtes jaloux ?

De celui que je dis si vous êtes l’épouse

Je puis être allarmée, & paroître jalouse ; L’infidéle !

Jalouse !

Ah ! Madame, voyez Ce que c’est que nos yeux qui s’étoient fourvoyez ; Elle est fille, elle-même elle s’est éclaircie ; Ah le joli garçon par la superficie ! Qu’il est drôle !

Elle est fille !

Il est vrai, je la suis ; Et ce que vous aimez est ce que je poursuis. L’infidéle Nicandre…

Achevez, l’infidéle…

Dans Lyon à ses yeux je parus assez belle ; Je lui plûs, il me plût ; & dans un même jour Je donnai tout ensemble & reçus de l’amour. Il me voit, me demande, & m’obtient de mon pere. On nous veut épouser, & le traître differe,

Et pour toutes raisons parle confusément Et de frere semblable, & d’horrible serment : Me soutient qu’il m’adore : ardemment me conjure De ne pas endurer qu’il devienne parjure ; Et d’une ame charmée, & qui l’aime toujours Pour rejoindre ce frere il exige huit jours. Il me quitte, le traître, & j’en sens mille peines ; Cependant du depuis j’ai compté huit semaines. Et tel est de mon sort le cruel traitement Que je trouve Nicandre, & je perds mon amant.

D’où naissoit le refus qui si fort vous afflige ? Voyez-vous ?

Apprens…

Paix.

Mon courroux…

Paix, vous dis-je, Et ne lui dites rien qui nourrisse ses feux.

Il vous peut à son aise adresser tous ses vœux ; Demander son logis seroit perdre ma peine.

Redoutez seulement la présence d’Ismene ; De Rivale à Rivale on ne s’accorde rien, Mais je puis le trouver par un autre moyen. Je vous laisse.

Il vous aime ?

Il me hait l’infidéle.

Vous devez au Seigneur une belle chandelle, Madame ; il a pour vous une grande amitié ; Je ne me défens pas d’en payer la moitié. Car enfin la nature est aisée à surprendre ; Et si pour votre époux vous aviez eu Nicandre, son valet, qui n’a pas mauvais air, Mon honneur eût pu faire un méchant pas de Clerc. Haïssez désormais, aussi-bien cette fille…

Elle est belle, bien faite, & paroît de famille, Elle cherche Nicandre, & j’en ai du souci ;

Mais l’amour est aveugle, & je la suis aussi. Que Nicandre l’adore, ou Nicandre l’abuse, Qui n’a point de mérite a du moins de la ruse, Et peut-être…

Madame, il revient dans ce lieu.

A la fin votre frere est trouvé.

Plût à Dieu !

Je l’ai vû.

Quoi, Madame !…

Il vous est tout semblable.

Madame, êtes-vous Ange, ou bien êtes-vous Diable ?

Quoi ! sans vous dire mot vous sçavez nos secrets ?

Il est vrai que tous deux nous avons mêmes traits, J’ai la voix, le visage, & la taille de même, J’ai l’humeur…

Comme il fait l’innocent quatriéme ! De vous poussez à bout le perfide a fait vœu.

Vous le connoissez donc, ce frere ?

Quelque peu.

Il vous voit ?

Quelquefois.

Ah, la bonne bigotte ! Diroit-on qu’elle y touche ?

Un Valet nous balotte ? Et je pense… Madame, admirez ce bâtier ! Ce n’est pas son valet que ce galefretier ; Avec cette finesse il prétend qu’on s’embourbe.

Ainsi…

Levez le masque, on connoît votre fourbe, Et vous vous y prenez de mauvaise façon.

Parbleu ! pas tant bigote, elle change de ton.

Et quoi…

Qui vous aimoit a pour vous de la haine.

On me hait ! mais, Madame…

On connaît votre Isméne.

Mon Isméne !

Bon, bon, mordez vous-en les doigts ; Il demande huit jours, & demeure deux mois.

Mon Isméne, bons Dieux ! ô parole cruelle !

St, st ; une autrefois battez moins la semelle Monsieur.

Tes sots discours…

Je parle à cœur ouvert.

Il enrage tout vif de se voir découvert ; Il ne se doutoit pas qu’on eût pu tout apprendre.

Et comment croyez-vous qu’on me nomme ?

Nicandre. Fourbe, artificieux, diseur de faussetés.

Puis qu’il ne répond rien, d’accord des qualités.

Il est vrai qu’à l’amour je n’ai pû satisfaire, Mais par votre moyen si je trouve mon frere, Pour rendre un juste hommage à de rares appas Isméne…

Dites donc que vous ne l’aimez pas ? Imposteur.

Je l’adore, ou le Ciel me foudroye ! La servir est ma gloire, & l’aimer est ma joye : Pour quelque autre beauté qui respire le jour J’ai des civilités, & non pas de l’amour.

Son intérêt vous touche, & je vous en rens grace ; Embrassez…

Vous sçaurez l’intérêt que j’embrasse, Et je vous ferai voir, dès ce jour, si je puis, Comme Isméne me touche, & ce que je lui suis. Vous verrez qu’à l’outrage une fille est sensible : Qu’à ses vœux méprisés il n’est rien d’impossible ; Et quoique depuis peu vous soyez à Paris, Ainsi que votre nom je sçai votre logis ; Pensez-y bien.

Elle sort.

De grace, ayez plus de tendresse. Dites-moi qui des deux est Suivante ou Maîtresse ; Je vous trouve bien faite, est-ce vous qu’elle sert ?

Oüi.

Madame…

Courage.

Elles sont de concert, Les gaillardes.

Madame, écoutez en revanche…

Voyez-vous cette main au fin bout de ma manche ? Elle pourroit tomber dessus votre museau ; Allez-vous-en chercher votre frere jumeau : Ou dessus cette joue un puissant cataplâme… Adieu.

Connoissez-vous cette bonne Madame ?

Nullement.

Nullement ?

Je ne la vis jamais.

Songez bien…

Plus j’y songe, & moins je la remets. Je ne la vis jamais en aucune maniére.

A la premiére vûë elle est bien familiére. Des soufflets tout d’abord !

Tu m’en vois tout surpris. D’hier au soir seulement j’arrivai dans Paris.

De la nuit noire en Diable il étoit plus d’une heure.

Et déja toutes deux ont appris ma demeure Crispin.

Les Poussecûs sont de vilaines gens. Garre après votre queuë un troupeau de Sergens. Et si votre personne est par eux attrapée,

Vous aurez une femme, ou la tête coupée. Ce n’est pas qu’entre nous je ne sçache fort bien Qu’avec une Maitresse on ne fait souvent rien ; Mais à votre prison pour donner une cause Vous serez accusé d’avoir fait quelque chose ; Et vous en sortirez, si le Ciel vous y met Pour aller à la Noce, ou du moins au gibet.

Quoi ! tu penses qu’Isméne ait si peu de constance…

Je ne sçai, par ma foi, ce qu’il faut que je pense ; Il faut bien vous aimer pour attendre toujours : Et je trouve deux mois bien plus longs que huit jours. En laissant à Lyon cette belle lionne, Tu me créves le cœur, disiez-vous, ma Pouponne : Mais enfin mon départ ne doit pas t’irriter, Je te quitte un moment pour ne plus te quitter ; Laisse agir mon amour, je te tire de peine, Ou je me donne au Diable, & dans une semaine, Mon Fanfan ; de mon frere ou la vie, ou la mort Me remet le pouvoir de conclure mon sort, De quelqu’un que je crois j’en aurai la nouvelle. Depuis à vous attendre elle fait sentinelle, Tandis qu’en galopant & par vaux & par monts

Nous passons vous & moi pour de francs vagabonds. Voyez si la Donzelle a sujet de bien rire.

Ah ! Crispin, de ce frere on n’a pû me rien dire, Je m’en meurs. Cependant va dedans mon logis, On me veut faire piéce, & j’ai peur d’être pris : Dis qu’il n’est pas besoin qu’aujourd’hui l’on m’attende.

Si je suis pris pour vous, & qu’après on me pende Aussi ?

Te pendre ! à tort on l’auroit prétendu.

Et qu’importe comment on puisse être pendu ? Soit à tort, soit à droit, n’est-ce pas toujours l’être ?

Tu te moques, te dis-je, obéis à ton Maître. Je t’attends en ce lieu.

Mais, Monsieur…

Hâte-toi.

Daignez donc pour le moins me répondre de moi ; Car enfin…

Va, te dis-je, & retiens cette place. Crispin sort. Attendant qu’il revienne allons voir Clidimace ; Comme dans cette ville il a bien du crédit Cet ami…

Je reviens comme vous m’avez dit, Est-ce fait ?

Que veux-tu ?

Je reviens.

Que je meure…

Dites en conscience, ai-je mis plus d’une heure ?

Que veux-tu, mon ami ? dis-le moi.

Je reviens.

Accordons un peu mieux tes discours & les miens ; A tout ce que tu dis je ne puis rien comprendre.

Il ne vous souvient pas que je viens vous reprendre ? Le secret de la Dame à la fin est-il sçû ? Dites-moi.

Mon enfant, je ne t’ai jamais vû ; Quel es-tu ?

Qui je suis ? qu’ai-je accoutumé d’être ? Ragotin.

Ragotin, je ne puis te connoître, Passe ton chemin, passe.

Il le fait tout exprès ! Moi je vous connois.

Toi, me connoître ?

A peu prés.

Tu t’abuses, mon cher, ton erreur est extrême : Passe.

Il n’est donc pas vrai que vous êtes vous-même, Est-ce pas ?

Je commence à beaucoup m’ennuyer.

En gambades, je pense, il prétend me payer. Je vous sers.

Tu me sers !

Hé nenni ?

Je m’irrite ; Maraut…

Payez-moi donc ; & sortons quite à quite.

Je te dois quelque chose, insolent ! je vois bien…

Si vous me devez ! non, vous ne me devez rien. Et qui peut me devoir quinze mois de mes gages ?

Laisse-là ta sottise ; en un mot tu m’outrages, Je me fais violence, & je dois de ce pas…

Vous devez, il est vrai ; mais vous ne payez pas.

Sais-tu bien, goguenard, qu’à bons coups de nazardes, Si tu railles encore, & que tu goguenardes, Que de tes mots bouffons tu me fasses l’objet…

Je bouffonne ! Vraiment j’en ai bien du sujet ! Mis dehors, pas le soû ; ne sçavoir chez qui vivre… Quoi ! vous vous en allez.

Et tu penses me suivre ?

Je le pense, & repense.

Et tu ne penses pas, Que si tu l’entreprens, je te casse les bras ? Suis-moi donc si tu veux ; viens, tu n’as rien à craindre. Il sort.

Il ne faut que cela pour m’achever de peindre. Peu courtois courtisan en chassant ton valet Que la peste t’étouffe, & te saute au colet : Qu’au fin fond des Enfers le grand diable te plonge. Mais j’enrage de faim, à propos, quand j’y songe, Pour branler la machoire, & nous faire laquais Allons chercher fortune aux dégrés du Palais.

Fin du premier Acte.

Acte II

La charmante Hipolite a pour moi de l’estime, Et je n’ose répondre au beau feu qui l’anime ! A mon cruel serment tous mes sens occupés…

Ou je vois l’infidéle, ou mes yeux sont trompés. C’est lui-même, le traître ! A quoi rêve Nicandre ?

Et par quelle raison souhaiter de l’apprendre ?

Vous m’aimiez autrefois, & j’ai dû présumer…

Si je vous ai connu, j’ai bien pu vous aimer ; Où vous ai-je pû voir ? tirez-moi d’une peine.

A Lyon.

A Lyon ! votre nom c’est…

Isméne.

J’ai beau pour vous connoître employer mes efforts…

Je ne vous parois pas ce que j’étois alors, Vous sçavez que l’on change.

Il est indubitable, Mais c’est beaucoup changer qu’être méconnoissable ; A Lyon j’ai pû faire un passable séjour, Mais…

Mais, quoi qu’il en soit vous rêviez à l’amour ?

J’y rêvois, je l’avoue, une Dame si belle…

Vous l’aimez ?

Et vous êtes fidéle ?

Vouloir toute ma vie adorer ses appas…

Ingrat, c’est le paroître, & c’est ne l’être pas. Ouvre les yeux.

Monsieur…

Dis mon nom, si tu l’oses. De ton frere, perfide, as-tu sçû quelques choses ?

Un langage si haut me rend tout interdit…

Ta maîtresse, infidéle, est dessous cet habit. Vois Isméne, vois traître ; & que l’œil te dessille.

Quoi ! dessous cet habit j’aperçois une fille ! Ah ! Madame…

Volage, à quoi m’obliges-tu ? Ta honteuse inconstance a trahi ma vertu : Sont-ce là ces huit jours ? est-ce là cette flamme…

Expliquez cette énigme, & de grace, Madame…

Cet énigme ? volage : ah cruel, plût aux Dieux ! Mais ton crime visible a-t-il rien de douteux Infidéle ?

Mon crime !

Ame double, & traîtresse, Est-ce donc ta vertu que trahir ta Maitresse ?

Moi, trahir ma Maitresse ?

Oüi, toi, lâche.

Moi ?

Toi.

Je ne vous connois pas, & j’ignore pourquoi…

Tu ne me connois pas ? toi, perfide ? toi, traître ? Hé bien, je veux t’apprendre à pouvoir me connoître ; Et te faire toi-même à toi-même avoüer Que tu m’as oubliée, & n’ai pû t’oublier. Prens-y garde.

J’ignore à quoi tend sa querelle A l’entendre, autrefois je soupirai pour elle. Moi, bons Dieux ! moi pour elle avoir pû soûpirer ! Je ne la vis jamais, & ne puis pénétrer… Mais à quoi je m’amuse ? à quoi songe mon âme ? Si j’ai quelques momens je les dois à ma flamme ; Hipolite… Iacinte en ce lieu se fait voir ; Iacinte…

Il dit mon nom ! qui vous l’a fait sçavoir ? Vous me démaitressez, maître fourbe.

Où s’adresse…

Dites-moi qui des deux est suivante ou Maitresse ? Je vous trouve bien faite, est-ce vous qu’elle sert ?

Parlez plus clairement ; avez-vous découvert…

Rien du tout.

D’où vient donc que je comprens à peine…

On connoît…

Quoi ? parlez, qui connoît-on ?

Isméne.

Je vous entens, Iacinte ; Hipolite sçait bien…

Que gens faits comme vous ne vaudront jamais rien. Adieu, passe-volant.

Demeurez & pour cause ; Au malheureux Nicandre apprenez une chose. J’allois voir Hipolite…

Hipolite ! vous !

Moi.

C’est bien fait.

Croyez-vous…

Oüi, sans doute, je croi. Je croi, si vous osez dans sa chambre paroître Que vous n’en sortirez que par une fenêtre. Hipolite piquée…

Elle ?

Non ; qui donc ? moi ?

Et qui l’a pû piquer ?

Votre… je ne sçai quoi ; Vos discours outrageans, votre langue qui jouë…

Ma langue est imprudente, & je la désavouë ; Non, je ne prétens pas qu’elle parle jamais, S’il ne faut d’Hipolite applaudir les attraits. Me hait-elle, Iacinte ? avoüez.

L’idiote Pour vous aimer encore est peut être assez sote ; Mais si j’en étois cruë…

Elle ne me hait pas ! Pour me bien obliger retournez sur vos pas. Dites-lui tout l’excès de ma flamme amoureuse ; Dites…

Allez ailleurs chercher une menteuse, Monsieur.

Mettez ma flamme au degré le plus haut ; Et ce sera…

Mentir justement comme il faut.

Puisque vous refusez d’aller dire que j’aime, Offrez-moi le moyen de le dire moi-même. Que je voye Hipolite, & lui puisse parler ; Qu’un moment…

J’ai bien peur de me laisser aller. Vous l’aimez ?

Je l’adore, & l’adore elle seule. Ou…

Qui dit courtisan dit toujours fort en gueule : De vous croire moi-même en secret je rougis ; Cependant sans façon je retourne au logis : J’allois faire un message, & pour vous je differe ; A propos, Hipolite accompagne son pere ; Mais il peut la quitter, il ne faut qu’un instant…

A la prochaine rue un intime m’attend ;

Je m’en vais le trouver ; où vous dois-je reprendre ?

Dans une petite heure ayez soin de vous rendre… Où dirai-je ? ici même, en ce coin à l’écart.

C’est assez, & de plus…

Et de plus, Dieu vous gard.

Téméraire serment sors de cette memoire ; Ne fais pas un obstacle à l’excès de ma gloire. Depuis plus de six ans je me suis défendu…

Monsieur, vous ne serez ni roüé, ni pendu ; Je n’ai vû ni recors, ni bourreau, ni charette. Tout va bien.

De quel air ce belitre me traite ! A qui parle ?…

Pour moi, quoique simple valet, Dans la peur que j’avois d’être pris au colet, J’ai joüé de finesse, & l’ai mis dans ma poche Voyez vous ? Pour l’Hôtesse elle tourne la broche ; Elle dit qu’en tout cas votre lit sera prêt ; Que peut-être…

A cela, je n’ai point d’intérêt. Où vas-tu ? d’où viens-tu ? dis-le moi toute à l’heure : Et je croi…

Je ne vais, ni ne viens, je demeure, Comme il fait le gausseur ! d’où je viens, me dit-il ? Il a crû tout d’abord que j’étais Algoüazil ; Et qu’en vrai pas de loup je venois le surprendre.

Sçais-tu bien, mon ami, qu’on me nomme Nicandre, Et que l’on me déplaît quand on fait le badin ?

Sçavez-vous bien, Monsieur, qu’on m’appelle Crispin ?

Moi, je sçaurois ton nom ?

Comme je sçai le vôtre ; Et nous nous connoissons aussi-bien l’un que l’autre.

Camarade !…

Pays !

Dis-moi, traître, es-tu sou ?

Mon cher Maître avoüez que vous êtes bien fou.

Moi ton Maître !

Et qui donc ?

Il a pû se méprendre. Je t’ai dit, mon ami, qu’on m’appelle Nicandre : Qu’un sot conte me choque, & qu’enfin…

Et qu’enfin… Je vous ai répondu qu’on me nomme Crispin.

Et ce nom de Crispin suffira pour m’apprendre…

Tout comme il me suffit de celui de Nicandre.

Mais de bien te connoître offre moi le moyen ; Que veux-tu ? quel es-tu ?

Mon Dieu, je ne suis rien : Je suis ce que je suis ; qui que je sois, je m’aime. Et je ne voudrois pas être autre que moi-même. Je me garantis tel.

Mais pourquoi ?…

Mais pourquoi… Puisque vous êtes vous, je puis bien être moi.

Mon valet…

Je le suis.

Ta folie est extrême.

A tout autre que vous, je dirois, fou toi-même ! Et je pense…

Maraud tu veux être battu ; Et si je n’avois hâte, insolent… où vas-tu ?

Où vous-même allez-vous ? J’accompagne mon Maître.

Je dois, si je le suis, te le faire paroître : Il t’en faut une preuve, impudent ; la voilà !

Il lui donne un soufflet.

Il a parbleu raison, il le prouve par là. Le secret est joli pour se bien faire croire ! De sa chienne de patte enfoncer ma machoire, Et souffrir sans souffler, qu’il me donne un soufflet, C’est bien être le Maître, & Crispin le valet. Quelle peste de preuve il me force de prendre ! Ce bon frere frappart est sans doute Nicandre : Ce sont là de ses coups, je les sens à leur poids : J’en reçois reglément près de cent tous les mois ; Et de tous ses soufflets ce n’est pas là le moindre.

Mais où Diable à présent le pourrai-je rejoindre ? Sa valise restée au logis d’où je viens, Où parmi ses habits sont aussi tous les miens. En tout cas… Le voici la gueule enfarinée, Le bon traître !

Qu’heureuse est pour moi la journée ! Ah, Crispin ! un ami généreux, bien-faisant, Et non pas un ami comme ceux d’à présent, Dont la langue est dorée, & dont l’ame est de bouë ; Mais un ami sincere, obligeant…

Ah la jouë !

De me voir Clidimace a les sens tous ravis ; Dans sa propre maison il me donne un logis. A tous mes intérêts tout entier il se vouë, Et je veux ce qu’il veut, pour lui plaire.

Ah la jouë !

Quel sujet te fait plaindre, & pourquoi le cacher ? C’est peut être une dent qu’il te faut arracher ; Une dent peut suffire à gâter une bouche, Songes-y. Mais répons sur le fait qui me touche ; As-tu vû mon hôtesse, aura-t-elle tout prêt ?…

A cela, mon ami, je n’ai point d’intérêt ; Où vas-tu ? d’où viens-tu ? dis le moi tout-à-l’heure.

Que me dit ce coquin ! Je t’assomme ou je meure : Parle ; dois-je tout craindre, ou ne redouter rien ?

Mais de bien te connoître, offre-moi le moyen ; Que veux-tu ? Quel es-tu ?

Qui je suis, double traître ? Je puis facilement te le faire connoître : Et sans avoir besoin d’être si retenu…

Ah ! Démentibuleur ; je l’ai trop reconnu. De ne pas l’ignorer à présent je me pique ; Et ma jouë en peut être un témoin authentique.

Faire pleine recette à deux doigts de mon nez D’un soufflet plantureux, & des mieux assenez ; D’un soufflet qu’une main bien plus noire que blanche, Depuis plus de six mois mitonnoit dans sa manche ; D’un soufflet qui par terre quasi répandu… Si vous ne le payez je veux être pendu.

Est-ce pure gageure : ou bien si tu déterres…

C’est gageure.

Gageure :

On m’en donne des erres. Il chante de rage. Voyez-vous ? Mon cadet… Là, là, là, là, là, là.

Il vous attend, Madame, & c’est lui que voilà. Avancez. à Nicandre. A vous voir je l’ai fait condescendre. Prés d’une heure Hipolite a voulu s’en défendre, Mais j’ai tant de vos feux appuyé le parti ; J’ai tant dit que mes soins vous avoient pressenti ; Tant de fois répété que toujours pour Isméne Loin d’avoir de l’amour vous auriez de la haine…

De la haine pour elle ! Ah ! je brûle d’amour, Non, non…

De vos mépris vous voila de retour, Je l’ai sçû d’Iacinte ; Isméne est pourtant belle.

Elle est toute charmante, & je n’adore qu’elle ;

Son aimable visage a des charmes si doux…

Il se moque, Madame ; il n’adore que vous Il me l’a dit.

Moi ?

Vous.

En parlant de ma flamme, Loin de vous avoir dit que j’adore Madame…

Quoi, vous n’avez pas dit à moi-même en ce lieu…

Rien du tout.

Rien ! Madame il offense bien Dieu Le méchant homme !

Quoi…

Quoi, vous-même hypocrite Quand vous êtes venu pour lui rendre visite…

Moi visite ! Crispin pourra dire au besoin…

Je vous sers de valet, & non pas de témoin.

Mais tu sçais…

Je ne sçai si je sçai quelque chose, Mais je me tais.

Tu vois où ton zèle m’expose ? A ton rapport sans doute il n’a pas consenti.

J’ai dit vrai, je vous jure ; & Nicandre a menti. Je n’ai pas, grace à Dieu, la mémoire débile ; Il falloit que pour lors son valet en ville Lui seul en cette place il faisoit l’idiot.

Quand vous m’avez parlé j’étois seul ! Répons.

Mot.

Où donc, lors qu’Iacinte a commencé sa guerre, Etois-tu ?

Dans le monde.

En quel lieu ?

Sur la terre.

L’endroit, c’est…

Dans la France ; à Paris, que je croi.

En présence…

En présence ? en présence de moi.

Mais perfide Crispin, le dessein où tu butes…

Il ressouvient toujours à Crispin de ses flutes.

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