Read here

De la longévité humaine et de la quantité de vie sur le globe

Pierre Flourens · 1855 · Free in the US

34,772 words · about 2 h 26 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1855 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=De_la_longévité_humaine_et_de_la_quantité_de_vie_sur_le_globe&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Pierre Flourens
Language
French
Published
1855
Length
34,772 words · about 2 h 26 min
Sections
12 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (12)

Continue:

Avertissement de cette seconde édition

Ce livre a paru dans les derniers jours du mois de novembre. Quelques objections m’ont été faites. Cette nouvelle édition me donne naturellement l’occasion d’y répondre.

On me reproche d’avoir trop étendu la durée de la vie de l’homme. Mais ai-je besoin de dire (et les esprits sérieux me le pardonneront-ils ?) qu’en assignant à la vie de l’homme une durée de cent ans, je n’ai entendu que poser une limite, un terme, la limite expérimentale et normale de cette durée.

J’ai voulu prouver à l’homme une chose qu’il ne sait point assez ; c’est qu’il a, en lui, une grande puissance de vie, et que, par le bon emploi de sa raison, il peut étendre beaucoup cette puissance.

La plupart des hommes, on l’a dit il y a longtemps, sont plus capables d’un grand effort que d’une longue persévérance ; c’est pourquoi j’ai cherché à rendre mes conseils plus persuasifs en les plaçant dans la bouche d’un sage vieillard, qui a dû un siècle de vie à un régime sévère, constamment suivi.

Un passage du Commentaire de Ramazzani, cité à dessein, m’a paru d’ailleurs un correctif suffisant de ce que pouvaient avoir d’excessif les règles de Cornaro.

Au Cliton de La Bruyère, « qui n’a eu, en toute sa vie, que deux affaires : dîner le matin et souper le soir,… et qui semble né pour la digestion, » je préfère pourtant, je l’avoue, mon sobre et bon Vénitien, qui nous conte naïvement, que, « de fort gai qu’il était, il devint triste et de mauvaise humeur, que tout le chagrinait, qu’il se mettait en colère pour le moindre sujet, au point qu’on ne pouvait vivre avec lui ; » et tout cela pour avoir dépassé d’une once ou deux la dose d’aliments, prescrite par son régime.

Qu’il y a loin de Cliton à cet autre personnage de La Bruyère !

« Un vieillard, qui a un grand sens et une mémoire fidèle, est un trésor inestimable ; il est plein de faits et de maximes ; l’on y trouve l’histoire du siècle, revêtue de circonstances très-curieuses, et qui ne se lisent nulle part ; l’on y apprend des règles pour la conduite et pour les mœurs qui sont toujours sûres, parce qu’elles sont fondées sur l’expérience. »

De la durée totale de la vie, on passe à la durée particulière des divers âges.

Ici, c’est tout un ensemble de préjugés que j’ai à combattre, et ma tâche devient plus difficile.

Sur la limite naturelle des différents âges de la vie, on a faussé toutes nos idées.

Une littérature frivole, pour nous intéresser à ses héros, a imaginé de faire anticiper les passions sur les âges. On a précipité le cours de la vie. On a donné à l’adolescence les passions de la jeunesse, à la jeunesse les passions de l’âge mûr.

C’est de là que nous sont venus ces jeunes gens de quinze à vingt ans, frustrés du plus doux pri- vilége de leur âge, le calme de l’âme ; ces hommes mûrs de trente ans, qui n’ont pas su être jeunes ; et ces vieillards de cinquante, qui ne seront jamais hommes mûrs.

Il y a, en nous, deux principes : le principe vivant, et le principe pensant.

Le principe vivant croît et se maintient jusqu’à cinquante ans à peu près ; et, à compter de cinquante ans, il décline.

Le principe pensant croît et s’élève jusqu’à cinquante ans ; et de cinquante à soixante, à soixante-dix, à soixante-quinze, et quelquefois plus tard encore, il se perfectionne.

Plus l’esprit vit, plus il s’épure.

Jusqu’ici on a divisé la vie de l’homme comme celle des autres espèces. On n’a pas tenu compte du grand principe qui le distingue, et dont la propre énergie maintient et prolonge l’énergie vitale des âges.

On parle beaucoup, et depuis longtemps, de l’influence du physique sur le moral ; on ne parle pas assez de l’influence du moral sur le physique : l’observation médicale domine trop l’observation philosophique.

C’est au moment où le physique commence à décroître que le moral prend, à son tour, l’empire, s’affermit, se dégage, et donne comme une splendeur nouvelle à la seconde moitié de la vie.

En me plaisant à énumérer tout ce que l’homme, peut se conserver de dons précieux, ce n’est pas que j’oublie le charme heureux des premiers âges.

Eh ! pourquoi faut-il que le moment présent ne puisse jamais être goûté avec tous ses avantages ?

Que la jeunesse, si riche d’avenir, se persuade bien que chaque phase de la vie demande un développement régulier et complet ; que chaque âge a ses bienfaits, réservés à ceux qui savent le respecter ; qu’elle se garde surtout de renoncer à ces douces et nobles vertus, dont Vauvenargues a dit : « Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que les vertus naissantes d’un jeune homme. »

On me fait une troisième objection. On n’approuve pas ce titre : De la quantité de vie sur le globe.

Je conviens que ce titre a, en effet, une cer- taine forme abstraite, qui n’est plus guère d’usage.

Nous nous déshabituons, chaque jour davantage, des grandes questions et du tour abstrait. Nous nous réduisons de plus en plus, et comme de parti pris, aux petites expériences et aux menus détails. Toutes nos sciences se font sciences de laboratoire, et nous oublions les grands phénomènes de la nature.

« Ceux qui aiment à entrer dans le détail des sciences, disait Leibnitz, méprisent les recherches abstraites et générales ; et ceux qui approfondissent les principes entrent rarement dans les particularités. Pour moi, ajoutait-il, j’estime également l’un et l’autre. »

L’objet de ce livre est l’étude de la vie.

J’y étudie successivement la durée, la quantité, les formes, la formation, l’apparition de la vie.

Toutes ces questions ont la même forme, et l’on peut la blâmer dans toutes.

Toute question généralisée, et traduite en langage philosophique, prend nécessairement un tour abstrait.

Ce n’est même que par ce langage philoso- phique, par ce tour abstrait, que toutes les grandes vérités passent, peu à peu, du domaine spécial de nos écoles dans le domaine universel de l’esprit humain.

Je conviens encore que ma question de la quantité de vie est fort neuve. Mais est-ce là un tort ? Je ne puis le croire. J’ose même espérer qu’on me saura gré, un jour, de l’avoir introduite. Toute question nouvelle nous découvre un nouvel aspect des choses, et les grandes choses veulent être vues sous tous leurs aspects.

Dès ce moment même, l’étude de la quantité de vie nous a donné ces trois lois, aussi belles que simples :

La première, que, depuis que la vie est sur ce globe, le nombre des espèces y va sans cesse en diminuant ;

La seconde, que, à mesure que certaines espèces disparaissent, le nombre des individus s’accroît dans les autres ;

Et la troisième, que, plus l’empire de l’homme se fait sentir, plus les espèces supérieures dominent sur les espèces inférieures.

Ainsi donc, des espèces disparaissent, mais le nombre des individus s’accroît dans d’autres espèces ; le nombre des individus diminue dans les espèces inférieures, mais il s’accroît dans les supérieures.

Il y a donc toujours compensation ; et il en est de la vie comme de tous les autres éléments primitifs des choses.

Rien, en fait d’éléments primitifs, ne se perd, ni ne peut se perdre.

Et il y a bien plus ; c’est que notre esprit est dans une égale impuissance de comprendre l’annihilation ou la création de quoi que ce soit, sans une intervention supérieure, sans un miracle exprès.

Les combinaisons varient, les rapports changent, les mouvements s’accélèrent ou se retardent, les molécules des corps s’unissent ou se désunissent, et toutes les choses de ce monde sont dans un flux perpétuel de modifications successives ; mais les principes mêmes des choses, les éléments primitifs et constitutifs, sont immuables, et le seront éternellement, tant que celui, qui en a pesé la quantité précise pour le globe déterminé qu’il avait en vue, jugera à propos de maintenir et de conserver ce globe.

Avertissement de la première édition

Je touche, dans ce livre, à quelques-uns des points les plus importants de l’étude, et, si je puis ainsi parler, de la théorie de la vie.

Tous les siècles ont étudié la vie. Le nôtre commence à l’étudier sous ses grands aspects.

La question de la quantité de vie, toujours diversement représentée et également maintenue, celle de l’apparition de la vie sur le globe, celle de la fixité des espèces, celle des espèces anéanties et perdues, sont des questions toutes nouvelles.

À côté de ces questions nouvelles, j’en ai placé quelques autres, fort anciennes, mais que je crois avoir rajeunies : celle de la longévité humaine, celle de la formation de la vie, celle de la vieillesse.

J’ai rajeuni la question de la longévité humaine, en donnant un signe certain du terme de l’accroissement, et par suite une mesure précise de la durée de la vie.

À l’étude de la formation de la vie, j’ai substitué l’étude de la continuité de la vie.

La vie ne recommence pas à chaque nouvel individu : elle n’a commencé qu’une fois pour chaque espèce. À compter du premier couple créé de chaque espèce, la vie ne recommence plus ; elle se continue. Je recule le mystère, autant qu’il se peut ; et je lui marque sa place.

Quant à la vieillesse, je l’envisage ici sous ses deux côtés : le côté physique et le côté moral.

Du côté physique, je lui ouvre de grandes espérances : un siècle de vie normale, et jusqu’à deux siècles de vie extrême ; et tout cela à une simple condition, mais qui est rigoureuse : celle d’une bonne conduite, d’une existence toujours occupée, du travail, de l’étude, de la modération, de la sobriété en toutes choses.

Du côté moral, la perspective n’est pas moins belle. Que d’heureux vieillards ! et quels exemples des facultés les plus délicates et les plus nobles sans cesse perfectionnées ! Fontenelle, Voltaire, Buffon, Bossuet (s’il est permis de citer ce grand nom dans des questions purement humaines).

Je voudrais que ce livre pût apprendre à tous les hommes le respect nécessaire de la vieillesse :

Au jeune homme, qui ne s’instruira jamais plus qu’auprès des vieillards illustres ; à l’homme d’un âge mûr qui comptera bientôt, par un regret amer, le moment présent, perdu pour une action utile ; au vieillard, qui ne peut voir, sans orgueil, honoré en lui l’âge après lequel il n’en est plus d’autre en ce monde, l’âge ou l’âme se sent plus près de Dieu, l’âge saint de la vie.

Partie I, chapitre I

En fait de vie sobre, et même de vie longue, on ne peut guère commencer par un nom qui en dise plus que celui de Louis Cornaro, ce bon et frêle vieillard qui, à force de modération, de soins, de régime, et de faire sa grande affaire de vivre, vécut en effet plus de cent ans.

Son livre est l’éloge de la sobriété. Et, ce qui est à remarquer, c’est qu’il écrivait cet éloge au moment où l’Italie se livrait le plus à l’intempérance.

« Ô malheureuse Italie ! s’écrie-t-il, ne t’aperçois-tu pas que la gourmandise t’enlève, chaque année, plus d’habitants que la peste, la guerre et la famine ne pourraient en détruire ? Tes véritables fléaux sont tes festins fréquents, qui sont si outrés qu’on ne saurait faire des tables assez grandes pour arranger la quantité de plats dont la prodigalité les couvre, en sorte qu’on est obligé de servir les viandes et les fruits par pyramides. Quelle fureur ! quelle folie ! Mets-y ordre pour l’amour de toi-même… Ôtez cette mort du milieu de vous, et cette peste inconnue à nos pères… »

Né avec une constitution très-faible, Cornaro ne put résister longtemps à de tels excès, à cette mort, à cette peste, comme il les appelle. Il y perdit la santé. À trente-cinq ans, ses médecins ne lui donnaient plus que deux ans de vie.

Cet avertissement, très-sérieux, fut pris très-sérieusement. Cornaro rompit avec ces habitudes funestes. À la vie dissipée il fit succéder la vie régulière, et la sobriété à l’intempérance.

Sa sobriété est devenue célèbre. Elle était presque excessive. Douze onces d’aliments solides et quatorze onces de vin par jour furent, pendant plus d’un demi-siècle, toute sa nourriture ; ce qui lui réussit si bien, que, de tout ce demi-siècle, il ne fut jamais malade : « J’ai toujours été sain, dit-il, depuis que j’ai été sobre. »

« Je me suis encore fort bien trouvé, ajoute-t-il, de ne point me livrer au chagrin, en chassant de mon esprit tout ce qui pouvait m’en causer… Si quelquefois je n’ai été ni assez philosophe ni assez prévoyant pour ne me pas trouver dans quelqu’une des situations que je voulais éviter, le régime de l’alimentation, qui est celui dont l’influence est la plus directe, m’a garanti des suites fâcheuses de ces petites irrégularités. »

Je trouve, dans Cardan, une remarque sur Cornaro qui n’est pas juste.

« Il semble, dit Cardan, que Cornaro ait voulu nous ôter la connaissance parfaite de son régime et se contenter de nous apprendre qu’il en avait trouvé un merveilleux, puis- qu’il ne nous a point marqué s’il prenait cette quantité en une ou deux fois par jour, ni même s’il changeait d’aliments, et qu’il a parlé sur ce sujet d’une manière plus obscure encore qu’Hippocrate. »

Rien de cela n’est fondé. Cornaro ne nous a rien caché. Cardan voit du merveilleux partout. Cornaro est si enchanté de son régime qu’il y revient presque à chaque page de son livre, et nous en dit tout.

Il nous dit, d’abord, qu’il prenait cette quantité en deux fois et même en quatre : « Et toi, mère de tous les humains, Nature, qui aimes si fort la conservation de notre être que tu donnes au vieillard la facilité de vivre avec peu de nourriture, et lui fais comprendre que si, dans la vigueur de son âge, il faisait par jour deux repas, il doit les partager en quatre, afin que son estomac ait moins de peine à digérer, je ne puis trop admirer la sagesse et ta prévoyance ! Je suis tes conseils et m’en trouve bien. »

Il nous dit ensuite qu’il changeait d’aliments. « Voici de quoi je me nourris : je mange du pain, du mouton, des perdrix, Tous ces aliments sont propres aux vieillards : s’ils sont sages, ils doivent s’en contenter et n’en point chercher d’autres. »

Je demande ce que Cardan pouvait désirer de plus. Mais ce n’est pas tout. Cornaro tient si fort à n’omettre rien de ce qui regarde son régime qu’il nous raconte, avec un grand détail, comment, ayant consenti, par déférence pour ses amis, à prendre quatorze onces de nourriture par jour au lieu de douze, cette petite augmentation de deux onces faillit lui coûter la vie.

« Il y a environ quatre ans que je fus sollicité puissamment à faire une chose qui pensa me coûter cher. Mes parents, que j’aime et qui ont pour moi une véritable tendresse, mes amis, pour qui j’ai toujours eu de la complaisance, enfin les médecins, qui sont ordinairement les oracles de la santé, se joignirent tous ensemble pour me persuader que je mangeais trop peu, que la nourriture que je prenais n’était pas suffisante dans un âge aussi avancé que le mien, et que je ne devais pas seulement soutenir ma vie, mais qu’il fallait encore en augmenter la vigueur, en mangeant un peu plus que je ne faisais. J’eus beau leur représenter que la nature se contente de peu ; que ce peu m’ayant maintenu depuis longtemps en bonne santé, cette habitude était passée chez moi en nature… Tout cela ne les persuada point. Lassé de leur opiniâtreté, je fus obligé de les satisfaire. Ainsi, ayant accoutumé de prendre en pain, soupe, jaunes d’œufs et viandes, la pesanteur de douze onces, j’accrus ce poids jusqu’à quatorze, et, buvant quatorze onces de vin, j’en augmentai la dose jusqu’à seize.

« Cette augmentation de nourriture me fut si funeste, que, de fort gai que j’étais, je commençai à devenir triste et de mauvaise humeur ; tout me chagrinait ; je me mettais en colère pour le moindre sujet, et l’on ne pouvait vivre avec moi. Au bout de douze jours, j’eus une furieuse colique, qui dura vingt-quatre heures. Il ne faut pas demander si l’on désespéra de ma vie, et si l’on se repentit du conseil qu’on m’avait donné… »

Voilà donc le régime de Cornaro : douze onces de nourriture solide et quatorze onces de vin par jour. Encore diminua-t-il cette quantité avec l’âge. Il en vint à faire un repas d’un seul jaune d’œuf ; il finit par faire, d’un seul jaune d’œuf, deux repas. Tout le merveilleux de son régime était la sobriété.

Ajoutons pourtant qu’en mettant la sobriété au-dessus de toutes les autres précautions, il n’en négligeait aucune. « Je fais en sorte, dit-il, de me préserver du grand froid et du grand chaud ; je ne fais point d’exercices violents ; je me suis abstenu des veilles… ; je n’ai point habité les lieux où l’on respire un air mauvais, et j’ai toujours évité, avec un soin égal, d’être exposé au grand vent et à l’excessive ardeur du soleil… »

Le moral fait beaucoup au physique. Cornaro s’était choisi les deux exercices les plus doux de l’esprit et du cœur, la culture des lettres et la bienfaisance.

« J’ai le bonheur, dit-il, d’avoir de fréquentes conversations avec des gens savants dont je tire toujours de nouvelles lumières… Je vois avec curiosité les ouvrages nouveaux ; je me fais un plaisir de revoir ceux que j’ai déjà vus… S’il m’est permis de citer des futilités, je dirai qu’à l’âge de quatre-vingt-trois ans, la vie sobre que je mène m’a conservé assez de liberté d’esprit et de gaîté pour composer une pièce de théâtre qui, sans choquer les bonnes mœurs, est fort divertissante… »

C’étaient là les plaisirs de son esprit. Son cœur en goûtait d’autres qui étaient plus délicats encore. Il se voyait entouré de onze petits-enfants, dont il aimait à contempler les jeux ; des habitants de ses terres, à qui il avait donné le moyen d’avoir toujours abondamment toutes les choses nécessaires à la vie, en défrichant des terres incultes, en desséchant des marais, en arrosant et engraissant des campagnes que l’aridité de leur sol rendait stériles.

Il avait concouru à embellir et fortifier Ve- nise. « Ce plaisir, dit-il, flatte innocemment ma vanité, lorsque je fais réflexion que j’ai fourni à mes compatriotes d’utiles moyens de fortifier leur port, que ces ouvrages subsisteront après un grand nombre de siècles, qu’ils contribueront à rendre Venise une république fameuse, une ville riche et incomparable, et serviront à lui perpétuer le beau titre de reine de la mer… »

Enfin, à tous ces moyens d’une longue vie, la sobriété, les précautions contre le chaud et le , l’occupation de l’esprit, celle de l’âme, il s’en joignait un autre qui agissait à l’insu de Cornaro, et qui n’en agissait pas moins ; je veux dire le plaisir secret de lutter contre la nature et de l’emporter, de vivre en dépit de sa constitution et des prévisions de la médecine, de ne devoir sa vie qu’à soi, qu’à sa volonté, qu’à son art, et de compter chaque jour de vie de plus comme un succès de plus pour son amour-propre.

Aussi ne tarit-il pas sur ce qu’il appelle sa belle vie, sur la victoire qu’il a remportée ; il s’admire de vivre ; il s’écrie : « Ce que je vais dire paraîtra impossible ou difficile à croire ; rien cependant n’est plus véritable ; c’est un fait connu de bien des gens et digne de l’admiration de la postérité. J’ai atteint ma quatre-vingt-quinzième année, et je me trouve sain, gaillard et aussi content que si je n’avais que vingt-cinq ans.

« Rien n’est plus avantageux à l’homme, dit Cornaro, que de vivre longtemps, » maxime qui sera peu contestée, mais les raisons qu’il en donne sont curieuses : « Si l’on est cardinal, dit-il, on peut devenir pape en vieillissant ; si l’on est considérable dans sa république, on peut en devenir le chef ; si l’on est savant, si l’on excelle en quelque art, on excellera encore davantage… »

Il donne bientôt des raisons d’un ordre plus élevé. « Ce qui me cause le plus sensible plaisir, dit-il, c’est de voir que l’âge et l’expérience peuvent rendre un homme plus savant que ne le feraient les écoles… On ne connaît pas le prix de dix années d’une vie saine à un âge où l’homme peut jouir de toute sa raison et profiter de toutes ses expériences… Pour ne parler que des sciences, il est certain que les meilleurs livres que nous avons ont été composés dans ces dix dernières années que les débauchés méprisent ; il est certain que les esprits se perfectionnent à mesure que les corps vieillissent : les sciences et les arts auraient beaucoup perdu, si tous les grands hommes qui les ont cultivés avaient abrégé leurs jours de dix ans. »

Je partage entièrement sur ce point, que les esprits se perfectionnent à mesure que les corps vieillissent, l’avis de Cornaro. Chaque âge a une force d’esprit qui lui est propre. Il est des découvertes que fait un jeune homme ; il en est d’autres que ne peut faire qu’un homme d’un âge mûr. Galilée découvre, à dix-huit ou vingt ans, l’égale durée des oscillations du pendule ; Pecquet découvre, étant encore sur les bancs de l’école, le réservoir qui porte son nom, le réservoir du chyle. Harvey avait cinquante ans lorsqu’il publia le plus beau livre de la physiologie moderne, son livre sur la circulation du sang ; Buffon en avait soixante et onze, lorsqu’il écrivit le plus parfait de ses ouvrages, les Époques de la nature.

On conçoit très-bien qu’un jeune homme découvre un fait inattendu, imprévu, brillant : car que faut-il pour cela ? une pénétration prompte, une illumination soudaine, et c’est ce qu’a la jeunesse. Mais pour découvrir la circulation du sang, résultat compliqué d’une foule de faits divers, il fallait une capacité d’attention, de méditation, une puissance de combinaison qui n’appartiennent qu’à l’âge mûr.

L’esprit de l’homme est un et multiple. Il est un par son essence, il est multiple par ses facultés. Et le développement de ces facultés n’est pas simultané, il est successif. Celles qui dominent à un âge ne sont pas celles qui domineront à un autre. Qui suivrait, sous ce point de vue, le jeu de nos facultés dans les écrivains qui ont longtemps vécu et longtemps écrit, dans un Bossuet, dans Fontenelle, dans Voltaire, les verrait se succéder les unes aux autres ; il verrait que, tandis que quelques-unes s’affaiblissent, d’autres s’élèvent ; et peut-être ne trouverait-il pas que celles qui s’élèvent dans la vieillesse fussent les moins précieuses.

Le livre de Cornaro se compose de quatre Discours. Le troisième a pour titre particulier : Lettre à monseigneur Barbaro, patriarche d’Aquilée, et commence par ces mots : « Il faut avouer que l’esprit de l’homme est l’un des plus sublimes ouvrages de la Divinité. »

Il écrivit le premier à , le second à- 86, le troisième , et le quatrième . Ils ne sont guère, tous les quatre, que la répétition l’un de l’autre ; mais cette répétition ne fatigue point ; car, comme il s’agit de prouver que de la sobriété dépend la durée de la vie, plus le livre se répète et dure, plus il prouve.

L’auteur lui-même dit, avec grâce, dans sa Lettre à Barbaro : « Il est vrai que je ne vous dirai rien de nouveau quant au sujet, mais je ne vous l’ai jamais dit à . «

En effet, dire à : « Je vous apprendrai donc que ces jours passés, quelques docteurs de notre université, tant médecins que philosophes, sont venus s’informer à moi de la manière dont je me nourris, et qu’ils ont été bien surpris de voir que je suis encore plein de vigueur et de santé, que tous mes sens sont parfaits, que ma mémoire, mon cœur, mon jugement, le son de ma voix, mes dents n’ont pas changé depuis ma jeunesse ; que j’écris de ma main sept ou huit heures par jour, et que je passe le reste de ma journée à me promener de mon pied, et à prendre tous les plaisirs permis à un honnête homme, jusqu’à la musique où je fais très-bien ma partie. Ah ! que vous trouveriez ma voix belle, si vous m’entendiez chanter les louanges de Dieu au son de ma lyre… ; » dire cela à prouve plus que de le dire , et le répéter prouve bien plus encore.

Au reste, Cornaro aurait pu le répéter à cent. Une de ses petites-nièces, religieuse de Padoue, nous dit, dans une Notice qu’elle a consacrée à son oncle, « qu’il se conserva sain et même vigoureux jusqu’à cent ans… Son esprit, continue-t-elle, ne diminua point ; il n’eut jamais besoin de lunettes, il ne devint point sourd. Et, ce qui n’est pas moins véritable que difficile à croire, sa voix se conserva si forte et si harmonieuse que, sur la fin de ses jours, il chantait avec autant de force et d’agrément qu’il faisait à vingt ans. »

Cornaro mourut le 1566. Je n’ai pu trouver la date précise de sa naissance. La Biographie universelle le fait naître . À ce compte, il n’aurait pas tout à fait vécu cent ans. La Notice écrite par sa nièce, dit positive- ment cent ans ; une autre Notice dit plus de cent ans ; une troisième dit cent cinq.

Il était né à Venise d’une famille illustre, à qui Venise a dû trois doges, l’île de Chypre une reine, Catherine Cornaro, et l’Italie une de ses femmes les plus célèbres par la science, Hélène Cornaro dell’ Episcopia, qui prit solennellement, , le bonnet de docteur en philosophie dans la cathédrale de Padoue.

Enveloppé dans la disgrâce d’un de ses parents, il fut exclu, non de la ville, mais des emplois de Venise. Il quitta, de lui-même, Venise, et fut habiter Padoue. « Je loge, dit-il, dans une maison qui, outre qu’elle est bâtie dans le plus beau quartier de Padoue, peut être considérée comme une des plus commodes de la ville. Je m’y suis fait construire des appartements d’hiver et d’été qui m’offrent un asile inviolable contre le grand froid et contre le grand chaud. Je me promène dans mon jardin, le long de mon ruisseau, près de mes espaliers… »

Tel fut Cornaro. Son livre nous offrira toujours un exemple utile de ce que peut une in- telligente conduite pour la durée de la vie. Je dis une intelligente conduite : en effet, la sobriété, presque excessive, qu’il s’était imposée, il ne l’a suivie que parce qu’elle lui convenait ; il ne l’impose point aux autres. Il était trop sensé pour cela. « Je mange très-peu, dit-il, parce que mon estomac est délicat, et je m’abstiens de certains mets parce qu’ils me sont contraires. Ceux à qui ils ne nuisent point ne sont pas obligés de s’en priver ; il leur est permis de s’en servir ; mais ils doivent s’abstenir de manger trop de ce qui leur est bon… »

Le plus compétent sur ce point des commentateurs de Cornaro, Ramazzini, cet excellent médecin, dit très-judicieusement : « Ce serait être trop sévère que de prescrire de pareilles règles aux personnes qui jouissent d’une santé parfaite ; ce ne serait pas même un bien pour le public. Que l’on oblige à cela les vieillards, après qu’ils auront eu passé la meilleure partie de leur vie au service de la république ; mais il n’est pas juste de comprendre dans ces observations les jeunes gens… Comment pourront-ils servir leur prince et leur patrie, soit dans les armées, soit dans les ambassades, où il faut endurer la fatigue des voyages ?… Comment un médecin pourra-t-il visiter tous les jours ses malades ? Comment un avocat pourra-t-il suffire à sa charge ? »… « Si quelqu’un, dit encore Ramazzini, me demandait de quels aliments il devrait user, en quelle quantité, et en quels temps il devrait les prendre pour se maintenir en santé, je le renverrais à son estomac, qui est sans doute plus capable que qui que ce soit de lui donner là-dessus un bon conseil. »

Puisque je viens de citer Ramazzini, je ne puis passer sous silence une phrase de son Commentaire, qui a grand besoin, à son tour, d’être commentée. Il appelle, en un endroit, le livre d’Harvey sur la circulation, un livre divin ; et ce n’est pas contre cet endroit-là, bien entendu, que je proteste ; mais il dit ailleurs : « Les anciens ont absolument ignoré la circulation du sang, et nous avons l’obligation à Harvey, le Démocrite anglais, de l’avoir le pre- mier publiée, après qu’il l’eut puisée dans ces deux excellentes sources Fabrice d’Acquapendente et Paul Sarpi, tous deux professeurs à Padoue, qui en avaient fait tant d’expériences sur toutes sortes d’animaux. »

Cette phrase, jetée en passant, et qui n’a pas une grande importance, surtout sous la plume d’un professeur de Padoue, comme l’était alors Ramazzini, m’a porté à faire quelques recherches nouvelles qui m’ont enfin permis de restituer à chacun, à Fabrice d’Acquapendente, à Harvey, à notre Français Jean , ce qui lui appartient dans la grande découverte de la circulation du sang et du chyle.

Je reviens à Cornaro. Une question, que son livre soulève plus naturellement, est celle de la durée de la vie humaine. Et, d’abord, y a-t-il un moyen de prolonger cette vie ? De la prolonger, c’est-à-dire de la faire aller aussi loin que le comporte la constitution de l’homme : oui, sans doute, il y en a un, et même il est très-sûr, et c’est celui que Cornaro vient de nous donner, la vie sobre. La vie sobre, j’entends la vie bien ordonnée, bien conduite, la vie raisonnable, est le moyen, et le moyen sûr de prolonger la vie. Mais de la prolonger, c’est-à-dire de la faire aller au delà du terme marqué par la constitution de l’homme : non, sans doute, il n’y en a point.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…