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Ontologie naturelle

Pierre Flourens · 1861 · Free in the US

51,088 words · about 3 h 35 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1861 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Ontologie_naturelle&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Pierre Flourens
Language
French
Published
1861
Length
51,088 words · about 3 h 35 min
Sections
38 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (38)
  1. Avertissement about 1 min
  2. Leçon 01 about 5 min
  3. Leçon 02 about 5 min
  4. Leçon 03 about 6 min
  5. Leçon 04 about 6 min
  6. Leçon 05 about 6 min
  7. Leçon 06 about 6 min
  8. Leçon 07 about 4 min
  9. Leçon 08 about 6 min
  10. Leçon 09 about 7 min
  11. Leçon 10 about 7 min
  12. Leçon 11 about 6 min
  13. Leçon 12 about 4 min
  14. Leçon 13 about 6 min
  15. Leçon 14 about 6 min
  16. Leçon 15 about 7 min
  17. Leçon 16 about 4 min
  18. Leçon 17 about 6 min
  19. Leçon 18 about 5 min
  20. Leçon 19 about 4 min
  21. Leçon 20 about 6 min
  22. Leçons 21 et 22 about 7 min
  23. Leçon 23 about 8 min
  24. Leçon 24 about 5 min
  25. Leçon 25 about 4 min
  26. Leçon 26 about 5 min
  27. Leçon 27 about 9 min
  28. Leçon 28 about 5 min
  29. Leçon 29 about 10 min
  30. Leçon 30 about 4 min
  31. Leçon 31 about 3 min
  32. Leçons 32 et 33 about 4 min
  33. Leçon 34 about 7 min
  34. Leçon 35 about 5 min
  35. Leçon 36 about 6 min
  36. Leçon 37 about 3 min
  37. Leçons 38 et 39 about 9 min
  38. Leçon 40 about 8 min

Continue:

Avertissement

Cet ouvrage est le résumé du Cours de physiologie comparée que j’ai fait au Muséum d’histoire naturelle en 1854.

Ce résumé fut publié, en 1856, sous ce titre : De l’Ontologie, ou Étude des êtres ; leçons professées au Muséum d’histoire naturelle par , recueillies et rédigées par , revues par le professeur.

Quelque soin que je mette, dans mes leçons, à être exact, quelque habileté que eût mise à rédiger celles-ci, cependant bien des erreurs s’étaient glissées dans le livre.

J’ai tout revu, tout corrigé. L’ouvrage actuel est un ouvrage nouveau.

Il faut savoir, des êtres, comment ils se spécifient, comment ils se forment, comment ils sont distribués dans l’espace, comment ils se sont succédé dans le temps.

Ces quatre grandes questions se présentent, pour la première fois, ici, rapprochées et unies ensemble par un lien philosophique.

C’est là ce que j’appelle la science des êtres, ou l’ontologie, science nouvelle et qui ouvre le champ des grandes études physiologiques et zoologiques.

Leçon 01

La physiologie est la science de la vie.

Ce merveilleux phénomène de la vie peut être considéré sous deux grands aspects.

On peut considérer la vie en elle-même, c’est-à-dire dans ses forces et dans ses fonctions. C’est la physiologie proprement dite.

Les fonctions se divisent en trois ordres : les fonctions de relation, qui mettent l’individu en rapport avec le monde extérieur ; les fonctions de conservation, qui maintiennent la vie de l’individu ; et les fonctions de reproduction, qui perpétuent la vie de l’espèce.

Les fonctions sont les actes, les phénomènes de la vie.

Les forces sont les causes des phénomènes.

À côté de l’étude propre de la vie, il y a l’étude des êtres vivants.

Ce second aspect de la physiologie a été souvent indiqué dans mes cours précédents. J’ai parlé de l’espèce, de la formation des races, de celle des êtres, de la succession des êtres sur le globe ; mais je ne l’ai guère fait que par occasion. Aujourd’hui je traiterai de ces matières méthodiquement.

La physiologie proprement dite est une étude analytique et expérimentale. Que faisons-nous quand nous étudions la vie, prise en elle-même ? Nous cherchons toutes les propriétés qui se jouent dans l’organisation animale : nous divisons, nous séparons, nous localisons les forces et les fonctions. Tout, dans notre travail, tend à cette localisation, à cette analyse.

L’étude des êtres nous donne une autre science. Nous ne décomposerons plus les êtres : nous les étudierons en eux-mêmes, chacun ayant son individualité, son unité propre.

Je divise donc la physiologie en deux branches : la physiologie des fonctions, et la physiologie des êtres.

Ce cours aura pour objet la physiologie des êtres. J’y étudierai successivement ces quatre questions :

La spécification des êtres ;

La formation des êtres ;

La répartition des êtres dans l’espace, ou sur la surface du globe ;

La répartition des êtres dans le temps, ou dans les différents âges du globe.

Ce mot être, dans le sens où je m’en sers ici, est un mot nouveau. On le trouve cependant un peu employé déjà par Bonnet, qui écrivait dans la seconde moitié du dernier siècle ; et, chaque jour, il l’est davantage.

J’appelle être de la nature tout corps qui a une constitution, des qualités, des lois propres. Tout corps, ainsi individualisé, est un être de la nature : un minéral, un animal, une plante, le globe que nous habitons, les corps qui roulent dans l’espace, sont des êtres de la nature.

La grandeur ou la petitesse n’y fait rien : ce ne sont là que des attributs relatifs. On ne connaît ni la grandeur ni la petitesse absolue. La pensée ne peut donner une limite à l’espace, pas plus que fixer un terme aux divisions de la matière. L’homme est placé entre deux infinis.

Au point de vue qui m’occupe ici, celui de l’étude de la nature, on peut diviser la science humaine, le savoir humain, en deux grands domaines : celui de la physique et celui de la physiologie.

Toutes les autres sciences ne sont que des subdivisions de ces deux-là. La géologie, la minéralogie, la , ne sont que des subdivisions de la physique ; l’anatomie, la zoologie et toutes ses branches, la botanique et toutes ses branches, ne sont que des subdivisions de la physiologie.

Je viens de dire que la physiologie peut être étudiée sous deux aspects. Quels noms donner à ces deux ordres d’études ?

J’appelle l’étude propre de la vie biologie, et l’étude des êtres vivants ontologie.

L’ontologie, pour la scolastique, était la science de l’être en soi, de l’être des êtres ; c’était la prima philosophia. Après avoir fait, on peut le dire, de belles et très-belles choses, la scolastique tomba dans des excès, dans des abus. Elle imagina les formes substantielles, elle prodigua les forces

Aujourd’hui, on n’emploie guère le mot ontologie que dans un sens ironique. Broussais, particulièrement, a crié contre l’ontologie pendant une moitié de sa vie, et il a passé l’autre moitié à en faire. La phrénologie, qui l’a tant occupé sur la fin de ses jours, était-ce autre chose que de l’ontologie, et au plus mauvais sens du mot ?

Pour moi, l’ontologie est la science des êtres naturels.

Et de même que j’ai divisé la physiologie en biologie et en ontologie, je divise l’ontologie :

En néontologie, ou étude des êtres actuels ;

Et En paléontologie, ou étude des êtres anciens, des êtres perdus, des êtres fossiles.

Tous les êtres créés ne se sont pas conservés. Il y a beaucoup plus d’espèces perdues que d’espèces vivantes. Parmi les éléphants, plusieurs espèces ont disparu. Nous n’avons plus qu’une espèce d’hippopotame : on en connaît sept ou huit fossiles. Dans les seules carrières de Mont- martre, Cuvier a trouvé plus de quarante espèces de pachydermes qui n’existent plus aujourd’hui. On compte par milliers les reptiles et les poissons qui ont cessé de vivre ; on compte près de quarante mille espèces de coquillages perdus.

Faut-il que la physiologie reste éternellement étrangère à ce grand ensemble d’études nouvelles que notre siècle a vues naître ? Se bornera-t-elle toujours à étudier les organes et les fonctions, sans s’occuper jamais des êtres ?

J’ose dire que ces espèces perdues manquaient à la physiologie. En comblant les lacunes, elles nous ont permis d’embrasser l’unité du règne animal. Une des meilleures vues de a été de faire entrer les fossiles dans l’échelle des êtres, pour la première fois bien comprise. Cuvier niait l’échelle des êtres, et la complétait précisément avec les découvertes de Cuvier.

On dira : mais si tant d’espèces se perdent, la vie finira donc par disparaître du globe ?

Je prouverai deux choses :

La première, que le nombre des espèces va toujours en diminuant ;

La seconde, que la quantité de vie, sur le globe, se maintient toujours la même.

Des espèces se sont perdues, même depuis les temps historiques : par exemple, le dronte. On a détruit le loup en Angleterre. Le bœuf, proprement dit, n’existe plus en Europe. La souche du chien, celle du cheval ont disparu.

Ainsi des espèces se perdent, ce qui prouve que cet axiome, tant répété, n’est point vrai : La nature dédaigne les individus, mais a grand soin des espèces.

La nature a un égal dédain des espèces et des individus. La nature n’est qu’un vain mot.

Mais en même temps que certaines espèces disparaissent, le nombre des individus augmente dans d’autres espèces. La compensation s’établit.

Voyons, par exemple, ce qui s’est passé à Pa- ris : nous y trouvons les restes d’une foule d’êtres fossiles. J’ai parlé des découvertes de Cuvier dans les carrières de Montmartre : il y a trouvé en quantité des palæotheriums, des anoplotheriums, des ; il y a trouvé jusqu’à des restes fossiles d’un animal à bourse. Voilà bien de la vie perdue.

Mais supputons combien d’individus de l’espèce humaine ont foulé le sol de Paris, depuis le peu de temps que Paris est Paris. Quelle production de vie, pour me servir d’un terme des économistes ! Une seule espèce a produit à elle seule plus de vie que toutes les espèces détruites semblent n’en avoir laissé se perdre avec elles. Ajoutons à cela les espèces domestiques que l’homme a multipliées pour ses besoins. On ne trouve plus le chien primitif ; mais aussi, que de chiens domestiques !

Ce n’est pas tout. L’homme fait des êtres nouveaux. Que de races d’animaux n’auraient jamais vu le jour sans l’industrie de l’homme !

Et, au fond, quelles sont les espèces dont l’homme a purgé le globe ? Les espèces malfaisantes. Quelles sont celles qu’il a multipliées ? Les espèces supérieures, les espèces utiles ; en sorte que la prédominance va toujours re- montant des espèces infimes aux espèces supérieures, et que la supériorité restera, en définitive, à l’espèce humaine.

Leçon 02

J’ai exposé l’objet et le plan de ce cours. L’objet, c’est l’ontologie naturelle ; le plan, c’est l’étude de ces quatre grandes questions : la spécification des êtres ; la formation des êtres ; la répartition des êtres dans l’espace ; leur répartition dans le temps.

J’aborde la première question : La spécification des êtres.

J’ai dit qu’on pouvait, à la rigueur, appeler être de la nature tout corps ayant une constitution propre : ainsi, un minéral, un animal, un arbre, le globe que nous habitons.

Je ne m’en tiendrai pas à cette définition. Je resserre mon sujet, mais je ne le resserre que pour l’approfondir. Quelle est, sur les êtres vivants, les êtres animés (seul objet de ce cours), la vue savante, la vue précise ?

Écoutons un grand penseur, Buffon. Pour lui, les êtres de la nature, ce ne sont pas les individus. Les individus ne sont que les formes fugitives de quelque chose de permanent. Buffon dit : « Les espèces sont les seuls êtres de la nature, » et il ajoute : « Êtres perpétuels, aussi anciens, aussi permanents qu’elle, que, pour mieux juger, nous ne considérons plus comme une collection ou une suite d’individus semblables, mais comme un tout indépendant du nombre, indépendant du temps ; un tout toujours vivant, toujours le même ; un tout qui a été compté pour un dans les ouvrages de la création, et qui, par conséquent, ne fait qu’une unité dans la nature. »

Dans toute science, le premier pas vraiment scientifique, le pas philosophique une abstraction, une conception générale, où je néglige les conditions purement individuelles pour m’éle- ver à une condition commune. Ainsi, l’espèce est une abstraction.

Mais cette idée abstraite est fondamentale. La classification tout entière (embranchements, classes, ordres, genres,) n’a été imaginée que pour arriver à l’espèce, qu’en vue de l’espèce.

« L’espèce, dit Buffon, est une succession constante d’individus semblables et qui se reproduisent. »

Cuvier a adopté la définition de Buffon, à de très-légères différences près dans les termes. Pour lui, « l’espèce est la réunion des individus descendus l’un de l’autre ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu’ils se ressemblent entre eux. »

Il y a vingt ans, je m’occupai du caractère de l’espèce. Les idées étaient alors dans un grand désordre sur ce point. Une philosophie nouvelle donnait cours à l’opinion que les espèces sont variables.

J’étais confusément dans l’opinion contraire. J’avais senti, de bonne heure, qu’il devait y avoir quelque chose de fixe dans la caractéristique des êtres qui peuplent cet univers. Mon esprit ne s’accommode point des choses qui n’ont rien de stable.

J’étudiai cette question ayant sous les yeux Buffon et Cuvier, et je vis que ces deux hommes supérieurs avaient réuni dans leurs définitions deux idées fort distinctes : l’idée de ressemblance, et l’idée de reproduction.

L’idée de ressemblance n’est qu’une idée accessoire ; l’idée de reproduction est seule une idée fondamentale.

Prenons pour exemple l’âne et le cheval : ils se ressemblent singulièrement, surtout pour les traits profonds. La taille n’est pas la même, il est vrai ; mais la taille ne peut servir de caractère spécifique. Il est vrai encore que, dans l’animal vivant, il y a des caractères superficiels différents : dans l’âne, les oreilles sont plus longues, la queue est plus courte. Si l’on passe même à des organes plus intérieurs, la voix diffère : l’âne brait, le cheval hennit. Mais dès que nous arrivons au squelette, plus de différence appréciable, sensible. Cuvier n’a jamais pu trouver un caractère ostéologique qui distinguât l’âne du cheval.

Pourtant, l’âne et le cheval sont deux espèces distinctes. L’idée de ressemblance n’est donc qu’une idée accessoire.

Il n’en est pas de même de l’idée de reproduction. Si l’on unit ensemble l’âne et le cheval, on obtient bien un produit, un métis, mais non une suite de métis. Il est très-rare de voir des mulets qui se reproduisent.

L’idée de reproduction est donc l’idée fondamentale. Elle marque une distinction où la conformation extérieure n’en marquait pas.

Prenons un exemple contraire : on sait combien les races de chiens varient : le barbet, le lévrier, le mâtin, le , etc. Malgré les différences qui les distinguent, le barbet, le lévrier, le , sont de la même espèce. Il y a entre eux production continue.

La fécondité continue est le caractère de l’espèce.

Avant moi, Buffon et Cuvier avaient défini l’espèce : seulement, j’ai dégagé, dans leur définition, l’élément essentiel de l’élément accessoire. Mais, avant moi, personne n’avait songé à chercher le caractère du genre. J’ai trouvé ce caractère dans la fécondité bornée.

La fécondité continue donne l’espèce ; la fécondité bornée donne le genre.

Il y a un certain nombre d’animaux qui peuvent produire ensemble, mais avec une fécondité bornée : l’âne et le cheval, le chien et le , etc. Ils sont donc d’espèce différente.

Buffon a fait, sur la reproduction du chien et du loup, une série d’expériences. Il n’a jamais pu passer la troisième génération. Frédéric Cuvier, qui a été pendant trente ans le directeur de la Ménagerie du Jardin des Plantes, n’a pu aller plus loin que Buffon. Moi-même, je n’ai pu obtenir davantage.

Dans mes expériences sur le chacal et le chien, j’ai pu aller jusqu’à la quatrième génération ; mais je n’ai pu la dépasser.

Il faut remarquer qu’entre le chien et le chacal la ressemblance est bien plus grande encore qu’entre le chien et le loup. Ces deux-ci diffèrent par l’instinct : le chien est sociable ; le loup est solitaire, il ne fait pas compagnie, même avec ses petits.

Au contraire, le chacal est sociable comme le chien. Tous les deux ont aussi l’instinct de se creuser des terriers ; je parle du chien à l’état sauvage.

Ainsi donc un caractère certain pour la distinction de l’espèce, c’est la fécondité continue

Et un caractère certain pour la distinction du genre, c’est la fécondité bornée.

Le genre est la limite de la parenté.

J’exclus de la nomenclature zoologique le mot de famille. Il fait naître dans l’esprit l’idée d’une fausse analogie.

Par famille, on entend, dans le sens ordinaire et vulgaire du mot, une parenté de sang.

En histoire naturelle, ou, plus exactement, en ontologie positive, la véritable famille c’est l’espèce, parce que tous les individus, toutes les races d’une espèce donnée viennent du même sang.

Après avoir dégagé l’idée de reproduction de celle de ressemblance, dégageons, à son tour, l’idée de collection de l’idée de suite.

L’idée de suite se rapporte essentiellement à l’espèce. Tous les animaux de la même espèce sont des descendances, des suites les uns des autres. À peine est-elle applicable au genre, puisque, dans le genre, la fécondité est bornée ; et, passé le genre, elle n’est plus applicable du tout.

Tout le reste n’est que collection.

L’idée de collection se rapporte à l’embranchement, à la classe, à l’ordre. Ainsi l’embranchement des vertébrés, la classe des oiseaux, l’ordre des , sont des collections.

Les collections sont, en grande partie, le fruit de notre esprit. Il ne forme des collections que par la comparaison et l’appréciation des similitudes.

L’ordre, la classe, l’embranchement sont des similitudes de divers degrés.

Notre esprit n’est pour rien dans la constitution de l’espèce, ni dans celle du genre.

Ce qui donne l’espèce, c’est un fait : la fécondité continue ; et ce qui donne le genre, c’est un autre fait : la fécondité bornée.

Leçon 03

Nous l’avons vu dans ma dernière leçon : la fécondité continue donne le caractère de l’espèce ; la fécondité bornée donne le caractère du genre.

Lorsque, dans la classification, on s’arrête aux caractères de similitude, on reste dans le vague, dans l’arbitraire. Il faut un caractère certain : ce caractère certain, nous le trouvons dans la fécondité continue pour l’espèce, et dans la fécondité bornée pour le genre.

Passé ces deux groupes (espèce et genre), toute parenté finit. Il n’y a plus consanguinité.

Tous les autres groupes ne sont plus, comme je l’ai dit, que de simples collections.

Venons au second caractère de l’espèce : le premier est la fécondité continue, le second est la fixité.

Nulle espèce ne finit d’elle-même.

Depuis la première apparition de la vie sur le globe, ce globe a été soumis à un grand nombre de révolutions. Ce qu’il a péri d’animaux, à chaque révolution, est innombrable.

Mais ces espèces ont disparu par suite d’une violence extérieure. Sans cela, elles se seraient perpétuées.

Il est vrai encore que les types primitifs de beaucoup d’animaux, du chien, du , ont disparu. Mais cette disparition est due à l’influence de l’homme.

L’espèce est de soi impérissable, éternelle.

Et puisqu’elle est éternelle, elle est fixe. Buffon l’a dit en termes magnifiques : « L’empreinte de chaque être est un type dont les principaux traits sont gravés en caractères ineffaçables et permanents à jamais. »

Oui, l’espèce est fixe. Comment pourrions-nous trouver le caractère certain d’une chose qui changerait ?

La question de la fixité ou de la mutabilité des espèces a été le grand champ de bataille des naturalistes philosophes.

Les partisans de la mutabilité ont précédé les partisans de la fixité, et il en est toujours ainsi dans les sujets très-compliqués : les idées saines, les idées justes, les idées démêlées n’arrivent que les dernières.

À considérer la chose superficiellement, nous serions portés à croire que les espèces peuvent changer. Prenons le cheval : il n’y en a pas deux d’absolument semblables, pas plus qu’il n’y a, sur un arbre, deux feuilles qui se ressemblent parfaitement. Parmi les hommes, de même. Voyez deux frères : il y a bien un fonds de ressemblance, mais aussi que de différences : dans la taille, dans la physionomie, dans la coloration des Et si nous venons à comparer les différentes races entre elles, combien les différences seront-elles plus sensibles encore !

Toutefois, lorsqu’on examine les choses de près, on voit que l’empreinte fondamentale, le type ne change pas.

Dans l’historique des idées que l’on s’est faites sur la mutabilité des êtres, je ne remonterai pas plus haut que le milieu du xviii.

Je commence par les idées de Maillet.

Maillet était consul de France en Égypte. Sa position lui donnait du loisir : il l’employa à observer, à penser. C’était d’ailleurs un homme d’esprit et capable.

Il tira de ses observations cette conclusion, que la terre, à une certaine époque, avait dû être couverte d’eau sur toute sa surface. En cela il avait raison. Donc, disait-il, tous les animaux ont dû commencer par être des animaux aquatiques, par être des poissons.

Les eaux se retirant, ils ont éprouvé des métamorphoses. Les poissons qui rampaient au fond de la mer sont devenus des reptiles. Les poissons qui s’élevaient au-dessus des eaux, les poissons volants, sont devenus des oiseaux : leurs nageoires se sont changées en ailes, leurs écailles en , etc. Maillet va jusqu’à dire que les mammifères et l’homme lui-même ont commencé par être poissons.

Ces idées de Maillet sont exposées dans un livre publié en 1748, après sa mort, et intitulé : Telliamed, mot qui est l’anagramme de son nom (De Maillet).

Voltaire s’est beaucoup moqué de l’homme-poisson. Il n’en est pas moins vrai que Maillet a eu le mérite, par ses bizarreries mêmes, d’éveiller l’attention sur un sujet, au fond si sérieux.

Robinet vint ensuite. Son livre, publié en 1768, est intitulé : Essais de la nature qui apprend à faire l’homme.

Robinet, à l’exemple de toute une classe de naturalistes et de philosophes, de Buffon, entre autres, personnifie la Nature.

Suivant lui, la Nature a commencé par créer des vers, puis des insectes, des scarabées. Plus tard, elle a osé davantage et a fait le crustacé. Puis, elle a placé en dedans les plaques exté- rieures du crustacé et en a fait des vertèbres : de là le serpent. Après le serpent, est venu le lézard. Les pattes de devant du lézard se sont transformées en ailes, et de là l’oiseau. De progrès en progrès, la Nature a formé les quadrupèdes, les quadrumanes et enfin l’homme.

Il serait puéril de s’arrêter à faire sentir le ridicule de ces idées. Mais on est confondu quand on voit, dans notre siècle, des hommes de génie se laisser aller à des idées tout aussi absurdes.

, par exemple, tire tous les animaux de la monade. De la monade, il passe au polype. Au moyen des efforts qu’il s’impose et des habitudes qu’il prend, le polype se donne successivement toutes les formes jusqu’aux plus élevées.

L’habitude joue un rôle incroyable dans les rêveries de Lamarck.

Il y a des oiseaux à jambes courtes et des oiseaux à jambes longues. Le martinet les a très-courtes, c’est parce qu’il s’est plus appliqué à voler qu’à marcher. Au contraire, les oiseaux de rivage, les échassiers, les ont très-longues parce qu’ils ont plus marché que volé.

La girafe n’ayant pas voulu paître à terre, mais se nourrir des feuilles des arbres, son cou s’est démesurément allongé.

C’est parce que la taupe a préféré vivre sous terre qu’elle a perdu les yeux.

Enfin, des auteurs plus récents ont prétendu que les différentes espèces ne sont que les différents âges d’un même animal, d’un animal supérieur, de l’homme. Vous reconnaissez ici la théorie des arrêts de développement.

Cette théorie veut qu’un animal supérieur passe par tous les degrés inférieurs. L’homme est d’abord un ver, puis un poisson ; il ne devient animal supérieur, animal de son rang, qu’après une série de mutations et d’évolutions.

Les auteurs de cette théorie ne nous disent pas cela tout crûment, comme Robinet ou Lamarck ; ils se servent de termes abstraits, mais pour qui va plus loin que les mots, l’absurdité est la même.

Je viens d’exposer le côté ridicule de la question. Voyons-en le côté sérieux.

Les partisans de la mutabilité des espèces n’ont pour eux aucun fait. S’ils en avaient jamais eu un seul, ils n’auraient pas manqué de le produire, de le proclamer, de le crier sur les toits.

La vérité est qu’aucune espèce n’a jamais changé.

Pour la fixité des espèces, au contraire, les faits surabondent. On a rapporté d’Égypte beaucoup de momies d’hommes, d’ L’ibis du temps des Pharaons est exactement le même que celui de nos jours. L’espèce humaine d’il y a trois mille ans est absolument la même que celle d’aujourd’hui. On a des momies de crocodiles, de chiens, de bœufs. Nulle différence entre ces momies et les crocodiles, les chiens, les bœufs actuels.

On me dira peut-être que je ne cite là que quelques exemples particuliers. Je réponds que la stabilité a été la même pour le règne animal entier.

Aristote écrivait il y a deux mille ans. Il a connu le règne animal dans toutes ses classes ; et les espèces qu’il a décrites sont si bien restées les mêmes, que Cuvier a pu dire que l’histoire de l’éléphant est plus exacte dans Aristote que dans Buffon.

Aristote distribue le règne animal en neuf classes générales ou principales : les quadrupèdes vivipares et ovipares (ou les mammifères et les reptiles), les cétacés ou mammifères marins, les oiseaux, les poissons, les mollusques (ce mot est de lui), les testacés, les crustacés et les insectes.

Eh bien ! de ces classes anciennes, le règne animal n’en a perdu aucune, et il n’a acquis aucune classe nouvelle. Depuis Aristote, le règne animal est resté le même.

La fixité de l’espèce est, de toute l’histoire naturelle, le fait le plus important et le plus complétement démontré.

Leçon 04

Je crois avoir prouvé la fixité de l’espèce. Je reviens sur cette question : elle est trop importante, trop fondamentale (l’espèce est le fondement de tout en histoire naturelle), pour n’être pas reprise une fois encore, et approfondie autant que possible.

Les causes qui pourraient faire changer les espèces sont de deux sortes : extrinsèques ou intrinsèques.

Les causes extrinsèques peuvent elles-mêmes se diviser en causes lentes et en causes violentes.

Voyons les causes lentes : j’appelle ainsi toutes celles qui, agissant d’une manière insensible et continue, finissent par amener un changement notable au bout d’un certain temps. Nous ne pouvons saisir l’accroissement d’une plante, d’un animal, et cependant il se fait. La fleur, qui d’abord était fermée, s’est ouverte ; l’animal s’est développé. Et, en cela, les choses vont quelquefois si loin que l’on a peine à reconnaître le petit dans l’adulte. Il a fallu toute la sagacité de Cuvier pour découvrir que le pongo est le même animal que l’orang-outang, que c’est l’orang-outang adulte. On peut citer encore, et surtout, les métamorphoses des insectes : je défierais qui que ce fût, s’il ne le savait d’ailleurs, de reconnaître dans la mouche le ver de la viande.

Telles sont les causes lentes. Elles ne font pas varier l’espèce ; et pourtant quelle puissance de variation que celle qui change un ver en mouche, une chenille en papillon !

Passons aux causes violentes, c’est-à-dire aux révolutions du globe.

Ces révolutions n’ont point influé sur la fixité de l’espèce.

On faisait à Cuvier cette objection : Qui vous dit que nos espèces actuelles ne sont pas une modification, une dégénération des espèces fossiles ?

Mais, s’il en eût été ainsi, répondait Cuvier, les modifications auraient été graduées ; il y aurait eu une série de nuances entre les animaux fossiles et nos animaux actuels, et nous trouverions les traces de ces modifications graduées dans les entrailles de la terre. Cependant on ne les y trouve pas.

Je vais plus loin et je dis : Ou les espèces vivantes sont visiblement distinctes des espèces fossiles, et dans ce cas les espèces vivantes seront nouvelles ; ou bien les caractères sont les mêmes dans les animaux fossiles et les animaux actuels, et alors comment les distinguer ? Le mammouth est-il d’une espèce différente de l’éléphant des Indes ? dit oui, et dit non.

Admettons que ce soit qui ait raison : le mammouth et l’éléphant seront deux espèces distinctes. L’une ne se sera donc pas transformée en l’autre. Admettons, au contraire, que la raison soit du côté de : le mammouth et l’éléphant seront de la même espèce, et l’argument sera encore plus fort : les révolutions du globe n’auront amené aucun changement dans l’espèce. Encore une fois, l’espèce est donc fixe.

Ainsi nous voyons que les causes extrinsèques, qu’elles soient lentes ou violentes, ne peuvent amener la transformation de l’espèce, puisqu’elles ne l’ont pas amenée. C’est le fait qui parle.

Examinons maintenant les causes intrinsèques. La principale de ces causes est dans le croisement des espèces.

Or, jamais le croisement des espèces n’a donné d’espèce intermédiaire.

Nous savons déjà qu’il n’y a qu’un petit nombre d’espèces qui puissent se mêler et produire ; et encore, pour ce petit nombre, la fécondité est-elle bornée.

Il y a des espèces, très-voisines, qui n’ont même pas cette fécondité bornée. Je cite pour exemple le chien et le renard.

Dans le squelette de ces deux animaux, il n’y a aucune différence : le crâne et particulièrement les dents sont les mêmes. Quel est donc le caractère qui les distingue et les sépare, non pas seulement spécifiquement, mais génériquement, et même plus profondément encore, puisqu’il les empêche de produire ensemble ? Ce caractère se trouve dans la forme de la pupille : le chien a une pupille circulaire, tandis que dans le renard la pupille est en fente verticale ; et ce caractère, tout léger qu’il paraît, est très-important, car il touche à l’instinct. Le renard est un animal nocturne et le chien un animal diurne.

Puisque des espèces, même très-voisines, aussi voisines que celles du chien et du renard, ne peuvent produire ensemble, à plus forte raison les espèces éloignées ne le pourraient-elles pas.

On a prétendu que le taureau produit avec la jument ; on donnait à ce produit fabuleux le nom de jumart. A priori, le fait peut être dit impossible : le cheval est un animal à estomac simple, et le taureau un animal ruminant, un animal à estomac multiple, le taureau est un animal bisulque et le cheval un animal solipède,

La vérité est qu’il n’y a jamais eu de jumart. Bourgelat, le célèbre et respectable fondateur de la science vétérinaire en France, s’est trompé sur ce point. Il a décrit le jumart, ou plutôt, et à parler plus exactement, un animal qu’on lui avait donné pour jumart. Un de mes auditeurs, agronome distingué, a tenté bien des fois l’expérience : il a pu obtenir, soit entre le taureau et la jument, soit entre le cheval et la vache, soit entre le taureau et l’ânesse ou l’âne et la vache, une union physique, mais jamais un produit.

Je passe aux espèces peu nombreuses qui peuvent produire ensemble. J’ai déjà parlé de ces espèces quand il s’est agi de déterminer le genre.

Les espèces du chien et du loup sont fécondes entre elles. Buffon a fait, sur les limites de cette fécondité, des expériences tout à fait méthodiques. Il n’a jamais pu dépasser la troisième génération. Je l’ai déjà dit, et j’ai parlé également des expériences concordantes répétées par Frédéric Cuvier et par moi.

Ce qu’il faut bien entendre ici, c’est ce que j’appelle fécondité continue. Pour juger de la fécondité continue des métis, la génération doit rester toujours circonscrite entre ces métis eux-mêmes, sans que jamais un animal de l’une ou de l’autre des deux espèces primitives, un chien ou un loup, y intervienne.

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