Tome Premier. À Paris
CHEZ P. MONGIE, L’AÎNÉ, LIBRAIRE,
BOULEVART POISSONNIÈRE, N. 18.
1818.
L’ouvrage que Muséus a publié en Allemagne sur les contes populaires de son pays et les conseils de quelques gens de lettres, m’ont engagé à composer ce livre. J’ai suivi, autant que je l’ai pu, les diverses opinions des provinces où se passent les faits que je raconte, sur tous les genres d’apparitions, de spectres et de fantômes.
On me reprochera, sans doute, que j’ai fait entrer dans ces contes des détails parfois un peu trop ridicules : je répondrai qu’ils ne sont pas le fruit de mon imagination, que je raconte les choses à peu près telles que de bonnes gens me les ont racontées, qu’ils croient à tous ces contes avec autant de bonne foi qu’à l’Évangile, et que j’aurais cru ôter le piquant de l’ouvrage, en écartant les petites circonstances, sur lesquelles les paysans s’appesantissent, beaucoup plus que sur les faits principaux. Par exemple, on ne les dissuadera jamais de l’opinion où ils sont, qu’Agrippa a vu, autour de la femme blanche, des chats à trois têtes, gros comme des bœufs, et couverts de housses de taffetas violet, qu’il a mangé les pastilles en trois jours ; que la grange de Jean Mullin a été bâtie par le diable ; que le pont de pierre de Pont-à-Mousson, est après le pont du Diable de Schellenen, le premier chef-d’œuvre de Satan, en fait de bonne architecture, etc. Je donne ces contes comme des monumens de la crédulité populaire : je dois les donner tels qu’on les a faits. Ils prouvent ce que produit la superstition : des terreurs, des absurdités, des mensonges, et une nouvelle série de fables, non agréables comme celles du paganisme, mais comme Satan qui en est toujours le héros.
On trouvera sans doute que je ne justifie pas toujours mon titre, en faisant entrer dans ces contes des faits vraisemblables, et qui peuvent avoir eu lieu ; mais les morceaux qui ne répondent pas au premier titre du livre, répondent au moins au second ; et je les ai admis pour jeter un peu de variété dans l’ouvrage.
C’est dans cette intention que j’ai tâché, autant que possible, de mettre un conte un peu plus gai, après une nouvelle triste et sérieuse. On me dira, comme on l’a déjà fait en d’autres que mon style n’est d’aucun genre, que je fais succéder souvent le grave au burlesque, et réciproquement ; mais outre que les aventures de la Belle Julie et de Gabrielle de Provence ne pouvaient être écrites avec la même plume que le Cavalier sans tête et le Sorcier Agrippa ; dans la Grange du Diable, les travaux des petits démons devaient être peints autrement que l’apparition du spectre, à qui se livre, sans le savoir, la jeune fille du fermier Jean Mullin. Chaque chose à son lieu : j’écrirai gaiement, tant que je le pourrai, quand je me trouverai dans un fonds ridicule ; et si, un instant après, j’ai besoin d’attendrir, je chercherai à tremper ma plume dans les larmes.
Je n’ai pas pris la peine de réfuter les absurdités de ces contes, parce que le lecteur, éclairé et d’un sens droit, n’en a pas besoin ; et que l’ignorant perdrait tout le plaisir qu’il prend au merveilleux, si on lui prouvait que ce merveilleux, qu’il respecte si dévotement, est un tissu de sottises ; et que d’ailleurs il n’en deviendrait ni moins crédule, ni plus instruit. Au reste, le titre du livre avertit le lecteur qu’il va lire des contes.
Qu’on dise donc ce qu’on voudra de cet ouvrage, pourvu qu’on le lise et qu’il amuse ; tous mes vœux seront remplis. Sa bizarrerie est un titre auprès d’une certaine classe de lecteurs ; et un recueil de contes doit avoir des attraits pour beaucoup d’autres.
n fermier de la Champagne, qui se nommait Jean Mullin, vivait heureux et paisible du produit de sa ferme, qu’il cultivait avec sa femme et ses enfans. Quelques bonnes années l’avaient mis à son aise ; et il voyait sans peine Catherine, sa femme, lui donner tous les ans un petit casseur de croûtes. Mais celui-là est bien fou, qui se fie à la fortune ! Le tonnerre tomba sur la ferme, et la brûla ; c’était pendant l’hiver : tout le blé qui se trouvait dans la grange et dans les greniers, fut réduit en cendres ; et Jean Mullin était ruiné sans ressource, s’il n’avait eu, par bonheur, une bonne somme d’argent, amassée avec soin pendant les années précédentes.
Il se désola, sans se désespérer ; et puisque le magot lui restait, il ne se crut pas tout-à-fait sur la paille. Sans donc perdre le temps en vaines doléances, il s’occupa bientôt de faire rebâtir sa ferme.
Quand la maison fut achevée, il s’aperçut que ses fonds étaient extrêmement baissés, et craignit de ne pouvoir terminer son entreprise. Il fit pourtant encore ses écuries, et commença sa grange ; mais l’argent lui manqua tout à coup. Il alla trouver ses amis et ses parens qui ne purent ou ne voulurent l’aider en rien ; de façon qu’il se trouva fort embarrassé : la moisson approchait, et il fallait absolument trouver moyen de mettre à l’abri, des récoltes qui avaient coûté un an de peines et de travaux. Sa ferme était isolée, et il ne pouvait recourir aux granges des voisins.
Un soir qu’il se promenait sur un chemin croisé, à cent pas de sa maison, rêvant à la situation gênante où il se trouvait, il vit venir à lui un homme de haute taille, vêtu de noir, les pieds difformes et emboîtés dans des espèces de bottines, et les mains couvertes de gants rouges.
Cet homme s’approchant de Jean Mullin, lui demanda le sujet des soucis qui paraissaient l’inquiéter ; le fermier lui conta sa peine ; et l’inconnu lui dit qu’il pouvait aisément en sortir, s’il voulait se fier à lui : « Comment cela, demanda Jean ? — Écoute-moi, reprit le passant, et ne t’effraie point. J’ai une surnaturelle, et j’aime particulièrement les petits enfans. Ainsi tu n’as qu’à dire un mot, ta grange sera finie, avant le chant du coq, à la seule condition que tu me livreras l’enfant que ta femme porte dans son sein. — Jésus Maria !… » s’écria Jean Mullin, en faisant le signe de la croix de toute sa force… Aussitôt l’homme noir disparut en grommelant, et le fermier fut convaincu qu’il venait d’avoir la visite du grand diable.
Il se réjouit de le voir parti, regagna sa maison, tout tremblant, ne dit rien à sa femme de ce qui venait de lui arriver, mais jura bien dans son âme de ne jamais faire de marché avec un pareil fripon.
Cependant la moisson était proche, et point de grange. Le fermier ne savait à quoi se résoudre. Il se rappelait souvent l’offre du diable, dont il la pensée avec horreur. « Après tout, se dit-il un jour, si je pouvais le revoir, et qu’il voulût mettre d’autres conditions… Mais, non ; il aime particulièrement les petits enfans… » On sent bien que Mullin ne les faisait pas pour la barbe du diable.
Ses réflexions revinrent bien plus amères, quand ce fut au mois de juillet, et qu’il fallut songer à placer les récoltes. En se promenant, il retourna machinalement au lieu où le diable lui était apparu la première fois. Il était presque nuit. Il s’assit sur le gazon, et poussa trois gros soupirs ; alors il entendit un léger bruit, se retourna, et vit l’homme noir. « Eh bien ! lui dit celui-ci, n’es-tu pas décidé ? Tu as cinq enfans, que feras-tu du sixième, si les autres et leur mère meurent de faim ? Que crains-tu d’ailleurs en me le confiant ? j’en prendrai soin, et tu seras riche… »
Jean Mullin voulut faire des représentations ; mais le diable lui tint de si beaux discours sur l’état de ses affaires, qu’il finit par le séduire, et le malheureux père signa de son sang un engagement, par lequel il promettait de livrer son enfant, aussitôt qu’il serait né, au porteur du billet, qui s’obligeait de son côté à lui achever sa grange, la nuit venue, et à la lui laisser bien construite avant le chant du coq.
Après cela, le diable s’envola, et Jean Mullin retourna tout pensif à la ferme. Il ne soupa point ; et quand tout le monde fut couché, il sortit dans sa cour pour examiner ce qui s’y passait. Il la trouva pleine de petits monstres qui apportaient des poutres, de la paille, des planches, du mortier, et qui travaillaient en silence avec une ardeur incroyable. Leur visage couleur de feu, leurs doigts , leurs pieds de canard, les cornes qu’ils portaient au front, et la queue qui leur frétillait au derrière, lui firent bientôt reconnaître les habitans de l’empire infernal. Leur chef, d’une taille monstrueuse et aussi grand que dix hommes de cinq pieds, les pressait à la besogne. Il le reconnut à sa voix pour le porteur de son engagement ; mais qu’il était différent de la forme sous laquelle il l’avait vu d’abord ! Tout son corps de couleur noire, mêlée de taches de feu, ses pieds semblables à des têtes de serpent, ses jambes torses et velues, sa longue queue sans cesse en mouvement, et servant de fouet pour exciter les diables paresseux, ses griffes pointues, son estomac bossu, sa barbe de bouc, sa gueule énorme, armée de dents tranchantes, ses yeux brillans comme ceux du lynx, ses oreilles d’âne et ses trois cornes, le rendaient l’objet le plus épouvantable qui se pût voir. Mullin, glacé d’effroi à la vue d’un pareil monstre, réfléchit douloureusement au sort qui attendait sa progéniture. Ses entrailles paternelles s’émûrent, et il sortit désespéré. Puis, inspiré sans doute par son bon ange, il résolut d’aller tout conter au curé d’un village voisin, qui se moquait, dit-on, du diable et de ses cornes.
Comme l’ouvrage avançait prodigieusement, Jean Mullin détala sans s’arrêter, et arriva bientôt au village. Il alla heurter à la porte du bon curé, qui, le voyant tout en nage, crut qu’il venait demander l’extrême-onction pour sa femme. Mais, quand il sut de quoi il s’agissait… « Malheureux ! s’écria-t-il, voilà encore un tour de ce renégat de Belzébuth !… S’il continue… — Eh ! mon dieu ! monsieur le curé, dit le fermier, venez vite, ou je suis perdu. »
Le curé se tut, s’habilla à la hâte et courut à la ferme.
Jean Mullin tressaillit en voyant la grange élevée, et tous les diables occupés à la couvrir, avec une rapidité sans exemple. Le curé, sans perdre un instant, alla droit à la porte du poulailler, la secoua fortement. Le coq éveillé chanta, et toute la bande infernale disparut en hurlant. Hélas ! une minute plus tard, il n’y avait plus de ressource, car il ne restait, pour que la grange fût parfaite, qu’un trou de deux pieds à couvrir.
Le fermier ne sut comment témoigner sa joie et sa reconnaissance au bon curé, qui retourna à son lit ; et le jour ne tarda pas à paraître.
Tout le monde s’étonna, quand on vit la grange. Jean Mullin raconta son aventure ; tout le monde l’admira ; plusieurs voulurent faire un pareil marché avec le diable, mais il ne parut point : un bon averti en vaut deux. On fit la moisson, on rentra les grains, et la grange servit à merveille. Quant au trou, que les diables n’avaient pu boucher, on s’efforça vainement de le faire ; tout ce qu’on y mettait le jour était ôté la nuit ; et cette grange se voyait encore il y a quarante ans, à quelques lieues de Sézanne, avec son imperfection irréparable.
Cependant le terme de la grossesse de Catherine arriva. Elle souffrit des douleurs effroyables, et mourut en donnant le jour à une petite fille, qu’on se hâta de baptiser. Mullin, inconsolable de la perte de sa femme, qu’il aimait véritablement, la pleura fort long-temps et mit sa fille en nourrice.
L’enfant, quoique très-faible, paraissait jouir d’une assez bonne santé, mais elle tarissait au bout de sept jours toutes les femmes qui lui le sein ; de sorte qu’on fut obligé de la sevrer. Son père la confia alors à sa sœur, qui demeurait dans un faubourg de Sézanne et qui promit d’en avoir le plus grand soin.
L’année qui suivit cette naissance se passa, sans qu’il arrivât rien de remarquable, si ce n’est que le jour anniversaire de l’élévation de la grange, à l’heure où les diables avaient été mis en déroute, on entendit autour de la ferme, et principalement sur la grange, un bruit effroyable, mêlé de hurlemens et d’éclats de tonnerre ; et les voisins assurèrent y avoir vu voltiger des monstres, d’une forme hideuse et inconnue, ayant des ailes de chauve-souris, et des queues fourchues, avec des cornes rouges sur la tête.
Ce vacarme et ces visions se renouvelèrent tous les ans, le même jour, jusqu’à la mort de la jeune fille, qu’on avait nommée Antoinette.
Quand elle eut atteint l’âge de quinze ans, elle était bien développée et devenait fort jolie ; son père se décida à la marier de bonne heure, pour se délivrer de toutes les craintes que lui donnait encore le diable ; et il n’était pas embarrassé de lui trouver un époux, car plusieurs jeunes gens lui avaient déjà demandé sa main ; mais le cœur d’Antoinette n’avait pas encore parlé.
Une nuit qu’elle s’était couchée, en songeant à faire un choix, elle eut un songe, où il lui sembla voir un jeune homme, galamment habillé, et plus aimable que tous ceux qu’elle avait jamais connus. Son regard amoureux et languissant lui causa une douce impression ; il prit sa main, la baisa ; elle se réveilla en sursaut, et le songe se trouva une réalité.
Le jeune homme était auprès de son lit ; elle lui demanda qui il était. — « Je suis votre esclave, lui répondit-il, votre beauté m’a enflammé pour vous de l’amour le plus tendre, et je mourrai, si vous me repoussez. »
Antoinette, un peu remise de sa surprise, et ne voulant pas causer la mort de celui qu’elle aimait déjà, ne lui répondit pourtant point, mais lui demanda comment il était entré. — « Que vous importe ! dit l’amant ; qu’il vous suffise de savoir que je vous adorerai toujours. »
Il lui dit ensuite des douceurs, auxquelles elle n’était point accoutumée, lui fit mille protestations d’amour, et arracha d’elle la promesse de l’aimer uniquement. Elle lui ordonna alors de se retirer, et il sortit par la fenêtre.
Antoinette se leva, voulut le suivre des yeux, mais elle ne vit plus rien. Elle resta pensive, livrée à ses réflexions, en proie à un feu qu’elle pour la première fois, et qui croissait de minute en minute ; elle se recoucha ensuite ; mais le sommeil n’approcha plus de ses yeux.
Elle passa la journée suivante, silencieuse, triste, et ne se reconnaissant plus. Elle ne dit rien du jeune homme ; apparemment qu’il lui avait recommandé d’être discrète, ou, s’il ne l’avait pas fait, c’est qu’il jugeait cette précaution inutile, d’après la conduite qu’il avait tenue avec elle.
Il revint la nuit suivante, se montra plus tendre encore ; et ce manège dura huit jours, sans qu’Antoinette sût le nom de son amant. Son amour n’en était pas moins devenu terrible ; elle perdait le repos, ne mangeait presque point, et tressaillait à tout instant. Tout le monde s’en aperçut ; et, selon la coutume, chacun de ses prétendans se flatta en secret de lui avoir inspiré cette passion.
La neuvième nuit, l’amant inconnu ne manqua pas de paraître, aussitôt que minuit sonna. Il s’approcha du lit d’Antoinette qui ne dormait point. Elle le vit avec transport, et il lui fit répéter le serment de l’aimer toujours. Ensuite il lui en demanda le plus précieux gage. Antoinette ne le comprit point ; et le jeune homme, après l’avoir enivrée de baisers, profita d’un moment de faiblesse, et lui ravit cette fleur, qu’on ne peut cueillir qu’une fois.
Antoinette, revenue de son égarement, eut honte d’elle-même, et voulut repousser son séducteur ; mais il la consola si tendrement, qu’elle s’oublia une seconde fois ; et ils passèrent la nuit dans les plaisirs les plus doux. L’amant se retira avant l’aurore, et la jeune fille ne put encore voir ce qu’il était devenu.
Elle se leva bientôt, agitée, interdite, et s’enferma, tout le jour, dans sa chambre, pour méditer à son aise, soupirant après le retour de la nuit. Elle vint enfin cette nuit qui devait se passer bien différemment de la précédente.
Antoinette se coucha de bonne heure ; et quand minuit sonna, elle écouta si elle n’entendait point venir son amant. Rien ne parut. Mais vers deux heures du matin, elle ouït un bruit lointain et effrayant, sa fenêtre s’ébranla bientôt, et elle vit entrer… un spectre horrible, sanglant, portant une torche à la main, une barbe sale et épaisse, des cheveux roux, et velu par tout le corps. Un frissonnement subit la saisit, et elle allait pousser un cri d’effroi quand le monstre accourant lui mit une griffe glacée sur la bouche, et lui fit signe de se taire.
Il se pencha ensuite sur son estomac, s’assit au bord du lit, et la avec des yeux dévorans. La pauvre fille était mourante.
Le spectre se leva enfin après une demi-heure d’un silence épouvantable, et lui dit en lui prenant la main : « Tu es à moi pour l’éternité ! tu m’en as fait le serment… » Et aussitôt il s’évanouit, laissant dans la chambre une odeur empoisonnée, et dans le cœur de la malheureuse Antoinette, toutes les frayeurs de l’enfer.
Lorsqu’elle eut recouvré quelques forces, elle cria au secours. Sa tante accourut, et, la voyant dans un état si affreux, elle lui demanda pourquoi elle l’appelait. Antoinette lui conta ce qu’elle venait de voir et d’entendre, sans lui confier ce qui avait précédé ; de façon que sa tante, qui faisait l’esprit fort, la traita de visionnaire et s’alla recoucher.
On se figure aisément comment la jeune fille passa les heures qui . Quand il fut jour, on alla voir si ses frayeurs étaient dissipées, et on la trouva malade à la mort. On fit venir un prêtre qui la rassura et parvint à rendre quelque calme à son esprit.
La tante promit de passer la nuit avec elle, et la passa en effet. Elle se moquait des terreurs qu’éprouvait sa tremblante nièce, quand l’horloge de la paroisse sonna deux heures. La fenêtre s’ouvrit avec fracas, et le spectre parut, comme la veille. Antoinette poussa un cri, et sa tante tomba évanouie sur le plancher.
Le fantôme s’accroupit sur le lit, prit la main de la jeune fille, la regarda avec des yeux enflammés, et lui dit, de même que la nuit précédente : « Tu es à moi pour l’éternité !… tu m’en as fait le serment. » Après quoi, il disparut.
Quand la tante revint à elle, elle appela son mari à grands cris, lui dit que sa nièce ne s’était point trompée, que le diable venait réellement la visiter, qu’elle l’avait vu de ses propres yeux, et qu’il fallait avertir le curé de la paroisse, pour qu’il l’exorcisât la nuit prochaine.
Le curé vint en effet, accompagné d’un vicaire, et il fut décidé qu’ils passeraient la nuit dans la chambre d’Antoinette, avec son oncle et deux de ses cousins. Ils y entrèrent tous les cinq avant dix heures, se postèrent sur des chaises ; et le curé, qui tenait son bréviaire à la main, et son bénitier entre ses jambes, déclara fermement qu’il ne désemparerait de là, qu’après en avoir expulsé l’ennemi de Dieu et des hommes.
Malgré ces bonnes résolutions, il était à peine onze heures, qu’ils étaient tous endormis, aussi-bien que la pauvre Antoinette, à qui cela n’était pas arrivé depuis long-temps, sans qu’on ait su depuis si ce sommeil était naturel, ou un ouvrage de Satan.
Mais la jeune fille fut éveillée à minuit, par son tendre amant, qu’elle croyait n’avoir point vu pendant les deux nuits affreuses, et dont l’absence commençait à l’inquiéter. Elle aurait pu soupçonner le vrai de la chose, si elle eût été plus instruite des ruses du diable.
Elle le revit avec plaisir, et son retour sembla dissiper toutes ses craintes, soit qu’il lui eût donné des forces surnaturelles, ou que l’amour soit assez puissant pour effacer le sentiment des autres passions. Il se montra plus amoureux que jamais, s’excusa de n’être point venu durant deux nuits, pour certains devoirs indispensables qu’il avait été obligé de remplir. Antoinette le crut, et elle allait peut-être s’abandonner encore, sans songer à ceux qui l’entouraient, quand le curé s’éveilla en sursaut.
Il s’étonna de sa distraction, se frotta les yeux, et vit auprès de la jeune fille, non un amant beau, aimable, bien fait ; mais un ange de ténèbres qu’il avait déjà exorcisé deux ou trois fois. Il recula saisi d’horreur, et réveilla ses quatre compagnons. Tous frissonnèrent à la vue du diable, et poussèrent des cris d’alarme. Antoinette interdite, ne possédait plus le pouvoir de parler, quand le prêtre jeta au nez de son amant une aspersion d’eau bénite. L’illusion s’évanouit aussitôt : elle reconnut, dans l’être séduisant à qui elle s’était livrée, le spectre qui l’avait tant épouvantée pendant deux nuits. En même temps, le curé le conjura, au nom du Dieu vivant, de dire ce qu’il demandait. Il répondit d’une voix terrible, qu’il était maître de cette fille, que son père la lui avait promise, qu’elle s’était donnée à lui, et qu’il était son époux. Elle est à moi pour l’éternité, continua-t-il, j’en ai reçu le serment. Il proféra ensuite des blasphèmes exécrables, et voulut emporter sa victime : mais le prêtre l’en empêcha à force d’oraisons et d’eau bénite ; il l’obligea à se retirer seul. Il ne pas plutôt fait, qu’Antoinette tomba dans des convulsions affreuses, se renversa les yeux et les membres, et le curé dit qu’elle était possédée, ce qui fit dresser les cheveux à l’oncle et aux deux cousins, qui s’enfuirent.
Le curé, resté seul avec son vicaire, fit tant de conjurations, qu’il força le diable à se remontrer. Il lui ordonna de lâcher prise ; mais le démon intrépide répondit qu’il avait le droit de prendre possession de son bien, et déclara fortement que rien n’était capable de l’en empêcher.
Le curé sentit bien que toute résistance devenait inutile, c’est pourquoi il recours à un autre moyen. Adressant donc la parole à son ennemi, d’un ton moins impérieux, il lui représenta qu’il avait agi avec fraude, qu’il n’était époux d’Antoinette que par surprise, que la surprise était condamnée par les lois divines et humaines, et que néanmoins on ne le tourmenterait pas plus long-temps, s’il consentait seulement à différer un peu son enlèvement ; qu’on ne lui demandait que de laisser Antoinette en paix, pour faire au moins ses adieux, jusqu’à ce que la bougie, qui était allumée dans la chambre, fût consumée.
Le diable, après un moment de silence, consentit à ce dont on le priait, et le curé triomphant éteignit la bougie, l’enveloppa dans trois serviettes, et la plongea dans l’eau bénite. Le démon stupéfait fut obligé de se en hurlant et plein de rage. L’agitation horrible d’Antoinette se dissipa, et elle tomba bientôt abattue dans un sommeil profond.
Le curé retourna à son logis, enferma la précieuse chandelle dans une armoire dont il portait la clef, qu’il eut soin de bénir, pour que le diable ne pût y mettre la griffe, et Antoinette ne vit plus rien : mais elle était devenue enceinte des œuvres de Satan ; et au bout de six mois de grossesse, elle ressentit les douleurs qui accompagnent l’enfantement. Elle accoucha bientôt, non sans des maux inexprimables, d’un petit monstre hideux, qui avait de la laine rousse partout le corps, un bec de canard et deux oreilles de hibou. On l’étouffa en naissant.
Trois ans après, il arriva à Sézanne un jeune homme qui vit Antoinette, et en devint épris. Sa pâleur, la mélancolie qui la dévorait, son aventure qu’on lui conta, les frayeurs que ses amis s’efforcèrent de lui inspirer, rien ne put le dégoûter d’elle. Il parvint à s’en faire aimer, demanda sa main et l’obtint.
Ils vécurent assez long-temps ensemble, sinon heureux, du moins tranquilles ; mais Antoinette n’eut point d’enfans, et sa race est éteinte sur la terre.
On assure aussi que, lorsqu’elle mourut, le diable fit de nouveaux et vains efforts pour s’emparer d’elle. Il fut encore obligé de déguerpir avec un pied de nez, parce qu’on avait eu soin de donner à la défunte un bon passeport pour l’autre monde.
Un avocat de la ville de Rennes étant venu à mourir, sa maison fut hantée par des lutins, qui en chassèrent les gens et y firent, pendant plusieurs nuits, un tapage épouvantable. Cependant on ne voyait rien ; car, comme on sait, les lutins prennent plaisir à tourmenter leur monde, sans avoir la complaisance de se laisser voir, à moins qu’ils n’y soient forcés par un pouvoir surnaturel.
Au bout d’un mois, le bruit cessa enfin ; la maison redevint paisible, et on se hâta de chercher à la vendre. Il se présenta quelques acheteurs ; mais dès qu’on entrait en marché, le vacarme recommençait avec la nuit, et personne n’osait se décider à dans un repaire de revenans. La maison resta ainsi fort long-temps inhabitée, et on désespérait d’en tirer rien, lorsqu’il se présenta un vieil officier, qui ne croyait pas aux apparitions, et trouvait à cette maison des attraits, dans ce qui était pour les autres un objet de terreur. Comme on la lui cédait à bas prix, il ne marchanda pas long-temps, et, le marché conclu, il s’installa dans sa nouvelle habitation.
Le soir venu, il monta dans une grande salle, y fit un bon feu, et se décida à y attendre ses hôtes.
Bientôt il entendit marcher autour de lui ; il ne vit rien, mais il sentit fort bien qu’on lui tirait l’oreille un peu cavalièrement ; il se leva tout en colère, et aperçut derrière lui un petit souper fort proprement servi. « Oh ! si c’est pour cela qu’on me fait lever, dit-il, il n’y a pas de mal ; mais on pourrait agir un peu moins rudement. »
Tout en parlant ainsi, il s’approcha de la table, qui s’éloigna de lui. Il resta tout stupéfait de ce prodige, et courut après le joli souper, qui faisait le tour de la chambre, sans qu’il sût comment, s’arrêtant dès que l’officier s’arrêtait, et fuyant devant lui dès qu’il s’avançait. Après avoir poursuivi ainsi la table et les mets qu’elle portait, pendant une demi-heure, il envoya tout au diable, et s’assit tout essoufflé sur une chaise, jurant bien comme un vieux suisse.
Alors la table vint d’elle-même se placer entre ses jambes : les mets se découpèrent et descendirent sur son assiette ; le vin se versa dans son verre, le tout par des mains invisibles. « Allons, dit-il, il faut oublier le passé ; il paraît que ces êtres-là aiment à se divertir, mais leur procédé me avec eux. »
Et il prit un morceau qui lui semblait succulent et qu’il porta à sa bouche ; il en savourait la délicieuse odeur et se réjouissait d’avance à le manger, lorsqu’en touchant ses lèvres, le morceau s’envola et disparut vers le milieu de la chambre, s’engloutissant sans doute dans la bouche d’un de ces invisibles, qui se prit à rire à gorge déployée en avalant ce que notre homme croyait si bien tenir.
L’officier trouva le tour un peu fort et voulut ranimer son courage consterné, avec le vin qui avait l’air délicat. Hélas ! il n’eut pas non plus la consolation d’y toucher. Sitôt qu’il tint le verre entre ses dents, le vin en sortit avec beaucoup de subtilité, lui passant sous la moustache, sans entrer dans sa bouche. Il fit de nouveaux efforts sans pouvoir rien manger, ni rien boire de tout ce qui chargeait la table des lutins, ce qui le mit dans une fureur effroyable. Mais il fut obligé de se modérer, puisqu’il ne savait sur qui apaiser sa colère ; et il se fit apporter à souper à ses frais.
Il se flattait alors de braver les esprits qui le tracassaient ; il comptait sans son hôte. Les mets qu’on lui apportait furent à peine entrés dans la chambre, qu’ils s’échappèrent des mains qui les portaient et s’envolèrent on ne sait où, au grand étonnement du garçon qui prit la fuite, tout hors de lui, et sans demander son reste.
L’officier, désespéré, alla souper chez un de ses amis, à qui il conta son aventure. Celui-ci, qui avait des connaissances dans les sciences secrètes, lui donna la précieuse clavicule de Salomon, et lui indiqua la prière qu’il devait dire pour purger sa maison. Le héros y retourna sur l’heure, ouvrit le livre, fit la conjuration indiquée, avec les cérémonies compétentes. Aussitôt il entendit un grand bruit semblable à un ouragan, et vit sortir de terre un être qu’il ne connaissait point, beau comme un astre, et richement vêtu. « Parle, lui dit l’esprit, me voici prêt à te servir, ainsi que toutes les intelligences soumises au grand Salomon. — En ce cas, demanda l’officier, quels sont ces maudits lutins qui rendent ma maison inhabitable ? — Vois, répondit l’esprit… »
L’officier aperçut alors visiblement toute la chambre remplie de farfadets singulièrement bâtis, de taille courte et mal formée, vêtus d’habits de toutes couleurs. Ils sautaient et gambadaient de cent façons diverses et faisaient mille singeries assez divertissantes ; mais on remarquait dans leurs yeux une certaine malignité capable de faire peur aux plus fins, de sorte que le maître de la maison pria l’esprit bienfaisant de les renvoyer pour toujours.
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The end
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