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Au Caucase

Léon Tolstoï · 1906 · Free in the US

22,579 words · about 1 h 35 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Léon Tolstoï
Language
French
Published
1906
Length
22,579 words · about 1 h 35 min
Sections
2 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (2)
  1. Une Expédition about 37 min
  2. Une Coupe en forêt about 58 min

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Une Expédition

I - II - III - IV - V - VI - VII - VIII - IX - X - XI - XII

UNE EXPÉDITION

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Le 12 juillet, le capitaine Khlopov, avec ses épaulettes et son yataghan, — attributs que je ne lui avais pas encore vus depuis mon arrivée au Caucase, — entra par la petite porte de ma cabane. — Je viens directement de chez le colonel, dit-il en réponse au regard par lequel je l’accueillis ; notre bataillon se met en route demain.

— Pour où ? demandai-je.

— Pour N***. C’est là que se concentre l’armée.

— Et de là, sans doute, on partira pour quelque expédition ?

— Sans doute.

— Et où donc, à votre avis ?

— Je n’ai pas d’avis à donner. Je ne puis que vous dire ce que je sais. Un Tartare est arrivé hier, bride abattue, de chez le général, avec l’ordre de faire lever le camp au bataillon et de se munir de biscuit pour deux jours. Maintenant, où, pourquoi, et pour combien de temps, cela, mon petit père, ne se demande pas. L’ordre est donné de marcher ! Il suffit.

— Pourtant, si on ne prend de biscuit que pour deux jours, on ne tiendra pas plus longtemps la campagne.

— Oh ! cela n’est pas une raison…

— Mais comment alors ?… demandai-je, étonné.

— Mais comme cela. Quand nous allions à Darghi, nous avions pris avec nous du biscuit pour huit jours seulement, et nous y sommes bel et bien restés presque un mois.

— Est-ce que je pourrais vous accompagner ? lui demandai-je, après un silence.

— Pour pouvoir, on le peut. Mais je vous engagerais plutôt à ne pas venir. À quoi bon s’exposer ?…

— Non, vous me permettrez de ne pas suivre votre conseil… Je suis ici depuis un grand mois, à seule fin d’assister à une bataille ; et vous voulez que je perde cette occasion ?

— Soit. Venez. Seulement, ma foi, vous feriez mieux de rester. Vous nous auriez attendu ici, à chasser, tandis que nous serions partis avec Dieu. Et comme cela serait bien ! dit-il avec une intonation si persuasive qu’au premier moment il me sembla que cela serait bien en effet.

Cependant je lui dis, d’un air décidé, que je ne resterais pour rien au monde.

— Qu’est-ce que vous voulez-voir, là-bas ? continua le capitaine, qui tenait à me convaincre. Vous voulez savoir ce que c’est qu’une bataille ? Vous n’avez qu’à lire Mikhaïlovsky-Danilevsky, son Tableau de la guerre, un beau livre ; tout y est décrit en détail, et la disposition de chaque corps, et comment se font les batailles.

— Au contraire, c’est justement cela qui ne m’intéresse pas, répondis-je.

— Eh bien ! quoi, alors ? Vous voulez tout simplement voir comment on tue les gens ?…

Ainsi, en 1832, il y avait ici un certain Espagnol, je crois, qui, lui non plus, ne servait pas dans l’armée. Il nous suivit pendant deux campagnes… Eh bien, il a été tué, ce gaillard-là. Ici, mon petit père, on n’étonne personne.

Si ennuyé que je fusse de voir le capitaine se méprendre si fort sur mon intention, je n’essayai même pas de le détromper.

— Était-il brave ? lui demandai je.

— Dieu le sait ! Il était toujours en tête ; partout où il pleuvait des balles, il était là.

— Donc il était brave ? repris-je.

— Non, cela ne veut pas dire qu’il fût brave, de se fourrer partout où l’on n’avait que faire de lui…

— Qui appellerez-vous brave, alors ?

— Brave ! brave !… répétait le capitaine de l’air d’un homme à qui l’on pose pour la première fois une question semblable… Brave est celui qui se conduit comme il faut, dit-il, après une réflexion.

Je me rappelai que Platon définissait la bravoure par le « savoir ce qu’on doit, ce qu’on ne doit pas craindre ». Et malgré le vague et le peu de clarté de la définition du capitaine, je pensai que le sens de ces deux formules n’était pas aussi différent qu’il pouvait sembler, et que, même, la définition du capitaine était plus exacte que celle du philosophe grec ; car s’il avait pu s’exprimer comme Platon, il eût dit sans doute que celui-là est courageux qui craint ce qu’on doit craindre, et ne craint pas ce qu’on ne doit pas craindre.

Je voulus expliquer ma pensée au capitaine.

— Oui, lui dis-je, il me semble que dans tout danger il y a un choix à faire : et le choix fait, par exemple, sous l’influence du devoir, c’est là le courage, tandis que le choix fait sous l’influence d’un sentiment vil, c’est lâcheté. Donc, un homme qui, par vanité, ou par curiosité, ou par désir d’étonner, risque sa vie, ne saurait passer pour courageux ; et au contraire, un homme qui, sous l’influence d’un devoir, par sentiment de famille ou simplement par conviction, évitera un danger, ne saurait être taxé de lâche.

Le capitaine me regardait avec une expression étrange, tandis que je parlais.

— Ah ! cela, je ne saurais vous le prouver, dit-il en bourrant sa pipe. Mais nous avons un juncker qui aime à philosopher. Causez donc ensemble ; il écrit aussi des vers.

J’avais vu déjà le capitaine en Russie ; mais c’était seulement au Caucase que j’avais fait avec lui plus ample connaissance.

Sa mère, Maria Ivanovna Khlopova, une petite pomestchitsa, demeure à deux verstes de ma propriété. Avant mon départ pour le Caucase, j’étais allé la voir. La vieille dame avait été heureuse à l’idée que je verrais son Pachegnka (comme elle appelait le vieux et grisonnant capitaine), et que, lettre vivante, je pourrais lui donner force détails sur la vie de sa mère, et lui remettre quelque souvenir d’elle. Après m’avoir régalé d’excellents gâteaux et de volaille, Maria Ivanovna s’en fut dans sa chambre à coucher, et en revint avec un assez gros amulette, suspendu à un ruban de soie noire.

— Voilà notre petite mère protectrice, dit-elle en baisant l’image de la Sainte Vierge, qu’elle me tendit ensuite. Ayez l’obligeance, petit père, de la lui remettre. Voyez-vous, quand il est parti pour le Caucase, j’ai fait dire une messe, et promis que s’il demeurait vivant et sans blessure, je ferais faire cette image de la Sainte Vierge. Et voilà déjà dix-huit ans que la protectrice et les saints le préservent : il n’a jamais été blessé une seule fois, et Dieu sait pourtant à combien de batailles il a pris part !… Quand Mikhaïlo, qui se trouvait avec lui, me parlait de mon fils, alors, le croirez-vous, mes cheveux se dressaient ; du reste, tout ce que je sais de lui, c’est par les autres ; mon petit pigeon, lui, ne m’écrit jamais rien de ses campagnes, il a trop peur de m’effrayer…

Moi-même, au Caucase, j’avais appris, par d’autres que lui, qu’il avait été blessé déjà quatre fois ; et, effectivement, il n’en avait rien dit à sa mère…

— Qu’il porte maintenant sur lui cette sainte image, poursuivit-elle ; par elle, je le bénis. Qu’il l’ait toujours sur lui dans la bataille ; dis-lui bien, mon petit père, que c’est la volonté de sa mère.

Je lui promis de m’acquitter fidèlement de sa commission.

— Je sais que vous l’aimerez, mon Pachegnka, reprit la vieille dame. C’est un si brave garçon ! Me croirez-vous, il ne passe pas une année sans m’envoyer de l’argent ; et il vient aussi en aide à ma fille Annouchka : tout cela au moyen de sa seule solde. Je remercie vraiment Dieu, conclut-elle les larmes aux yeux, de m’avoir donné un pareil enfant.

— Est-ce qu’il vous écrit souvent ? demandai-je.

— Rarement, petit père ; une fois par an, peut-être, et aussi, parfois, en envoyant l’argent. « Si, me dit-il, maman, je ne vous écris pas, c’est que je suis vivant et en bonne santé ; et si, — Dieu préserve ! — il quelque chose, on t’écrirait bien sans moi. »

... Lorsque je remis au capitaine le souvenir de sa mère, il me demanda du papier, l’enveloppa avec soin et le serra précieusement. Je lui parlai beaucoup de sa mère : il gardait le silence. Quand j’eus fini, il se retira dans un coin et se mit à bourrer longuement, trop longuement, sa pipe.

— Oui, une bonne vieille, dit-il de son coin, d’une voix un peu voilée ; je ne sais si Dieu nous permettra de nous revoir.

Ces simples paroles trahissaient une grande affection nuancée de tristesse.

— Pourquoi servez-vous ici ? demandai-je.

— Il faut bien servir quelque part, répondit-il d’un air convaincu, et ici nous touchons double solde, ce qui est beaucoup pour nous autres pauvres gens.

Le capitaine vivait sobrement. Il ne jouait pas aux cartes, faisait rarement la noce, et fumait le tabac le plus ordinaire.

Le capitaine me plaisait déjà avant : il avait une de ces figures russes simples et paisibles qu’il est agréable et facile de regarder droit aux yeux. Mais, après cet entretien, je me sentis pour lui une estime véritable.

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Le lendemain, à quatre heures du matin, le capitaine vint me chercher. Il portait une vieille redingote tout usée, sans épaulettes, de larges pantalons de Lesghis, une papakha blanche, à fourrure jaunie, un mauvais yataghan en bandoulière. Le petit cheval blanc qu’il montait marchait en baissant la tête et en agitant sans cesse sa queue peu fournie. Quoique l’accoutrement du bon n’offrît rien de guerrier ni d’élégant, il manifestait pour tout ce qui l’entourait une telle indifférence, qu’il inspirait néanmoins de l’estime.

Je ne le fis pas attendre un seul moment : je montai aussitôt à cheval, et nous sortîmes tous deux par la grande porte du fort.

Le bataillon se trouvait déjà à deux cents sagènes en avant de nous, et il nous apparaissait comme une masse noire et compacte en mouvement. On ne devinait la ligne qu’aux baïonnettes émergeant comme de longues aiguilles pressées. Parfois l’oreille percevait des chants de soldats, des roulements de tambour, et la magnifique voix d’un ténor de la 6compagnie, dont je m’étais plusieurs fois délecté dans le fort.

La route suivait le fond d’une abrupte vallée et longeait une rivière, en ce moment débordée. Des bandes de pigeons sauvages tournoyaient au-dessus des flots, tantôt se posant sur la berge pierreuse, tantôt tourbillonnant dans l’air, et parfois disparaissaient à la vue. Le soleil n’était pas encore levé ; mais le haut du versant droit de la vallée commençait à s’éclairer. Des roches grises et blanchâtres, la mousse d’un jaune verdâtre humide de rosée, des cornouillers, des karatchags, peu à peu s’illuminaient à la transparente lumière dorée du levant. En revanche, l’autre versant et le creux restaient voilés par un épais brouillard agitant ses couches inégales et fumeuses ; humide, morne, il présentait un mélange de couleurs

lilas pâle, noirâtre, vert foncé et blanc. Juste devant nous, sur l’horizon sombre, des montagnes neigeuses profilaient, avec une précision singulière, leurs masses confuses d’un blanc intense, avec leurs ombres et leurs contours fantasques mais gracieux jusque dans leurs moindres détails. Des grillons, des sauterelles et des milliers d’autres insectes s’éveillaient dans les hautes herbes et remplissaient l’air de leurs bruits clairs et continus. Il semblait qu’une multitude de minuscules sonnettes tintassent dans vos oreilles. On respirait dans l’air l’eau, l’herbe, le brouillard, en un mot le bonheur d’une belle matinée d’été.

Le capitaine battit le briquet et alluma sa pipe. L’odeur de son tabac et de l’amadou me parut très agréable. Nous avions pris un raccourci pour rejoindre plus vite le bataillon. Le capitaine semblait plus absorbé dans ses pensées que d’ordinaire ; ses dents ne lâchaient pas sa petite pipe du Daghestan, et à chaque pas il éperonnait son cheval, lequel, se balançant de côté et d’autre, laissait des traces presque invisibles de son passage à travers les hautes herbes. D’entre ses sabots s’envola un faisan, avec ces cris et ces battements d’ailes qui font tressaillir les chasseurs.

Le capitaine ne lui prêta aucune attention. Nous allions atteindre le bataillon, lorsque retentit derrière nous le galop d’un cheval, et au même instant nous fûmes dépassés par un jeune et joli officier en haut bonnet d’astrakan blanc. En passant auprès de nous, il sourit, salua de la tête le capitaine et leva sa badine… Je n’eus que le temps de remarquer sa bonne grâce à se tenir en selle, ses beaux yeux noirs, son nez fin, et les poils follets de sa moustache naissante. Ce qui me charma en lui, ce fut le sourire qu’il ne put retenir en s’apercevant que nous l’examinions. Rien que ce sourire trahissait son extrême jeunesse.

— Et où court-il ? murmura, d’un air mécontent, le capitaine sans lâcher la pipe des dents.

— Qui est-ce ? lui demandai-je.

— Le sous-lieutenant Alanine, un officier subalterne de ma compagnie. Il n’est arrivé au corps, tout frais émoulu de l’école, que le mois dernier.

— C’est sans doute le premier engagement qu’il aura vu ? demandai-je.

— Mais oui, c’est pour cela qu’il est si ravi, dit le capitaine en hochant la tête d’un air de philosophie. Ô jeunesse !

— Et pourquoi ne serait-il pas ravi ? Je conçois qu’un jeune officier trouve cela très intéressant.

Le capitaine garda le silence pendant deux minutes.

— Eh bien ! c’est ce que je dis… la jeunesse ! reprit-il avec une voix de basse. Pourquoi se réjouir avant d’avoir rien vu ? Voilà : quand il aura assisté à quelques engagements, il ne sera plus tant ravi que cela. Nous sommes, par exemple, en ce moment une vingtaine d’officiers en marche. Quelqu’un de nous sera tué ou blessé, cela est sûr : aujourd’hui moi, demain lui, après-demain un troisième. Qu’y a-t-il donc de si réjouissant ?

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À peine le soleil, surgissant de derrière les cimes, se mit-il à éclairer la vallée où nous avancions que la buée tremblante du brouillard se dissipa. Il faisait chaud. Les soldats, fusil à l’épaule et sac au dos, cheminaient lentement sur la route poudreuse. On entendait parfois dans les rangs le dialecte de l’Ukraine et des rires. Quelques vieux soldats en uniforme blanc, — des sous-officiers pour la plupart, — marchaient en flanc, la pipe à la bouche et s’entretenaient avec gravité. Des voitures, lourdement chargées et attelées de trois chevaux, se traînaient pas à pas, soulevant une poussière qui planait, immobile.

Les officiers chevauchaient en avant. Quelques-uns faisaient les braves, c’est-à-dire qu’ils fouettaient leurs chevaux, les lançaient au galop et les arrêtaient net, tout en tournant la tête. D’autres avaient l’œil aux chanteurs qui, malgré la chaleur étouffante, ne cessaient de chanter un refrain après l’autre.

Une centaine de sagènes en avant du détachement, caracolait, accompagné de Tartares, un grand et bel officier en uniforme asiatique. Il passait, dans le régiment, pour un brave à toute épreuve, disant hardiment son fait à chacun. Son costume, son attitude, ses moindres mouvements trahissaient chez lui le désir d’être pris pour un Tartare. Il s’adressait même à ses compagnons dans une langue qui m’était inconnue ; mais aux regards moqueurs que ceux-ci échangeaient, je crus voir qu’ils ne le comprenaient guère.

C’était un de nos jeunes officiers, un de ces preux nourris de Marlinsky et de Lermontov, qui ne voient le Caucase qu’à travers les prismes des « héros de notre temps », et, dans tous ses actes, il suivait non ses propres penchants, mais l’exemple de ces héros.

Ce lieutenant, par exemple, aimait peut-être la société des dames du monde et des grands personnages, — généraux, colonels, aides-de-camp ; — je suis même certain qu’il aimait une pareille société, car il était vaniteux au plus haut point : mais il considérait comme de son strict devoir de tourner le dos à tous les hauts personnages avec une grossièreté assez mitigée, il est vrai, et quand une barinia apparaissait dans la forteresse, il se croyait obligé de passer sous ses fenêtres, avec ses amis, en chemise rouge et les pieds nus dans ses souliers, et de faire du bruit non pour l’offenser, mais pour lui montrer qu’il avait de jolis pieds blancs, et qu’on se fût épris aisément de lui, s’il eût bien voulu s’y prêter.

D’autres fois, il parlait de nuit avec deux ou trois Tartares soumis pour les montagnes ; et là, d’épier, de tueries Tartares révoltés ; quoique son cœur lui dît qu’il n’y eût là rien d’héroïque, il se croyait tenu de faire les hommes, se disant revenu d’eux, s’imaginant les haïr et les mépriser. Il portait sans cesse deux choses sur lui : une grande icône suspendue à son cou et un poignard en bandoulière sur sa chemise ; il ne s’en séparait pas même pour dormir. Il se croyait sincèrement des ennemis, se figurait avoir à se venger des autres, et se délectait à l’idée de laver son offense dans le sang. Il était convaincu que ces sentiments de haine, de vengeance et de mépris pour l’humanité étaient des sentiments supérieurs et poétiques ; mais sa maîtresse, une Tcherkesse, cela va sans dire, que j’eus l’occasion de voir par la suite, m’assura que c’était l’homme le plus doux, le plus débonnaire, et que, chaque soir, après avoir griffonné des notes farouches, il faisait ses comptes sur du papier bien réglé et priait Dieu à genoux. Combien dut-il souffrir pour arriver à paraître ce qu’il voulait être ! Car ses camarades et ses soldats n’avaient pas du tout sur lui l’opinion qu’il eût voulu leur donner.

Une fois, dans une de ces excursions nocturnes, il lui arriva de blesser à la jambe un Tchétchène révolté et de le faire prisonnier. Ce Tchétchène vécut six semaines de suite chez le lieutenant, qui le soignait comme son meilleur ami ; et quand l’autre fut guéri, il le renvoya avec des présents. Au cours d’une expédition ultérieure, comme le lieutenant se repliait avec les siens, il s’entendit appeler dans les rangs ennemis ; et son Tchétchène, s’avançant, lui fit signe d’en faire autant de son côté. Le lieutenant s’approcha de son ami et lui serra la main ; pendant ce temps les Tchétchènes, restés à l’écart, s’abstenaient de tirer ; mais à peine avait-il tourné son cheval, que plusieurs hommes firent feu sur lui, et une balle lui effleura le derrière.

Une autre fois, je vis un incendie dans le fort : deux compagnies cherchaient à l’éteindre. Au milieu de cette foule éclairée par la flamme, apparut tout à coup une silhouette d’homme à cheval. Cette silhouette, se frayant un passage, arriva tout près du feu. Alors le lieutenant, — c’était lui, — mit pied à terre et se jeta dans le brasier. Cinq minutes après, il en ressortit, les cheveux roussis, le coude brûlé, emportant dans sa poitrine deux colombes qu’il avait sauvées des flammes.

Il s’appelait Rosenkranz. Mais il parlait volontiers de ses origines, qu’il faisait remonter jusqu’aux Varègues, et il démontrait clair comme le jour que ses aïeux et lui étaient des Russes pur sang.

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Le soleil avait déjà parcouru la moitié de sa carrière, et, par l’air embrasé, dardait ses rayons sur la terre sèche ; le ciel, d’un bleu sombre, était d’une pureté absolue. La base des montagnes neigeuses commençait à se voiler de buées lilas-pâle. L’atmosphère immobile semblait remplie d’une poussière transparente. La chaleur augmentait toujours.

En arrivant au bord d’un ruisseau, à mi-chemin de l’étape, le détachement fit halte. Les soldats, ayant mis leurs fusils en , coururent au ruisseau. Le commandant s’assit sur un tambour, à l’ombre, et réfléchissant sur son visage plein l’importance de son grade, il se disposa à manger avec quelques-uns de ses officiers. Le capitaine s’étendit sur l’herbe, abrité par le fourgon de la compagnie. Le brave lieutenant Rosencranz, avec d’autres jeunes officiers, s’installèrent sur leurs manteaux et se préparèrent à faire la noce, comme le donnaient à entendre nombre de flacons et de bouteilles déposés auprès d’eux, et aussi l’animation particulière des chanteurs, lesquels, s’étant rangés en demi-cercle, chantaient en sifflant la pliassovaïa du Caucase, sur l’air de la Lezghinka :

Schamyl a eu l’idée de se révolter Dans les années passées… Traï-raï, ra-ta-taï… Dans les années passées…

Parmi ces officiers, se trouvait aussi ce jeune sous-lieutenant qui nous avait dépassés le matin. Il était fort amusant : ses yeux étincelaient ; sa langue s’embrouillait quelque peu ; il accablait chacun d’embrassades et de protestations d’amitié. Pauvre petit ! Il ne savait pas encore à quel point il pouvait être ridicule, et que la franchise et la tendresse dont il assommait ses camarades provoqueraient, non point l’affection dont il était avide, mais des railleries. Il ne savait pas non plus, lorsque, s’étendant sur son manteau et s’accoudant sur le sol, il rejetait en arrière ses épais cheveux noirs, à quel point il était gentil.

Deux officiers, assis sous le fourgon, jouaient au dourak sur un nécessaire de voyage.

J’écoutai curieusement les conversations des soldats et des officiers, j’examinai d’un œil attentif l’expression de leurs physionomies. Mais je ne pus décidément remarquer chez aucun même l’ombre de l’inquiétude que je ressentais moi-même : leurs lazzi, leurs rires, leurs histoires exprimaient une indifférence, une insouciance absolues des dangers imminents. Ils n’avaient pas même l’air de se douter que plus d’un parmi eux ne repasserait plus par cette route.

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À sept heures du soir, tout poudreux et tout fatigués, nous entrions par la large porte du fort N***. Le soleil se couchait, jetant d’obliques rayons roses sur les batteries pittoresques et les jardins aux grands arbres qui couronnaient la forteresse, et les champs jaunissants, et les nuages blancs qui s’amoncelaient le long des montagnes neigeuses, comme pour les imiter en formant une chaîne aux contours fantasques. Le jeune croissant de la lune apparaissait à l’horizon comme un petit nuage transparent. Dans l’aoul situé au pied du fort, un Tartare appelait les fidèles à la prière du haut de sa terrasse. Les chanteurs chantaient plus allègrement.

Après avoir changé de toilette et pris un peu de repos, je me rendis chez un aide-de-camp de mes amis pour le prier de faire part au général de mes intentions. En m’éloignant du faubourg où je m’étais arrêté, j’eus l’occasion d’observer dans le fort un spectacle assez inattendu pour moi. Un coquet équipage à deux places passa devant moi : on distinguait un élégant chapeau de femme et l’on entendait des lambeaux de conversation en langue française. D’une fenêtre ouverte de la maison du commandant s’échappaient des sons de quelque polka « Lisagnka » ou « Kategnka », jouée sur un mauvais piano. En passant devant un café, j’aperçus quelques scribes avec la cigarette aux doigts et buvant du vin, et j’entendis que l’un d’eux disait à l’autre :

— Mais permettez… En politique, Maria Grigorievna est la première…

Un juif voûté, vêtu d’une redingote usée, et l’air maladif, traînait péniblement un orgue de Barbarie aux notes criardes, et tout le faubourg retentissait de Lucia de Lammermoor.

Deux femmes aux robes bruissantes, un foulard de soie sur la tête, une ombrelle de couleur voyante à la main, cheminaient devant moi, sur le trottoir, majestueusement. Deux jeunes filles, l’une en robe rose, l’autre en robe bleu de ciel, la tête nue, debout près d’une maisonnette, riaient d’un rire suraigu et forcé, dans le but manifeste de se faire remarquer par les officiers qui passaient.

Les officiers, en uniformes frais, en gants blancs, en épaulettes rutilantes, se promenaient dans les rues et le jardin public.

Je trouvai mon ami à l’étage inférieur de la maison du général. À peine avais-je eu le temps de lui expliquer mon désir, qu’il jugeait très réalisable, que nous vîmes apparaître, devant la fenêtre à laquelle nous étions accoudés, le coquet équipage de tantôt. Les chevaux s’arrêtèrent ; de la voiture descendit un homme svelte en uniforme de la ligne, en épaulettes de major, qui pénétra chez le général.

— Excusez-moi, je vous prie, me dit l’aide-de-camp en se levant ; il faut absolument que j’aille annoncer au général…

— Qui est-ce donc qui vient d’arriver ? demandai-je.

— La comtesse, répondit-il en boutonnant son uniforme, et en montant vivement l’escalier.

Quelques minutes après sortit sur le perron un très joli homme, de petite taille, dans une redingote sans épaulettes, une croix blanche à la boutonnière. Le major, l’aide-de-camp et deux autres officiers le suivaient. La démarche, la voix, tous les mouvements du général trahissaient un homme tout pénétré de son importance.

— Bonsoir, madame la comtesse, dit-il en lui tendant la main à travers la portière.

Une petite main gantée serra celle du général, et un mignon visage souriant sous un chapeau jaune apparut dans l’ouverture.

De toute la conversation, qui dura quelques minutes, j’entendis seulement ce que disait, avec un sourire, le général passant devant moi.

— Vous savez que j’ai fait vœu de combattre les infidèles ; prenez donc garde de le devenir.

Un rire résonna dans la voiture : — Adieu donc, cher général.

— Non, à revoir, dit le général en gravissant l’escalier. N’oubliez pas que je m’invite pour la soirée de demain.

La voiture partit.

— Voilà encore un homme, pensai-je en revenant chez moi, qui a tout ce qu’un Russe recherche : un grade, la richesse, une haute noblesse ; et cet homme-là, à la veille d’une bataille, qui finira Dieu sait comme, plaisante avec une jolie femme, lui promet de venir boire du thé chez elle le lendemain, comme s’il l’avait rencontrée dans un bal.

Je trouvai chez l’aide-de-camp un jeune homme qui m’étonna plus encore ; c’était un lieutenant du régiment K***, qui se distinguait par une timidité presque féminine : il venait épancher son dépit et son indignation contre les gens qui, disait-il, intriguaient pour l’empêcher de prendre part à l’action.

Il disait qu’agir ainsi était vil et d’un mauvais camarade, qu’il s’en souviendrait, etc. Malgré l’attention que j’apportais à le regarder et à l’écouter, je dus me convaincre qu’il ne feignait point. Il était vraiment indigné et attristé qu’on l’empêchât d’aller tirer sur les Tcherkesses et essuyer leurs coups de feu. Il était vexé comme un enfant qu’on vient de fouetter injustement… Je n’y comprenais rien du tout.

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C’était à dix heures du soir que la colonne devait se mettre en marche. À huit heures et demie, je montai à cheval et me rendis chez le général ; mais supposant que lui et l’aide-de-camp étaient occupés, je m’arrêtai dans la rue, j’attachai mon cheval à un pieu de la palissade et m’assis sur la zavalinka, pour rejoindre le général dès sa sortie.

La chaleur et l’éclat du soleil avaient fait place à la fraîcheur de la nuit et à la pâle clarté de la nouvelle lune. Des lumières couraient derrière les fentes des volets et les carreaux des fenêtres. Les hautes cimes des peupliers qui se dressaient à l’horizon, derrière les maisonnettes, semblaient plus noires et plus hautes. Les longues ombres des maisons, des arbres, des haies, se dessinaient gracieusement sur la route argentée et poudreuse. Des voix de grenouilles résonnaient sur la rivière. On entendait dans les rues, tantôt des pas précipités, tantôt des bruits de conversation ou le galop d’un cheval. Du faubourg arrivaient de temps à autre les sons d’un orgue de Barbarie, qui jouait tantôt « viyoutt vitri », tantôt quelque « ».

Je ne dirai pas à quoi je songeai : d’abord j’aurais honte d’avouer les pensées désolées qui, se succédant à la file, obsédaient, envahissaient mon âme, tandis que je ne voyais autour de moi que de la joie ; et puis cela importe peu à mon récit. J’étais si absorbé, que je n’entendis même pas la cloche sonner onze heures, et le général passer avec toute sa suite.

L’arrière-garde était encore dans le fort. Ce fut à peine si je pus, sur le pont, me frayer un chemin à travers les canons, les caissons, les voitures de munitions et les officiers qui criaient leurs ordres. Après avoir franchi la porte, je longeai au trot la masse de l’armée qui s’étendait l’espace d’une verste et je rejoignis le général. Pendant que l’artillerie défilait comme un seul canon, suivie des officiers à cheval, je fus frappé, comme d’une grossière dissonance parmi cette solennelle harmonie, par une rauque voix allemande qui demandait du feu.

Le ciel se couvrait peu à peu de longs nuages d’un gris sombre. Çà et là seulement des étoiles étincelaient. La lune avait déjà disparu derrière un noir horizon de montagnes. L’air était si calme et si tiède que pas un brin d’herbe ne bougeait ; pas un nuage. Devant moi se dressait un mur , obscur et mouvant ; derrière suivaient des taches mobiles : c’était l’avant-garde à cheval, et le général avec sa suite. Le silence était si profond qu’on entendait distinctement tous les sons charmeurs et mystérieux de la nuit. Le hurlement lointain et monotone des chacals, ressemblant tantôt à des pleurs désespérés, tantôt à des rires ; l’uniforme chanson des cri-cris, des grenouilles, des cailles, un grondement indéfinissable qui allait se rapprochant, et toute cette vie nocturne, presque imperceptible, de la nature, qu’on ne saurait ni comprendre ni exprimer : tout se fondait en un seul son, ce son plein et harmonieux que nous appelons le silence de la nuit. Ce silence alternait ou plutôt se mariait avec le pas sourd des sabots, et le frôlement des hautes herbes au passage du détachement.

Parfois seulement, le bruit d’un lourd canon, le cliquetis des baïonnettes entrechoquées, des voix étouffées et les ébrouements des chevaux.

La nature respirait une beauté, une puissance apaisantes.

Les hommes se sentiraient-ils donc trop à l’étroit sur cette belle terre, sous l’infini de ce ciel étoile ? Comment peuvent-ils nourrir de tels sentiments de haine et de vengeance, une telle rage de destruction de leurs semblables ? Tout ce qui grouille de mauvais dans le cœur de l’homme devrait, ce me semble, se dissiper dans cette intimité avec la nature, — cette expression absolue du beau et du bon.

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