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À la mer (Margueritte)

Paul Margueritte · 1906 · Free in the US

10,362 words · about 44 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Paul Margueritte
Language
French
Published
1906
Length
10,362 words · about 44 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (7)
  1. I about 5 min
  2. II about 6 min
  3. III about 7 min
  4. IV about 6 min
  5. V about 9 min
  6. VI about 5 min
  7. VII about 5 min

Continue:

I

Tout le long du trajet, Albert fut maussade. Pourtant, l’idée qu’il allait connaître l’Océan, courir les grèves, oublier pendant deux mois le lycée, le ravissait. Mais, avec la vanité ridicule et l’égoïsme maladif de ses quinze ans, il se sentait mal à l’aise, dans le wagon, s’imaginant que chacun fixait les yeux sur lui. Un vieillard à lunettes lui jetait, de temps à autre, un regard bleu et froid. Albert se persuadait qu’un col trop étroit, qu’on lui avait imposé, attirait ainsi l’attention, humilié, boudant de ce qu’il lui faudrait user cette douzaine de cols encore neufs, il en voulait à sa mère, et, pour bien lui marquer son mécontentement, il haussait le menton, se démanchait le cou, risquait une grimace douloureuse. Cette tactique n’obtenant atteint succès, et Mme Janville regardant obstinément défiler la campagne, derrière la vitre, avec ce visage ferme et résigné des veuves auxquelles la vie n’est pas toujours facile, et qui n’élèvent pas un fils unique sans tiraillements ni souffrances, Albert se composa une expression d’amertume et de dédain, la bouche à la Bonaparte, le front inspiré, de l’air de quelqu’un qui regarde de haut l’univers et scrute l’avenir. Ah ! comme il porterait des faux cols à son goût, quand il aurait atteint sa majorité.

Vraiment, sa mère ne savait pas le comprendre. Elle le traitait trop en enfant, ne comprenant pas qu’il fallait faire la part du temps, et qu’il était presque un homme, déjà. Elle ne semblait pas se douter qu’elle devait compter avec l’intelligence distinguée, la pénétration, le sens de la vie étonnamment développé, toute l’âme précoce de son fils. S’imaginait-elle qu’il jouât encore aux billes ? Ne savait-elle pas quel mépris il avait pour les camarades brutaux et prosaïques et qu’il passait ses récréations, non à courir, mais à discuter avec un ou deux amis, en des causeries philosophiques, les plus graves questions, telles que l’immortalité de l’âme, ou l’avenir des races latines ? Comme preuve irréfutable de sa supériorité, n’avait-il pas obtenu le second prix de composition française et un accessit d’histoire ? Qui lui aurait dit qu’au lieu de s’avouer satisfaite et, disons le mot, reconnaissante, fière même entre toutes les mères, Mme Janville lui glisserait, entre deux baisers :

— C’est très bien, mais j’attendais mieux de toi, mon enfant !

Injustice, injustice de ceux qui nous aiment le mieux ! Et Albert parut s’enfoncer dans une méditation profonde, un peu triste, mais pleine de dignité et qui signifiait clairement que le mérite a toujours été méconnu, mais qu’il ne faut pas désespérer que sa splendeur éclate, un jour, à tous les yeux. On verrait bien, dans quelques années ! Le nom d’Albert Janville serait peut-être célèbre ; à quel titre ? Grand savant, général fameux, acteur égal à Talma, homme politique, on ne savait encore ; mais ne tenait-il pas, dans sa main, l’œuf de fée prêt à éclore, le magique talisman de la jeunesse apte à tout, vorace d’ambition, ivre de vie ? Pourquoi ne donnerait-il pas un lustre inattendu, prestigieux, au nom de son père, ingénieur de talent, mort obscurément d’une insolation, victime des chantiers de Panama ? Il songeait à ce père, qu’il avait peu connu, dont il ne se rappelait qu’un puissant visage barbu, des yeux sévères, une voix forte. Sa mort avait laissé aux siens des, ressources très modestes. Ce souvenir entretenait, dans l’esprit d’Albert, l’oppression confuse de la vie stricte à laquelle il sentait sa mère et lui condamnés, la rancœur qu’il éprouvait à rencontrer des camarades roulant en voiture, habillés de neuf et de clair, la privation des plaisirs qu’il eût aimés, tels que le théâtre, apprendre à monter à cheval, etc. Il souhaitait passionnément une bicyclette, et sa mère, sans la lui refuser positivement, alléguait la dépense, atermoyait.

« Non, pensait Albert, non, ce n’est pas la vie heureuse, le bonheur, l’indépendance, la richesse auxquels j’ai droit ! » Et au lieu de se dire qu’il ne tenait qu’à lui de travailler de toutes ses forces afin de se créer plus tard une situation conforme à ses goûts, il préférait s’en prendre à l’injustice des choses et à la mauvaise volonté des gens, personnifiées l’une et l’autre, à ses yeux, dans la résistance douce et entêtée que sa mère était bien forcée, parfois, d’opposer à ses caprices d’enfant gâté.

Mais il avait beau bouder contre lui-même, le lumineux paysage normand, avec ses gras pâturages, ses lourds bestiaux regardant, immobiles, passer le train, ses plateaux d’épis balayés d’un vent salé, ses bouquets d’arbres enveloppant des fermes, çà et là, la sérénité de la terre et du ciel très vif, d’un bleu pâle, le saisissaient d’un sentiment confus de joie et d’admiration inavouée qui touchait à l’impatience. Quand apercevrait-il, enfin, la mer ? Des voix tout à coup, à l’autre bout du wagon, des gestes la désignèrent. Mme Janville tourna la tête : là-bas, un petit triangle, un fragment de miroir, c’était l’Océan !

— Albert, vois, la mer ! dit la veuve avec un sourire qui faisait les avances et semblait demander trêve à la bouderie.

Il répliqua, sans regarder, comme si c’eût été indigne de lui de marquer une curiosité, et accentuant l’indifférence hostile de sa réponse :

— La mer, parfaitement, ça m’est bien égal !

Elle le toisa d’un œil de reproche étonné et attristé, et, pour la millième fois, se reprocha intérieurement d’être une mère trop faible, qui ne savait pas se faire craindre. Ce qui ne l’empêcha pas, dans sa tendresse charmante et absurde, interprétant l’insolence d’un bâillement qu’Albert comprimait mal comme l’indice d’une faim justifiée par l’heure du goûter, de lui demander, en atteignant un nécessaire d’où elle s’apprêtait à tirer du pain et une tablette de chocolat :

— Veux-tu manger ?

Il la foudroya d’un regard de suprême dédain, à cause des voyageurs qui s’étaient retournés vers eux, et, dissimulant sa blessure d’amour-propre — (était-il un enfant pour faire la dînette ?…) — il ébaucha un geste de refus souriant et supérieur, d’une ironie profonde.

Oh ! moi, j’ai faim, fit Mme Janville, et bonnement, elle croqua un peu de pain et de chocolat, en lui affirmant :

— Tu as bien tort, je t’assure !

Il détourna la tête avec mépris et essaya d’affronter le regard perspicace et insistant du vieux monsieur à lunettes ; il n’y parvint pas et se sentant rougir, comme si le vieillard lisait à livre

ouvert sur son visage, il se mit à feuilleter l’indicateur des chemins de fer, d’un air absorbé, pris d’une si soudaine et inexplicable timidité que, s’apercevant qu’il le tenait à rebours, il n’osa le retourner dans ses mains, et continua, sous le regard fixe du vieux monsieur, à en tourner les pages, comme s’il prenait son plaisir à lire le nom des stations la tète en bas ! Heureusement le train stoppa :

— Vimeuse ! cria l’employé.

II

Leurs cousins, les Archer, les attendaient sur le quai ; Ferdinand, gros et court, une figure qui suait l’importance et le contentement de soi, se précipita, embrassant Mme Janville avec effusion devant tout le monde, et la jeta dans les bras de sa femme, Gabrielle, jolie boulotte au rire enfantin, qu’on appelait « Brielle ».

— Comme, Albert a grandi ! s’écria-t-on.

Il souriait gauchement, les bras au corps, gêné par cette exclamation inévitable qu’on proférait, chaque fois qu’on le revoyait. M. Archer lui prit le bras :

— « Embrasse donc Nénette ! » il le poussa vers sa fille, une petite sauterelle sèche dont les grands yeux de braise luisaient, en regardant Albert, qui l’embrassa comme il eût embrassé un morceau de bois ; il avait encore sur la lèvre la douceur des joues, parfumées de poudre de riz de Gabrielle.

M. Archer se multipliait, jetant des saluts, parlant haut, il empila tout le monde dans un omnibus, fit charrier les malles, tandis que Mme Janville contrite, répétait :

— Ferdinand, vous vous donnez un mal ! Albert, aide-donc ton oncle !

On avait jugé cette appellation plus convenable ; mais Albert estimait cette sujétion ridicule, et il ne sut pourquoi, il se sentit un peu humilié, comme si le nom de tante, adressé à Gabrielle, supposait une nuance de déférence plus marquée, moins d’intimité que celui de cousine. Il ne bougeait pas de sa place, d’ailleurs paralysé par un accès de timidité, craignant, s’il descendait, qu’on ne lui prît cette place, où il était bien, serré contre « sa tante », dont il sentait les hanches, à travers une élégante jupe de lainage bleu-marin, à broderies russes. Gabrielle posa une main gantée de Suède sur sa main de collégien, pas très blanche, et que la descente de wagon avait salie :

— Mais comme tu as grandi, mon petit Albert, te voilà un homme à présent !

Elle partit d’un éclat de rire :

— Thérésine, tu sais, dit-elle à Mme Janville, Albert sera ma passion ! Nous nous amuserons ensemble, demain il y a une pêche à la crevette. Albert sera mon cavalier ! C’est qu’il a presque de la barbe !

L’adolescent rougit de plaisir et de confusion. Ce n’est donc pas pour rien qu’il se rasait les joues et s’estafilait le menton ; le problématique duvet de ses lèvres, foncé, par un sournois cosmétique, apparaissait enfin, comme une ligne d’ombre douteuse, sous son nez. Gabrielle l’avait vu, c’était un fait désormais avéré ; et il sut gré à la jeune femme de sa vue perçante et de sa divination.

Mais, comme il se dilatait, ce petit criquet de Nénette, en face de lui, le regardait avec des yeux tout noirs, une face soudain grave et rigide, la bouche rentrée de jalousie, parce qu’il ne faisait aucune attention à elle.

— Ah ! Enfin ! — s’écria Mme Janville, en voyant M. Archer revenir vers l’omnibus et s’introduire auprès d’elle ; — vraiment, Ferdinand, je suis honteuse de la peine que vous prenez pour nous !

Il eut un rire de satisfaction, secouant sa grosse tète, et il tapa sur les genoux de sa femme en disant :

— Eh bien, Brielle !

Il ajouta, en interrogeant Mme Janville :

— N’est-ce pas que ma petite Bribri a bonne mine ? L’air de la mer l’a brunie. As-tu pensé au pâtissier, mon petit chat !

— Mais oui, mon petit Ferdinand, et il y aura de belles pêches d’espalier et des écrevisses, grosses comme la main ! — C’est pour le dîner ! ajouta-t-elle en guise d’explication, ce qui fit protester bien haut Mme Janville :

— Tu m’avais promis de nous recevoir sans cérémonie ! Vous vous êtes déjà donné assez de mal ! Pourquoi faire des folies ?

Les Archer les avaient attirés à la mer, s’étaient chargés de leur trouver un logement et de leur retenir une servante. Ils s’étaient montrés froids, à l’origine, lorsque Mme Janville avait perdu son mari ; Archer, représentant d’une grande maison de vins de Bordeaux, gagnant cinquante mille francs par an, craignait que la parenté des Janville ne lui fût onéreuse. Devant la dignité de sa cousine, vivant de façon modeste mais irréprochable, ne lui demandant aucun service d’argent, il s’était rassuré ; et leurs relations, pour n’être pas intimes, n’en avaient pas moins été cordiales.

Les Archer invitaient Mme Janville et son fils à dîner, de loin en loin ; ils donnaient de bons conseils à la mère et montraient de la sympathie au fils. Ferdinand eût aimé avoir de l’influence sur Albert, lui enseigner la vie, le préserver de contacts dangereux ; il sollicitait, à cet effet, la confiance du jeune homme, affectant de le traiter en garçon au-dessus de son âge, prévenance à laquelle Albert, flatté, daignait répondre assez gracieusement.

L’omnibus roulait, cahotant, au long d’une route étroite bordée de pommiers ; on découvrait, dans la verdure, des chalets, perchés sur les hauteurs : une rue de village s’ouvrit, encaissée entre deux falaises ; on aperçut l’enseigne d’un hôtel, les bocaux d’un pharmacien, quantité de messieurs à bérets et à ceinture de flanelle rouge, dames en toilettes claires et enfants à costume marin.

L’omnibus tourna sur une petite place, enfila un bout de rue et s’arrêta devant une porte et une balustrade de jardin enfouies sous des plantes grimpantes, que perçaient, comme des houlettes fleuries, de hautes roses trémières, et, en un caprice d’arabesques folles, des clochettes de liserons et de volubilis.

Oh ! comme c’est joli ! s’écria Mme Janville, sitôt entrée dans la cour, extasiée devant un rideau de glycines lilas qui vibrait, d’un frisson continuel, au long du mur qu’il tapissait, dans la brise dont les bouffées cinglaient au visage.

— Entrez, entrez ! répétait M. Archer triomphant, et qui s’attendait bien à ce petit succès :

— Ah voilà votre femme de ménage. Bonjour, Mélanie ; elle s’appelle Mélanie !

Une vieille femme se précipitait, suivie de la propriétaire, grosse dame à cabas et aux cheveux acajou, au masque d’actrice retraitée ou de fille engraissée et fanée.

— Et voilà Mme Kuysper, avec laquelle vous vous entendrez parfaitement, car elle est la complaisance même !

La dame acajou et couperosée minauda un sourire, en déclarant :

— Mes locataires, madame, ne sont pas des locataires, ce sont des amis. Et il suffit que M. Archer s’en mêle pour que je fasse tout mon possible pour vous être agréable. Voici la cuisine, la salle à manger, le salon, deux chambres à coucher, un débarras, le petit endroit. Tout est très propre, comme vous pouvez voir ! D’ailleurs, s’il vous manquait quelque chose, Mélanie, — elle échangea un regard d’intelligence avec la servante, qui avait l’air d’un vieux loup rusé — Mélanie n’aurait qu’à me le demander !

Elle souleva les matelas, cardés à neuf, énuméra la batterie de cuisine et le linge, ne voulut accepter aucun règlement d’avance, répétant qu’avec M. Archer, elle était sûre des personnes qu’il lui recommandait, et se retira, par discrétion affectée, laissant Mme Janville au plaisir de se retrouver en famille, — ce qu’elle comprenait si bien ! — ajouta-t-elle avec un sourire et un hochement de tête qui secoua ses trois mentons plissés, de l’air d’une personne qui en sait long sur la vie.

— Eh bien ? demanda M. Archer en se croisant les bras, avec un petit rire qui appelait de nouveaux remercîments, car, brave homme au fond, il ne pouvait dissimuler son insatiable vanité. Et quand la cousine lui eut pris les mains en l’assurant de sa reconnaissance, en le complimentant à l’excès de son bon goût, de son sens pratique, qui lui avait fait concilier, dans son choix, l’élégance du logis et le bon marché, une « occasion » assurément unique, M. Archer but du lait, sans reprendre haleine, tandis qu’avec des gestes de fausse modestie, il semblait dire : « Assez, je bois trop, ne m’en versez plus ! »

Albert, pendant ce temps, dans le petit jardin cueillait les roses d’un rosier de plein vent et les offrait d’un geste délibéré et maladroit, à Gabrielle, qui le regardait faire en souriant.

— Comme tu es gentil, mon petit Albert, dit-elle en prenant les roses, mais elle poussa aussitôt un cri ; une épine l’avait piquée, à travers le gant.

— Ça ne fait rien, mon petit Albert, tu es gentil tout de même !

Et elle lui caressa le visage, maternelle et coquette, avec les roses.

III

On devait retrouver, avant le dîner, les Archer sur la plage. Seul avec sa mère, Albert reprit sa maussaderie du voyage. Il livra bataille avec le col propre qu’il dut mettre, et profita de ce que ce col était trop étroit vraiment, pour s’érailler les ongles et casser deux boutons dessus en tirant la langue d’un étranglé. Puis il affirma l’intention de mettre uni pardessus neuf, que sa mère jugea trop léger pour le soir ; il s’enrhumerait certainement.

— Eh bien, je m’enrhumerai, — dit Albert, — mais au moins, je ne serai pas ridicule ! »

Le grand mot était lâché ; il abominait le vieux pardessus en gros drap que sa mère, voulait lui voir mettre ; il se reprochait de contracter dedans l’allure d’un vieux notaire, et il s’y sentait contraint au point de n’oser y faire un geste, de s’y promener, et bien malgré lui, dans l’attitude raide d’un mannequin de bois. Il n’y avait sorte de ruses et de perfidies auxquelles il n’eût recouru pour vieillir prématurément et rendre hors de service ce vêtement. Tantôt il l’exposait sur l’appui de la fenêtre, à la pluie battante ; tantôt il en laissait pendre une manche dans le feu, d’autres fois il répandait dessus d’inexpugnables corps gras, déchirait la doublure, lacérait les poches ; et toujours, par une magie, il retrouvait les taches enlevées, les fentes recousues, l’étoffe brossée jusqu’à l’âme : râpé, retapé, invalide, mais robuste, le vieux pardessus se refusait à mourir ; aussi Albert le détestait-il à l’égal d’un être vivant.

Enhardi par le silence stupéfié de sa mère, il continua :

— D’ailleurs, je ne veux plus le mettre, il est usé, il est affreux, il est grotesque, je ne le mettrai pas !

Mme Janville lui saisit les mains, et l’adjurant, avec le visage inspiré d’une pythonisse, une véhémence solennelle :

— Albert, ne dis pas cela, c’est mal, mon enfant ! un pardessus qui a coûté cent cinquante francs et que tu ne portes que depuis trois ans ! Crois-moi, je suis ta mère, ai-je intérêt à ce que mon fils soit ridicule ? Il te va admirablement, et je ne sais pas, — fit-elle avec accablement — pourquoi tu te refuses à porter une chose qui te va si bien ?

Il ricana, avec satanisme, marquant bien qu’il n’était pas dupe :

— Que veux-tu, je n’ai pas ton goût, ton excellent goût ! A quoi bon discuter d’ailleurs, je ne le mettrai pas ! Tu ferais mieux de le donner à un pauvre !

Mme Janville, qu’un long énervement portait à bout, montra un visage bouleversé, et d’un mouvement qui eût été sublime, si l’accent trop tragique de sa phrase ne l’eût teinté d’un léger ridicule :

— Le pauvre, mais c’est toi, malheureux enfant ! Quand on est dans notre position, on use ses effets. J’use bien les miens, moi !

— Ah ! fit Albert, profondément humilié, alors achète-moi aussi des sabots, pour que j’aille mendier sur la plage, si nous sommes si pauvres que ça ?

Mme Janville essaya de recourir à l’énergie, et avec un effort désespéré.

— Je ne sais pas pourquoi je te réponds ; écoute, Albert, tu mettras ce pardessus, ou je dirai à ton « oncle » Ferdinand que tu ne veux pas m’obéir ! Oui, je le dirai à tout le monde, ce soir !

— Parle plus bas, fit-il sèchement, la bonne écoute derrière la porte !

— Elle ne peu pas entendre, — dit Mme Janville, en baissant cependant la voix, car elle avait autant de respect humain que son fils — d’ailleurs, toutes les mères peuvent écouter, à la porte, et si cette femme a des enfants, elle me donnera raison !

— Fais entrer les passants pendant que tu y es et prends-les pour juges ! riposta Albert avec aigreur. Quant à mon « cousin » — il souligna ce mot, qu’il employa exprès par mutinerie, — ne t’y fie pas, il n’est pas pour qu’on élève les jeunes gens à la Prussienne, une-deux, comme tu voudrais, comme tu essayes de faire ! N’oublie pas que je dois être un jour le chef de la famille, et que je remplace ici mon père !

— Ton père ! exclama douloureusement Mme Janville, plût à Dieu qu’il fût ici pour te faire obéir. La tâche des femmes veuves n’est pas commode, oh ! non, ni agréable, avec des enfants ingrats et révoltés. Tu me punis cruellement de ma bonté, ou plutôt de ma faiblesse pour toi !

— Allons, maman, voyons, pas de grands mots pour un misérable pardessus !

— Le pardessus, oui, et les faux cols, et la bicyclette, et le jour où je n’ai pas voulu te mener à l’Odéon, et la scène que tu m’as faite après une visite chez les Reverchon ; tout te sert d’occasion pour m’opprimer, et tu me rends vraiment bien malheureuse !

— Moi ! fit-il au comble de la stupéfaction, mais d’une stupéfaction à moitié jouée, et il avait la sensation que leurs paroles n’étaient pas d’un ton juste, manquaient de simplicité, prenaient quelque chose de théâtral, — moi, c’est moi qui t’opprime ! Moi, qui te force à mettre des faux cols qui t’asphyxient ; moi, qui te force à revêtir un pardessus infect ? Allons bon, tu pleures ! Est-ce ma faute ! Voyons, maman, maman, ne pleure pas. Allons, mais c’est à moi que tu fais de la peine, méchante ! Ne pleure plus, veux-tu que je le mette, tiens, je le mets, ton pardessus !

— Non, mon enfant, mets le neuf ! dit Mme Janville, en contenant les larmes que son fils lui épongeait aux yeux, de son propre mouchoir.

Et ayant cédé, comme toujours, prenant l’air malheureux d’Albert pour une expression de sincère regret, elle murmura :

— Je ne pleure plus, c’est fini, mais alors, si tu me permets... de te donner un petit conseil, prends un foulard, je ne veux pas que tu t’enrhumes !

Albert sortit, sanglé dans le pardessus neuf qui ne lui fit, cette fois, aucun plaisir ; même, ce qu’il n’éprouvait jamais, il y fut gêné, mal à l’aise. Persuadé que tout le monde s’en apercevait, il marchait dans la rue d’un air indifférent et détaché, ne sachant que faire de ses bras, qui l’embarrassaient positivement. Il les nouait derrière son dos, les agitait en battant de pendule, les fourrait dans ses poches, et, quoiqu’il fît, il gardait

l’impression que ce n’était pas cela et qu’il ne parvenait point à l’aisance naturelle et simple qu’il rêvait. Sa façon de regarder les gens s’en ressentait : tantôt, croisant un groupe, il baissait le nez devant les yeux clairs d’une jeune femme ou le sourire — moqueur, croyait-il — d’un beau garçon à moustaches ; tantôt il toisait les passants, de haut, avec une hardiesse feinte ; et toujours, comme une obsession, il croyait sentir sur lui les regards des gens, ceux des vitrines de boutiques, ceux des fenêtres closes ; parfois une chaleur à la nuque lui donnait la sensation de quelqu’un l’épiant et le bafouant par derrière. Il se demandait s’il n’avait pas en lui quelque chose de risible, avait envie de se passer la main sur le dos pour y effacer le signe à la craie tracé par un mauvais plaisant imaginaire, se tourmentait de savoir s’il ne s’était pas mis, par hasard, du noir au bout du nez. Et dans cet accès de « folie du ridicule » qui le hantait, il se sentait tout à coup rougir comme un coquelicot, sans pouvoir s’en empêcher, rougissant au contraire d’autant plus qu’il faisait effort pour distraire sa pensée, la fixer ailleurs. Son amour-propre ulcéré lui infligeait perpétuellement de tels supplices

Pourtant il s’oublia un peu lui-même en approchant de la grève, le bruit de la mer grondante lui emplissant l’oreille et le saisissant d’un trouble, où perçait un soupçon d’attente et de crainte. Brusquement, au coin de la rue, le vent le souffleta, un embrun âpre le couvrit de poussière d’eau ; il aperçut la plage minuscule, tout en galets, que la marée, par vagues courtes et drues, couvrait presque jusqu’à battre le pied des falaises. Un soleil rouge plongeait son disque derrière la mer gonflée et moutonnante : sa lueur rose s’en venait, du bout de l’horizon, mourir sur la crête des dernières vagues ; à chaque battement du flux une digue d’algues se soulevait, tout un fumier brun s’étalait dans l’écume, qui laissait voir en se retirant un grouillement de petits crabes et d’araignées de mer. Sur la gauche, des vagues brisaient sur des roches, en rejaillissements de bave, en clapotis ruisselants, en fusées de neige. Un promontoire, sur la droite, s’avançait en proue de navire, submergé à chaque seconde, émergeant noir quand même, plus haut que la furie des vagues, dans le ciel pâle du crépuscule ; parfois il semblait plonger, vivant flotter comme un épave, rebondir ; et dans le grand vent frais qui remplissait la poitrine, les oreilles bourdonnantes, les lèvres salées, Albert, étourdi et engourdi, en proie à un accablement tumultueux et à une ivresse de bruit et de force, s’avançait, fasciné, aimanté par le flux, attendant, avec une horripilation délicieuse, l’étalement du flot qui lui trempait les semelles, ses misérables préoccupations de collégien se taisaient devant ce spectacle, il s’élevait au-dessus de la vie médiocre, quelque chose de grand le pénétrait !

IV

Il se retira, on lui frappait sur l’épaule.

Un garçonnet en complet gris lui souriait ; il reconnut, à son grand étonnement, un de ses camarades du lycée Louis-le-Grand, Pierre Emonot. Une sympathie l’avait toujours attiré vers cette petite figure sérieuse et réfléchie, ce garçon frêle, aux gestes rares, à la distinction réservée ; mais, comme ils n’avaient pas les mêmes amis et qu’Emonot n’était qu’en troisième, leurs relations étaient restées banales, sans s’accrocher plus, pleines d’une bonne volonté mutuelle qui n’avait pas abouti.

— Comment ! s’écria Albert, tu es à Vimeuse ?

Il regardait Emonot avec une surprise réjouie et un certain respect, parce que ce dernier avait remporté tous les premiers prix de sa classe, et en même temps, la supériorité latente de son camarade, son sérieux qui ne le faisait jamais se prêter aux farces et aux mutineries, ses yeux purs et froids qui semblaient ignorer les choses laides de la vie de collège ou plutôt vouloir les ignorer, tout cela lui inspirait un embarras et comme une petite honte à lui qui, déjà si peu parfait, se sentait hanté de pensées troubles, en crise de seize ans, la puberté venue.

— Viens que je te présente à ma mère ! dit Emonot.

Une angoisse ressaisit Albert et il balbutia des excuses, cherchant des gants dans sa poche, rehaussant son col étroit, mais Pierre le rassurait, d’un air d’indifférence et le conduisait vers une cabine tapissée de nattes de jonc, dans laquelle une femme aux cheveux blancs, à taille élégante, travaillait à un ouvrage de tapisserie ; elle leva les yeux en les voyant venir et tandis que Pierre disait :

— Je te présente mon ami, Albert Janville...

Elle avait une façon franche de lui tendre la main et de le regarder en face en disant :

— Bonjour, monsieur, je suis heureuse de vous connaître, mon fils m’avait parlé souvent de vous.

Cela surprit Albert et le flatta d’autant plus n’étant pas lié intimement avec Pierre, il fallait, pour que celui-ci eût parlé de lui qu’Albert lui fût plus sympathique qu’il ne l’imaginait et ne l’espérait ; cela lui donna une plus haute idée de son propre mérite, et rien ne contribua plus à lui donner l’assurance nécessaire pour soutenir la conversation. Mme Emonot, lui ayant plu tout d’abord, ne tarda pas à le conquérir de plus en plus, par cet on ne sait quoi des manières qui allie l’esprit à la bonté, la fermeté à la douceur, témoigne d’une âme haute et débarrassée de préjugés mesquins, d’un cœur large et droit. Très vite, Albert eut cette intuition que Mme Emonot ne ressemblait pas aux autres femmes, leur était supérieure. Il subissait l’attrait indéfinissable d’une grâce féminine toute virile et cependant très délicate, et ne s’expliquait pas comment ce visage de femme de trente-cinq ans passés, beau et lumineux,

avec la marque de la vie pourtant et de la souffrance, pût s’accommoder de ces cheveux blancs, qui, ne la vieillissant que de loin, la faisaient paraître de près toute jeune, semblaient le caprice coquet d’une femme qui se serait pou-drée en marquise.

Ce qui le charmait surtout, c’est que, sans artifice, sans avoir l’air d’y songer, elle employait avec lui le ton juste et les manières qui pouvaient le mettre le plus à l’aise, lui donner l’impression, non qu’on le prenait au sérieux par condescendance ou pour le flatter, mais qu’on l’acceptait tel qu’il était, sans qu’elle parut le moins du monde s’apercevoir des bouffées de timidité qui lui montaient, au visage, en teintes roses, ni des poses d’une immobilité contrainte qu’il gardait, ni de son faux aplomb qui tout à coup le faisait s’exprimer d’une façon trop absolue ou trop libre. Elle le regardait comme s’il l’intéressait vraiment, avec sympathie, avec aisance, et il en était délicieusement chatouillé dans son amour-propre, et comme réchauffé et fortifié dans le cœur. Il lui semblait cette chose précieuse et douce entre toutes, que Mme Emonot et lui se connaissaient déjà, se retrouvaient, étaient et seraient amis. Il ne pouvait, en même temps, oublier qu’elle était femme, et il respirait avec une volupté inavouée un fin parfum d’iris blanc qui s’exhalait de sa personne ; il épiait ses mains, maigres et nerveuses, d’un blanc pâle sillonné de veines transparentes et bleuâtres ; il la regardait timidement ou franchement, tour à tour, au visage, et la trouvait belle et aimable ; mais, pour la première fois, chez un adolescent hanté par le mystère féminin, il n’osait pousser plus loin l’investigation hardie de sa pensée, ne se représentait pas Mme Emonot dans le secret de l’intimité et le dévoilement de son corps, comme il s’imaginait telle autre femme, moins digne et moins pure d’attitude, sa cousine Gabrielle, par exemple.

Il resta plus longtemps que les convenances ne l’y autorisaient, mais chaque fois qu’il faisait mine de se retirer, l’aimable femme, d’un geste simple, l’invitait à rester, si toutefois, disait-elle, rien ne le pressait ailleurs. Il n’eut pas le soupçon qu’en le faisant ainsi parler, qu’en l’interrogeant sur ses goûts, sur le lycée, sur sa camaraderie avec Pierre qui les écoutait, paisible, avec son sourire réfléchi, elle cherchait peut-être, par prudence maternelle, à discerner ce que des rapports d’amitié entre les deux jeunes gens pourraient offrir d’avantageux ou de nuisible à son fils. Il se dit seulement qu’il avait sans doute intrigué Mme Emonot par l’originalité de son esprit, qu’il l’avait séduite par son caractère sympathique ; et comme il avait de lui-même une très haute opinion, il jugea que cette dame avait le goût bon, le jugement sain, était extrêmement intelligente, voire une femme supérieure, puisqu’elle avait su, du premier coup, l’apprécier !

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