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Appendice V

Charles Augustin Sainte-Beuve · 1878 · Free in the US

46,691 words · about 3 h 16 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Charles Augustin Sainte-Beuve
Language
French
Published
1878
Length
46,691 words · about 3 h 16 min
Sections
11 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (11)

Continue:

Sur les dispositions finales du cardinal de Retz

Je vais tenir bien plus que je ne promets. Je suis en mesure, en effet, de donner le Mémoire complet de M. de Chantelauze que j’avais annoncé dans ma Préface et qui aurait pu trouver sa place naturelle à la page 606 du tome III, s’il n’avait été trop étendu pour entrer dans l’économie de ce volume ; l’impression du tome III était déjà avancée quand j’ai reçu le précieux cadeau. C’est un Retz étudié à fond par tout le côté ecclésiastique ; ce qui était connu va s’y rejoindre à ce qui est tout nouveau, et la figure et l’âme s’en trouveront éclairées autant que pareil sujet peut l’être. Livré à moi-même, je restais, s’il faut l’avouer, dans une véritable perplexité ; car, d’un côté, il ne convient pas de faire le fin outre mesure ni de paraître douter du bien par bel air, et d’autre part on n’aime pas à être dupe. Le problème moral et biographique, posé dans ses vrais termes, était celui-ci : Quels furent, à cette date de 1674 et dans les années suivantes, les sentiments réels et véritables du cardinal de Retz ? en eut-il de tout à fait sincères, de sérieusement chrétiens et religieux ? ou bien tout n’était-il que simagrées ou, si l’on aime mieux, que démonstrations d’homme comme il faut, qui tient à réparer aux yeux de tous et à se faire honneur à ses propres yeux ? Les contemporains eux-mêmes étaient très-partagés. Pour moi, j’étais resté sur l’impression de ce qui était arrivé à M. de Pontchâteau. Averti de plusieurs côtés que le cardinal, en humeur de pénitence, avait témoigné le désir de renvoyer à Rome le chapeau, M. de Pontchâ- teau fit le voyage de Commercy tout exprès pour le confirmer, s’il y avait lieu, dans son bon dessein : mais il n’eut qu’à le voir pour s’assurer que ce beau mouvement s’était déjà évanoui. M. de Chantelauze m’a donc délivré d’un vrai poids en voulant bien aborder et embrasser dans son ensemble ce sujet du Retz ecclésiastique, et en y procédant de cette marche impartiale, tranquille, assurée, fondée à chaque pas sur des textes. Son écrit, qui laisse à chacun la parfaite liberté de juger, offre dans tous les sens les éléments les plus complets sur la question : c’est un écrit qui brille par la bonne foi.

Le cardinal de Retz et les Jansénistes

« Il est presque impossible, a dit La Rochefoucauld au début de ses Mémoires, d’écrire une relation bien juste des mouvements passés (de la Fronde), parce que ceux qui les ont causés ayant agi par de mauvais principes, ont pris soin d’en dérober la connoissance, de peur que la postérité ne leur imputât d’avoir dévoué à leurs intérêts la félicité de leur patrie. » Ce jugement me semble vrai surtout à l’égard du cardinal de Retz. Lorsque, sur tant de fautes et de scandales, il fait des aveux si compromettants qu’il semble impossible d’aller plus loin, Retz ne se propose qu’un but, c’est de gagner la confiance du lecteur par une apparente franchise et de l’empêcher ainsi d’aller plus avant de peur de lui découvrir le fond de certaines choses qu’il tient à voiler à tout prix. Doué des qualités les plus éminentes dans la vie privée, plein de générosité, de bonté, de désintéressement, de dévouement pour ses amis, de grandeur d’âme, Retz, lorsqu’il s’agit des affaires de l’État ou de celles de la religion, devient au fond complètement insoucieux du bien et du mal, du vice et de la vertu qui, à ces deux points de vue, ne sont pour lui que des conventions sociales au-dessus desquelles planent toujours son intérêt et son amour-propre. L’essentiel pour lui, c’est de réussir, et, s’il échoue, de ne pas être pris pour dupe. Il tient beaucoup plus à paraître homme d’esprit, homme d’un grand esprit, qu’homme de bien.

C’est, ainsi qu’avec un art inimitable, et sous une forme légère et enjouée, à l’exemple de son héros favori le comte de Fiesque, il a su couvrir les plus secrets desseins de son ambition déçue et les profondes blessures de son orgueil. En se posant comme un conspirateur sans but déterminé, qui n’aimait la faction que pour son plaisir, que pour exercer son génie inquiet et turbulent, il a si bien donné le change que les plus habiles s’y sont parfois laissé prendre, La Rochefoucauld tout le premier, lui le plus pénétrant, après Retz, des hommes de la Fronde. Qui ne serait tenté de croire aussi à sa complète sincérité, lorsqu’il dévoile avec un abandon et une sorte de complaisance qui semblent si naturels tant d’actions coupables de sa vie de prêtre, tant de spirituelles licences de langage qui frisent de si près l’incrédulité ? Il semble assurément que ce soit tout, qu’il est impossible d’aller plus loin, qu’il a fait sa confession générale. Le lecteur est cependant bien loin encore de la vérité. Retz n’ignorait pas la mauvaise opinion qu’avaient de lui la plupart de ses contemporains ; il a voulu faire la part du feu et donner à croire qu’il valait mieux que sa réputation. Il a fait l’aveu de certaines fautes, de certains vices, de certains crimes même, avec tant de sincérité apparente, de grâce et de séduction, qu’il a su, par la magie du talent, charmer la plupart de ses lecteurs, obscurcir le débat et gagner sa cause contre Mazarin, en imprimant à sa mémoire un ridicule immortel. Mais Retz, en homme d’infiniment d’esprit et de tact, s’est précisément arrêté, dans ses aveux, à cette limite où il eût cessé d’avoir pour lui les rieurs et où l’eût atteint la réprobation.

Je ne veux pas essayer aujourd’hui d’examiner quel fut, en matière politique, l’idéal secret du célèbre chef de la Fronde, quels buts divers il se proposa et par quels moyens il s’efforça de les atteindre. Je ne me propose d’étudier que les côtés du personnage qui peuvent entrer dans le cadre de ce livre, l’homme d’Église dans toute la nudité de sa pensée et de ses opinions, le politique dans ses rapports avec les solitaires de Port-Royal et avec les hommes d’action du Jansénisme. Sur ces derniers points intéressants, mais obscurs ou incomplets, les historiens, faute de preuves, n’ont guère pu se livrer qu’à des conjectures, et, lorsqu’ils affirment ou qu’ils nient l’existence de ces mystérieuses relations, de ce concert secret, ils ne peuvent rien préciser d’essentiel et ils sont obligés de s’arrêter à la surface. Il ne sera donc pas sans intérêt peut-être d’étudier cette question d’après des documents nouveaux qui permettront à la fois de porter un jugement plus approfondi sur les opinions du cardinal de Retz en matière religieuse, et sur le genre des relations qu’il eut avec les Jansénistes au point de vue doctrinal comme au point de vue politique.

Rappelons d’abord que Retz, « avec l’âme, suivant son aveu, la moins ecclésiastique qui fût dans l’univers, » avait été contraint par l’aveugle piété et les vues ambitieuses de son père, d’entrer malgré lui dans les Ordres. Jusque-là, les saintes vertus de sa mère et les austères exemples de Vincent de Paul qui, pendant ses premières années, avait été son précepteur, n’avaient eu aucune prise sur cette âme ardente et impétueuse, née pour les intrigues, l’action et la lutte, et dénuée de tout ce qu’il faut pour embrasser la vie religieuse. L’arrêt prononcé, le jeune Gondi ne négligea rien pour se soustraire au joug détesté, pour rendre impossible pour lui cette carrière ; il courut avec emportement au-devant des duels, des aventures galantes, il fit scandale, mais son père fut inflexible, et, bon gré mal gré, il lui fallut garder la soutane pour suivre sa voie au siège épiscopal de Paris, occupé déjà tour à tour par trois membres de sa famille. Telle était alors la misérable condition des cadets qui, trop souvent et sans vocation, dans les hautes familles aristocratiques, étaient voués à la vie religieuse, et telle fut la principale cause des tristes désordres qui éclatèrent plus d’une fois sous l’ancien régime dans les rangs de l’épiscopat. Au milieu de ce Clergé du dix-septième siècle, si digne de respect pour ses vertus et d’admiration pour ses talents, que de membres gangrenés ! À côté des Bérulle, des Vincent de Paul, des Fénelon, des Bossuet, des pieux solitaires de Port-Royal, que de Harlai de Champvallon, que de Gondi, que de prélats qui n’avaient aspiré à leurs sièges que par pure ambition, et qui ne les durent qu’à leur nom et à la faveur ! L’Assemblée constituante, en abolissant les vœux religieux, a frappé du même coup les vocations forcées des cadets. Un cardinal de Retz serait aujourd’hui impossible. C’est en ne perdant jamais de vue ce point essentiel qu’il convient d’étudier et de juger Paul de Gondi. C’est aux mauvaises institutions de son temps qu’il faut attribuer une grande partie de ses vices et de ses fautes, et c’est pour cela qu’il serait injuste d’en faire peser sur lui toute la responsabilité.

Né à une époque où le libre examen et l’incrédulité commençaient à pénétrer dans les hautes classes, et marchaient déjà la tête haute, le jeune abbé dut, jusqu’à un certain point, subir l’influence des libertins, des esprits forts de son temps. S’il ne se montra pas ouvertement sceptique, il est cependant permis de croire après une lecture attentive de ses Mémoires et des documents inédits qui sont entre nos mains, que pendant une grande partie de sa vie, à ses débuts, durant ses études théologiques, comme pendant sa carrière de cardinal et d’archevêque, il fut pour le moins tout à fait indifférent aux questions religieuses. Tallemant va même jusqu’à prétendre que dans le Conseil de conscience dont il fit partie dès qu’il devint coadjuteur de son oncle, l’archevêque de Paris, soutint de tous ses efforts l’abbé de Lavardin à qui Vincent de Paul voulait refuser l’épiscopat, parce qu’il avait été accusé d’être athée.

Le jeune Gondi, après avoir fait de solides études classiques au collège de Clermont, chez les Jésuites, s’appliqua avec ardeur à la théologie : il eut d’éclatants succès en Sorbonne et y conquit le bonnet de docteur. Mais il ne s’attacha qu’à étudier la lettre morte du Christianisme sans être le moins du monde pénétré de son esprit. Pendant de longues années, la religion ne fut pour lui qu’un manteau dont il couvrit la licence de ses mœurs et qu’un levier pour bouleverser l’État.

On sait de quel ton dégagé il nous raconte ses premiers pas dans la vie ecclésiastique. Il commence par y jouer de son mieux le rôle de dévot ; il fréquente les conférences de Saint-Lazare, il rompt ses liaisons un peu trop ébruitées avec mesdames de Guémené et de La Meilleraye ; il devient plus réglé, au moins en apparence vit fort retiré, paraît s’adonner tout entier à sa profession, ménage les chanoines et les curés, et témoigne beaucoup d’estime aux dévots, « ce qui à leur égard, dit-il, est un des plus grands points de la piété. » Forcé enfin de prendre les ordres, il fait une retraite à Samt-Lazare, ou il donne « à l’extérieur toutes les apparences ordinaires, » tout en se ménageant, c’est lui qui l’avoue, une secrète liaison avec une femme « jeune et coquette, » madame de Pomereu. « L’occupation de mon intérieur, dit-il en nous livrant ainsi la clef pour pénétrer plus avant dans sa vie religieuse, fut une grande et profonde reflexion sur la manière que je devois prendre pour ma conduite. Elle étoit très-difficile ; je trouvois l’archevêché de Paris dégradé à l’égard du monde par les bassesses de mon oncle et désolé à l’égard de Dieu, par sa négligence et son incapacité. Je prévoyois les oppositions infinies à son rétablissement, et je n’étois pas si aveuglé que je ne connusse que la plus grande et la plus insurmontable étoit dans moi-même. Je n’ignorois pas de quelle nécessite est la règle des mœurs à un évêque ; je sentois que le désordre scandaleux de celles de mon oncle me l’imposoit encore plus étroite et plus indispensable qu’aux autres, et je sentois, en même temps, que je n’en étois pas capable et que tous les obstacles de conscience et de gloire que j’opposerois au dérèglement ne seroient que des digues fort mal assurées. Je pris, après six jours de ré- flexion, le parti de faire le mal par dessein, ce qui est sans comparaison le plus criminel devant Dieu, mais ce qui est sans doute le plus sage devant le monde, et parce que, en le faisant ainsi, on y met toujours les préalables qui en couvrent une partie, et parce que l’on évite par ce moyen le plus dangereux ridicule qui se puisse rencontrer dans notre profession, qui est celui de mêler à contretemps le péché dans la dévotion. Voilà la sainte disposition avec laquelle je sortis de Saint-Lazare. Elle ne fut pourtant pas de tout point mauvaise, car je pris une ferme résolution de remplir exactement tous les devoirs de ma profession et d’être aussi homme de bien pour le salut des autres que je pouvois être méchant pour moi-même. »

Cependant, quelque soin qu’il prît de jouer avec des précautions infinies ce triste rôle, il lui arrivait parfois, devant ses plus intimes amis, de laisser percer sa complète indifférence, pour ne pas dire plus, sur le dogme et sur les sacrements. Un jour même, s’il fallait en croire son plus mortel ennemi, se trouvant dans le carrosse de mesdames de Chevreuse, et un de leurs laquais ayant été à moitié écrasé par les roues, le coadjuteur qui venait d’entendre sa confession se serait émancipé au point de la divulguer devant ces dames, en faisant des railleries fort indécentes sur les péchés de jeunesse de ce pauvre diable.

Devenu coadjuteur de son oncle, François de Gondi, premier archevêque de Paris (1643), et destiné à lui succéder, il donna pleine carrière à son extrême ambition et résolut de se pousser par tous les moyens possibles. Deux membres de sa famille, l’un et l’autre évêques de Paris, avaient obtenu le chapeau de cardinal. La pourpre avait alors dans l’esprit des peuples un bien plus haut prestige que de nos jours ; elle donnait le pas à ceux qui en étaient revêtus, même sur les princes du sang, et, depuis Richelieu, elle semblait en quelque sorte indispensable pour être premier ministre. Paul de Gondi ne négligea rien pour l’obtenir, non qu’elle fût le but suprême de ses désirs, mais comme un marchepied pour s’élever à la plus haute fortune.

Pour flatter la crédule piété de la Reine qui venait de lui ouvrir le conseil de conscience, il s’attacha de plus en plus à remplir avec un zèle apparent les devoirs extérieurs de son ministère, et en même temps il sut conquérir les sympathies du Clergé en défendant plus d’une fois avec autant d’habileté que de fermeté ses intérêts et ses privilèges. En un mot, il joua si bien son rôle que le pieux Vincent de Paul, l’ancien instituteur de sa jeunesse, y fut trompé lui-même et déclara que son élève « n’étoit pas trop éloigné du royaume de Dieu. »

Retz fit éclat dans Paris par ses sermons. Il prit à tâche, comme s’il eût fait une gageure, d’aborder précisément les sujets qui eussent fait le plus affligeant contraste avec sa vie relâchée, si elle eût été plus connue, mais qui devaient le mieux lui servir de déguisement. Rien ne permet de l’étudier plus au vif que la nature même de ses sermons. Incrédule ou tout au moins indifférent, il prêchait sur la sainteté et célébrait les vertus de Charles Borromée dans un langage parfois plein de grandeur, et en quelque sorte précurseur de celui de Bossuet ; dévoré d’ambition, il faisait un sermon sur le néant de l’homme : « Le temps, disait-il, couvrira notre nom d’oubli, et c’est inutilement que nous nous efforcerons de le rendre immortel par nos veilles et nos travaux…, car, après tout, c’est une ombre qui passe que notre vie. » Enfin, qui pourrait le croire ? afin de mieux se masquer, il tonnait du haut de la chaire contre les iypocrites. Nous avons ici, devant nous, osons dire le mot, un Tartufe taillé sur d’autres proportions que celui de Molière dans le génie italien du seizième siècle, qui eût tenté la plume de Shakspeare et qui, pour atteindre son but, ira, s’il le faut, jusqu’au schisme. « L’hypocrite, disait le coadjuteur, dans une langue pleine de finesse et de précision, dans une langue trouvée huit ou dix ans avant celle du Pascal des Provinciales, l’hypocrite altère la pureté de toutes les vertus ; son humilité n’est qu’une douce et honnête piperie ; il fait de la dévotion et de la piété des appâts subtils et des pièges invisibles pour attraper les plus fins, d’autant plus méchant qu’il joue le meilleur personnage, et que, se cachant dans son vice, il s’y enfonce plus avant. Est qui nequiter humiliat se, et interiora ejus plena sunt dolo : Il y en a qui s’humilient malicieusement et dont l’intérieur est plein de trahison et de perfidie… Ils méprisent les honneurs du monde, mais c’est par vanité ; ils foulent aux pieds les richesses, mais c’est pour marcher sur la tête des riches et prendre les avantages qu’ils ne pourroient se promettre ni de leur naissance, ni de leur fortune… La corruption ayant passé de leur volonté jusques à leur esprit, ils croient qu’il leur est permis de trafiquer de la piété, de faire servir à leurs intérêts celle qui devoit commander à leur raison même, etc., de vendre ce qui se doit acheter au prix de leur vie. Existimantes quœstum esse pietatem. Pour cet effet, renonçant à la véritable dévotion, ils n’en retirent que l’apparence, habentes quidem speciem pietatis, virtutem autem ejus abnegantes ; au lieu d’instruire leur entendement, ils instruisent leurs mains ; ils ne s’étudient point à régler leurs mœurs, mais leurs pas seulement et leur contenance ; ils tâchent plus à s’adoucir leurs yeux que l’esprit, et, pourvu qu’ils se fassent le visage mauvais, ils ne se soucient point que leur conscience soit bonne : Exterminant facies suas. Enfin, ils ne s’excitent point à être véritablement pénitents, mais ils font ce qu’ils peuvent pour paroître tristes, se persuadant faussement que la tristesse est la livrée de la dévotion et de la probité. Et c’est ce que Notre-Seigneur défend aujourd’hui dans notre Évangile : Cum jejunatis, nolite fieri, sicut hypocritæ, tristes, etc. Quand vous jeûnez, n’affectez point cette farouche austérité des hypocrites. »

Puis, opposant plus loin la vraie dévotion à la fausse, il ajoutait avec cet accent pénétré qui trompait si bien son monde : « Les contentements et les satisfactions d’une bonne conscience remplissent l’espnt et comblent le cœur. Il en rejaillit (quelque chose) au dehors et la parfaite tranquillité de l’âme produit cette sérénité de visage que nous admirons dans les cloîtres, parmi les haires, les cilices et les abstinences… Leur dévotion n’est point triste et chagrine, tremblante ni effrayée ; elle n’offense point la bonté divine…. À parler sainement, il n’y a rien de comparable aux inquiétudes d’un homme qui va toujours masqué et travesti, et qui est obligé d’être toujours sur ses gardes, de peur qu’on ne le découvre, et à qui sa conscience livre une guerre continuelle. Il souffre ce que la pénitence a de plus douloureux, les haires, les jeûnes, les disciplines, et ne sent pas ces douceurs célestes qui ne sont faites que pour les justes ; et, après tout cela, amen dico vobis, quia receperunt mercedem suam : je vous dis, en vérité, qu’ils ont reçu leur récompense. Ils ont voulu qu’on les regardât, on les a regardés ; ils ont souhaité qu’on parlât d’eux, on en a parlé : ils ont travaillé pour le monde, et le monde les a payés… Les imitateurs et enfants de Jésus-Christ crucifient leur chair avec leurs vices et concupiscences, c’est-à-dire qu’ils jeûnent, qu’ils se mortifient, qu’ils domptent, qu’ils surmontent leurs passions, mais que de toutes ces victoires ils n’en érigent point de trophées en leurs âmes : qui sunt Christi, carnem suam crucifixerunt cum vitiis et concupiscentiis ; ils les attachent à la croix, ils les mettent aux pieds de Jésus-Christ ; ils ne font et ne souffrent rien que pour la gloire de Celui duquel ils attendent la leur, non pas pour être vus, ut videantur ab hominibus, mais pour mériter de le voir là-haut. »

Mazarin, qui ne négligeait rien de tout ce qui pouvait le perdre dans l’esprit de la Régente, l’accusait, à tort ou à raison, non-seulement de divulguer les confessions, mais de ne jamais se confesser lui-même avant de dire la messe, « ce qu’on ne sait pas, écrit-il à la Reine, qu’il ait jamais fait. » Puis il ajoute : « Ce ne seroit jamais fait, si on vouloit conter en détail les impiétés, débauches et méchancetés qu’il a fait (sic), sues de tout le monde depuis trois ans. » (10 avril 1651.)

Quelques années avant cette époque, dans son Discours devant l’Assemblée du Clergé, le coadjuteur, malgré sa complète indifférence pour les questions de dogme, s’éleva avec force contre les Protestants et appela sur leur tête les rigueurs du pouvoir (1645), et, plus tard, en 1648, dans son Panégyrique de saint Louis, il fit contre eux un nouvel appel au bras séculier. En même temps, il réclamait contre les impies et les blasphémateurs le rétablissement des terribles Ordonnances de saint Louis. « Saint Louis, disait-il avec véhémence, a fait percer la langue aux blasphémateurs, peut-être et sans doute moins coupables que ceux de notre siècle. » — « Ce n’est pas sans sujet, ajoutait-il en se tournant vers le roi enfant, qui assistait avec la Reine sa mère à cet étrange et éloquent panégyrique, que Dieu vous a confié l’épée de sa justice, c’est pour venger sa cause et pour punir les crimes que l’on commet contre sa divine majesté ; la clémence est la vertu des rois et sans elle les princes les plus légitimes ne sont point distingués des tyrans : mais elle perd son lustre et son mérite quand elle est employée pour tirer des mains de la justice ces noirs et ces infâmes criminels qui se sont directement attaqués à leur Créateur. »

Dans ce même discours, et afin de caresser le Clergé par un endroit sensible, il réclamait en sa faveur une exemption des subsides demandés par Mazarin, avec une impétuosité et une audace de langage qui sentaient déjà la Fronde. « L’Église, s’écriait-il, n’est point tributaire ; sa seule volonté doit être la règle de ses présents, ses immunités sont aussi anciennes que le Christianisme, ses privilèges ont percé tous les siècles qui les ont respectés… Depuis le martyre de saint Thomas de Cantorbéry, mort et canonisé pour la conservation des biens temporels de l’Église, c’est une impiété qui n’a point de prétexte que de ne pas les mettre au rang des choses sacrées. » Retz transformait ainsi la chaire en tribune politique et ses sermons en pamphlets. Tout l’auditoire savait à qui s’adressait le trait final. Ce discours eut un succès éclatant.

Le lendemain (26 août 1648), Paris se couvrait de barricades. Le coadjuteur qui avait de longue main travaillé à la sédition, courut offrir ses services à la Reine pour la calmer. Reçu avec hauteur et mépris par la Régente et son favori, il saisit ce prétexte, leva le masque et s’enfonça dans la révolte. On sait comment, pendant plus de deux ans, il fut « maître du pavé de Paris. » Tout en cabalant et en conspirant, en courant la nuit les aventures, comme don Juan, sous une cape espagnole et l’épée au côté, il vaquait en apparence à ses devoirs religieux. On le voyait, le jeudi saint (1 avril 1649), présider en grande pompe à la cérémonie des saintes huiles : et comme il arrivait un peu tard ce jour-là, à la grand’chambre, le Premier Président disait plaisamment en le voyant entrer : « Il vient de faire des huiles qui ne sont pas sans salpêtre. »

Dès le début de sa carrière, il mit tout en œuvre pour se faire bien venir des pieux solitaires de Port-Royal et pour gagner leur amitié et leur estime. Ce n’était pas alors un mince mérite que d’être jugé digne d’une telle faveur, et c’était en même temps une voie sûre pour être bien vu dans le monde. Ce n’est pas que Retz eût le moindre penchant pour la manière dont Port-Royal inter- prétait la Grâce, car il se souciait aussi peu de la grâce efficace que de la grâce suffisante. S’il avait jamais disserté sur ces matières ardues de la théologie, ce n’avait été pour lui, à coup sûr, qu’un jeu d’esprit, et non un désir de savoir à quoi s’en tenir sur la destinée de l’homme. C’est à tort, disait une mauvaise langue du temps, qu’on accuse monsieur le coadjuteur de pencher pour le Jansénisme. « Pour être janséniste, il faut auparavant être chrétien. » « Dans le fond, dit son confident Joly, il ne fut ni janséniste ni moliniste, et il s’embarrassoit fort peu des disputes du temps. »

Le Père Rapin, dans ses curieux Mémoires que vient d’éditer avec soin un homme de mérite, M. Aubineau, prétend que ce fut en haine des Jésuites avec lesquels il aurait eu des démêlés pendant qu’il était leur élève et qui depuis auraient parlé peu révérencieusement de ses sermons, que le coadjuteur leur tourna le dos pour se ranger du côté des Jansénistes. Ce motif, qui peut avoir existé, ne nous paraît pas avoir été le seul, ni même le motif déterminant. Il est bien plus vraisemblable que Retz ne se rapprocha des Jansénistes que pour se donner un masque de vertu, que pour se faire prôner par ces austères chrétiens, et pour s’en servir comme d’auxiliaires politiques. Le Père Rapin assure de plus, ce qui pour nous n’est pas douteux, que, vers 1650, il était fort lié avec eux. Il le fait même assister, ce qui nous paraît hasardé, à des délibérations de Port-Royal, à des conférences secrètes, dans les moments qu’il pouvait dérober à ses affaires. Il prétend même que le coadjuteur était entièrement gouverné par eux, ce qui nous semble tout à fait dénué de vraisemblance. Mazarin, qui l’avait, étudié avec toute la perspicacité d’un ennemi, loin de penser qu’il se laissât diriger par les Jansénistes, disait au contraire, avec raison, qu’il essayait de devenir leur chef secret, afin d’avoir un levier de plus pour ébranler l’État. « Les plus intimes du coadjuteur (écrivait-il à la Reine du fond de sa retraite de Brülh, le 10 avril 1651), qui le connoissent dans le fond tombent d’accord qu’il n’a aucune religion, et que, s’il a affecté de paroître partial et de favoriser l’opinion de Jansénius, ç’a été parce qu’il aideroit par ce moyen à former un grand parti dans le royaume qui, lié par les liens de la religion, se tiendroit plus ferme et plus uni, et que lui, par le caractère d’archevêque, seroit considéré comme le chef et auroit tout le pouvoir. » Nous aurons bientôt la preuve que Mazarin voyait juste, et que si le coadjuteur n’eût pas obtenu le chapeau de cardinal, il n’eût point hésité à jouer le rôle que lui prêtait son rival.

Le Père Rapin ajoute que les visites que rendait alors à Port-Royal le coadjuteur, étaient un peu intéressées, « car, dit-il, dans l’abondance qui s’y trouva en ce temps-là, par les contributions des dames de qualité, qui furent prises dans les rets de la nou- velle opinion, on eut de quoi fournir à la grande dépense que le coadjuteur fut obligé de faire pour soutenir l’éclat de son entreprise, conformément à son génie qui aimoit le faste et la munificence. » Voilà une de ces assertions dont le Père Rapin est assez prodigue, mais dont il ne fournit presque jamais la preuve. Plus loin, d’ailleurs, il avoue que ce qu’il vient d’avancer ne repose que sur une vague rumeur : « Les Jansénistes, dit-il, qui le considèrent alors comme leur chef (1650), lui font fort la cour ; et le bruit étoit qu’il tiroit d’eux de grands secours dans les vastes desseins que lui inspiroit son ambition. » Puis, après avoir mis ces mots dans la bouche de Retz (en réponse à quelques observations de l’évêque de Coutances qui lui reprochait sa liaison avec Port-Royal) : « que Messieurs de Port-Royal avoient leurs raisons qu’on trouveroit bonnes quand on les examineroit : » le Père Rapin poursuit : « Il n’en étoit pas tout à fait persuadé, mais on prétend qu’il étoit payé pour parler de la sorte. » Comme on le voit, l’insinuant historien n’a rien pu préciser sur ce point, et pour cette époque où Retz n’était que coadjuteur. Retz, il est vrai, comme nous en donnerons plus loin la preuve, reçut d’importantes sommes d’argent des Jansénistes, mais non de Port-Royal (ce qu’il ne faut pas tout à fait confondre) et ce fut d’ailleurs à une époque où il était archevêque de Paris, archevêque persécuté, en prison ou fugitif. Dès lors l’accusation, pour les Jansénistes, devient plutôt une louange.

Ce fut vers 1650, que le coadjuteur entama ses premières négociations avec la Cour, par l’entremise de son amie, madame de Chevreuse, pour obtenir le chapeau de cardinal. « J’ai su, écrivait Michel Le Tellier à Mazarin au fond de sa retraite, d’une personne à laquelle le coadjuteur a la dernière confiance, que tout son travail, son chagrin et ses inquiétudes n’aboutissent qu’à être cardinal et qu’il ne fait que dire : « Quoi ! faut-il que je sois toujours carabin ! » qu’il désireroit passionnément d’être archevêque de Paris, afin de se pouvoir passer de la Cour et de confirmer son pouvoir dans le peuple, ayant par la dépouille de son oncle de quoi subsister sans le secours de la Reine (18 août 1650). » Le coadjuteur espérait que le chapeau non-seulement le mettrait à couvert du ressentiment de M. le Prince qui n’avait été emprisonné que par ses conseils, mais que par lui il arriverait à être « maître du bal, » suivant le mot de Mazarin dont il avait rendu la présence impossible dans Paris. Il s’assura d’abord secrètement des bonnes dispositions du cardinal Panzirolo, premier ministre du Pape, et de celles d’ qui ne pardonnait pas à Mazarin de s’être opposé par tous les moyens à son exaltation. Dès qu’il fut assuré de cet appui, il eut l’extrême habileté, malgré l’attitude hostile qu’il avait prise vis-à-vis de la Cour, de se réconcilier avec la Reine, dans une entrevue, et de lui ravir la promesse de sa nomination au cardinalat. Mais bientôt la princesse, effrayée par son favori d’un tel accroissement de puissance entre les mains du chef de la Fronde, retira sa parole. Le coadjuteur résolut alors de brusquer les choses et d’emporter le chapeau de vive force. Il laissa entrevoir à sa confidente madame de Chevreuse, pour qu’elle le répétât à la Cour, à quelles extrémités pourrait le pousser un tel refus. « Je lui dis familièrement, écrit-il dans ses Mémoires, et en bonne amitié, que j’étois bien fâché que l’on m’eût réduit, malgré moi, dans une condition où je ne pouvois plus être que chef de parti ou cardinal, que c’étoit à M. Mazarin à opter…. Le cardinal, ajoute-t-il, ne fut pas plus sage dans l’apparat qu’il donna au refus de ma nomination, que je ne l’avois été dans ma déclaration au Tellier. » Bientôt Mazarin, qui passait souvent de la plus confiante hauteur à la plus humble attitude, commença à être inquiet des funestes résultats que pouvait entraîner son refus ; il fit offrir au coadjuteur par madame de Chevreuse deux riches abbayes, le payement de ses dettes et la charge de grand aumônier. Mais Retz n’accueillit ces offres qu’avec mépris et se prépara à la guerre. On sait comment, pour se venger de Mazarin et pour préparer son exil, il décida le duc d’Orléans à demander la liberté des princes, enlevant ainsi au ministre le mérite de l’initiative de leur délivrance, et lui laissant tout l’odieux de leur arrestation.

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