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Diplomates en uniforme

Rodrigo Nabuco de Araujo · 2022

77,074 words · about 5 h 24 min to read

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Licence: CC BY-NC 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Nabuco de Araujo, Rodrigo (2022), Diplomates en uniforme, open access publisher - licensed CC BY-NC 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc/4.0/)

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About this book

Author
Rodrigo Nabuco de Araujo
Language
French
Published
2022
Length
77,074 words · about 5 h 24 min
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Diplomates en uniforme

L'outil militaire dans la diplomatie française au Brésil (1956-1974)

Gus. E E Préface de Maud Chirio

Preface

Maud Chirio Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, université Gustave-Eiffel Membre junior de l'Institut universitaire de France

L A place du Brésil dans le jeu diplomatique de la Guerre froide est, en Europe, encore mal connue. Le récit qui a longtemps prévalu place le pays dans la chasse gardée des États-Unis et en fait le jouet de son projet impérialiste. La Seconde Guerre mondiale, à laquelle le Brésil a participé sur le front italien au sein du IV‘ corps de l'US Army, a effectivement arrimé la diplomatie et l’armée brésiliennes à Washington. La politique étrangère et les relations militaires internationales du Brésil ont ensuite été surdéterminées par l'intégration au système interaméricain de défense et par les accords de collaboration avec le grand voisin du nord. Entre alliance, tutelle et interventionnisme, la main de la Maison-Blanche ne fut jamais loin des grands événements politiques que traversa le Brésil au second xx“ siècle ; le coup d'État militaire d'avril 1964, réalisé avec Pappui enthousiaste de Washington, en est l'exemple le plus éclatant.

Pourtant, nous démontre Rodrigo Nabuco de Araujo dans son ouvrage magistral, réduire l'insertion du Brésil dans les circulations internationales de la Guerre froide à une relation exclusive

MAUD CHIRIO aux États-Unis, faite de subordination et de dépendance, est aller bien vite en besogne. Là où les États-Unis étaient tenus pour hégémoniques, explique-t-il, sest réaffirmée l'influence d’une puissance en déclin, la France. Elle sy est particulièrement imposée dans des relations internationales particulières, la diplomatie militaire, que la militarisation du régime brésilien à partir de 1964 a rendue totalement centrale pour Brasilia. Au cours de deux décennies, les états-majors hexagonaux se sont ainsi efforcés, avec succès, de disputer à Washington les cœurs et les esprits des militaires brésiliens. Et, au passage, de leur vendre des armes.

À partir des rapports des attachés militaires français en poste au Brésil entre 1956 et 1974, Nabuco montre comment la vieille puissance coloniale a su se glisser dans les interstices de la tutelle états-unienne, et mettre à profit ses atouts : un passé de coopération franco-brésilienne depuis la mission militaire française du général Gamelin (1919-1939) ; l’expérience de la guerre révolutionnaire acquise en Indochine et en Algérie, que des officiers français ont traduite en une doctrine disponible pour l'exportation ; et la possibilité offerte au Brésil de sortir de la dépendance exclusive à l’égard des États-Unis.

Diplomates en uniforme contribue de façon décisive à un important renouvellement historiographique : celui qui prête une attention toute particulière, durant la Guerre froide, aux relations entre des pays de « seconde division », à côté ou en concurrence avec l’influence des superpuissances. Ce faisant, l’auteur enfonce un clou essentiel pour comprendre les circulations internationales à cette époque : Pimportance de la question coloniale. Ce sont les expériences algérienne et indochinoise qui donnent aux militaires français les moyens de formater les esprits de leurs homologues brésiliens et, ainsi, de mener une politique de puissance. Paris utilise, pour cela, des officiers d'expérience, anciens agents de renseignement et vétérans des guerres coloniales, fins observateurs et analystes du pays qu’ils cherchent à conquérir.

Préface

À ces hommes, leurs trajectoires, leur langage et leurs codes, Rodrigo Nabuco manifeste la sensibilité des historiens vraiment attentifs à leurs acteurs. Tout le texte témoigne d’un effort pour entrer dans l'univers de ces attachés militaires et s'approprier leurs modes d'appréhension du monde. Nabuco a pour cela un atout : chercheur brésilien implanté de longue date de notre côté de l’Atlantique, il est familier des questions que pose la différence culturelle, et donne à la langue — y compris dans la dimension presque littéraire qu'ont certains rapports d'attachés — tout le poids qui lui revient dans la description d'une réalité sociale et politique.

Car la recherche de Rodrigo Nabuco ne porte pas seulement sur les attachés militaires comme acteurs de la tentative de reconquête française en terres brésiliennes. Elle explore tout un tissu de relations entre les deux pays, la vie politique brésilienne avant et sous la dictature, la lutte de certaines élites françaises contre un sentiment de déclin par les rapports de ces mêmes attachés. L'un des grands plaisirs de lecture est la facilité avec laquelle Rodrigo Nabuco s'affranchit des étiquettes : son livre se situe entre l’histoire des relations internationales, l’histoire politique brésilienne, l’histoire militaire et diplomatique française. Cette liberté lui permet d'appréhender dans toute leur complexité les processus historiques et de prendre au sérieux tous leurs acteurs — espions, militaires de carrière, industriels, stratèges politiques —, des deux nationalités et dans les deux langues. Le résultat est une description fine et innovante de la fabrique des circulations militaires internationales, tissu complexe d'intérêts, de rivalités et d'affinités idéologiques, au sein duquel il est impossible de distinguer enjeux militaires, économiques et diplomatiques.

La thèse dont ce livre est issu a été écrite et soutenue avant la tempête, c'est-à-dire avant la crise démocratique que connaît le Brésil à partir de 2014. Depuis lors, les objets de recherche que Nabuco avait pu aborder « refroidis » se sont largement réchauffés : la mémoire de la dictature est redevenue l’objet de violents conflits de mémoire, à mesure que l’extréme-droite faisait de la guerre contre-insurrectionnelle

MAUD CHIRIO menée dans les années 1970 son mythe fondateur. Cet ouvrage montre que Vexpérience brésilienne de violence d’État, de gestion des populations suspeétes, la construétion d'une société politique autour de l’idée d'ennemi interne ont été coproduits dans l’espace occidental et que la France y a joué un rôle crucial. C’est une responsabilité historique que porte notre pays dans l’histoire de violence de l’État brésilien, dont l'élection de Jair Bolsonaro à la présidence en 2018, et sa réélection en 2022, sont largement le fruit.

L E PRÉSENT ouvrage! est l’histoire d’une tentative de reconquête, celle menée par la France au Brésil entre 1958 et 1974. Pendant la dictature brésilienne (1964-1985), la coopération militaire entre les deux pays prend un tournant : Paris envoie à Rio de Janeiro ses spécialistes de la contre-guérilla les plus reconnus et réussit en même temps à vendre au gouvernement dictatorial les avions d'attaque au sol Mirage HI E. Résultat d’une stratégie de reconquête diplomatique élaborée et mise en place sous le gouvernement puis la présidence de Charles de Gaulle (1958-1969), la coopération franco-brésilienne est aujourd’hui un enjeu central de la stratégie de puissance du Brésil.

Pour la France, l’intérêt économique et commercial motive ces relations ; les investissements français sont très importants au Brésil, qui, parmi les pays émergents, représente le deuxième bénéficiaire de fonds. La culture comme les industries françaises y sont bien implantées, surtout dans les domaines de l’énergie, des banques, de Venseignement supérieur ou encore de l'armement. Le Brésil, de son côté, recherche le soutien politique et l’expertise militaire d'une importante démocratie occidentale avec laquelle il partage 730 km de frontières en Amazonie.

1. Résultat de recherches menées en France et au Brésil, et issu du profond remaniement de ma thèse de doctorat en histoire, soutenue en décembre 2011, sous la direction du professeur Richard Marin (tel-00690336).

Il

Depuis les années 2000, ces relations sont marquées par une três bonne entente, avec Ventrée en activité des sous-marins nucléaires franco-brésiliens, en décembre 2020, et l’étroite collaboration dans le maintien de la sécurité de la zone Caraïbe, depuis cinq ans. Cependant, ces relations n’ont pas toujours été suivies et de nombreuses difficultés les ont ponétuées. Depuis 2019, les déclarations intempestives et la politique amazonienne du gouvernement d’extrême droite, dirigé par le capitaine réformé de l’armée de terre Jair Bolsonaro (2019-...) créent de très fortes tensions entre chefs d’État, mettant en péril des années de coopération. Le retour des militaires au gouvernement par la voie des urnes rappelle aux observateurs internationaux que le Brésil est encore hanté par les fantasmes de la diétature. Ce livre essaie de comprendre en quoi les relations militaires sont devenues indispensables dans la logique d'expansion et d'affirmation de la présence française. À travers le regard des attachés militaires français au Brésil, nous étudierons les mécanismes de la politique étrangère de la politique étrangère de la France.

Pour comprendre la position qu'occupe la France à l'égard de l’armée brésilienne, nous devons connaître d’abord celle qu'occupent les États-Unis, car le coup d’État contre le président constitutionnel João Goulart (1961-1964) est le résultat d'une vaste opération de propagande politique et d’articulation des réseaux. Il est monté et orchestré par une élite militaire et industrielle, de droite et d'extrême droite, avec l'appui de Washington. Les contemporains du coup d’État ont rapidement souligné le rôle déterminant que l'ambassade des États-Unis à Rio de Janeiro joue dans la campagne de déstabilisation menée contre João Goulart”. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les relations entre Rio et Washington sont un des piliers du système interaméricain de défense et s'appuient sur une politique de soutien financier et de fourniture d’armements. L'histoire de l'alliance entre le Brésil et les Etats-Unis a fait l’objet de nombreuses recherches qui ont souligné la relation personnelle entre le colonel Vernon Walters, attaché militaire

2. Luiz Alberto Moniz Bandeira, À presença dos Estados-Unidos no Brasil, Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, 1973.

des États-Unis au Brésil (1962-1967), et le premier général-président Castelo Branco (1964-1967).

Depuis 2010, l’historiographie montre cependant que les relations entre le Brésil et les États-Unis sont également marquées par des rivalités et des conflits. Après le coup d’État, Washington réagit à Pintensification de la répression, pendant le deuxième gouvernement militaire, celui du général Costa e Silva (1967-1969), et après la publication de l’aéte institutionnel n° 5 qui suspend les droits fondamentaux, en décembre 1968. À partir du moment où la campagne internationale que mène l'opposition, pour dénoncer les violations des droits de l’homme, nuit à la nouvelle image que les États-Unis veulent transmettre à leurs partenaires internationaux, le Sénat états-unien refuse de voter toute aide qui pourrait être qualifiée de soutien à la dictature, notamment la vente des avions militaires d’attaque au sol Douglas A-4 Skyhawk, en 1969'.

Ce changement n'est pas dû uniquement à la sensibilité des sénateurs aux dénonciations des tortures subies par lopposition de gauche au Brésil. Il intervient dans le contexte de la nouvelle stratégie de la Maison-Blanche. A partir de 1969, le président Richard Nixon (1969-1974) commence le processus de désengagement des Etats-Unis de toute opération d’intervention terrestre dans le tiers monde, ce qui se traduit par la baisse des investissements et par la diminution de leur présence sur le terrain*. Pour ne pas renoncer à une politique de présence mondiale, la doétrine Nixon prévoit de déléguer le pouvoir d'intervention à des puissances régionales reconnues comme des alliés dans la guerre froide, et c'est le cas du Brésil qui connait une des périodes de plus forte croissance économique de son histoire’. La nouvelle doctrine états-unienne et la volonté brésilienne de jouer un rôle plus grand dans la guerre froide créent de nouvelles opportunités de partenariat.

3. Carlos Fico, O grande irmão. Da operação Brother Sam aos anos de chumbo: o governo dos Estados Unidos a ditadura militar brasileira, Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, 2008.

4. Alain Joxe, Le cycle de la dissuasion (1945-1989). Essai de Stratégie critique, Paris, La Découverte, 1990.

5. Matias Spektor, Kissinger e o Brasil, Rio de Janeiro, Zahar, 2009.

Les recherches menées sur les relations entre Washington et Brasilia ont renouvelé le champ d’études sur la guerre froide en Amérique latine. De nouveaux acteurs longtemps considérés comme étant de moindre importance apparaissent comme autant de soutiens aux diétatures de la guerre froide.

Dans les études menées sur la guerre froide en Amérique latine, celles portant sur l’influence britannique ont été les premières à attirer l'attention sur le rôle des pays européens. L'influence britannique est une des premières à faire l’objet de révélations, avec des témoignages collectés par les historiens, en 1994. L'armée britannique exporte à la dictature brésilienne une technologie de torture psychologique pour obtenir des informations auprès des prisonniers sans laisser de marques sur les corps. Les Britanniques ont tiré de leurs expériences des guerres coloniales une tradition de pratiques transmises oralement dans les écoles militaires et parvenues au Brésil au travers des échanges militaires entre officiers des services secrets des deux pays‘.

Le renouvellement des études sur le rôle des pays européens durant les régimes militaires en Amérique latine est relativement récent. Le dialogue avec les travaux journalistiques est souvent essentiel pour répondre aux questions posées par l’histoire du temps présent. L'enquête menée par Marie-Monique Robin y a beaucoup contribué, surtout en raison du profond impact international qu’elle a eu, en soulevant de nombreuses interrogations quant à la participation de la France”. Robin s'intéresse à la responsabilité de la France dans la répression menée par la diétature argentine (1976-1983) envers ses opposants. Três bien documentée sur |’Argentine, Penquête fait apparaître des acteurs de l’ombre, présents aussi dans d’autres pays du Cône Sud de l'Amérique latine, comme Pattaché militaire français au Brésil, le colonel Paul Aussaresses (1973-1975).

P. Aussaresses publie en 2001 deux livres de témoignage qui lui ont valu la mise à la retraite d'office par le Conseil supérieur

6. João Roberto Martins, Segredos de Estado. O Governo britânico e a tortura no Brasil (1969-1976), Salvador, Sagga, 2019.

7. Marie-Monique Robin, Les escadrons de la mort : l’école française, Paris, La Découverte, 2003.

de l’armée de terre” pour apologie de la torture’. Dans ses livres, il reconnaît l’usage de la torture et de la pratique des disparitions forcées comme instruments de lutte contre la guérilla en Algérie, à l’époque où il était responsable des groupes de choc sous le commandement du général Massu. Après l'Algérie, en 1966, Aussaresses est nommé officier de liaison à Fort Bragg (Etats-Unis) et instructeur des forces spéciales états-uniennes, avant d’assumer son poste d’attaché de défense à l'ambassade de France à Brasilia, où il a également été instructeur au Centre d'opérations en forêt et d'aétions commando (COSAC), à Manaus, en Amazonie.

Le retour d'expérience des armées française et britannique dans les colonies africaines et asiatiques est donc très important dans la formation de la pensée militaire latino-américaine, contrairement à l'hypothèse dominante dans l’historiographie sur les diétatures de la guerre froide, selon laquelle la matrice de toutes les doctrines militaires est états-unienne. Contrairement aux Britanniques, les Français ont tiré de leurs expériences coloniales une doétrine. La doctrine française a été élaborée dans le feu de l’action par des officiers qui ont combattu le Vietminh en Indochine, puis le Front de libération nationale (FLN) en Algérie. Ces hommes ont attaché une grande importance à la recherche d’informations, à l’interrogatoire des prisonniers et à l’usage de la torture, considérée comme un moyen légitime pour obtenir des renseignements.

L'enquête de Marie-Monique Robin a inspiré de nombreux travaux en France comme en Amérique latine. Ainsi, le sociologue João Roberto Martins” établit un lien entre la doctrine française de

8. Aussaresses a ainsi perdu les avantages fiscaux et matériels de son rang ainsi que la position honorifique de général en deuxième section, qui correspond aux officiers généraux ayant l'obligation de rester à la disposition du ministre de la défense.

9. Paul Aussaresses, Services Spéciaux. Algérie 1955-1957, Paris, Perrin, 2001 ; Pour la France, services spéciaux 1942-1954, Paris, Le Rocher, 2001.

10. João Roberto Martins Filho, « A educação dos golpistas: cultura militar, influência francesa e golpe de 1964 », communication présentée au séminaire international Cultures of dictatorship, Maryland, University of Maryland, 2004 ; « À influência dutrinária francesa sobre os militares brasileiros nos anos de 1960 », Revista Brasileira de Ciências Sociais, vol. 23, nº 67, 2008, p. 39-50 (doi:10.1590/So102-69092008000200004) ; « Tortura e ideologia: os militares brasileiros e a doutrina da “guerre révolutionnaire” (1959/1974) », la guerre révolutionnaire et le mode opératoire des militaires brésiliens pendant les campagnes de répression menées à l'encontre de Popposition armée. Dans une approche très différente, l’historienne Mariana Joffily s'intéresse aux méthodes d'interrogatoire utilisées par la police et l’armée pendant les années les plus dures de la répression à São Paulo (1968-1974) et trouve là-aussi des références à l'expérience française. L'architecture institutionnelle des groupes de recherche et d'exploitation de renseignement a des caractéristiques communes avec les modèles français appliqués en Algérie : la coordination des efforts de la police militaire et des forces armées dans la traque des guérilleros est une idée française, mise en application lors des combats contre le FLN à Alger. C'est notamment l’expérience des commandos de choc dans les aétions contre-insurreétionnelles qui est importante : après l'exploitation des informations collectées par les services d’information pendant les interrogatoires, les commandos agissent immédiatement pour neutraliser toute la chaîne des militants". En 2011, ma thèse de doctorat d’histoire s'inscrit dans la suite de ces travaux et porte sur les stratégies de propagande élaborées par la France pour exporter sa doctrine et son armement.

L'année 2012 marque un tournant dans les recherches sur la diétature brésilienne. La Commission nationale de la vérité (CNV) s'ouvre au Brésil par décision de la présidente Dilma Rousseff (2011-2016), ancienne guérillera, afin d’enquéter sur les violations des droits de l’homme qui se sont produites entre 1946 et 1988, au Brésil et à l'étranger, par des agents publics, des personnes à leur service, avec le soutien ou dans l'intérêt de l’État brésilien. Stimulées par ce travail d'enquête et d’information, de nouvelles recherches sur la présence et l'influence des pays européens pendant la dictature au Brésil voient le jour. Les travaux de la journaliste Leneide Duarte-Plon s'insêrent dans ce cadre : celle-ci établit un dialogue avec mes travaux pour révéler au public brésilien le rôle que le colonel Paul Aussaresses joue pendant dans Cecília MacDowell Santos, Edson Teles, Janaína de Almeida Teles (dir.), Desarquivando a Ditadura: memória e justiça no Brasil, São Paulo, Hucitex, 2009, p. 179-202 ; « À conexão francesa: da Argélia ao Araguaia », Varia história, vol. 28, nº 48, 2012, p. 519-536 (10.1590/S0104-87752012000200001). 1. Mariana Joffily, No centro da engrenagem : os interrogatórios na Operação Bandeirante e no DOI de São Paulo (1969-1975), São Paulo, EDUSP, 2012.

la dictature”. En dépit des qualités de son enquête et des révélations qu'il apporte, ce travail d’investigation présente des lacunes que le présent ouvrage entend combler, surtout en ce qui concerne le rôle des attachés militaires dans la politique de la France à l’égard du Brésil.

Nous suivrons dans ce livre le travail des attachés militaires, responsables sur le terrain de la mise en application de la stratégie française de reconquête diplomatique, fondée sur la promotion des doctrines militaires et sur l'exportation d'armements. Les limites chronologiques de ce travail correspondent en amont au moment où la guerre d'Algérie trouve des répercussions internationales et en aval à la fin du gaullisme constitutionnel.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, un sentiment général de déclin frappe les hommes politiques français. De 1944 à 1960, le Quai d'Orsay lutte afin de rétablir le rayonnement français outre- Atlantique. Si les diplomates tiennent la mainmise états-unienne pour cause de tous leurs malheurs, malgré l’aide significative du plan Marshall, c'est pour ne pas laisser entendre à leurs partenaires que la dépendance vis-à-vis de Washington les prive de toute autonomie dans les affaires internationales".

Il faut attendre 1958 et la reconstruction économique pour que Paris encourage ses industries d’armement à se tourner vers l’exportation. Lorsque Charles de Gaulle revient au pouvoir et formule le vœu de développer l’autonomie stratégique de la France dans le cadre de la guerre atomique, il préconise également une réforme des armées'*. Les industries françaises d'armement se tournent vers Vexportation afin d’assurer la continuité dans leur chaîne de production et de compenser les lourds investissements dans la rénovation du parc industriel par des exportations. Le Quai d'Orsay renouvelle son intérêt pour l'Amérique latine, où le Brésil attire l’attention par ses promesses de développement. Ce regain d'intérêt se traduit en 1964 par une tournée du président français à travers une vingtaine des pays de la région. L'outil

12. Leneide Duarte-Plon, À tortura como arma de guerra. Da Argélia ao Brasil. Como os franceses exportaram os esquadrões da morte e o terrorismo de Estado, Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, 2016.

13. Georgette Medleg-Rodrigues, Les attitudes françaises face à [influence des États-Unis au Brésil (1944-1960), thèse d’histoire, Université Paris 4, 1998.

14. Jean Doise, Maurice Vaïsse, Politique étrangère de la France. Diplomatie et outil militaire (1871-1991), Paris, Le Seuil, 2015 (1988).

militaire répond dans ce cadre à une logique d'expansion et d’affirmation de la présence française.

Au Brésil, la période est marquée par une très grande instabilité politique et économique. Larticulation de l'outil militaire et de la politique y est une question cruciale puisque les forces armées sont souvent sur le devant de la scène. Depuis la fondation de la République, en 1889, l'intervention des forces armées est décisive dans toutes les crises. Les deux premiers présidents de la République sont des maréchaux et, à la veille de la Première Guerre mondiale, le président est encore un maréchal. C'est aussi une junte militaire qui permet à Getúlio Vargas (1930-1945) de prendre le pouvoir en 1930 et c'est encore l’armée qui le dépose quinze ans plus tard. Entre 1930 et 1964, l’armée intervient direétement en politique six fois, la plupart du temps contre la démocratie”. Pronunciamientos, putschs et manifestes militaires ponétuent la vie politique : l’extréme droite militaire pousse le président Getülio Vargas (1950-1954) au suicide, en août 1954, lors de son second mandat, et l’interventionnisme militaire en politique culmine dans le coup d’État d’avril 1964.

Dans cet intervalle, le gouvernement de Juscelino Kubitschek (1956-janvier 1961“) met en œuvre un vaste programme de développement économique qui ouvre le pays aux capitaux étrangers et stimule lessor de l’industrie nationale. Jusqu'en 1964, la rhétorique anticoloniale et la volonté d’instaurer une hiérarchie d'objectifs en politique étrangère mettent au second plan le dialogue avec la France. Le coup d’État d'avril 1964 marque un tournant. Au manque d’entente entre les chefs d’État et à l’incompatibilité des régimes politiques se substitue une convergence de vues sur les problèmes les plus épineux du moment. Alors même que Charles de Gaulle entame son grand voyage en Amérique latine, entre septembre et octobre 1964, le gouvernement récemment installé du général Castelo Branco (1964-1967) donne des garanties de stabilité financière et encourage les investisseurs français.

Le coup d’État d'avril 1964 puis la dictature qui s’installe accentue les échanges franco-brésiliens dans tous les domaines. Le Brésil

15. Alain Rouquié, L'État militaire en Amérique Latine, Paris, Le Seuil, 1982,

P- 339. 16. Le mois de janvier est traditionnellement consacré à la passation des pouvoirs.

connait une stabilité politique et économique qui permet au gouvernement militaire d'assurer la continuité puis la conclusion des projets de coopération militaire et d'investissements économiques. Les principaux programmes d'échanges se consolident durant les années de « miracle économique » (1969-1975) ; ce sont aussi celles des années de plomb (1969-1974). Entre le miracle et la torture, militaires et industriels français nouent des relations três rapprochées avec le gouvernement brésilien.

Les gouvernements français et brésiliens cherchent de nouveaux terrains d’entente, tandis quen 1969, dans le domaine militaire, les ventes des licences de fabrication des hélicoptères Puma, de la société Sud-Aviation, installée à Toulouse, relancent le commerce des armes. En 1973, la France conclut ses plus importantes ventes de l’après-guerre : les chasseurs à réaction Mirage HI E, produits par la compagnie générale aéronautique Marcel Dassault, établie en Île-de-France. L'achat par les forces armées brésiliennes des seize exemplaires de l'avion supersonique français est perçu comme l'affirmation de la puissance brésilienne. Cette importante acquisition est suivie de la vente des missiles Matra, au moment où la société Thomson-CSF répond à l’appel d’offre concernant la mise en place d'un système de radar dans le triangle Rio de Janeiro / São Paulo / Brasilia. En 1974, le processus d'ouverture démocratique commence, avec Ventrée en fonction du général Ernesto Geisel (1974-1979).

Dans ce contexte de militarisation de la vie politique, les attachés militaires jouent un rôle primordial. Ils assurent la continuité des politiques de coopération et agissent en tant que véritables diplomates en uniforme. Les attachés militaires français au Brésil sont profondément marqués par l'expérience des guerres d'Indochine (1946-1954) et d'Algérie (1954-1962), où ils ont été envoyés au front, en zone rurale comme en zone urbaine. Leur expérience de la guerre irrégulière sacquiert dans des conditions très sévères. Pour le haut commandement militaire, il n’est pas question de perdre cette expérience : elle doit être profitable pour tous”. À la fin de la guerre d'Algérie (1954-1962), ces officiers occupent des postes qui leur permettent de transmettre les

17. Charles Lacheroy, « Avertissement », Revue militaire d’information, février/ mars 1957, n° 281, p. 7-9.

expériences et de former les armées alliées aux techniques et aux tactiques de la guerre irrégulière.

Les attachés militaires ne peuvent pas être considérés uniquement comme des officiers de renseignement. Dépendant à la fois des autorités civiles et militaires, ils font partie intégrante de lambassade mais reçoivent direétement du ministre français des Armées les instructions pour l’exécution de leurs travaux. Ce sont des officiers de renseignement extérieur, conseillers militaires de l’ambassadeur, rattachés au Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE)".

Ces hommes de l’ombre sont habitués à la clandestinité, capables d'improviser dans des actions discrètes voire secrètes. Ils sont aptes à commander des collaborateurs immédiats, travaillant à l’élaboration, à la transmission et à l'exécution des missions de renseignement. La culture politique des officiers des services spéciaux français est à l’image des relations que la France veut établir avec le gouvernement brésilien. Officiers de renseignements éprouvés, ces hommes aux trajectoires différentes ont en commun l'expérience des guerres irrégulières. Lorsqu'ils arrivent au Brésil, ils ont tous une carrière militaire consolidée : leurs expériences inégalables dans les services spéciaux sont le principal atout de la France. Les moyens mis en œuvre et l'intérêt du milieu politique brésilien pour la doétrine et les matériels français expliquent les succès obtenus par la diplomatie française dans un contexte de forte concurrence avec les États-Unis. Ces victoires

18. Créé en janvier 1946, le SDECE réunit tous les services de renseignement dans une structure unique, placée sous Pautorité du président du Conseil des ministres puis du Premier ministre. Il a la responsabilité de procurer au gouvernement des informations et des documents, de détecter et de signaler aux administrations intéressées les agents des puissances étrangères, dont l’action serait susceptible de nuire à la défense nationale ou à la sûreté de l’État. Jusqu'en 1958, les gaullistes y occupent 40 % des postes. Au retour de Charles de Gaulle au pouvoir, ce pourcentage monte à près de 60 %. Les anciens du 2° bureau de l’armée de terre, héritiers de la II° République, occupent une position de force : environ le tiers du personnel. De manière générale, un passé de résistant est un des principaux critères pour entrer dans le SDECE. Voir à ce sujet : Claude Faure, « Bref historique des services de renseignement et de sécurité français contemporains », Revue historique des armées, ponctuelles sont représentatives d'un changement dans les orientations de la politique étrangère du Brésil.

Luniforme n'est qu'un moyen pour obtenir des informations et Vinformation militaire n’a pas un intérêt suffisant pour être à elle seule le but d'une mission politique et militaire”. Les attachés militaires sont aidés dans Vexercice de leurs fonctions par des sous-officiers, adjoints de service, analystes de la presse, rédaéteurs, secrétaires. Par moments, ils sont attachés de défense nationale et coordonnent le travail de deux autres attachés, l’un à l’aéronautique, l’autre à la marine, disposant chacun d’un ou de deux adjoints. Derrière la structure visible de l'ambassade, il existe un véritable état-major des services de renseignement, implanté au cœur de l'ambassade, dont l’objectif est d'orienter les décisions de l’ambassadeur en matière de politique de défense et d'établir le lien avec les militaires brésiliens.

Pendant trente ans, de 1936 à 1966, une seule directive oriente le travail des attachés militaires, fixant les principales formes d’action, dans un ordre de priorité clairement établi : le renseignement militaire, le renseignement politique, la propagande auprès des autorités militaires. Le maintien d’orientations élaborées pendant Ventre-deux-guerres révèle la continuité dans les méthodes de travail des attachés militaires : la concurrence avec les États-Unis les oblige à respecter la plus grande discrétion dans les affaires. La rupture en 1966 est le résultat d’un changement propre à la politique étrangère de la France : Charles de Gaulle quitte alors le commandement intégré de POrganisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) et engage la France dans une politique de reconquête de l’Amérique latine.

Nous essayons dans cet ouvrage de comprendre le rôle les attachés militaires dans la politique française à l'égard du Brésil. Nous avons consulté des sources diplomatiques et militaires pour répondre à cette question. Les sources utilisées dans ce travail sont françaises et brésiliennes, issues principalement des archives diplomatiques et militaires, mais aussi des articles de la presse contemporaine. Les sources françaises se trouvent aux archives du ministère des Affaires étrangères, à la Courneuve, et aux archives du ministère de la Défense,

19. Albert Buchalet, Organisation des Postes d'attaché militaire et des forces armées en Amérique du Sud, Rio de Janeiro, 17 janvier 1952, Archives de la Défense (abrégé SHD ci-après), 14S536.

au château de Vincennes. La documentation brésilienne est dispersée entre les différents sites des archives de l’Itamaraty, le ministère brésilien des Affaires étrangères, à Brasilia, et de l’Arquivo Nacional, où se trouvent les cartons émanant des organismes responsables de la collecte d'informations extérieures : le Centro de Informações do Exterior et la Divisão de Segurança e Informações do Ministério das Relações Exteriores (DSI/MRE).

La documentation que nous avons réunie correspond à Pactivité des attachés militaires nommés au Brésil pour des missions de deux ou trois ans. Ces documents s'adressent à l’ambassadeur, au Premier ministre, au ministre de la Défense nationale (des Forces armées ou des Armées selon la période), au secrétaire général du Quai d'Orsay, au chef de l’état-major de l’armée de terre, aux secrétaires d’État et au chef d’état-major du SDECE.

Lattaché militaire est l’unique signataire des documents. Il produit les synthèses d’informations regroupant des renseignements obtenus à travers ses contacts dans l’armée brésilienne ; les informations brutes sont le plus souvent obtenues par un adjoint, un agent de renseignement ou un officier du SDECE installé à l’ambassade de France.

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