Front matter
Charlène Bouvier, éditions:
úg
Charlène Bouvier, Pierre Cornu, Yves Madeline, coord.
Chapitre 2
L'Iteb et l’Itovic, de leur fondation à leur fusion sous le nom d'institut de l'élevage 51 Pierre Cornu, David Drevon, Claude Roger, Jacques Holtz
La difficile mise en synergie des organismes techniques professionnels de l'élevage bovin 53
LItovic, un institut fondé en pleine mutation des systèmes d’élevage ovin et caprin 68
Les instituts techniques dans les remises en cause du tournant des années 1980 81
Le nouvel Institut de l'élevage, une refondation institutionnelle délicate 88
| CHAPITRE 3
Les stations et dispositifs expérimentaux, de la pédagogie du progrès à la fabrique de l'innovation 94 Pierre Cornu, Roger Palazon, André Pflimlin, Gérard Servière
LIteb, une stratégie partenariale assumée 96 Eltovic, une volonté affirmée de disposer de ressources propres 108 Le temps de l'expansion et de la diversification des dispositifs 111 Le temps des réorientations thématiques 118
Chapitre 4 | 4
Le dispositif français d'amélioration génétique : d’une loi sur l'élevage à l’autre 129
Pierre-Louis Gastinel, Pierre Cornu, Pascale Le Mézec, Gilles Perret
Dans les années 1960, un foisonnement d'initiatives qui convergent vers un pilotage unifié de la sélection animale 131 La génétique dans les nouveaux instituts techniques : au cœur des enjeux,
mais à la marge des organismes 135 Les années 1981-1991 : vers la diversification des logiques de sélection 144
Les nouveaux horizons de la génétique : performances, identification et systèmes d’information 155
(CHAPITRE 5
Le dispositif des réseaux : trente ans de suivi
et d'analyse systémique des élevages français
en vue du conseil et de la prospective 167 Charlène Bouvier, Jean Devun, Jacques Holtz, Yves Madeline,
Roger Palazon, Gérard Servière, Georges Vedel
Mettre au point des systèmes cohérents pour les « élevages de demain »
(1980-1989) 170 Les réseaux tiraillés par les évolutions de la structure du développement
agricole (1989-1999) 186 Adaptation et restructuration sous pilotage national (1999) 192
Chapitre 6
L'appui au développement : de la transmission à l'élaboration de connaissances 197
Charlène Bouvier, Florence Kling-Eveillard, Yves Madeline, Roger Palazon, André Pflimlin et Gérard Servière
La vulgarisation et au-delà (des années 1960 à la fin des années 1970) 198 Adapter l’appui au développement à une plus grande diversité
d'exploitations (1983-1989) 207 Vers la valorisation de nouvelles compétences (années 1990) 215
Les nouveaux outils d'appui technique : l'intégration de la connaissance du terrain 228
(CHAPITRE 7
L'Institut de l'élevage dans les mutations scientifiques, environnementales et sociétales du XxI° siècle 235
Pierre Cornu, Yves Madeline, Pierre-Louis Gastinel, André Pflimlin
Le « développement agricole » au bord de l’asphyxie 237 Une refonte volontariste de la gouvernance de l'institut 241 Renouer avec la recherche, un impératif stratégique 248 L'institut et la nouvelle loi sur l'élevage 253
Nouvelles thématiques, nouveaux outils : les défis de la génération montante 256
De l'Institut de l'élevage à Idele 271 Anne-Charlotte Dockès
Postface 287 Philippe Baret
Annexes 291 Chronologie 292 L'évolution de l’organisation de l’Institut de l’élevage 295 Liste des entretiens 298 Liste des sigles et acronymes 300 Références bibliographiques 305 Index des noms d’acteurs 309
Les auteurs 311
Préface
Martial Marguet, président de l'Institut de l'élevage, et Joël Merceron, directeur général
En tant que président et directeur de l’Institut de l'élevage, nous avons le grand plaisir d’écrire la préface de ce bel ouvrage qui relate le premier demi-siècle de l’histoire de notre organisme.
Lors de notre exercice de réflexion stratégique de 2016, nous avions choisi comme slogan « l'élevage a des avenirs, construisons-les ensemble ». Bien entendu, en tant que gestionnaires actuels de notre organisme, nous devons nous tourner vers le futur. C’est d’autant plus vrai pour nos métiers de temps long touchant à l’élevage des ruminants. Il faut se projeter vers demain, mais aussi savoir d’où l’on vient. À l’image de la génétique animale, c’est par une bonne connaissance (des performances) du passé qu'on prépare les animaux de demain. Pour notre institut, c’est un peu la même chose : il faut connaître et comprendre le passé pour inscrire les évolutions nécessaires dans une dynamique historique robuste.
Élevage, avenir, construire, ensemble, ce sont quatre mots qui transparaissent en continu au fil des pages de ce livre.
Le premier mot — « élevage » —, c’est l'essence même de nos instituts d’origine créés dans les années 1960, l’Institut technique de l’élevage bovin (Iteb) et l’Institut technique de l’élevage ovin et caprin (Itovic), qui ont donné naissance à l’Institut de l’élevage au début des années 1990. Même si le nombre d’éleveurs est en décroissance continue, il est fondamental de rappeler l'importance du secteur des ruminants dans l'équilibre à long terme de nos territoires et de notre société. Osons le dire, depuis Sully, c’est un maillon essentiel de notre économie, avec aujourd’hui plus de 200 000 éleveurs qui produisent du lait et de la viande de qualité, contribuant au commerce extérieur et valorisant la moitié de la surface agricole du pays.
Parler d’« avenir » pour un livre qui relate l’histoire peut paraître paradoxal. Pourtant, c’est la nature des missions des instituts techniques de recherche et développement que de se tourner vers les lendemains. La recherche vise à trouver des solutions, le développement à les mettre en œuvre. Dans chaque page de ce livre, vous trouverez ce souci de se tourner vers le futur pour mieux anticiper les adaptations qui ont été nombreuses
L'INSTITUT DE L'ÉLEVAGE - DU TEMPS DE LA MODERNISATION À CELUI DES TRANSITIONS durant le demi-siècle écoulé. Aujourd’hui comme hier, la bonne compréhension du passé et l’optimisation du moment sont des compléments indispensables aux travaux de projection ou de prospective.
Le verbe « construire » porte le sens de notre action. Notre institut est souvent cité en exemple pour la mise en place de dispositifs collectifs, le plus emblématique étant celui des réseaux d’élevage, qui est encore le pilier de notre action quarante ans après sa création. Relativement aux autres filières agricoles, cette notion de construction est liée à la très grande diversité de nos élevages et de nos contextes pédoclimatiques. Il n'est pas aisé d’établir des méthodes applicables sur l’ensemble du territoire, depuis les espaces pastoraux du Sud-Est jusqu’aux régions intensives de polyculture du Nord et de l'Ouest. Très vite, les ingénieurs et cadres de l'institut ont su trouver les voies et les méthodes les plus adaptées à chacune des situations.
Le qualificatif « ensemble » fait aussi partie de l'identité de notre maison. Environ 450 000 personnes vivent peu ou prou des filières de l’élevage, mais elles sont dispersées en plus de 200 000 entreprises, très souvent unipersonnelles. La fédération des énergies est indispensable et l'institut sy emploie depuis soixante ans. C’est aussi une caractéristique de notre milieu que de faire coopérer des acteurs qui se croient trop souvent concurrents, alors que l’adversité est le plus souvent extérieure.
Le livre que vous avez entre les mains va vous permettre de vous replonger dans l’histoire récente de l’agriculture et de l'élevage. Des années 1960 au début des années 2000, c’est la fin des Trente Glorieuses et le début des interrogations sociétales vis-à-vis de notre agriculture qui se dessinent. La technique au service du développement agricole, le début de la surproduction et la mise en place des quotas, les premières questions environnementales avec les nitrates dans l’eau, la problématique du développement durable, puis sociétal, et maintenant la souveraineté alimentaire, à chaque fois les équipes de l’Institut de l’élevage ont su être proactives sur les problématiques, et en avance dans les réponses. Quelques exemples, glanés au cours des pages, suffisent pour démontrer cet esprit d'entreprise et d'innovation : équilibre des rations, gestion du pâturage, indexation génétique, opération Fourrages Mieux, réseaux d'élevage, diagnostic environnement Dexel, optimisation et gestion de la politique agricole commune (PAC), complémentarité culture-élevage, Plans de développement durable, charte des bonnes pratiques, coût de production, diagnostic travail, génomique, bien-être animal, diagnostic carbone, tout cela représente aujourd’hui autant de sujets qui semblent des évidences, mais qui, à leur époque, ont été l’objet de débats, voire de controverses.
À lire ou à feuilleter ce livre, chacun pourra y retrouver une tranche d'histoire personnelle ou des similitudes avec des contextes plus actuels. Les plus jeunes pourront y trouver une inspiration pour résoudre les problèmes du moment. À une ou deux générations d'écart, les défis n'étaient pas moindres ! Point n’est besoin de savoir si c'était plus facile ou plus difficile à l’époque. Hier comme aujourd’hui, ce sont l'engagement et la compétence des acteurs qui font la différence.
Depuis les origines et malgré quelques vicissitudes, la « maison » Institut de l'élevage a bien grandi. C’est sans doute la meilleure preuve de la pertinence des travaux conduits durant ces décennies. Notre action est aujourd’hui reconnue à la fois par les pouvoirs publics et les professionnels. Comme le rappelle très régulièrement le président : l'institut est « au service de ». C’est bien là l'essentiel.
Au-delà des actions égrenées dans la durée, c’est aussi une histoire d'hommes et de femmes qui ont œuvré pour la plupart toute leur carrière durant au service des filières de l'élevage des ruminants. Cet engagement ne s’est pas éteint avec leur passage à la retraite, et envie de se retrouver a été à l’origine de la création d’Amidele, l’amicale des anciens de l’Institut de l’élevage. Se retrouver en toute convivialité était une chose, mais il fallait continuer à être utile, et c’est comme cela qu'est née l’idée de ce livre pour marquer les soixante ans d’un organisme qui reste fringant.
Un grand merci aux auteurs et contributeurs d’avoir pris de leur temps personnel pendant plus de trois ans pour se remémorer ou pour fouiller dans les archives afin d’écrire ces différents chapitres. Ils vont aider les générations actuelles et futures à mieux comprendre et intégrer leur contexte. Une mention particulière à Pierre Cornu et Charlène Bouvier, qui nous ont apporté leur professionnalisme dans ce travail d’historiens. Enfin, une mention spéciale à Yves Madeline, président d’Amidele, pour son énergie, son abnégation et l'énorme travail de coordination qu’il a dû fournir pour aboutir à ce bel ouvrage.
Bonne lecture !
Préface
Remerciements
Les coordinateurs du volume et les membres de la commission d’histoire tiennent à remercier : — pour leurs contributions à l'exploration et la synthèse d’archives et à la conduite d’entretiens : David Drevon ; Pierre Le Gall ; Claude Roger ; — pour le travail d’archivage et d'organisation de la documentation ayant servi à l'élaboration de ce livre : Jacques Holtz ; — pour leur témoignage, et tout le travail nécessité par sa consolidation et sa mise par écrit : Bernard Airieau ; Claude Allo ; Béatrice Balvay ; Maurice Barbezant ; Serge Bazin ; Moïse Beaumard ; Claude Béranger ; André Besselièvre ; Laurent Beuchée ; Marcel Bisson ; Nicole Bochet ; Jean-Noël Bonnet ; Gilbert Bosc ; Georges Carrotte ; Éric Chapelle ; Louis Collaudin ; Marcel Deneux ; Jean Devun ; Jean-Maurice Duplan ; François Étevenon $ Pierre Gaillon ; Pierre-Louis Gastinel ; Gérard Grange ; Jean-Claude Guesdon ; Florence Kling-Éveillard ; Jean-Claude Le Jaouen ; Jean-Pierre Le Stang ; Yves Madeline ; Guy Marchand ; Louise Marguin ; Pierre Mazeran ; Claude Métayer ; Didier Minot ; Jean-Claude Mocquot ; Pierre Parguel ; Gilles Perret ; André Pflimlin ; Claude Roger ; Jean-Louis Rouquette ; Gérard Servière ; Brigitte Tartavez ; Georges Vedel ; Joseph Véron ; Gérard Zickler ; — pour leur contribution aux divers chantiers thématiques ouverts par la commission histoire : Jean-Michel Astruc ; Anne Aupiais ; Gérard Barbin ; Gérard Bertrand ; Sylvie Brouard ; Nicole Bossis ; Philippe Brunschwig ; Jean Caillette ; Jacques Capdeville ; Michel Capitain ; Emmanuelle Caramelle-Holtz ; Sophie Chauvat ; Jean-Marie Chupin ; Gérard Dapremont ; Valérie David ; Benoît Dedieu ; Christophe Denoyelle ; Julien Diependaele ; Olivier Dupire ; Michel Ergan ; Pierre Fabrègue ; Christian Ferrand ; Denis Gautier ; Claude Gérard ; Pierre-Guillaume Grisot ; Denys Houdoy ; Gilles Lagriffoul ; Cécile Laithier ; Jean-Michel Laroche ; André Le Gall ; Bernard Le Lan ; Yves Lefrileux ; Gilbert Liénard ; Christophe Martineau ; Bernard Morhain ; Emmanuel Morin ; Christine Moulin ; Lucien Pagès ; Jérôme Pavie ; Éric Pottier ; Raymond Régis ; Laurence Sagot ; Olivier Sauvée ; Jean Seegers ; Edmond Tchakérian ; Françoise Turin.
— Enfin, les coordinateurs du volume et les membres de la commission souhaitent rendre hommage à ceux qui sont décédés avant de voir paraître le travail auquel ils ont contribué : Yves Chabert ; Louis Collaudin ; Jean-Maurice Duplan ; Pierre Mazeran.
L'histoire en partage
Ce livre trouve son origine dans la volonté d’un groupe de personnes réunies au sein de l’Amicale des anciens de l’Institut de l'élevage (Amidele, créée en 2015) de témoigner de leurs parcours professionnels, dans la conscience d’avoir vécu et accompagné une période de transformation profonde et inédite de l'élevage français. Pour les plus âgés, qui ont effectué pratiquement toute leur carrière au sein de l'institut, leur histoire personnelle correspond à la durée d’existence de celui-ci, y compris de ses organismes d’origine, l’Iteb et l’Itovic. Carrières personnelles et vie des instituts entrent ainsi en résonance, redoublée bien souvent par un attachement personnel et familial au monde de l'élevage.
Le souhait de témoigner et de « rendre compte » a ainsi constitué la motivation initiale de création d’une commission histoire au sein de cette association. Parmi ses premiers acteurs, quelques-uns avaient déjà mis par écrit des tranches de vie professionnelle dans lesquelles ils s'étaient particulièrement investis. Soucieux de transmission, mais également d’une réflexion sur sa propre trajectoire historique, l’Institut de l'élevage a encouragé et aidé la commission dans son effort de recueil le plus large possible de documents et de récits de carrières.
Comme tout groupe de travail de bénévoles, celui-ci a connu des tâtonnements sur les directions à prendre et les étapes de travail à mettre en œuvre. Malgré un intérêt partagé pour l’histoire, aucun de ses membres ne maîtrisait les rudiments de la discipline. Face à la richesse et à la complexité du matériau disponible, il est donc apparu nécessaire de recourir à des professionnels de la recherche historique, pour éviter de ne déboucher que sur une compilation de récits mémoriels ou sur une production autoréférentielle de peu d’intérêt pour la connaissance.
Comme le lecteur le découvrira dans ce livre, il existe une proximité forte entre les instituts techniques et la recherche agronomique publique, tant au niveau institutionnel qu’au travers des hommes et des femmes qui ont été amenés à collaborer sur des projets touchant à l’élevage. Les membres d'Amidele connaissaient de ce fait l'existence d’un Comité d'histoire de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), auquel participait Claude Béranger, « compagnon de route » de longue date de l’Institut de l’élevage. Ce dernier les a mis en relation avec ce comité, qui
L'INSTITUT DE L'ÉLEVAGE - DU TEMPS DE LA MODERNISATION À CELUI DES TRANSITIONS organise depuis longtemps au sein de l’Inra un recueil de récits de carrière, régulièrement publiés dans la collection « Archorales ». Ce comité se préparait alors à publier, sous la plume de Pierre Cornu (professeur d’histoire contemporaine), d Egizio Valceschini (directeur de recherche en économie et président du comité), et d’Odile Maeght-Bournay (doctorante en histoire contemporaine), une Histoire de Inra entre science et politique (Cornu et al., 2018), nourrie d’archives et de témoignages d’acteurs.
Egizio Valceschini et Pierre Cornu ont fait un accueil très favorable aux demandes d'appui méthodologique de la commission. Le premier, outre ses encouragements, a partagé la façon dont on pouvait croiser archives et témoignages pour construire un récit historique rigoureux. Le second a accepté d'accompagner le travail de la commission par ses compétences et son intérêt personnel pour l’histoire du développement agricole et des enjeux scientifiques et techniques associés à l’élevage. Tous deux ont prévenu que le chemin serait long avant d’arriver à une publication, mais que l'écriture collaborative de l’histoire était une aventure qui valait d’être tentée.
Face à l'ampleur croissante de la tâche, Pierre Cornu a proposé en 2020 à Charlène Bouvier, doctorante en histoire préparant sous sa direction une thèse sur les controverses scientifiques touchant à la prairie, de rejoindre la commission, ce qu’elle a fait en mettant toute son énergie à dépouiller et à synthétiser les archives, notes et transcriptions d’entretiens portant sur les activités des instituts, et en prenant en charge l'édition du livre.
Dès lors, la motivation de la commission n’a cessé de croître et la participation s’est à la fois élargie et renforcée au point de constituer un collectif de travail pleinement efficace, riche de débats et, selon les goûts de chacun, offrant la possibilité de pratiquer l'entretien biographique, la quête d’archives et de photographies anciennes, la rédaction de notes ou encore l'animation de séminaires thématiques.
En croisant les manières de faire des métiers de l’appui au développement et celles des historiens, une méthodologie originale a ainsi été forgée au cours du temps. Les archives écrites ou iconographiques ont naturellement constitué le matériau premier de l’enquête. Comme pour beaucoup d’organisations de création récente toutefois, l'archivage à caractère historique ma pas été une préoccupation des instituts techniques. Ils étaient tournés vers lavenir ! De plus, déménagements et accidents divers ont provoqué des pertes irréparables, ne laissant que des collections dépareillées et incomplètes dans les caves de la Maison nationale des éleveurs (MNE) à Paris. Heureusement, les « placards » des anciens ont révélé des trésors insoupçonnés. Seconde ressource majeure, le recueil de témoignages ou récits de carrière, selon la méthode de entretien semi-directif, a permis de croiser les mémoires des dirigeants, des cadres nationaux et des agents nationaux et régionaux de manière particulièrement riche. C’est ainsi une quarantaine de témoins de cette histoire qui ont été sollicités, enregistrés, et qui ont accepté de retravailler le script de leur entretien pour assurer la fiabilité et la précision de leur témoignage, acceptant de surcroît que celui-ci soit utilisé et cité. Outre des agents de tous niveaux des instituts techniques, la plupart des anciens dirigeants professionnels encore en vie ont été sollicités, ainsi que des acteurs des organisations partenaires proches. Enfin, pour faire émerger les thèmes et les moments forts de l’histoire des instituts, des séminaires internes ont été organisés, rassemblant de nombreuses contributions thématiques, et faisant l’objet de discussions collectives méthodiques. Au total, ce sont ainsi plus de 90 personnes qui ont apporté leur contribution à l’histoire des instituts.
Cette dynamique de travail et l'intérêt qu’elle a suscité auraient pu se poursuivre plus longtemps encore, chaque investigation ouvrant sur d’autres sujets à approfondir, d’autres acteurs à interroger. Les historiens ont toutefois pointé qu’il fallait savoir arrêter une enquête et prendre le temps d’une restitution nécessairement incomplète, mais suffisamment solide et rigoureuse pour valoir contribution au savoir historique.
Dans la mise en rédaction du matériau accumulé par la commission, l'apport des historiens a été déterminant à bien des égards. Tout d’abord, pour éviter l’anachronisme consistant à relire les événements du passé ou les orientations prises au regard des connaissances actuelles ou des enjeux du présent, en portant une exigence permanente de contextualisation du récit proposé. L'autre écueil aurait pu consister à écrire une histoire générale de l'élevage au détriment de celle propre de l'institut. Enfin et surtout, les historiens ont apporté leur art de la mise en récit, conçu non comme une captation des mémoires, mais comme la production d’un texte porté collectivement, relu et amendé collectivement, et offert ainsi au lecteur avec, nous l’espérons, suffisamment de distance critique d’une part, et de pédagogie sur le monde passablement compliqué de l'appui au développement d’autre part.
L'ouvrage est structuré en sept chapitres, encadrés par une introduction et un épilogue. Nous avons borné notre récit à la période qui va des débuts des instituts (Iteb, 1962 ; Itovic, 1967) jusqu’au tournant des années 2010, moment où l'essentiel des équipes aujourd’hui en responsabilité s’est construit. L'épilogue demandé à Anne-Charlotte Dockès, qui a suivi nos travaux au titre du comité de direction de l'institut, a pour but de tisser un lien avec les enjeux du présent.
Après l'introduction de Charlène Bouvier sur les instituts techniques comme objet d'histoire, Pierre Cornu propose dans le chapitre 1 une mise en perspective historique large de la modernisation de l'élevage dans l'après-guerre, jusqu’à la loi sur l'élevage de 1966. Le chapitre 2, de fait le premier à mobiliser le corpus rassemblé dans nos travaux, retrace de façon chronologique les vicissitudes institutionnelles de la création des deux instituts d’origine et l’histoire de l’affirmation de leurs missions jusqu’à leur fusion en 1991 sous le nom de Nouvel Institut de l'élevage. Après cette mise en perspective institutionnelle, les chapitres centraux de l'ouvrage constituent une exploration thématique des activités des instituts en direction des mondes de l'élevage. Le chapitre 3 relate ainsi la mise en place des dispositifs de fermes expérimentales, conçus au départ dans une optique diffusionniste du « progrès » issu de la recherche, qu’il fallait tester et adapter avant de le mettre à disposition des organismes de conseil aux éleveurs. Mais les missions de ces lieux d’expérimentation et de partage ont considérablement évolué au fil du temps, vers une conception plus
L'histoire en partage
L'INSTITUT DE L'ÉLEVAGE - DU TEMPS DE LA MODERNISATION À CELUI DES TRANSITIONS horizontale et plus dynamique du dialogue entre appui technique et éleveurs. Le chapitre 4, pour sa part, est totalement dédié à Phistoire du dispositif français d'amélioration génétique des cheptels et à la place des instituts en son sein, depuis la loi sur l'élevage de 1966 jusqu’à sa remise en cause dans l’affirmation des outils de la génomique au tournant des années 2000. Hormis sur ces aspects génétiques, fortement reliés à la recherche, la conception d’« une chaîne du progrès » descendante s’est trouvée assez rapidement contestée, les instituts opérant entre les années 1970 et les années 1980 un rééquilibrage au profit de démarches plus ascendantes et systémiques. Partant d’une connaissance de la diversité des systèmes d’élevage et de leurs performances, ces approches ouvriront les instituts à un travail de fond sur l’analyse économique de l'élevage, gage de légitimité pour leur participation aux débats sur l’avenir du secteur. Les intuitions systémiques de cette période s’incarneront également dans le dispositif emblématique des « réseaux d’élevage », objet du chapitre 5. Le sixième chapitre, dans la foulée, rend compte de la diversification des moyens et méthodes mis en œuvre pour transmettre aux conseillers et aux éleveurs les références techniques et économiques acquises par l'institut. Autant le « transfert » des résultats était essentiellement organisé autour des publications et des formations de conseillers dans une optique initialement diffusionniste, autant l’approche partant de la diversité des situations à prendre en compte pour promouvoir les changements va générer une diversification des outils et des démarches d’appui au développement, mobilisant des pratiques et des savoirs nouveaux pour un institut technique, issus notamment des sciences humaines et sociales. Le chapitre 7, enfin, consacré à la manière dont l’Institut de l’élevage a affronté les questions montantes du tournant des années 2000 — les biotechnologies, l’environnement, les mutations sociétales —, éclaire la refonte de la gouvernance et des partenariats nationaux et internationaux de l'institut, à l’origine du périmètre d’action qui est le sien aujourd’hui.
Outre une restitution de l’histoire interne des instituts techniques, apportons-nous du neuf sur Phistoire de la modernisation agricole ? La recherche publique, le syndicalisme spécialisé, les offices par produits, le conseil agricole ont eu leurs historiens, comme on en trouvera témoignage dans la bibliographie proposée en fin d'ouvrage. Aborder l’accompagnement de la modernisation de l'élevage au prisme des instituts techniques spécialisés dans l’élevage des ruminants peut surprendre de prime abord, eu égard à leur importance assez modeste en nombre d’agents (quelques dizaines au début, quelques centaines à la fin du xx° siècle, et un peu plus de 300 aujourd’hui) ou de moyens financiers et expérimentaux propres. La place et le rôle des hommes et des femmes de ces instituts, à l'interface entre les mondes de l'élevage, de la recherche, des politiques publiques et de la demande sociale, constituent toutefois à nos yeux un point d’entrée neuf et pertinent pour mettre au jour la complexité des dynamiques historiques à l'œuvre dans le processus de modernisation et d’intégration que connaît l'élevage français depuis les années 1960. Faire vivre une histoire collaborative, c’est aussi donner à entendre une réflexion sur l’histoire qui, pour être située dans des métiers et des institutions bien précis, n’en est pas moins capable d’une analyse critique digne d’être mise au débat sur ce qui sest joué dans l'appui au développement de l’élevage dans la France de la seconde moitié du xx° siècle et du début du xxr° siècle.
Plus largement, nous espérons que cette histoire intéressera aussi bien les acteurs passés et présents engagés dans le développement agricole que les historiens intéressés par cette période si riche en transformations pour les mondes agricoles et ruraux, et le grand public désireux de comprendre les enjeux de l'élevage dans le monde contemporain.
La commission histoire : Charlène Bouvier, Gérard Brice,
Pierre Cornu, Jean Devun, Anne-Charlotte Dockès,
Pierre-Louis Gastinel, Jacques Holtz, Florence Kling-Éveillard, Pascale Le Mezec, Yves Madeline, Roger Palazon, André Pflimlin, Olivier Sauvée, Gérard Servière, Joseph Véron et Georges Vedel.
L'histoire en partage
Charlène Bouvier!
Carder et filer la laine pour tricoter des vêtements à ses frères et sœurs ; traire matin et soir les quelques vaches qui constituent le troupeau familial ; rattraper le cheval apeuré si précieux pour les travaux agricoles ; travailler aux champs en veillant sur son nouveau-né à l’ombre d’un arbre dans un cageot ; monter plusieurs jours à l’alpage communal avec son mari et ses fils pour garder le troupeau après la mort du berger en laissant ses filles avec la chèvre si difficile à traire ; faire les foins avec ses parents, ses frères et sœurs, ses enfants et les leurs chaque mois de juillet ; le tout en essayant de faire vivre un petit restaurant d’altitude dans la station de ski du village en plein développement pour compléter le revenu de son mari devenu ouvrier dans le décolletage et en faisant le choix difficile d’envoyer ses enfants à l’internat pour leur offrir un avenir. Cette vie de fille de petit éleveur n’a rien d’exceptionnel dans les campagnes françaises des années 1960. Mais comme mémoire familiale transmise à une historienne des années 2020, elle dit un monde dont l'évidence s’est perdue, et mérite investigation.
De fait, l'élevage français entame à la charnière des années 1950 et 1960 une mue inédite face au processus de modernisation et d'intégration que connaissent les productions animales. C’est du besoin d'accompagner les éleveurs dans ce mouvement, à la fois prometteur de conditions de vie meilleures et porteur d’incertitudes, que naissent l’Iteb en 1962, puis l’Itovic en 1967. En très grande majorité issus de ce monde social, les hommes et femmes qui rejoignent alors les rangs des instituts techniques le font avec la volonté de défendre les intérêts d’un monde en péril : celui de l'exploitation familiale, de ses savoir-faire et de ses productions.
1. L'autrice tient à remercier personnellement tous les membres de la commission d’histoire d’Amidele pour leur accueil, leur confiance et leur pédagogie. Elle remercie également ses collègues docteur et doctorante du Laboratoire d’études rurales (LER) de Lyon : Pierre Le Gall pour le partage constant et précieux de sa connaissance du monde de l'élevage et de son histoire, ainsi que Mathilde Ferrand pour les nombreuses discussions autour de ce projet. Ce livre a été Poccasion de découvrir ce que sont la recherche collective et sa richesse, expérience malheureusement trop rare dans l’exercice de la thèse.
L'INSTITUT DE L'ÉLEVAGE - DU TEMPS DE LA MODERNISATION À CELUI DES TRANSITIONS
Les instituts techniques animaux font partie intégrante du puissant dispositif modernisateur cogéré par la puissance publique et le syndicalisme agricole mis en place dans les années 1960. Avec les lois d'orientation agricole de 1960 et 1962, la loi sur l’élevage et le décret sur le développement agricole de 1966, les fondements d’une politique de l'élevage sont posés. Il s'agit d'encadrer et d'accompagner l'élevage français, caractérisé par sa grande diversité et son « retard » technique sur les élevages d'Europe du Nord et d'Amérique du Nord, dans une profonde métamorphose légitimée à la fois par des injonctions économiques et par les aspirations sociales de toute une génération d’éleveurs.
Dans la course à l'augmentation de la production et aux gains de productivité, renforcée par la perspective de l’intégration au marché européen à partir de 1957, la mobilisation des « résultats » de la recherche dans l'amélioration de la gestion des exploitations d’élevage prend un caractère crucial. Les instituts techniques, conçus comme courroie de transmission entre le monde de la recherche et les éleveurs par l'intermédiaire des organismes de conseil et de services, se voient ainsi assigner une place précise dans une division industrielle du travail. Cependant, au fur et à mesure des évolutions et des difficultés que rencontre le monde de l'élevage, les agents de ces instituts, qui se considèrent au service des éleveurs avant tout, vont être amenés à s’'émanciper de cette conception descendante de la recherche et développement (R&D) pour affirmer progressivement leur propre méthode d'accompagnement des éleveurs et s'imposer, encore aujourd’hui, comme des médiateurs indispensables entre les pouvoirs publics, la recherche, les éleveurs et la société.
> Les instituts à l'interface entre le monde agricole, la recherche, les politiques publiques et la société
Objet d’un intérêt nouveau de la part de la recherche historique qui s'applique à comprendre le processus de modernisation de l'élevage, et plus largement de l’agriculture, des idées et valeurs qui le portent jusqu'aux modalités de son application concrète (Cornu, 2022 ; Le Gall, 2021), l’histoire de l’Iteb et de l’Itovic, puis de l’Institut de l'élevage issu de leur fusion en 1991, constitue un front pionnier pour la compréhension de la modernisation agricole, à la croisée des enjeux sociaux, techniques et écologiques. Ce livre en propose une première lecture, à travers la mise en récit de leur évolution institutionnelle mouvementée et des chemins de connaissance et d’action parfois tortueux que leurs agents ont empruntés pour affirmer leurs conceptions du développement de l'élevage.
Lire l’histoire des instituts à travers leur rôle d’interface exige de se confronter à la diversité des acteurs impliqués directement ou indirectement dans le développement de l'élevage, ainsi qu’à la densité et à la complexité des relations qu'ils entretiennent entre eux. Tâche ardue pour l’'historienne d’aujourd’hui aux yeux de laquelle l’opacité de ce monde pour partie révolu peut paraître insaisissable, elle n’en est pas moins fondamentale pour comprendre ce qui s’est joué au sein des instituts et donner à voir la singularité incarnée de leur trajectoire. Ce n’est qu’en replaçant cette dernière au cœur du système relationnel du développement de l'élevage que l’oscillation entre adaptation permanente aux injonctions extérieures et construction d’une identité propre et de savoir-faire spécifiques prend sens.Les hommes et femmes des instituts techniques sont, certes, les personnages principaux de cette histoire, mais ils n’en sont pas les seuls. Les éleveurs, soucieux de maintenir l'équilibre économique de leur exploitation, et si possible d’en assurer la transmission ; les animaux et leur capacité à évoluer dans les différents modèles d'élevage ; les paysages et leurs ressources, travaillés, habités, vécus ; tous s'inscrivent dans des dynamiques systémiques aux évolutions non linéaires. L'herbe bretonne, qui croît dix mois sur douze grâce au climat océanique, les ovins rustiques qui savent tirer profit des parcours méditerranéens, les machines à traire qui, selon leur conception, peuvent faire souffrir aussi bien Péleveur que la vache, interviennent dans les réflexions des ingénieurs sur les moyens à développer pour accompagner le changement technique. Quant aux logiques professionnelles des acteurs du conseil, aux postures scientifiques des chercheurs et aux exigences changeantes des consommateurs, ce sont autant de facteurs que les agents des instituts techniques doivent prendre en compte. Tout aussi déterminants, les moyens financiers disponibles, les demandes des instances professionnelles et le contenu changeant des politiques publiques participent pleinement à louverture ou à la fermeture de l’espace des possibles de l’action des instituts tout au long de leur histoire.
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The end
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