Front matter
DE GRUYTER OLDENBOURG
LES PORTRAITS DE MARIE-THERESE
Anne-Sophie Banakas Les portraits de Marie-Thérèse
Table des matières
Remerciements — V
1 2
Présentation du sujet et état des recherches — 1 Problématique, objectifs, méthodologie — 23
Premiere partie: La production : les peintres, agents de la formation de limage royale
Chapitre I Le portrait royal : un art officiel au service du prince — 49 1 Le peintre de cour à l’époque moderne — 49 2 Les académies et le portrait princier — 56 3 Conclusion — 67 Chapitre Il Les peintres viennois au service de Marie-Thérèse — 69 1 Martin van Meytens, un peintre entre cour et Académie — 70 2 Divers peintres très actifs à et pour la cour de Vienne — 79 3 Une nouvelle génération de peintres à la fin du règne — 84 4 Conclusion — 95 Chapitre Ill Des peintres rögionaux au service des &lites de la Monarchie — 96 1 Des peintures de la jeune Marie-Thérèse réalisées par des peintres issus des diverses contrées de la Monarchie — 96 2 Une démultiplication du portrait de Marie-Thérèse — 97 3 Une démultiplication du portrait en Autriche — 101 A Une démultiplication du portrait en Autriche mais aussi en Bohême — 107 5 Une démultiplication du portrait en Hongrie — 109 6 Le cas particulier des Pays-Bas autrichiens et de leurs cités — 118 7 L'Italie — 126 8 Conclusion — 127
X — Table des matières
Seconde partie: La distribution : le portrait, élément d’un rituel d’échanges sociaux, diplomatiques et politiques
1 Les portraits et la représentation — 136
2 Propagande et image royale. Une stratégie de communication de et autour de Marie-Thérèse — 140
Chapitre IV
Une Monarchie polycentrique: répartition des portraits du corpus — 147 1 La répartition des portraits par pays — 150
Chapitre V Les processus de commandes de portraits royaux — 200 1 Les mécanismes de distribution — 200 2 Le mécanisme du don et le portrait comme forme de substitution — 204 3 Commandes des élites et évènements politiques, faisant souvent suite aux visites — 228 A Conclusion — 250
Chapitre VI Conserver le corps royal : les espaces d’exposition des portraits — 252 1 Les résidences royales et impériales — 255 2 Lieux de représentation des Habsbourg : des pièces en l'honneur
de l’empereur puis de Marie-Thérèse — 261 3 Les collections des fidèles et des agents de Marie-Thérèse — 269 A Conclusion — 280
Troisième partie: La représentation : les figures de la souveraine ou l’image en formation de l’État
1 Analyse iconographique des tableaux et réflexions méthodologiques — 287
2 Gouverner, c’est paraître — 292
Table des matières —
Chapitre VII
Éléments pour l'analyse iconographique des portraits — 295
1 Le portrait royal : un art au service du souverain, un genre très théorisé — 295
2 Des portraits grands et majestueux ou d’autres plus simples et intimes — 301
3 Les insignes du pouvoir ou les éléments constitutifs du corps politique — 303 Des portraits codifiés : valeur de la gestuelle et du regard — 305
Chapitre VIII
Les portraits comme reflets des principaux enjeux du règne — 321
1 Une souveraine qui suit les rites et les traditions des pays — 323
2 Les portraits et les phases de la légitimation: les portraits et les pays de la Monarchie — 325
3 Le motif de la représentation impériale chez les Habsbourg et la couronne impériale familiale — 362
Chapitre IX Des rôles multiples pour une femme régnante: différents genres pour la reine — 381 1 L'existence d’un héritier : un argument politique crucial — 388 2 Les années 1750 ou la décennie des grands portraits de famille — 392 3 Le cas particulier de la représentation de la souveraine et de ses fils après la mort de François Étienne en 1765 — 396
A Les Habsbourg-Lorraine : première famille de l’aristocratie — 398 5 Une souveraine mère mais aussi guerrière — 401
Chapitre X
L’image d’une veuve — 408 1 Une souveraine veuve dans la lignée des veuves Habsbourg — 408 2 Les chapitres de dames nobles, manifestation d’une forme de pouvoir féminin et les nouveaux ordres créés par Marie-Thérèse — 412 3 La souveraine au service du bien public — 419 4 Conclusion — 429
XI
XII —— Table des matières
Appendice
Liste des portraits montrés dans le livre — 461 Sources consultées — 465
Introduction
Une gravure diffusée dans les années 1740 représente le maréchal Ludwig Andreas Khevenhüller brandissant devant ses troupes le portrait de Marie-Thérèse, ainsi qu’une de ses lettres, pour les exhorter à ne pas abandonner le combat. Cette gravure a été réalisée en 1742 à Amsterdam en pleine guerre de Succession d'Autriche. Au moment où le prince Charles Albert de Bavière occupe la Haute- Autriche, incarner la présence royale de Marie-Thérèse par l'intermédiaire de son portrait prend une signification symbolique et stratégique particulière. Cette anecdote montre que le portrait de Marie-Thérèse est également mis en scène par des puissances étrangères. Ces dernières lui attribuent de fait une certaine valeur’.
Dans les sociétés de l’époque moderne, la représentation politique occupe un rôle considérable et déterminant. L'analyse du rapport étroit entre la représentation visuelle, incarnée par exemple par le portrait, et la nature représentative du pouvoir du souverain, permet de s’interroger sur la traduction de ce problème dans le cas particulier et complexe — complexe entre autres parce que Marie-Thérèse est une femme — de la monarchie des Habsbourg au milieu du XVIII siècle.
Considérant l’importance de la représentation et tout particulièrement du portrait, genre en vogue au VII siècle, pour l’affirmation du pouvoir royal, il n’est pas étonnant que les portraits de Marie-Thérèse aient été très nombreux, quelle que soit la période, pendant ses quarante années de règne.
a. Pouvoir et représentation : représentation et image du pouvoir
Le terme de représentation est central pour la plupart des réflexions politiques et juridiques. Remarquons au passage que le terme français de représentation ne comprend pas seulement l’action de se représenter de la Monarchie. Le terme englobe aussi l’action de représentation de différents acteurs de l’époque, qui ne
1 Barta, Familienporträts, pp. 72-73 ; Stollberg-Rilinger, Maria Theresia, pp. 116-117 ; Warnke, « Politische Ikonographie », pp. 25-26; Schmitt-Vorster, Pro Deo et Populo, pp. 8-9, Schmitt- Vorster parle d’un lien émotionnel provoqué par le portrait royal de Marie-Thérèse, p. 11 ; Schulte, Der Körper der Königin, p. 20. Schulte a pu écrire: « Maria Theresia wusste ihren mütterlichen Körper politisch in Szene zu setzen und, indem sie die Gefühle rührte, ihren politischen Willen durchzusetzen ».
3 Open Access. © 2022 Anne-Sophie Banakas, published by De Gruyter. LGE) This work is licensed under the Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivatives 4.0 International License. https://doi.org/10.1515/9783110661804-001 se limitent pas seulement au cercle impérial. Ce mot inclut ainsi bien davantage que la seule représentation monarchique.
Dès le début du XIV* siècle, le terme prend une signification précise? car la représentation devient une manière de légitimer la souveraineté temporelle et spirituelle des princes laïcs et ecclésiastiques. La fonction première attribuée à la représentation est celle de substitution et de présence symboliques. Cet aspect est en effet indispensable car le souverain, comme tout homme mortel, ne peut être présent en tout lieu et en toutes circonstances. Parler de représentation en tant que substitution, c’est aussi évoquer la représentation au sens de « parler pour », « au nom de ». On peut ainsi affirmer que le prince parle au nom de ses états ou pour ses états. Ces états se réunissent en diètes et sont composés des principaux ordres du temps (les nobles, les élites urbaines et ecclésiastiques).
Une étude sur les portraits d’un souverain, encore plus d’une souveraine, conduit donc à une analyse de la nature et de l’essence même du ou des pouvoir(s). Cette analyse du pouvoir s’articule autour du phénomène de la representation’, et trouve dans le portrait royal un moyen d’expression particulièrement adéquat et de plus en plus prisé et demandé en ce XVIII siècle. Cette représentation confère une autorité à l’individu qui est censé incarner ce régime, en l’occurrence le chef d’État“. En posant la question du pouvoir comme objet mais aussi comme sujet et acteur à part entière de la représentation, on peut se demander quel pouvoir est propre aux portraits de Marie-Thérèse et surtout de quel pouvoir il peut être question dans le cas de la Monarchie des Habsbourg-Lorraine, dans la situation, et à l’époque de Marie-Thérèse.
Parmi les auteurs français, Louis Marin montre comment le portrait du roi engendre le pouvoir du monarque en le représentant et plus généralement comment la représentation elle-même produit du pouvoir”. La définition donnée par Louis Marin concernant la représentation résume et explique bien le double sens de substitution et de légitimation de la représentation que nous aborderons tout au long de ce livre sur la souveraine autrichienne :
La représentation en général a un double pouvoir : celui de rendre à nouveau et imaginairement présent, voire vivant, l’absent et le mort, et celui de constituer son propre sujet légitime et autorisé en exhibant qualifications, justifications et titres du vivant de l’être [. . .]6.
2 Podlech, « Repräsentation », p. 509.
3 Ghermani, Le Prince et son portrait, p. 14.
4 Sabatier, « Rappresentare il Principe », p. 249 : « Comment rendre visible, c’est-à-dire préhensible par les sens, cette abstraction : l’État, sinon en le figurant [. . .] ».
5 Marin, Le portrait du roi, p. 9 ; Cornette, Le roi de Guerre, p. 206.
6 Marin, Le portrait du roi, pp. 10-11, notamment p. 10. Sur Louis Marin, voir notamment Chartier, « Pouvoir et limites de la représentation ».
La représentation est l’action permettant de « rendre sensible » quelque chose ou quelqu’un au moyen d’une figure ou d’un signe”. En tant que représentations visuelles du pouvoir, les tableaux nous informent sur la façon dont la Monarchie des Habsbourg-Lorraine, et tout particulièrement Marie-Thérèse, entendent se définir et rester présents en ce milieu du XVIII? siècle. La souveraine doit être légitimée en différents lieux, auprès de divers acteurs et de soutiens décisifs pour la Monarchie au cours des quarante années de son règne. À travers le portrait royal, la reine et sa dynastie sont représentées, leur pouvoir est visualisé’.
Dans l’analyse qu’il fait du frontispice ornant le principal ouvrage de Thomas Hobbes, Horst Bredekamp pose la question suivante : « Pourquoi Thomas Hobbes ne peut-il penser l’État sans en créer une image ? »°. Selon lui, l’image qui illustre le Léviathan est un point décisif et essentiel du discours politique du philosophe anglais!°. Elle résume toute la problématique qui est propre à l’image, à son usage et à son rôle dans le domaine politique”.
Si pour être appréhendé, l’État doit être personnifié, pour être aimé et servi, il doit être représenté”. Précisément au cours de l’époque moderne, l’État devient l’institution dont le monarque est le représentant, si ce n’est l’incarnation. L'État naissant et grandissant entre le XIII? et le XVIII? siècle renforce les arguments principaux de sa légitimité”. En englobant justement les structures politiques déjà existantes, l’État évolue“.
La figure monarchique repose, dans notre cas, sur différents principes, souvent composites, et sur des héritages variés. En Autriche, il s’agit des traditions
7 Voir notamment la définition donnée par le dictionnaire Larousse ou voir Bonfait, Les portraits du pouvoir, p. 222.
8 Voir notamment les propos de Ghermani, Le Prince et son portrait, p. 14.
9 Bredekamp, Thomas Hobbes visuelle Strategien, p. 7.
10 Roeck, Das historische Auge, pp. 208-209.
11 Parmi les travaux consacrés à l’iconographie politique, dans le domaine de l’histoire culturelle, mentionnons ceux de Maurice Agulhon. Cet auteur s’est tout particulièrement penché sur l'imagerie de la symbolique républicaine tout au long d’une trilogie sur la figure de Marianne ; voir Agulhon, Marianne au combat; Agulhon, Marianne au pouvoir ; Agulhon, Les métamorphoses de Marianne. Voir aussi Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française.
12 Walzer, « On the Role of Symbolism », p. 194; voir aussi Gaehtgens, Hochner, « Introduction », p. 1; Johannesson, « The Portrait of the Prince », p. 11.
13 Arasse, « Portrait », pp. 107-108, p. 108: Arasse évoque les galeries de portraits comme une manière pour l’État de penser « sa propre légitimité, son droit à durer ».
14 Chartier, « Construction de l’État moderne », pp. 491-492. Chartier a pu définir de cette manière l’État moderne, « par l'instauration progressive de la fiscalité publique » et par l’instauration « d’un ordre garanti par le pouvoir de commandement du souverain », p. 492.
des duchés d’Autriche, mais aussi des royaumes de Hongrie et de Bohême, ainsi que du Saint Empire. L’heritage espagnol demeure &galement incontournable. Le portrait concentre la représentation du corps naturel du monarque, mais aussi de son corps symbolique et politique, à travers la peinture des insignes et autres regalia comme les couronnes”. Le portrait devient un enjeu politique, diplomatique et social d’importance faisant intervenir plusieurs acteurs. En participant de leur côté à l'élaboration de la représentation de Marie-Thérèse, qu’ils modulent selon leurs attentes, les royaumes et leurs élites! incarnent et représentent les intérêts divers des états et des ordres.
b. Les deux corps du roi et le portrait royal
Comme le mentionne Horst Bredekamp”, Erwin Panofsky a déjà mis l’accent sur les deux pôles du transi, évoquant la représentation réaliste d’un défunt et la représentation au vif, dans les conférences qu’il tint en 1956 au sujet de la sculpture funéraire!® . Ces thématiques sont également fondamentales dans l’œuvre d’Ernst Kantorowicz, The King’s Two Bodies, qui traite de la liturgie des deux corps du roi”. Ernst Kantorowicz étudie la dynastie des Tudor et la Monarchie française en s’appuyant notamment sur les effigies de cire des rois. À travers cette analyse de la personne et de la fonction royales, il apparaît que le roi possède un corps terrestre, humain et mortel, et un corps politique et immortel, sans âge ni faiblesse, représentant sa fonction et incarnant l’idée et la permanence de l’État. Les deux corps sont inséparables. L'expression française criée après la mort d’un roi - « le roi est mort, vive le roi » — prend alors tout
15 Voir Polleross, « Das frühneuzeitliche Bildnis als Quelle », p. 1011.
16 Issu du latin eligere, « choisir », les élites peuvent être considérées comme des élus, des choisis.
17 Bredekamp, « Préface », pp. I-II.
18 Panofsky, Tomb Sculpture.
19 Kantorowicz, The King’s Two Bodies. Sur le contexte et la réception de ce livre, voir Jussen, « ‘The King’s Two Bodies’ Today » ; Kahn, « Political Theology » ; Lerner, Emst Kantorowicz, pp. 344-357 ; Monod, « Reading the Two Bodies ». Rappelons que l’ouvrage de Kantorowicz s’occupe uniquement de la théorie des deux corps du roi au Moyen Âge. On a cependant proposé plusieurs démarches pour son application et adaptation à la représentation princière à l’époque moderne ; voir entre autres Apostolidès, Le roi-machine, pp. 11-13 ; Ghermani, Le Prince et son portrait, pp. 14-15 ; Stoichita, « Imago Regis », pp. 183-184 ; Telesko, Maria Theresia, pp. 74-77. Elle peut aussi être étendue à l’aspect du genre, comme le font Cosandey, La reine de France, pp. 9-10 ; Hertel, « Maria Theresia als ‘König von Ungarn’ », pp. 110-111, 115-116 ; Schulte, « Der Körper der Königin » ; Strunck, « The ‘Two Bodies’ of the Female Sovereign ».
son sens. L’Interregnum est comblé, si ce n’est supprimé. La continuité de la dynastie est assurée”.
La recherche sur les corps féminins et sur la royauté au féminin, liée au travail effectué sur les corps royaux en général, s’est inspirée en partie de Kantorowicz. Il est clair cependant que cette théorie ne sera pas utilisée comme telle dans notre travail mais qu’elle servira plutôt de point de départ, qu’il nous est néanmoins apparu nécessaire de mentionner.
Passons à la question du portrait royal à l’époque moderne. Le portrait devient un support de plus en plus apprécié par les princes de l’époque auxquels sont en grande partie destinés ces portraits. Cet engouement gagne aussi les élites qui sont d’actifs récepteurs et acteurs de cette production de portraits royaux.
En matière de portrait royal, le portrait de Louis XIV réalisé par le peintre Hyacinthe Rigaud en 1701 est souvent considéré comme le prototype du portrait d'Etat. Le Roi Soleil fait partie des souverains qui figurent parmi les personnalités importantes de la littérature et de la recherche, à côté de Charles Quint, d’Elisabeth d’Angleterre”? ou de Christine de Suède”, et encore plus récemment la famille des Aragon”. Le portrait de Louis XIV à Versailles constitue le modèle principal de représentation pour les souverains de l’époque moderne. Jean-Marie Apostolidès”, Louis Marin”, Peter Burke”, Hendrik Ziegler” et Stefan Germer” ont tous abord& un aspect de cette reprösentation du Roi Soleil. Mentionnons aussi les nombreuses contributions de Gerard Sabatier dans le domaine du politique et des representations”. Ces auteurs envisagent le portrait royal comme un élément essentiel dans l’élaboration de la gloire royale et de la
20 Dès les années 1960, les historiens et cérémonialistes américains, comme Ralph Giesey, considèrent les cérémonies funéraires de la Renaissance française comme de hauts moments de la représentation royale. Giesey, The Royal Funeral Ceremony.
21 Ahrens, Hyacinthe Rigauds Staatsporträt Ludwigs XIV.
22 Caroly, Le corps du Roi-Soleil ; Strong, The Cult of Elisabeth ; Checa Cremades, Carlos V. La imagen del poder en el Renacimiento ; ou encore l’ouvrage plus récent de Bodart, Pouvoirs du portrait.
23 Biermann, Von der Kunst abzudanken.
24 Barreto, Du Portrait du roi à l’image de l’Etat.
25 Apostolidès, Le roi-machine.
26 Marin, Le portrait du roi.
27 Burke, The Fabrication of Louis XIV.
28 Ziegler, Der Sonnenkönig und seine Feinde.
29 Germer, Kunst - Macht - Diskurs.
30 Sabatier, « Rappresentare il Principe » ; Sabatier, « Les rois de représentation » ; Sabatier, Versailles ; Sabatier, « La gloire du roi ».
mystique monarchique. Si les portraits de Marie-Thérèse ne peuvent pas être véritablement ni totalement comparés à ceux d’Elisabeth d'Angleterre, ni même à ceux de Louis XIV, il nous a paru indispensable de nous pencher sur ces ouvrages et sur ces souverains.
Bien que le portrait du Roi Soleil exécuté par Rigaud passe souvent pour le portrait royal type de l’époque moderne”, il existe beaucoup d’autres portraits, antérieurs au XVII siècle, et qui ne se limitent nullement à la France, où le souverain est peint à côté des couronnes de manière altière et majestueuse. Le genre du portrait royal ne peut donc être réduit ni à Rigaud ni à son modèle, Louis XIV. Retenons toutefois que ce peintre et son souverain ont porté en Europe, au début du XVIII siècle, certaines tendances picturales à leur paroxysme, qui sont alors apparues comme la meilleure et la plus illustre mise en scène de la personne royale.
Rappelons que l’ouvrage de Jacob Burckhardt publié en 1860 joue un rôle important dans l'interprétation et la signification du portrait”. Burckhardt associe la popularité croissante du genre du portrait au début de l’époque moderne à l'émergence de l'individu, tout particulièrement durant la Renaissance”. Bien que discutée, cette conception a été reprise par un certain nombre d'auteurs”.
Marquée certainement par les phénomènes de totalitarisme de l’époque contemporaine, l’iconographie politique a aussi été analysée sous l’angle d’une œuvre de propagande”. En tant que signe de pouvoir et en tant que support privilégié de représentation, le portrait royal renvoie à sa manière à la notion de propagande. Le terme de propagande en lui-même remonte à l’univers religieux de l’époque moderne où l’on parle de Congregatio de Propaganda Fide, de Congrégation pour la propagation de la foi. Il s’agit en effet pour l’Église Romaine de propager la foi catholique à l’aide d’acteurs mais aussi d’objets et de symboles*. L'acte de propagande concerne également la propagation des idées politiques, en particulier celles concernant la légitimation de la souveraine et de sa Monarchie.
31 Beyer, Das Porträt, pp. 237 et 240; Milovanovic, « L’icöne royale », pp. 166-169; Roeck, Das historische Auge, pp. 203-211.
32 Ghermani, Le Prince et son portrait, pp. 12-13.
33 Burckhardt, Die Cultur der Renaissance in Italien; Ghermani, Le Prince et son portrait, p. 12. 34 Campbell, Renaissance Portraits; Pope-Hennessy, The Portrait in the Renaissance. Pour un résumé de ces débats, voir Johannesson, « The Portrait of the Prince », pp. 26-27.
35 Burke, The Fabrication of Louis XIV; Christensen, Princes and Propaganda.
36 Ghermani, Le Prince et son portrait, p. 13.
c. Le portrait de Marie-Thérèse : un corps de femme et un titre de roi
L'arrivée d’une jeune princesse à la tête des couronnes héréditaires des Habsbourg, reconnue comme archiduchesse d’Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, mais confrontée à l’impossibilité juridique d’être élue empereur du Saint Empire, suscite un regain d’intérêt de la part des chercheurs. Ces derniers s’interrogent sur la représentation iconographique du corps d’un monarque lorsque celui-ci est une femme, autrement dit sur les spécificités impliquées lorsqu’une femme et non un homme monte sur le trône, surtout en matière de représentation. Les notions de maternité, de fertilité, ainsi que de veuvage, y sont particulièrement mises en valeur, notamment par Ilsebill Barta et Michael Yonan. Les travaux de ces derniers, et tout récemment de Werner Telesko, ont traité la question de la représentation picturale de Marie-Thérèse. Ilsebill Barta, l’une des premières à s’être consacrée au portrait de Marie-Thérèse, s’est principalement attachée à l’étude de l’image familiale chez les Habsbourg, en particulier durant le règne de Marie-Thérèse”. L'auteur enquête sur la fonction et l'iconographie politiques des représentations familiales au XVIII siècle et montre l’évolution du genre au cours du siècle dit des Lumières”.
Michael Yonan et Werner Telesko ont également abordé la question des deux corps politiques de Marie-Thérèse : son corps naturel de femme et son corps politique de roi. Dans un de ses ouvrages (2011), Michael Yonan évoque l'importance des couronnements royaux et impériaux dans le cadre de la représentation de Marie-Thérèse”. Il s’attache tout particulièrement à analyser les portraits les plus connus de Marie-Thérèse afin d’étudier la relation entre les royaumes et la souveraine, notamment à travers l’emploi d’habits nationaux. L’auteur s'interroge également sur la position de Marie-Thérèse et de la dynastie des Habsbourg-Lorraine en soulignant le lien qui l’unit à son père Charles VI. De la même manière que dans l’ouvrage d’Ilsebill Barta, Michael Yonan aborde la question de la fertilité et de la maternité de Marie-Thérèse.
Par l’intermédiaire de la représentation des Habsbourg et tout particulièrement de la figure de Marie-Thérèse, il est possible de lire et de décrypter le lent processus de construction de l’Autriche. Dans son ouvrage paru en 2012, Werner
37 Barta, Familienporträts.
38 L’auteur part du principe qu’il existe bel et bien une tradition ancienne du portrait familial chez les Habsbourg. Pensons au célèbre portrait de Maximilien I™ avec sa famille peint vers 1515-1520 par Bernhard Strigel ou à celui de l’empereur Maximilien II avec femme et enfants par Arcimboldo, vers 1563-1567. Voir notamment Barta, Familienporträts, p. 35.
39 Yonan, Empress Maria Theresa.
Telesko s’est penché sur l’apparition d’une légende autour de Marie-Thérèse, qui considère la souveraine comme la mère de ses peuples, bonne et compréhensive, tout en restant héroïque“. Telesko s’est également intéressé au culte de Marie- Thérèse aux XVIII et XIX° siècles, vue comme une mère de la patrie, et l’&volution de ce mythe au cours du XX° siècles. Plus récemment, le chercheur a dirigé un projet sur la représentation de Marie-Thérèse analysée notamment à travers les portraits et les gravures“!.
La mise en valeur progressive de symboles propres à la dynastie avait déjà incité Telesko à traiter la représentation des Habsbourg sous l’angle de la construction de l’État autrichien dans des ouvrages consacrés à la représentation des Habsbourg-Lorraine au XIX° siècle. Les images peuvent nous permettre de « suivre la formation progressive de la “Nation Autriche”, du passage progressif de la “Casa d’Austria” au “Gesamtstaat” habsbourgeois »“? : Werner Telesko situe cette évolution dès le XVIII? siècle. Au fil des siècles, les territoires qui constituent la Monarchie des Habsbourg, pluriels et disparates, se retrouvent « insérés », et « intégrés » dans un processus d’unification qui est le résultat d’un projet e dynastique »“?. Le nom même de la Maison d’Autriche, désormais dirigée par les Habsbourg-Lorraine, permet de donner une forme d’unité à cette structure. Le souverain devient alors simultanément le symbole et le garant suprême de cette unité collective. La construction spécifique de la Monarchie autrichienne, considérée comme une unité de peuples et de territoires hétérogènes “*, est fondamentale pour l’enquête. Werner Telesko narre la construction de la Monarchie en insistant sur les nombreuses interactions et tensions entre Vienne et les provinces. Les relations entre ces espaces sont en effet marquées par des intérêts souvent contradictoires”.
Les liens entre les portraits de Marie-Thérèse et le sentiment patriotique de certaines populations de la Monarchie ont déjà été soulignés dans la littérature scientifique. Il y a quelques années, Vladimir Simié a ainsi publié un
40 Telesko, Maria Theresia.
41 Ce projet de recherche a eu lieu à l’Institut d'histoire de l’art et d'histoire musicale de l’Académie autrichienne des Sciences. Il s’intitulait « Herrscherrepräsentation und Geschichtskultur unter Maria Theresia (1740-1780) ». Les principaux chercheurs étaient le professeur Werner Telesko ainsi que les chercheurs Sandra Hertel, Stefanie Linsboth et Szabolcs Serfözö. Voir Telesko, Hertel, Linsboth, Die Repräsentation Maria Theresias.
42 Telesko, Geschichtsraum Österreich, p. 15.
43 Telesko, Geschichtsraum Österreich; Telesko, Kulturraum Österreich.
44 Telesko, Geschichtsraum Österreich, p. 15.
45 Telesko, Kulturraum Österreich. Cet autre ouvrage de Telesko est également intéressant car il évoque bien les rapports, comme les tensions, entre le centre Vienne et les provinces de la Monarchie.
article sur le patriotisme dynastique des Serbes habitant les territoires Habsbourg conquis sur les Ottomans au début du XVIII? siècle, dans lequel il analyse les portraits de la souveraine. Les Églises catholique et orthodoxe ont renforcé les sentiments patriotiques des sujets dans ces contrées, en véhiculant l’autorité du pouvoir central. En signe de ce lien, des portraits de Marie-Thérèse sont exposés chez de nombreux ecclésiastiques, catholiques et orthodoxes, de cette région“. Il existe une interdépendance et un intérêt réciproque bien compris entre Marie-Thérèse et les élites des pays.
L’&vocation de ces ouvrages nous amène à adopter une démarche interdisciplinaire et à nous pencher sur les travaux des historiens de l’art, de fait les premiers à s’être emparös de la question des portraits. Nous empruntons certaines de leurs observations et de leurs méthodes d’analyse. Ils disposent incontestablement d’une plus grande expérience et d’une avance indéniable, bien logique, dans le domaine de l’analyse picturale.
Au cours des dernières années, en 2017 particulièrement, en raison notamment du trois-centième anniversaire de la naissance de la souveraine (1717-2017), beaucoup d’ouvrages ont été publiés sur Marie-Thérèse“”. Dans ces écrits, l’accent est mis, entre autres, sur l’importance de la représentation du corps de la femme lorsque celle-ci est souverain“, La théorie d’Ernst Kantorowicz sur les deux corps du roi ou de la reine dans ce cas, est alors mentionnée par les auteurs pour exprimer cette dualité et cette tension entre le corps naturel de femme et le corps politique de souverain. Christina Strunck“”, Sandra Hertel”? et Élisabeth Badinter”! ont abordé cette question des deux corps de la souveraine: le corps de femme et le corps masculin se renforcent mutuellement, les frontières entre corps naturel féminin et corps politique masculin sont floues et perméables l’une à l’autre. Le corps politique peut se faire féminin lorsque la maternité, notamment, devient un argument politique”. Élisabeth Badinter parle même d’un troisième corps de Marie- Thérèse, le corps maternel”.
46 Simić, « ‘Gnädiger Kaiser’ und ‘treuer Untertan’ », p. 27, pp. 35-39.
47 Voir notamment les trois biographies de Badinter, Le pouvoir au feminin ; de Lau, Die Kaiserin ; et de Stollberg-Rilinger, Maria Theresia.
48 Bien que souveraine parce qu’elle est une femme, nous désignons souvent Marie-Thérèse comme souverain en raison de ses titres de roi de Hongrie et de Bohême.
49 Strunck, « The ‘Two Bodies’ of the Female Sovereign », pp. 64-83.
50 Hertel, « Der weibliche Körper ».
51 Badinter, Le pouvoir au féminin.
52 Strunck, « The ‘Two Bodies’ of the Female Sovereign », p. 76.
53 Badinter, Le pouvoir au féminin, p. 330. Hertel, « Der weibliche Körper », p. 35. Voir notamment le dernier ouvrage de Badinter sur la question de la maternité: Badinter, Les conflits d’une mère.
S’il est vrai que la plupart des reines qui exercent le pouvoir elles-mêmes parviennent à maintenir leur autonomie en refusant de se marier ou de se remarier”, ce n’est pas le cas de Marie-Thérèse, épouse de François Étienne de Lorraine, élu et couronné après 1745, empereur du Saint Empire romain germanique. La tension entre la position de Marie-Thérèse comme souveraine des territoires héréditaires et celle de l’empereur, son époux, est un des points épineux et subtils de la représentation du couple”. Concernant l'aspect de la représentation du corps, la question de la beauté est également posée, notamment par Barbara Stollberg-Rilinger dans son ouvrage sur Marie-Thérèse. Selon elle, la beauté de la souveraine devient même une source de légitimité politique”.
d. Contexte du règne de Marie-Thérèse et structure de la Monarchie
Durant son règne, au cours de la guerre de Succession d’Autriche et pendant la guerre de Sept Ans, les conflits qui embrasent l’ensemble de la Monarchie touchent également de nombreuses puissances européennes : l’Autriche, la Prusse, la France, la Grande-Bretagne, la Saxe et la Bavière. De nouvelles configurations politiques et diplomatiques se mettent en place, notamment lors du renversement des Alliances en 1756 qui voit d’anciens pays ennemis comme l’Autriche et la France, par exemple, se transformer en alliés”. Archiduchesse d’Autriche, couronnée roi de Hongrie en 1741 et de Bohême en 1743°°, épouse et mère de deux empereurs du Saint Empire romain germanique, Francois I” empereur en 1745 et Joseph II empereur en 1765, Marie-Thérèse est l’un des grands chefs d’État de son siècle. Elle succède à son père l’empereur Charles VI, lors de la mort soudaine de ce dernier en 1740, dans un contexte de crise multiforme.
Cette crise est, en premier lieu, dynastique avec la mort de Charles VI qui marque l'extinction de la lignée masculine des Habsbourg d’Autriche. Elle est aussi territoriale avec les invasions successives des pays héréditaires et la perte définitive de la Silésie. C’est enfin un ébranlement de la légitimité monarchique en raison de la connivence d’une partie de la noblesse de Bohême contre la Monarchie des Habsbourg, et de la perte de la couronne impériale entre 1742 et 1745. L'analyse de la situation et de la relation entre les provinces de la Monarchie et le pouvoir royal permet alors d’éclairer la signification des portraits.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Les portraits de Marie-Thérèse.
