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Le Bureau international d’éducation, matrice de l’internationalisme éducatif

Rita Hofstetter · 2022

216,792 words · about 15 h 11 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Licence: CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Hofstetter, Rita (2022), Le Bureau international d’éducation, matrice de l’internationalisme éducatif, open access publisher - licensed CC BY-NC-ND 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0)

Text from OAPEN Library and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Rita Hofstetter
Language
French
Published
2022
Length
216,792 words · about 15 h 11 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN)

 

Contents (8)
  1. Front matter about 3 min
  2. Avant-propos about 41 min
  3. Partie 1 about 3 min
  4. 1 about 1 h 51 min
  5. 3. Se Positionner Comme Organisation Inter-gouvernementale (1929-1939) about 3 h 17 min
  6. Partie 2 about 3 h 38 min
  7. Partie 3 about 5 h 16 min
  8. Conclusion about 22 min

Continue:

Front matter

Education: Histoire et pensée

Exploration

= Rita Hofstetter & Érhise (Éds.) SCH À Le Bureau international d'éducation, matrice de l’internationalisme éducatif (premier 20° siècle)

Avant-propos

Cet ouvrage s'inscrit dans le programme de recherche de l’Équipe de recherche en histoire sociale de l'éducation (Érhise) qui porte depuis une douzaine d'années sur l'analyse des configurations que revêt l'internationalisme éducatif au cours du premier 20° siècle. Le présent volume approfondit l'axe se rapportant à l’histoire du Bureau international d'éducation (BIE), pour saisir, à travers cette institution installée à Genève à vocation internationale, les chantiers investis et les réseaux actifs du processus séculaire d’internationalisation de l'éducation.

L'ouvrage est l'œuvre à la fois d’un collectif et d'engagements individuels. Initiés par Rita Hofstetter et Bernard Schneuwly, puis avec Joëlle Droux, les travaux sur le BIE et l’internationalisme éducatif ont été soutenus depuis 2015 et surtout 2017 par des subsides du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS), complétés d’apports ponctuels de différentes entités de l’Université de Genève, dont la Maison de l'Histoire, ainsi que de la CAPES (Brésil). Ces ressources ont permis la conceptualisation préliminaire du projet puis l'élaboration simultanée de trois thèses de doctorat (de Cécile Boss, Émeline Brylinski et Clarice Loureiro, en préparation) ainsi que de moult publications et échanges collectifs, dont ce volume tire avantageusement parti.

Les membres d’Érhise ayant contribué à la rédaction de ce volume — listés au terme de cet avant-propos — couplent des expertises complémentaires : historiens de l'éducation, privilégiant des perspectives transnationales et relationnelles, des approches historico-didactiques, d'histoire et sociologie des sciences, au prisme aussi des études genre ; chercheurs spécialisés par ailleurs dans l'analyse des divers chantiers et terrains éducatifs au sein desquels le BIE et ses partenaires ont

6 Avant-propos œuvré : petite enfance, population en situation de vulnérabilité, mass schooling, curricula, transformations des savoirs scolaires, profession enseignante, syndicalisme, politiques de la jeunesse, éducation à la paix, citoyenneté mondiale, éducation comparée, etc. Chaque membre d'Érhise a contribué à la rédaction d’un ou plusieurs chapitres, lesquels ont tous bénéficié des lectures critiques des membres du comité scientifique au fil de séances trimestrielles, échelonnées ces cinq dernières années. Il s'agit à ce titre d'une véritable monographie collective.

Des séminaires scientifiques internationaux organisés par des collaborateurs d’Érhise ont aussi permis d'aborder des problématiques méthodologiques, théoriques et empiriques spécifiques avec des experts particulièrement qualifiés, dont les noms figurent ci-dessous* et que nous remercions ici chaleureusement. Très nombreux sont les collègues qui, par leurs propres investigations et écrits, leurs relectures et discussions critiques, leurs traductions et invitations sont présents en filigrane dans ces pages. En témoignent les multiples sites où nous avons été conviés à présenter nos travaux : Amsterdam, Barcelone, Berlin, Bruxelles, Budapest, Cadix, Dublin, Fribourg, Genève, Groningue, Lausanne, Lisbonne, Londres, Lyon, Moscou, Paris, Porto, Rome, Saint-Pétersbourg, Uppsala, Varsovie, Zurich, mais aussi Chicago, New York, San Francisco, Washington, de même que Belo Horizonte, Rio de Janeiro, Säo Paulo, San Luis de Potosí, Quito, et, plus brièvement, Bombay, Hanoï, Hô Chi Minh-Ville, Hué... Nous avons également eu la chance de soumettre les premiers résultats de nos investigations à la discussion critique dans de nombreux réseaux scientifiques formalisés, que ce soit au niveau helvétique (Journées suisses d'histoire, Société suisse pour la recherche en éducation — SSRE...), ou à l'échelle internationale : à l'instar des congrès de l'American Educational Research Association (AERA), de la Comparative and international Education Society (CIES), de l'European Network in Universal and Global History (ENIUGH)), de l'European Conference on Educational Research (ECER), de l'International Standing Conference for the History of Education (ISCHE).

Nos investigations ont tiré parti des richesses patrimoniales préservées dans une diversité de sites et d'institutions, de bibliothèques et de fonds archivistiques, en premier lieu, les Archives Institut Jean-Jacques Rousseau (AIJJR), de la Fondation Jean Piaget (AJP), de la Société des Nations (SDN) et de l'Organisation des Nations Unies (ONU), et bien sûr celles du Centre de documentation et d'archives du BIE lui-même,

Avant-propos 7 bien que nous regrettions de n'avoir pu bénéficier, en son temps, de l'accès aux archives désormais partiellement digitalisées du BIE. C'est grâce aux généreux accueil et appui des responsables de ces divers fonds d'archives que nous avons pu concrétiser nos travaux, ce dont nous les remercions. Notre profonde reconnaissance s'adresse encore aux experts anonymes qui ont minutieusement commenté l'ensemble du manuscrit et ont permis den améliorer la pertinence.

La confection finale de l'ouvrage a pu bénéficier des précieuses contributions spécifiques d'Isabelle Descombes (graphisme), d'Elphège Gobet (suivi archivistique) et de Philippe Matthey (relecture formelle) : à eux aussi, toute notre gratitude.

Rita Hofstetter Cécile Boss, Émeline Brylinski, Aurélie De Mestral, Joëlle Droux, Bernard Schneuwly, partenaires dans la coordination du travail et dans la confection du volume avec la collaboration de Michel Christian, Anouk Darme-Xu, Blaise Extermann, Marie-Élise Hunyadi, Irina Leopoldoff, Clarice Loureiro, Frédéric Mole, Valérie Lussi Borer, Anne Monnier, Viviane Rouiller, Sylviane Tinembart.

*Experts ayant participé à l'un des séminaires scientifiques autour de ce projet

Abdeljalil Akkari et Thibaut Lauwerier (Université de Genève), Iván Bajomi (Université Eötvös Loránd de Budapest), Léonora Dugonjié (Uppsala University), Joyce Goodman (University of Winchester), Martin M. Grandjean (Université de Lausanne), Daniel Laqua (Université Northumbria, Newcastle), Claire Lemercier (CNRS SciencesPo, Paris), Damiano Matasci (Université de Lausanne), Patrick Montjourides (Cambridge University), Emmanuelle Picard (École normale supérieure, Lyon), André Robert (Université Lyon 2 Lumière), Marc Ratcliff et son équipe (Camille Jaccard, Ariane Noël et Jeremy Burman, Université de Genève et Groningen University), Rebecca Rogers (Université Paris Descartes), Gita Steiner-Khamsi (Norrag & Columbia University), Anton Tarradellas (Université de Genève), Françoise Thébaud (Université d'Avignon et des pays de Vaucluse), Sylvain Wagnon (Université de Montpellier).

SOMMAIRE

Introduction générale.

Sociogenèse d'une plateforme éducative

Rita Hofstetter et Joëlle Droux, au nom d'Érhise

Partie 1. Le BIE : un laboratoire pour l'institutionnalisation de l’internationalisme éducatif

1. L'Institut Rousseau — emblème de l'esprit de Genève — Rita Hofstetter

2. « Ut per juvenes ascendat mundus ». Le pari périlleux de fédérer les mouvements sociaux (1925-1929) „osses 77 Rita Hofstetter

10 Sommaire

3. Se positionner comme organisation inter- gouvernementale (1929-1939); ses 117 Rita Hofstetter et Cécile Boss

4. Agir quand même : le Service d'aide intellectuelle aux prisonniers de guerre (1939-1945) een 159 Cécile Boss, Emeline Brylinski et Joëlle Droux

5. Justifier le BIE et son expertise face à l'Unesco (1945-1952) eee 167 Émeline Brylinski

6. Le mode opératoire des Conférences Emeline Brylinski et Rita Hofstetter

Partie 2. Causes à l'agenda : promouvoir l'accès de tous à l'instruction pour construire la paix

7. Prolongation de la scolarité et accès aux filières du secondaire : une cause COntroversée int eede 245 Rita Hofstetter et Anne Monnier

8. Classes spéciales, écoles rurales : différencier pour reconstruire un universel scies 269 Joëlle Droux, Cécile Boss et Frédéric Mole

9. « La garderie est devenue une école » : Michel Christian

Sommaire 11

10. Les CIIPs au prisme des disciplines, programmes et manuels scolaires in 307 Aurélie De Mestral, Viviane Rouiller et Anouk Darme-Xu

11. Des pratiques éducatives langagières au service de

la compréhension interñaționale ? ss 337 Bernard Schneuwly, Anouk Darme-Xu, Blaise Extermann,

Irina Leopoldoff et Viviane Rouiller

12. Améliorer la formation, les qualifications et les conditions de travail des ensei NaNtS eeneg san aea EaR Ea 363 Sylviane Tinembart et Valérie Lussi Borer

Partie 3. Acteurs et réseaux : le BIE dans la constellation de l’internationalisme éducatif

13. Le BIE et l'éducation nouvelle : confluences et diSSONANCES cisisroreka gerkar ankeret aea eor re aE inak E i a ekeren 389 Cécile Boss, Rita Hofstetter et Bernard Schneuwly

14. Convergences, coopérations et concurrences avec Frédéric Mole

15. Les associations internationales féminines :

de discrètes collaboratrices devenues instigatrices

16. Appartenances, affiliations et réseaux de sociabilités des acteurs du BIE ...seeecseeeeseeesesereerreesrrrresrressrrreerees 461 Cécile Boss

12 Sommaire

17. Les décisionnaires : portrait de groupe de « lintergouvernementalismé » éducatif suis 491 Emeline Brylinski

Michel Christian, Bernard Schneuwly, Emeline Brylinski, Irina Leopoldoff et Clarice Loureiro

Conclusion générale. Un Bureau précurseur, acteur deson eege iii ie rie aasia 541 Rita Hofstetter et Bernard Schneuwly, pour Erhise

Tab.

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3.1:

6.1.

6.2. 6.3.

10.1.

12.1;

16.3.

18.1.

TABLE DES TABLEAUX

Pays membres du BIE (avec date d'adhésion)

Profils professionnels renseignés des participants aux CIIPs (1934-1958)

Liste des CIIPs (1934-1968)

Nombre d'enquêtes et recommandations en fonction

de trois catégories

Thématiques des CIIPs présentant un caractère disciplinaire

Synthèse des questionnaires relatifs aux enquêtes sur la formation pour l'enseignement primaire (1935) et pour l'enseignement secondaire (1935)

Extrait de la IV° Conférence internationale de l'instruction publique

Synthèse des diverses conférences, recommandations et buts visés (Recommandations N° 1 à N° 51)

Lien des membres des principaux organes du BIE avec l'éducation nouvelle

Types de membres collectifs du BIE 1926-1929 Représentation des acteurs par groupes

Femmes liées au BIE et aux organisations féminines et féministes (17/35)

Autres affiliations repérées parmi les militantes féministes

Protagonistes assidus (total des présences > 10) dans les instances décisionnaires du comité exécutif et du conseil (1930-1952)

Nombre de pays membres du BIE en 1952

209 213

502 512

TABLE DES FIGURES

Profils des délégués présents lors des CIIPs (1934-1952). Comparaison entre les régions des profils envoyés lors des CIIPs (1934-1952).

Nombre d'interventions portant spécifiquement sur le contenu, par États (1934-1952).

Interactions lors de la I° CIP, 1934 par État.

États faisant référence à l'expérience d’autres États (CIIP, 1951).

Focus sur les citations entre Ceylan, Inde, Iran, Israël et Pakistan et leurs délégués (1951).

Mise en scène du Royaume uni et de ses

représentants (1951).

Logique sous-tendant le travail des CIIPs sur les programmes et les manuels scolaires (1934-1952).

Période d'activité des groupes au fil des années.

Types d’affiliations ou appartenances associatives

de 88 acteurs.

Sélection et classement des acteurs ayant participé à au moins quatre réunions du conseil (période 1930-1952). Taux de participation des Etats lors des réunions du conseil du BIE (1930-1952).

Sélection et classement des acteurs participant au moins à six réunions du comité exécutif (1930-1952). Nombre de représentations lors des réunions du comité exécutif par État (ordonnée), en fonction de leur l’année d'adhésion au BIE (abscisse) (1930-1952).

des acteurs de « l'intergouvernemental éducatif ».

210 211

231 233

311 465

Table des figures

Évolution du nombre de pays membres, de pays représentés

aux CIIPs et de pays participant aux enquêtes (moyenne de

pays participant par année) entre 1929 et 1952. 511 Recettes effectives annuelles du BIE ; part en % provenant

des pays, des publications, des dons divers et d’autres

recettes. 524

A-BIE AIR BIE BIEM BIEN BIP BIT CDIP CCI CICI CIEM CIF CIIP CDs CIS CMAE Érhise FIAI

LISTE DES ACRONYMES!

Archives du Bureau international d'éducation

Archives Institut Jean-Jacques Rousseau

Bureau international d'éducation

Bureau international de l'éducation morale

Bureau international des écoles nouvelles

Bureau international de la Paix

Bureau international du Travail

Conférence des chefs de départements de l'instruction publique Commission de coopération intellectuelle

Commission internationale de coopération intellectuelle Congrès international d'éducation morale

Conseil international des femmes

Conférence internationale de l'instruction publique Conférences internationales de l'instruction publique Comité de la correspondance interscolaire

Conférences des ministres alliés de l'éducation

Équipe de recherche en histoire sociale de l'éducation Fédération internationale des associations d'instituteurs

1 Nous avons pris l'option de recourir partout où c'est possible aux minuscules ; les abréviations employées par les acteurs sont maintenues telles quelles, mais précisées entre crochets si nécessaire. Nous n'avons retenu dans cette liste que les termes qui apparaissent dans plus d’un chapitre.

FIFDU FIPESO

FIPLV FSFP GFEN ICI ITE TUSE LIEN LIFPL NEA NEF OCDE OCI OMEP OMS ONU PEN SAIP SDN SPR UAI Unesco UNICEF WFEA YMCA

Liste des acronymes

Fédération internationale des femmes diplômées des universités Fédération internationale des professeurs de l'enseignement secondaire officiel

Fédération internationale des professeurs de langues vivantes Fédération suisse des femmes protestantes

Groupe français d'éducation nouvelle

Institut international de coopération intellectuelle Internationale des travailleurs de l'enseignement

Institut universitaire des sciences de l'éducation

Ligue internationale pour l'éducation nouvelle

Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté National Educational Association

New Education Fellowship

Organisation de coopération et de développement économiques Organisation de coopération intellectuelle

Organisation mondiale pour l'éducation préscolaire Organisation mondiale de la santé

Organisation des Nations Unies

Pour l'Ère nouvelle

Service d'aide intellectuelle aux prisonniers

Société des Nations

Société pédagogique romande

Union des associations internationales

Organisation des Nations Unies pour l'éducation et la culture Fonds des Nations unies pour l'enfance

World Federation of Education Associations

Young Men's Christian Association

INTRODUCTION GÉNÉRALE. SOCIOGENÈSE D'UNE PLATEFORME ÉDUCATIVE INTERNATIONALISTE SAISIE DANS SON RÉSEAU RELATIONNEL

Rita Hofstetter et Joëlle Droux, au nom d'Érhise

Il règne dans le monde entier une sourde inquiétude. Les peuples aspirent à la paix, à la collaboration fraternelle, mais des obstacles formidables se dressent sur la route qui les y conduirait, obstacles d'ordre économique, certes, mais aussi — et peut-être ceux-là sont les plus puissants — d'ordre spirituel.

Comme l'a dit un éminent historien ` « nous vivons aujourd’hui dans un monde dont l'échelle s'est subitement agrandie, et l'esprit de l’homme moyen, et même de l'éducateur moyen, n’a pas été capable de s’'élargir au même degré ».

Aussi, entendons-nous clamer de toutes parts : « Seule l'éducation peut nous sauver ». Et c'est pourquoi on a demandé partout qu'il soit fondé un Bureau international de l'Éducation. Maintenant il existe, mais il est faible encore, et petit, tandis que nous le voudrions bien outillé et fort.

C'est dans la salle mythique de l'Alabama!, à Genève, que ce 10 juillet 1930 le jeune Jean Piaget (1896-1980) prononce sa première allocution

1 Où fut arbitré le différend opposant la Grande-Bretagne et les États-Unis (suite à la guerre de Sécession) puis fut signé l'acte fondateur du Comité International de la Croix-Rouge (CICR), ayant contribué à la réputation de Genève comme forum international.

comme directeur du BIE et c'est en « diplomate de l’internationalisme éducatif » qu'il s'y distingue déjà : fort d'outils rhétoriques qui concilient tactiquement dramaturgie et utopie, il y presse les ministres et diplomates présents — ainsi que les lecteurs de ses lignes qui seront traduites et diffusées dans moult contrées du globe — à prendre conscience de l'abîme à combler entre l'esprit restreint des hommes et l'univers internationalisé dans lequel ils ont à se projeter et que Piaget leur enjoint d'édifier. Son mot d'ordre pour ajuster les esprits à ce monde rêvé : appliquer au terrain éducatif les méthodes de la compréhension et de la collaboration internationales.

Devant l'immensité de la tâche et la ferveur de l'espoir que nos contemporains mettent en l'éducation, nous demeurons saisis. Jamais nous n'eussions osé travailler à l'édification de ce Bureau, ni vous convier à nous y aider, s'il avait dû être seul à s’atteler à ce labeur de géant. [...]

Il s’agit donc pour nous d'établir une collaboration intelligente et féconde [...afin d’] accomplir le mieux possible notre besogne technique, dont nous savons qu'elle peut contribuer à rendre l'éducation plus efficace et à rapprocher les uns des autres les éducateurs de tous les continents.

Tel est donc le dessein assigné au BIE, créé sous forme d'association corporative en 1925 afin — prétend-on — d'offrir un bureau à l'enfance, comme la Société des Nations (SDN) en a dédié un aux travailleurs et aux intellectuels. Le Bureau est reconfiguré en une agence intergouvernementale en 1929 et c'est à ce moment que Piaget en prend la direction, qu'il conservera quarante ans durant. Notre ouvrage est dédié à lhistoire de cette institution, en s'efforçant de mettre en lumière la sociogenèse de De internationalisme éducatif » dont le BIE est un emblème“.

2 Pour reprendre le titre d'une de nos conférences (séminaire des AJP du 24 mars 2021), où nous nous expliquons aussi sur ce syntagme : Hofstetter & Schneuwly, soumis a.

3 1" réunion du conseil du BIE — Rapport du directeur, 1930, p. 10. (182/95/ 55), AdF/A/1/4/18, AITIR.

4 Cet ouvrage constitue le résultat des recherches collectives d’Érhise (requête FNS N° 100011_169747, Rita Hofstetter et Joëlle Droux, 2016), tirant parti également des publications parallèles des auteurs ayant contribué à ce volume et des thèses en cours d'élaboration de Cécile Boss, Émeline Brylinski et Clarice Loureiro.

Lapparition du BIE et ses évolutions ultérieures sont ainsi saisies comme le fruit d'une construction sociale mettant aux prises des acteurs dans un environnement historiquement situé. Intégrant les apports existants’, ce volume est cependant à ce jour l'unique recherche d'envergure consacrée à cette organisation. Ce qui est pour le moins étonnant, puisqu'il s'agit de la première instance internationale intergouvernementale en éducation, qui sera reliée par une convention à l'Unesco en 1952, dont le BIE constitue un organe précurseur. Mais il est vrai que l'Unesco, directement reliée au système des Nations-Unies, a fait l'objet de plus d'attention que le « petit » BIE resté quant à lui plus distant de la SDN et cantonné sur l'éducation.

À l'évidence, l’histoire de ce Bureau ne peut être dissociée de celle des autres mouvements et d'institutions qui ont progressivement initié déjà au fil du siècle précédent un dense réseau d'échanges, de communications et de coopération entre et par-delà les frontières. Le BIE n'est donc qu'un organe de ce vaste écheveau, dont l'ouvrage qu'on va lire s'efforce aussi d'alimenter l’histoire.

CONSIDÉRER LE BIE DANS SON ESPACE-TEMPS

Le processus d'internationalisation qu'on s'apprête à considérer ici, à travers l'évolution d'une des agences qui en incarne et promeut les mécanismes dans le champ éducatif, n'est pas chose nouvelle. De nombreuses initiatives et réalisations traversent les frontières des États au cours du 19° siècle, débouchant sur la création d'innombrables organes associatifs sur une diversité de terrains (citons par exemple les réseaux de lutte contre l'esclavage ou la traite, sur le plan humanitaire ; ou encore les mouvements religieux, telle l'Armée du Salut) (Conrad & Sachsenmaier,

5 Hormis les nôtres, signalées ci-dessus et au fil de cet ouvrage, nous avons pu intégrer des travaux menés d'abord par les responsables mêmes du BIE : Rossellé, 1943 ; Suchodolski, Roller, Stock, Avanzini, Egger & de Oliveira, 1979. Des analyses plus récentes et ciblées : Magnin, 2002 ; Magnin & Thomann, 2001 ; Magnin & Zottos, 2005. Nombre de travaux sur Piaget alimentent aussi nos investigations, en particulier lorsqu'ils prennent en compte ses activités à la tête du BIE, à l'exemple de : Kohler, 2009 ; Munari, 1994 ; Noël, 2020 ; Ratcliff, 2010, 2019 ; Vidal, 1997.

ER Introduction générale

2012). Bien des représentants de la société civile vont ainsi se retrouver progressivement intégrés à la table des négociations diplomatiques internationales. Cette évolution en reflète une autre : celle de la scientifisation qui affecte une diversité de sciences sociales au cours de ces décennies, nourrissant le statut d'expert qu'assument désormais leurs spécialistes, tant auprès des gouvernants nationaux que de ces arènes internationales en construction. Un processus qui lui aussi se construit et s’alimente de façon transnationale et transatlantique (Rodogno, Struck & Vogel, 2015).

Ces mouvements, processus, réseaux d'acteurs et d'institutions renforcent l'unification du monde durant les dernières décennies du 19° siècle, contribuant à la porosité des frontières et des esprits. La guerre mondiale qui éclate à l'été 1914 allait pour un temps freiner ces mouvements d'interpénétration. Au vrai, en dépit de ces tropismes collaboratifs, la force d'attraction des entités nationales n'avait fait que se renforcer au cours du siècle, alimentée par la course aux colonies? autant que par les querelles territoriales de voisinage.

Pour autant, le conflit mondial ne sonne pas le glas des échanges ni des élans collaboratifs, même s’il les réoriente pour partie. Au-delà des mobilisations patriotiques en effet, des élans humanitaires transfrontaliers et transnationaux maintiennent vivants les anciens canaux de collaboration, voire en créent de nouveaux (Farré, 2014). Par ailleurs, se redessinent au fil du conflit des tentatives de penser l'après, notamment de la part des élites sociales et culturelles. Une myriade de projets alimente ainsi cette projection dans un nouvel ordre international qui serait susceptible de contribuer à un règlement pacifique des conflits entre États. Les tractations qui suivent l'armistice montreront que le passage à l'acte ne sera pas si aisé. Bien des auteurs ont fait le récit des négociations qui se déroulent alors, et qui déboucheront sur la fondation de la SDN et de ses organisations affiliées (Hidalgo-Weber & Lescaze,

6 Voir aussi, pour les chantiers du social et de l'éducation : Caruso, Koinzer, Mayer & Priem, 2014 ; Droux & Hofstetter, 2015 ; Fuchs, 2004 ; Murphy, 1994.

7 En témoignent, parmi d’autres, les analyses de Charle, Schriewer et Wagner (2004) et de Rasmussen (1989) pour les réseaux scientifiques ; celles de Boli et Thomas (1999) ainsi que Rodgers (1998) à propos des associations et ligues.

8 À ce propos, et s'agissant d'éducation, se référer au tout récent ouvrage de Matasci, Bandeira et Dores (2019), concernant l'Afrique entre 1890 et 1980.

2020 ; Marbeau, 2017). Le moins que l'on puisse dire est que ces organes collectifs ne partent pas sur les meilleures bases, mis à l'épreuve par les désaccords entre les vainqueurs autant que par les sanctions qui frappent les vaincus (Carr, 2001 ; Pedersen, 2015 ; Schirmann, 2006). C'est pourtant vers ces nouveaux espaces collaboratifs que vont se tourner tous les regards des acteurs individuels ou collectifs intéressés à renouer les fils des relations d'avant-guerre.

Alors que l'économie de leurs échanges se déroulait selon une logique multipolaire, les relations internationales se retrouvent largement concentrées autour d'une nouvelle « capitale internationale » : la ville et le canton de Genève, eux-mêmes partie prenante d’un État fédéral suisse déjà très impliqué dans diverses formes d'internationalisme intergouvernemental avant cette date (Herren, 2000, pp. 215-370 ; Herren & Zala, 2002). Choisie au détriment d'autres candidates peut-être mieux équipées qu'elle (Meyer, 2013), la petite cité du bord du Léman acquiert en effet une importance inédite. C'est en tout cas vers elle que convergent dès 1919 une cohorte d'observateurs, journalistes, diplomates, fonctionnaires nationaux, délégués associatifs, secrétaires d'organisations, périodiquement à l’occasion des grandes messes internationales (Assemblée de la SDN en septembre, Conférences internationales du Travail en avril), ou plus durablement, pour s'y implanter. Vers elle aussi affluent désormais les diverses ressources humaines de la mondialisation en marche : les représentants des États, mais aussi ceux de la société civile, sous forme de réseaux sans cesse densifiés d'organisations non gouvernementales admises désormais à participer aux nouvelles formes d'échanges et de négociations mises en place avec le système de la SDN°.

Les questions abordées par les organisations internationales sises à Genève concernent nombre de terrains et de sujets. La gestion pacifique des relations sociales en constitue un enjeu clé, dont témoigne la création de l'Organisation internationale du Travail (OIT) (Jensen & Lichtenstein, 2016 ; Kott & Droux, 2013), héritière de l’ancienne Association internationale pour la protection légale des travailleurs, qui s’installe elle aussi en

9 Parmila vaste historiographie disponible, citons : Ghébali, 1972 ; Grandjean, 2018 ; Hidalgo-Weber & Lescaze, 2020 ; Laqua 2011. S'agissant des réseaux éducatifs : Caruso, 2019 ; Dugonjié, 2014 ; Fuchs, 2004, 2007 ; Haenggeli-Jenni, 2017 ; Hameline, 2002b ; Hofstetter, Droux & Christian, 2020 ; Koslowski, 2013 ; Matasci, 2012 ; Moody, 2016.

terre genevoise (Van Daele, Rodgers, Lee & Swepston, 2009). Bientôt s'y ajoutera une diversité de membres et d'organes spécialisés : des agences techniques (telle l'Organisation d'hygiène), ainsi que des commissions consultatives agissant sur des scènes variées (par exemple la Commission des mandats ou celle de la coopération intellectuelle). S'y agrègent au fil des années des instituts qui assument, de façon décentralisée aussi, des fonctions exécutives au nom des commissions permanentes (Ghébali, 1972). C'est le cas par exemple de l'Institut international de coopération intellectuelle (ICT), implanté à Paris, ou un peu plus tardivement de l'Institut du cinématographe éducatif, sis quant à lui à Rome (Grandjean, 2018 ; Renoliet, 1999 ; Taïllibert, 1999). Ils sont suivis ou précédés par une ribambelle d'organisations non gouvernementales, dont certaines existaient déjà avant le conflit, qui retricotent progressivement leur tissu relationnel et leurs objectifs ; d’autres en inventent de nouveaux, liés à l'émergence des problématiques issues du conflit (Boli & Thomas, 1999 ; Droux, 2011).

Pour tous ces réseaux d'acteurs, la Genève internationale devient un nœud de communication et de collaboration aux potentialités formidables. Quel que soit le terrain considéré, il y a en effet autour ou au sein de la SDN une commission ou un comité de correspondance qui est actif (Hidalgo-Weber & Lescaze, 2020). Il importe donc de ne pas se laisser déposséder ou supplanter. On conçoit bien dès lors qu'au-delà du tropisme collaboratif, s'esquisse déjà autour de la SDN et de ses organes affiliés tout un labyrinthe relationnel d'où les jalousies ou les concurrences ne sont pas exclues. Créer ou nourrir un domaine de compétence internationalisé reste donc une entreprise hautement sensible : non seulement parce qu'elle implique la prise en compte d'enjeux diplomatiques entre les États et de limites de territoires entre les réseaux associatifs, mais aussi, et surtout parce qu'une telle ambition remet centralement en cause le principe de souveraineté nationale. C'est bien ce qu'on observera lorsque l'opportunité d'une collaboration internationale autour des questions éducatives sera discutée puis mise en œuvre. Cet ouvrage en fait la démonstration à partir de leur institution emblématique : le Bureau international d'éducation (BIE).

LE BIE COMME EMBLÈME D'UN « INTERNATIONALISME ÉDUCATIF » EN CONSTRUCTION

Notre enquête tire parti de la riche historiographie du transnational turn", à partir de laquelle nous avons construit notre cadrage notionnel et défini le syntagme qui est nôtre do internationalisme éducatif ». Que recouvre ce dernier ?

UNE DIMENSION DE L'INTERNATIONALISME CULTUREL

Le terme « internationalisation » englobe le processus de densification des interconnexions et communications transfrontalières que nous venons d'évoquer, qui s'étend à des degrés et des rythmes divers sur l'ensemble des sphères économiques, politiques, sociales. Scandée par la multiplication des forums internationaux et, dès l'aube du nouveau siècle, par leur institutionnalisation sous forme d'accords transnationaux, d'organisations internationales puis même intergouvernementales, cette internationalisation désigne un processus mesurable et objectivable (Sluga, 2013, pp. 12-18"). L'adjectif international qui décrit cet état, additionné de son suffixe -isme, dépeint ce processus comme cause à embrasser, objectif à atteindre, mobilisation à promouvoir ; l'internationalisme constitue en quelque sorte une internationalisation qui s'assume”. Ainsi, l’internationalisme trouve aussi ses fondements dans la conscience qu'ont les individus de leur interdépendance, dans

10 Nous employons ici ce concept comme générique, recourant par ailleurs à d’autres notions — histoire croisée, relationnelle, comparée, globale, glocale, mondiale, connectée, cross national, entangled history, shared history, transfert culturel (sans céder aux querelles d'école qui s'y jouent) —, misant sur les effets de connaissances d’une variation des échelles spatio-temporelles d'observation. Nous nous référons ici en particulier à : Clavin, 2005 ; Iriye, 1997, 2002 ; Laqua, 2011, 2013 ; Saunier, 2013 ; Sluga, 2013 ; Sluga & Clavin, 2017. Pour une discussion de ces concepts en histoire de l'éducation, voir : Caruso, 2019 ; Fuchs & Roldän Vera, 2019.

11 Sluga pour sa part parle d’internationalisme objectif. Ceci renvoie aux problèmes de nature financière, matérielle, juridique, scientifique.

12 Pour Friedemann et Hôschler (1982, pp. 367-397), dont nous nous inspirons ici, l’internationalisme débouche sur un engagement ouvert de la socialedémocratie envers l’internationalité en tant que tâche pragmatique.

la conviction partagée des bienfaits de l'esprit internationaliste et des avantages de la mise en commun des ressources et de la coopération transnationale (Iriye, 2002, pp. 8-10 ; Laqua, 2013, p. 3), qui se traduit pour d’aucuns dans des engagements internationalistes. Ce faisant, le substantif internationalisme désigne non seulement les démarches qu'entreprend une diversité d'acteurs pour dynamiser, matérialiser et institutionnaliser des connexions internationales, mais il renvoie également aux représentations et espérances qui fondent leurs activités, et aux discours qui les justifient. Le terme est d'ailleurs employé par ceux-là mêmes qui œuvrent et plaident en ce début de 20° siècle pour l'édification de nouvelles structures et mentalités internationales (ou y résistent, les contestent) (Geyer & Paulmann, 2001, p. 3 ; Herren, 2009, pp. 33-34).

Cette insistance sur les dimensions représentationnelles rejoint la thèse de Iriye (1997) touchant à la centralité des dimensions culturelles dans ces processus d’interconnexions. La culture, prise en son sens large, est bien sûr impactée par le processus d’internationalisation, mais elle les accompagne aussi, les nourrit et les favorise : les systèmes de valeurs, les formes d'expression, les traditions et croyances, en servant à la fabrication d'identités nationales, constituent tout autant des bannières de ralliement de collectifs qui se reconnaissent et se rassemblent à de plus amples échelles, au niveau transnational entre autres. L« internationalisme culturel » est ainsi au cœur du processus de globalisation du 20° siècle et le champ de l'éducation et de la formation en constitue, à l'évidence, une facette essentielle.

En écho à ce syntagme, nous employons ici celui de internationalisme éducatif » pour désigner les convictions, activités et réalisations d’une pluralité d'acteurs transnationaux — pédagogues, psychologues, intellectuels, diplomates, philanthropes, pacifistes, féministes... — qui, en ce premier 20° siècle, investissent la cause éducative pour favoriser

13 Paul Otlet, un proche des fondateurs du BIE, fait d’ailleurs partie de ceux qui non seulement ont conceptualisé cette notion, mais se sont aussi attachés à lui fournir une matérialité bibliographique, mentale et muséale, via le Mundanum puis la Cité mondiale, qu’il va tenter — en vain — d'implanter à Genève avec l'appui des bâtisseurs du BIE. Nous reviendrons plus loin, et en conclusion, sur les différentes connotations d% internationalisme », loin d'être neutres.

ces nouvelles conscience et solidarité mondiales". L'internationalisme leur sert de boussole pour définir à la fois leurs méthodes de travail et leurs idéaux ` promouvoir l'éducation internationale comme l'accès de tous à l'instruction, créer des internationales de l'éducation et fédérer leurs œuvres, veiller à porter la résolution des problèmes éducatifs sur la scène intergouvernementale, toutes démarches conçues par eux comme condition de nouvelles compréhension et coopération internationales visant à construire la paix sur terre. L'internationalisme devient pour beaucoup la finalité suprême de toute éducation.

L'ÉDUCATION ET L'ENFANCE, UN TERRAIN PARTICULIÈREMENT CONVOITÉ

Pour ces contemporains, le champ éducatif concerne l'ensemble des terrains et supports participant de la socialisation et de l'encadrement des populations juvéniles. Il inclut potentiellement tous les phénomènes et les enjeux pédagogiques, à commencer par les systèmes et programmes scolaires, ainsi que leurs finalités éducatives, culturelles et professionnelles, sans négliger les acteurs (enseignants, formateurs, administrateurs, élèves, étudiants) qui interviennent sur ces terrains. Les nations en font partie. L'éducation n'est-elle pas perçue comme le creuset de la nation et le théâtre où se joue son devenir ? Les systèmes éducatifs ne constituent-ils pas dès la construction des États-nations au 19° siècle des espaces privilégiés de fabrique des identités sociales et nationales ? Dès lors, l’internationalisation de l'éducation pourrait être perçue comme empiétant sur les prérogatives inaliénables des nations, susceptible même de déposséder les nouvelles générations de leurs racines et identités natives. À l'inverse, toutefois : l’internationalisme éducatif pourrait constituer un espace de lutte idéal pour battre en brèche le nationalisme

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