Front matter
Jenny Maggi et Dame Sarr Associations de migrants
et coopération internationale Agriculture et développement durable au Sénégal
Terrains des sciences sociales
Chapitre 1 Présentation de l’étude
1.1 Contexte et problématique 1.1.1 La contribution multidimensionnelle des migrants au développement du pays d’origine 1.1.2 Des approches «migration et développement» variables selon les contextes d’accueil et d’origine 1.1.3 Migration et développement agricole 1.1.4 Le cas du Sénégal
1.2 Objectifs de étude et questionnements 1.2.1 Une approche située et comparative des politiques «migration et développement» et des engagements associatifs transnationaux
1.2.2 Une démarche analytique et de communication
1.3 Approche méthodologique 1.3.1 L'analyse des politiques « migration et développement» 1.3.2 L'analyse des projets associatifs, et le travail de terrain socio-ethnographique et filmique 1.3.3 Dimensions analytiques sous-jacentes aux projets 1.3.4 Présentation des résultats
Chapitre 2 Politiques migration et développement au Sénégal : entre global et local
2.1 L'émergence des dialogues entre le gouvernement et la diaspora 2.2 Un nouveau partenariat avec les Sénégalais de l’Extérieur
2.3 Les premières initiatives pour favoriser l'implication de la diaspora 2.4 Programmes de la coopération bilatérale avec les pays d’accueil
2.5 Les partenariats entre le Sénégal et l’Union européenne sur la migration et le développement 2.5.1 La priorité africaine et sénégalaise du Fonds fiduciaire d'urgence (FFU) de l'Union européenne 2.5.2 Projets du Fonds fiduciaire d’urgence au Sénégal
2.6 Le Plan Sénégal Émergent et le rôle de la diaspora
48 54
2.7 La diaspora dans la politique nationale de migration
2.8 La contribution des migrants au développement de l’agriculture 2.8.1 Les investissements individuels et associatifs des migrants 2.8.2 Dispositifs d'appui à l'investissement agricole et importance
de la dimension locale
2.9 Quel est le rôle des associations de migrants dans une logique de durabilité?
Chapitre 3 Transnationalisme en action. Associations de migrants en France, Suisse, Italie et développement agricole
3.1 Le cas de la France 3.1.1 Les associations villageoises : de l'autonomie à la reconnaissance 3.1.2 Politiques migration et développement en France 3.1.3 Engagements transnationaux associatifs dans le développement agricole de la Vallée du Fleuve Sénégal
3.2 Le cas de la Suisse 3.2.1 Associationnisme sénégalais à Genève 3.2.2 Politiques migration et développement en Suisse 3.2.3 Un engagement associatif en faveur de l’agroécologie
3.3 Le cas de l'Italie 3.3.1 La double présence associative 3.3.2 Politiques migration et développement en Italie 3.3.3 Partenariats transnationaux entre associations de migrants et ONG dans le développement agricole
Chapitre 4 Le rôle des associations de migrants dans le développement agricole selon le contexte d’accueil
4.1 La France, le passage du social au productif 4.2 La Suisse, le bénévolat en faveur du développement agricole
4.3 L'Italie, l'articulation entre le développement agricole communautaire et l’entrepreneuriat migrant
4.4 Un rôle variable selon le contexte d’accueil
Conclusions
Références bibliographiques
Annexe: liste des organismes consultés
60 62 66
76 78 80 96
148 149 151 173
187 190 192 209
263 269 274
297 307
Avant-propos
La recherche qui est relatée dans cet ouvrage constitue l’aboutissement d’une trilogie d’études qui se sont attachées à analyser les dynamiques transnationales des migrations sénégalaises contemporaines. La question de l’agriculture, qui fait l’objet de cet ouvrage, représente un fil rouge qui traverse d’une manière ou d’une autre cette ligne de recherche, qui s'est étendue sur plus d’une décennie. En 2007, lorsque nous nous sommes penchés sur l’analyse des représentations autour des causes et des conséquences de la migration du point de vue d’une communauté de départ de la région de Louga — une région à forte tendance migratoire vers l’Europe située au nord-ouest du Sénégal — la crise de l’agriculture sénégalaise figurait en tant que l’une des principales causes des mobilités migratoires de la jeunesse. Les jeunes se caractérisaient à cette époque par une désaffection profonde de l’agriculture, leur rêve étant le plus souvent celui de partir à Dakar ou en Europe, ou alors vers d’autres parties du monde, et de s'engager dans des allers et retours entre lieux d’accueil et d’origine, tout comme leurs frères partis en migration et les migrants plus anciens. À partir de la crise alimentaire mondiale de 2008, qui a frappé durement le Sénégal — à l'instar d’autres pays en développement — et qui a conduit à d'importantes manifestations à Dakar provoquées par la hausse du prix de la nourriture, se dessine progressivement au Sénégal une tendance au retour vers l’agriculture. Les associations de migrants sénégalais en Europe, dont nous avons analysé entre 2010 et 2012 les engagements double espace dans les processus d’inclusion sociale et dans les activités transnationales de développement — en particulier dans les villes de Genève, Paris et Milan — commencent à manifester une volonté grandissante de s'impliquer en faveur du développement de l’agriculture au Sénégal. Les caractéristiques multidimensionnelles de leurs projets agricoles en faveur du développement durable des localités d’origine, étudiées dans diverses régions sénégalaises en 2018, sont le principal objet d’analyse de la dernière recherche de cette trilogie. Comme on aura l’occasion de le constater à la lecture de cet ouvrage, l’agriculture est devenue de nos jours l’un des principaux enjeux des politiques migration et développement des pays d’accueil et d’origine des migrants, et canalise les efforts des divers types d’acteurs du développement et de la coopération internationale concernés, parmi lesquels figurent au premier plan les associations de migrants. Au Sénégal, le retour vers l’agriculture qui se dessine actuellement — aussi auprès des jeunes — est un processus que les associations de migrants analysées dans cet ouvrage ont grandement participé à enclencher, grâce à leurs engagements transnationaux en faveur du développement agricole durable de leurs localités d’origine.
Au terme de cette trilogie d’études, nous tenons à remercier toutes les personnes et les institutions qui nous ont fait confiance tout au long du processus. En premier lieu, nous remercions vivement Sandro Cattacin, qui a toujours été à nos côtés pendant ces années, et qui nous a permis de mener à bien cette ligne de recherche. En ce qui concerne nos partenaires, un grand merci à Modou Gueye, président de l'association Sunugal à Milan, qui nous a accompagnés pendant plusieurs années dans nos recherches, et qui représente un cas exemplaire d'engagement dans l’espace transnational. Merci aussi à Paola Solcà de la SUPSI et de FOSIT à Lugano, pour sa collaboration tout au long de la recherche. Au Sénégal, nous remercions avant tout Serigne Mansour Tall et Ali Tandian, qui ont mis à notre disposition leurs connaissances approfondies des dynamiques migratoires sénégalaises, ainsi que Mamadou Sène, très engagé dans les réflexions et les actions autour des liens entre migration et développement agricole. Un grand merci aussi au Conseil départemental de Louga, en particulier à Maguette Diouf, qui a toujours montré une grande disponibilité à notre égard, ainsi qu'à Lamine Dabo, du Ministère de l’agriculture - DRDR de Louga, pour ses précieux conseils. Toujours à Louga, nos vifs remerciements vont à Malick Sow et à Assane Sylla de la FAPAL, pour leur engagement sincère dans le développement de l’agriculture familiale, ainsi qu’à Mamadou Cissé de CISV, pour son dévouement au développement des techniques d’élevage.
Nous remercions également les divers représentants du GRDR au Sénégal et en France que nous avons eu l’occasion de rencontrer, les représentants de la Maison des Yvelines à Ourossogui, les représentants des ARD de Louga et de Bakel, les représentants de AICS à Dakar, en particulier Liliana Petri, le responsable de la cellule technique du PAISD à Dakar, les représentants de l'AFD à Dakar ainsi que Christian Glaus, qui a été en charge des migrations à l'Ambassade de Suisse à Dakar. À Genève, nos remerciements vont avant tout à Maria Jesus Alonso Lormand et à Béatrice Grossen, du Service de la solidarité internationale (SSI) du Canton de Genève, pour leur précieux et inébranlable soutien, ainsi qu'à Joanne Patenaude de la Fondation Ernst et Lucie Schmidheiny. Un grand merci aussi à Ousmane Dianor d’AccEd, pour son engagement dans les actions visant la reconnaissance du rôle de la diaspora dans la coopération internationale, ainsi qu’à Gérard Perroulaz de la Délégation Genève Ville Solidaire, pour l'intérêt manifesté envers les résultats de nos recherches. Nous remercions également Lukas Niederberger de la Société Suisse d’Utilité Publique (SSUP) à Zurich, pour son précieux soutien, ainsi que Christian Staerklé de l’Université de Lausanne, pour nous avoir suivi tout au long de cette recherche. En ce qui concerne la publication de cet ouvrage, nos vifs remerciements pour ses conseils vont au lecteur anonyme qui a réalisé l’évaluation de la première version du texte, ainsi quà Marisa Fois et Franziska Dörig des Éditions Seismo, pour l’agréable collaboration.
Last but not least, nous remercions chaleureusement tous les présidents, représentants associatifs (et d'ONG), membres d'équipes techniques, bénéficiaires, migrants entrepreneurs, GIE, notables de villages et autorités locales qui se sont entretenus avec nous tout au long du travail de terrain, et qui nous ont fait visiter les divers projets et réalisations agricoles en nous accordant leur confiance. Ils sont très nombreux, et nous remercions ici nominalement seulement une partie d’entre eux: Joseph Ndiaye, Mody Diop, Patrizia Dodaro, Soulemane Diaw, El Hadji Gueye, Mamadou Moustapha Mbaye, Touty Coundoul, Calogero Messina, Oumar Barry, Fadiara Ba, Aboubacry Ba, Abdoulaye Thiongane et Saïdou Ba.
Cet ouvrage a été publié essentiellement grâce à vos engagements et à vos réalisations.
Les auteurs, printemps 2021
ADEF
ADEP ADEPT AFD
AICS ANIDA ARCS
ARD ARNSF/AD
BAOS CASTO CDEAO DDC DFAE DGSE DGVS DRDR ECDPM FADERMA
FADERTA
FAISE FAO
FASNI FAPAL FEDEVACO FFU
Acronymes
Association pour le développement de Dalafing et ses environs en France
Association pour le développement de Polel Diaoubé Plateforme Afrique-Europe de développement de la diaspora Agence française de développement
Agence italienne de coopération au développement
Agence nationale d’insertion et de développement agricole ARCI cultures solidaires
Agence régionale de développement
Association des ressortissants de Ndouloumadji Dembé Sénégal en France/Action pour le développement
Bureau d’accueil, d'orientation et de suivi
Coordination des associations sénégalaises de Toscane Communauté économique des États de l’Afrique de l'Ouest Direction du développement et de la coopération suisse Département fédéral des affaires étrangères
Direction générale des Sénégalais de l Extérieur
Direction genevoise ville solidaire
Direction régionale de développement rural
Centre européen de gestion des politiques de développement
Fédération des associations de développement de la région de Matam
Fédération des associations de développement de la région de Tambacounda
Fonds d’appui à l'investissement des Sénégalais de l’Extérieur
Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture
Fédération d’associations sénégalaises du Nord d'Italie Fédération des associations paysannes de Louga Fédération vaudoise de coopération
Fonds fiduciaire d'urgence pour l'Afrique
FGC FIDA FMMD FORIM
FOSIT GIE GRDR
ICMD ICMPD
IPAR IPSIA MIDA MIINDS
OCDE
ODD OIM OIT OMD ONG ONU OSIM PAISD
PAISIM
PLASEPRI
PNUD
Fédération genevoise de coopération Fonds international de développement agricole Forum mondial sur la migration et le développement
Forum des organisations de solidarité internationale issues des migrations
Fédération des ONG de la Suisse italienne Groupement d'intérêt économique
Groupe de recherche et de réalisation sur le développement rural, Migration — Citoyenneté — Développement
Initiative conjointe pour la migration et le développement
Centre international pour le développement des politiques migratoires
Initiative prospective agricole et rurale Institut paix développement intégration ACLI Programme migration et développement pour l’Afrique
Ministère de l'intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire
Organisation de coopération et de développement économiques
Objectifs du développement durable
Organisation internationale pour les migrations Organisation internationale du travail
Objectifs du millénaire pour le développement Organisation non gouvernementale
Organisation des Nations unies
Organisations de solidarité internationale issues des migrations
Programme d’appui aux initiatives de solidarité pour le développement
Programme d’appui à l’entrepreneuriat social et à l'initiative migrante
Plateforme d’appui au secteur privé et à la valorisation de la diaspora sénégalaise en Italie
Programme des Nations unies pour le développement
PRODAM PSE REVA SAED SECO SIPA SOUFF
SSI UE YCID
Programme de développement agricole de Matam
Plan Sénégal Émergent
Plan de retour vers l’agriculture
Société nationale d'aménagement et d’exploitation des terres Secrétariat d’État à l’économie
Société d’intensification de la production agricole
Terre — Soutien et codéveloppement pour le renforcement de la communauté de Linguère
Service de la solidarité internationale du canton de Genève Union européenne
Yvelines coopération internationale au développement
Chapitre 1 résentation de l’étude Présentation de l’étud
1.1 Contexte et problématique
Le «tournant transnationaliste» dans l'étude des migrations internationales (Basch et al., 1992; Glick Schiller et Fouron, 1999), qui souligne les changements survenus au niveau des dynamiques migratoires grâce aux progrès en termes de communication et de transport, représente un changement paradigmatique crucial pour la compréhension des processus migratoires contemporains. En effet, lon assiste de nos jours à une reconnaissante grandissante de la possibilité, pour les migrants et leurs associations, de garder des liens avec les pays d’origine tout en étant intégrés dans le pays d’accueil, d'adopter des identités transnationales (Vertovec, 2009), et de s'engager autant en faveur du développement du pays d’origine que de Pinclusion dans le pays d’accueil (Levitt, 2003; Riccio, 2008), en créant des espaces sociaux transnationaux (Faist, 2008). Le transnationalisme des migrations a dès lors remis en question les paradigmes assimilationnistes de la migration (Alba et Nee, 1997; 2005), qui conçoivent que l'intégration dans le lieu d'accueil va de pair avec un affaiblissement des liens avec le pays d’origine. Le transnationalisme présuppose au contraire que l'intégration des migrants et le maintien des liens avec le lieu d’origine, au lieu d’être inconciliables, peuvent être tout à fait compatibles voire complémentaires. Les évidences scientifiques montrent en effet que l’inclusion dans le lieu d'accueil peut coïncider, voire favoriser l’engagement transnational envers le lieu d’origine (Mazzuccato, 2005 ; Stocchiero, 2007). De manière corollaire, l'engagement dans les pratiques transnationales peut contribuer à favoriser les processus d'insertion dans la société d’accueil (Vertovec, 2004), en particulier auprès des membres d’associations actives dans le double espace (Portes et al., 2008).
Malgré les débats scientifiques qui traversent toujours ces questions, et de manière particulière le lien entre le transnationalisme et les processus d’incorporation (Ozkul, 2019; Kivisto, 2001), l’on s’accorde désormais à reconnaître le rôle multidimensionnel et multi-espaces joué par les migrants et leurs associations (de Haas, 2012 ; Levitt et Nyberg-Sorenson, 2004). Ainsi, alors qu'auparavant les associations de migrants étaient surtout envisagées en tant que médiatrices des processus d’inclusion dans les sociétés d’accueil (Cattacin et Domenig, 2014), l'attention s’est focalisée également sur les engagements associatifs transnationaux des migrants, parmi lesquels figurent au premier plan leurs actions en faveur du développement du pays d’origine. Celles-ci s’exercent la plupart du temps entre localités d'accueil et d’origine selon une dynamique «translocale» de développement, ou de codéveloppement (Grillo et Riccio, 2004).
1.1.1 La contribution multidimensionnelle des migrants au développement du pays d’origine
Dans le cadre des études analysant les liens entre la migration et le développement, l’on s’est attaché à montrer le caractère multidimensionnel et articulé des apports des migrants en faveur du développement socio-économique des contextes d’origine (Tall, 2002). Ceux-ci se manifestent à travers des transferts transnationaux financiers (Ferro, 2011), sociaux — notamment en termes d'idées, de valeurs et d'innovations (Levitt, 1998; Lafleure et Duchesne, 2017) — et au niveau de la circulation de compétences (Guissé et Bolzman, 2009; Ionescu ef al., 2009). Les migrants font également preuve d’activisme transnational politique ou citoyen (@stergaard-Nielsen, 2001 ; Green et al., 2014), et s'engagent dans la création de petites ou moyennes entreprises en tant que stratégie de retour ou de circulation entre les espaces (Sinatti, 2018). Ils sont aussi initiateurs de projets associatifs transnationaux en faveur du développement social et économique des communautés d’origine, surtout en milieu rural (Daum, 1993). Leurs projets concernent des domaines variés tels que la santé, l'éducation, l’accès à l’eau et à l’énergie, les infrastructures ainsi que le développement agricole et rural (Orozco, 2004 ; Tandian, 2005 ; Dia, 2010).
La reconnaissance de la multi-dimensionnalité des pratiques transnationales des migrants va de pair avec celle de l’ampleur prise par leurs transferts financiers à destination des pays d’origine. Le Fonds international de développement agricole (FIDA, 2017) estime que ceux-ci ont augmenté de 51% entre 2007 et 2016, en passant de 296 milliards à 445 milliards d'USD au niveau mondial, soit plus de trois fois le montant de l’aide publique au développement. L'Organisation des Nations unies (ONU), dans le cadre de l'Agenda 2030 pour le développement durable, souligne aussi la contribution positive des migrants à une croissance inclusive et au développement durable, ce qui illustre l'ampleur prise par les discussions actuelles sur les liens entre migration et développement. Dans un tel contexte, les instances intergouvernementales, les gouvernements des pays d’accueil et d’origine, les organisations internationales et les Organisations non gouvernementales (ONG) manifestent une propension grandissante à mobiliser, structurer et soutenir au niveau technique et financier les migrants et leurs associations pour accroître l’impact de leurs actions et de leurs transferts en faveur du développement du pays d’origine. Les efforts visent d’une part à appuyer l'engagement associatif dans les projets de développement en faveur des communautés d’origine, et d’autre part à essayer de canaliser, par des politiques incitatives et des dispositifs d’appui, les transferts financiers des migrants vers des investissements individuels et/ou collectifs productifs, capables de générer de l’emploi et des revenus dans les pays d’origine, en participant à la stabilisation socio-économique des zones de départ.
Depuis l'instauration du « Forum mondial sur la migration et le développement», qui s'est tenu pour la première fois à Bruxelles en 2007, a lieu un dialogue annuel entre acteurs étatiques et de la société civile (associations de migrants/diasporas', ONG). Dans ce cadre, la société civile appelle régulièrement les États d’accueil et d’origine à un soutien davantage articulé dans les activités menées en faveur du pays d’origine, afin que les migrants et leurs associations puissent mieux remplir leur rôle d’acteurs du développement. Est demandé également un respect accru de leurs droits ainsi qu’une meilleure promotion des processus d’inclusion sociale dans les sociétés d'accueil, des facteurs considérés comme nécessaires à l'engagement des migrants et leurs associations en faveur du développement. Par ailleurs, est également requise une meilleure implication des migrants/diasporas dans l’élaboration des politiques qui les concernent’. Dans cette logique, il s’agit pour l’ensemble des acteurs étatiques et non étatiques concernés (au niveau global, national et local), de participer à créer les conditions favorables tant aux investissements productifs qu'aux engagements associatifs dans les projets en faveur du développement des communautés d’origine, en favorisant les partenariats transnationaux, notamment dans les projets de codéveloppement ou de coopération décentralisée (de Haas, 2006; Lacroix, 2009). Ces partenariats impliquent un cofinancement et une collaboration entre diverses typologies d’acteurs — associations de migrants, acteurs étatiques, fondations, organisations internationales, ONG et populations locales. Ils présupposentuneaction davantage coordonnée entre les divers acteurs dans les espaces d’accueil et d’origine ainsi que des moyens financiers et techniques supplémentaires, dans
1 Le terme «diaspora» se réfère dans la littérature contemporaine aux groupes ethniques/nationaux transnationaux et déterritorialisés qui s engagent, aussi à distance, dans des manifestations d'appartenance, de production culturelle et d’activation économique, politique et sociale (cf. Sheffer, 2003). Malgré l'existence d’un débat à ce niveau, ce terme est de nos jours largement utilisé, autant dans la recherche que dans le cadre du dialogue politique, pour indiquer une communauté de migrants manifestant des pratiques transnationales. Dans cet ouvrage, nous utilisons principalement le terme «migrants», mais le terme «diaspora» pourra figurer lorsqu’explicitement mentionné par la littérature, les documents, ou les discours analysés.
2 Cf. FMMD (2011), Recommandations de la société civile.
le but d'élargir l’ impact des projets des migrants au niveau du développement durable des contextes d’origine (Ceschi et Stocchiero, 2006).
1.1.2 Des approches « migration et développement» variables selon les contextes d’accueil et d’origine
Ceci étant posé, il sagit de noter que les divers pays d’accueil et d’origine se situent à des niveaux variables dans l’élaboration, la compréhension et l'application des principes découlant de la prise en compte des liens entre la migration et le développement. Les pays d’origine se caractérisent en effet par des politiques, des attitudes et des pratiques différentes vis-à-vis de leurs migrants/diasporas ((ICMPD-OIM, 2010). De même, les pays d'accueil ont des politiques et des approches différenciées en matière de migration et développement ((CMPD-ECDPM, 2013). Comme l’avance de Haas (2006), le rôle attribué aux migrants et à leurs associations autant dans le cadre de la définition des politiques que des actions, tout comme le type de soutien financier et technique qu’ils reçoivent de la part des acteurs étatiques et non étatiques, sont fortement tributaires des approches propres aux contextes nationaux et locaux. Par ailleurs, les approches «migration et développement» sont en constante évolution autant dans les pays d’origine que d’accueil, en fonction de logiques complexes s'exprimant du local au global.
Ces évolutions, bien que propres à chaque contexte et à ses intérêts, ainsi qu'à la constellation d'acteurs étatiques et de la société civile actifs à son intérieur (Cattacin, 2006), ne sauraient pas être indépendantes des visions promues au niveau global par des institutions internationales concernées telles que la Banque mondiale, PONU, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et l’Union européenne (UE), ainsi que par des organisations internationales comme l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Ces instances contribueraient à façonner la compréhension des liens entre migration et développement et à encadrer les actions à un moment donné (Vammen et Mossin Bronden, 2012). Dès lors, pour comprendre de manière située les dynamiques sous-jacentes à lengagement des migrants pour le développement, il s’agit de prendre en compte les caractéristiques du contexte sociopolitique dans lesquelles cet engagement s'exerce à un moment donné, du niveau global à celui local.
1.1.3 Migration et développement agricole
Après la crise alimentaire mondiale de 2008, une nouvelle tendance commence à se dessiner dans le cadre des réflexions sur les liens entre migration et développement. Du global au local, l'attention est de plus en plus focalisée sur la contribution (réelle et potentielle) des migrants et leurs associations au développement agricole des pays d’origine. Or, la littérature qui s’est penchée sur les liens entre migration et développement agricole a toujours été fortement controversée (Gonzales-Velosa, 2011). Elle tend à se partager entre les recherches qui montrent que la migration et les transferts financiers ont un impact négatif sur le développement agricole (par exemple en termes de réduction de la production et de la biodiversité, d'abandon de l’agriculture, d'investissement dans d’autres secteurs tels que le bâtiment ou le commerce), et les études qui montrent au contraire que les transferts financiers et sociaux des migrants ont un impact positif. À ce niveau, sont mentionnées entre autres l'introduction de pratiques agricoles innovatrices, la maîtrise de l’eau, la mécanisation agricole ou l'introduction de cultures diversifiées à valeur commerciale ajoutée (pour un aperçu du débat, cf. Lucas, 2007 ; Vergas-Lundius et al., 2008). Une vision plus nuancée de ce débat suggère que l’impact de la migration sur le développement agricole dépendrait des facteurs contextuels au niveau politique, socio-économique et environnemental à l’œuvre dans les pays et les contextes locaux concernés (de Haas et de Mas, 1997). Ainsi, des investissements productifs dans l’agriculture, autant au niveau associatif qu'’individuel, seraient favorisés par l’existence d’un environnement favorable, ainsi que par des conditions et des politiques incitatives, autant dans les pays d’origine que d’accueil (Lacroix, 2011).
Dès lors, plusieurs initiatives au niveau international ont été développées au cours des dernières années pour accroître le potentiel de la migration au niveau du développement agricole. Elles visent de manière générale à soutenir au niveau technique et financier les engagements transnationaux associatifs des migrants en faveur de l’agriculture et du développement durable au bénéfice des communautés d’origine, et à favoriser les investissements productifs agricoles individuels et/ou collectifs. Parmi ces initiatives, figure le programme de POIM «Migration pour le développement en Afrique » (MIDA), comprenant un volet destiné à canaliser les transferts financiers de migrants africains dans des projets associatifs de codéveloppement dans le domaine agricole (Stocchiero, 2008). Le FIDA a lancé il y a quelques années l'Initiative d'appui aux investissements de la diaspora en faveur de l’agriculture (DIA), qui encourage la diaspora mondiale à investir dans les projets d’agriculture durable. Les objectifs sont d'améliorer les conditions de vie des populations rurales par la création d’emplois, la réduction de la dépendance aux importations afin d'accroître la sécurité alimentaire, tout en contribuant à rendre moins pressante la nécessité de migrer (FIDA, 2014). L'Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a également récemment considéré les liens entre la migration et le développement agricole et rural en partant d’un double présupposé. D’une part, l’agriculture et le développement rural sont conçus comme pouvant remédier aux causes profondes de la migration (pauvreté rurale, insécurité alimentaire, chômage, dégradation de l’environnement, etc.). D’autre part, on souligne le potentiel de la migration pour le développement agricole, qui demande des efforts soutenus afin que les migrants et leurs associations viennent en aide aux zones rurales des pays d’origine par des investissements en capital, des transferts de compétences et de technologies, de savoir-faire et par leurs réseaux sociaux (FAO, 2016).
Au niveau des pays européens, les programmes de codéveloppement de la coopération française et italienne, impliquant un cofinancement des États d’accueil (aussi au niveau décentralisé), ont concerné dans plusieurs cas les projets associatifs des migrants dans le domaine agricole et rural (Lacroix, 2009; 2011). Il s'agit là d’une tendance qui s’est accentuée depuis la votation du Fonds fiduciaire d'urgence de PUE pour l'Afrique, lancé en réaction à la «crise» des migrants et des réfugiés de 2015. Ce programme, destiné à lutter contre les «causes profondes» de la migration irrégulière en Afrique et des déplacements forcés, comprend le financement de projets de coopération et d'activités génératrices de revenus et d'emplois pour les jeunes. Ces actions envisagent la participation de diverses typologies d’acteurs (agences de coopération européennes, acteurs étatiques et de la société civile, ONG, associations de migrants, secteur privé). Elles concernent dans nombre de cas le soutien au développement de l’agriculture dans les zones rurales de départ, avec l’objectif de renforcer la résilience des communautés et faire émerger des opportunités d'emplois au niveau local, en tâchant de rendre la migration davantage un choix qu’une nécessité (AICS, 2017).
Bien qu’elle se montre généralement critique sur une possible instrumentalisation des politiques de coopération internationale et du rapport entre migration et développement (agricole) pour la gestion du phénomène migratoire au niveau européen’, la société civile dans les pays d’accueil est aussi particulièrement concernée par les liens entre migration, agriculture et développement durable. Au niveau de la Suisse, la Fédération genevoise de coopération (FGC), qui regroupe les ONG et les associations genevoises actives dans la coopération au développement, a organisé à Genève en 2014 une table ronde sur les stratégies à mettre en œuvre pour renforcer les capacités des migrants porteurs de projets en agriculture pour la sécurité alimentaire
3 Dans ce cadre, la société civile rappelle que les programmes de coopération et les investissements pour la création d’occupations dans les pays d’origine des migrants ne sont pas substitutifs des migrations (Anglana eż al., 2017). En effet, selon la théorie de la transition, les initiatives de développement peuvent, selon les contextes, favoriser à court terme les phénomènes migratoires. Ce serait seulement dans le long terme, avec la réduction des inégalités internationales, que les migrations pourraient représenter des décisions librement choisies (Monsutti, 2008 ; de Haas, 2010).
et le développement durable. Au Tessin, la Fédération des ONG de la Suisse italienne (FOSIT) collabore avec le Département d'économie, de santé et du social de la SUPSI“ au module de formation sur la coopération internationale, et des réflexions sont actuellement engagées autour des liens entre migration et développement, y compris agricole’. Dans d’autres pays européens, des activités et des réflexions similaires sont portées par des organisations de migrants en collaboration avec des ONG et des partenaires étatiques et non étatiques. Notons le récent partenariat sur les liens entre migration, agriculture et développement rural, signé en avril 2019 entre la FAO et l'ADEPT, la plateforme associative qui représente la diaspora africaine au niveau européen*. Ce partenariat vise à promouvoir la reconnaissance des liens positifs entre migration et développement agricole, et à favoriser la mobilisation de ressources de la diaspora en faveur de l’agrobusiness dans les pays d’Afrique.
En ce qui concerne l’action associative, les réflexions engagées visent d’une part à mieux comprendre les facteurs à l’origine des engagements transnationaux associatifs des migrants en faveur du développement agricole, leurs modalités d’action et les partenariats qu’ils impliquent, les éléments facilitateurs et les obstacles auxquels ils se confrontent, aussi dans le but de contribuer à créer les conditions favorables à la mobilisation associative et aux partenariats transnationaux. D'autre part, elles se proposent d’améliorer l'accompagnement et l'impact des projets d’agriculture portés par les associations de migrants au niveau du développement agricole durable, la sécurité alimentaire, la préservation des écosystèmes et la lutte contre la pauvreté rurale. Il sagit en d’autres termes de favoriser un développement agricole et rural durable ayant des impacts positifs sur les communautés locales, au niveau social, économique et environnemental.
1.1.4 Le cas du Sénégal
Ces programmes et réflexions concernent le Sénégal — parmi d’autres pays en développement” — qui se caractérise par une population majoritairement rurale (environ 55 %, selon les régions), s'adonnant en grande partie à une agriculture familiale pluviale. Le pays comporte un important taux d’émigration rurale dirigée vers les villes, en particulier Dakar, et à l'international, vers les pays
4 Scuola universitaria professionale della Svizzera italiana, qui est partenaire de cette étude avec la FOSIT et l'association Sunugal (Italie-Sénégal). 5 Cf. Coltiviamo la diversità (Cultivons la diversité), un cycle de soirées ouvertes au public avec projection de films et présentation de projets de développement dans le domaine de l’agriculture familiale, organisé en 2014 par le DESS-SUPSI et FOSIT.
6 Basée à Bruxelles, la Plateforme Afrique-Europe de développement de la diaspora (ADEPT) est un réseau d’organisations de la diaspora africaine basées dans PUE, en Suisse et en Norvège. 7 Le Sénégal fait partie de la liste des pays les moins avancés (PMA) de PONU.
de la sous-région africaine et les pays occidentaux (Wade et al., 2017). Le Sénégal représente également un pays d'accueil pour les ressortissants de pays de la sous-région (en particulier Guinée, Mali, Gambie, Mauritanie, Guinée- Bissau), et pour les Français (Ndione, 2018). En ce qui concerne l’Europe, le Sénégal se distingue par une ancienne tradition migratoire vers la France, en raison des liens historiques, et vers l'Italie et l'Espagne, en particulier à partir des années 1980 (Diop, 2008). La migration internationale sénégalaise concerne actuellement plusieurs pays européens, y compris la Suisse, ainsi que des pays d Amérique du Nord et Sud, d’Asie et du Golfe. Estimée à environ 3 millions de personnes’, la diaspora sénégalaise fait depuis longtemps l’objet d’une grande attention auprès des chercheurs, des organisations internationales, des ONG, et des policy makers concernés par les liens entre migration et développement, en raison de son caractère foncièrement transnational. Les migrants sénégalais se caractérisent en effet par leur forte propension à garder des liens avec les territoires d’origine et à circuler entre les espaces, ainsi que par l’importance de leurs transferts financiers”. Mais aussi, ils se distinguent par la vivacité de leur activisme associatif, largement reconnu dans la littérature et par les acteurs étatiques et non étatiques concernés (Riccio, 2007; Lacroix et al., 2008 ; Mezzetti et al., 2009).
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