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Ecrits sur le langage

Hendrik Pos · 2013

80,999 words · about 5 h 40 min to read

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Licence: CC BY 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Pos, Hendrik (2013), Ecrits sur le langage, sdvig press - licensed CC BY 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/)

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About this book

Author
Hendrik Pos
Language
French
Published
2013
Length
80,999 words · about 5 h 40 min
Sections
3 reader sections
Text
Digital text
Rights
CC BY 4.0 · repository export licence (OAPEN)

 

Contents (3)
  1. Table des matières under 1 min
  2. Avant-propos about 2 h 13 min
  3. Conclusion about 3 h 27 min

Continue:

Table des matières

Avant-propos Hendrik Pos : une philosophie entre idée et vécu

La logique de la linguistique (introduction)

La conscience linguistique préthéorique

La problématique de la philosophie du langage L'unité de la syntaxe

Quelques perspectives

philosophiques de la phonologie

Le langage comme fonction symbolique

Les particules, leurs fonctions logiques et affectives Le verbe et son rôle dans l’expression de la pensée Phonologie et sémantique

La notion d’opposition en linguistique Perspectives du structuralisme

Phénoménologie et linguistique

Problèmes de l’origine

La signification comme phénomène

linguistique et philosophique

Le langage et la pensée

Le langage et le vécu

Références Bibliographie complète

Index

217 227 233

247 249

Avant-propos

Le présent ouvrage est le premier recueil publié en français d’écrits du linguiste et philosophe néerlandais Hendrik Pos. Les seize textes proposés dans les pages suivantes (en version originale pour la moitié d’entre eux, dans une traduction de l'allemand ou du néerlandais pour les autres) ont été choisis pour représenter la pensée de Pos de manière aussi complète que possible dans son extension diachronique. Thématiquement, une seule facette des travaux par ailleurs très divers de Pos a été prise en compte : ses réflexions sur le langage. Même dans ce champ plus restreint, la sélection offerte ici ne prétend être ni exhaustive ni entièrement représentative. Elle espère toutefois fournir un aperçu synthétique relativement cohérent d’un des aspects centraux de la pensée de Pos et éventuellement susciter un certain regain d'intérêt pour le rôle malheureusement très négligé que ce dernier a pu jouer dans les débats linguistiques et philosophiques de l’entre-deux-guerres.

Les textes sont présentés ici dans un ordre chronologique, sans effort de classification selon leurs thèmes ou leur importance. Par ailleurs, il vaut la peine de mentionner un nombre de problèmes mineurs quant à leur qualité rédactionnelle. Certains des textes traduits ou rédigés directement en français par Pos contiennent des erreurs et des ambiguïtés que, dans un souci de reproduction fidèle, nous n’avons pas voulu corriger. De même, les textes tirés de discours ou d'interventions en conférence n’ont pas tous été bien mis en forme et présentent parfois un caractère confus ou excessivement elliptique, tant au niveau de leur structure grammaticale que de leur logique argumentative. Il faut noter finalement que certains des textes allemands contiennent çà et là des phrases syntaxiquement mal formées et dont le sens est ainsi relativement obscur. Comme il s’agit toujours de phrases isolées et d’importance secondaire, j'ai pris le parti d'en donner une interprétation aussi adéquate que possible et de les signaler par un astérisque. Ces quelques déficiences ne devraient toutefois pas prétériter outre mesure la compréhension des textes de Pos.

En ce qui concerne ma traduction, son ambition n’est que de fournir un premier accès en français à l’œuvre de Pos, elle n’a pas de prétention méthodique ou systématique. À ce stade très précoce de la réception des idées de Pos en français et au vu de mes connaissances limitées du néerlandais, il m’a en effet paru opportun de ne pas chercher à imposer une interprétation de son lexique qui resterait forcément très partielle et pourrait entraver d'éventuelles tentatives ultérieures d'en fournir une analyse plus critique et détaillée.

Mes sincères remerciements vont à Saskia Daalder (Universiteit van Amsterdam) et Klaas Willems (Universiteit Gent) pour leur aussi cordiale que précieuse assistance dans l’élaboration de cet ouvrage, de même qu'aux éditions Winter (Heidelberg) et Bohn Stafleu Loghum (Houten) pour leur aimable permission de reproduire ici les textes de Pos en version originale ou en traduction.

P.F.

Hendrik Pos :

une philosophie entre idée et vécu

Dans leur préface au premier recueil des écrits de Pos, publié deux ans après sa mort, Karl Kuypers et Jan Aler constatent avec tristesse que «tant que [Pos] était en vie, sa vive et captivante personnalité conférait unité, vigueur et intensité aux manifestations de sa pensée. Maintenant qu'il n’est plus parmi nous comme source de vie spirituelle, nous ne disposons plus que de traces certes nombreuses, mais éparses de son activité! ». De nombreux témoignages similaires concordent sur le rôle capital de la personne même de Pos comme facteur d’unité relativement à une œuvre restée très fragmentée et à une pensée peu systématique”. Tous soulignent que Pos fut avant tout un homme de dialogue, de débat et de rencontre qui chercha sa vie durant à allier à sa quête de connaissance théorique et objective des convictions politiques et un engagement dans la société toujours croissant. Son activité intellectuelle fut ainsi accompagnée d’une constante dimension pédagogique et communicative qui s'exprime clairement dans la nature très dynamique et dialectique de sa pensée. Refusant de formuler une théorie systématique dans un ouvrage de synthèse, Pos préféra donner corps à ses idées par le biais d’une multitude d'articles, de conférences, de cours et de lettres qui, pris dans leur ensemble, s’assimilent aux arguments d’un dialogue marqué à la fois par la contradiction et l’idéal d’un échange constructif avec les penseurs du passé autant que du présent.

Même sans vouloir faire dépendre trop directement la pensée de Pos des circonstances particulières de sa vie ou des accidents

! Kuypers, Aler, « Woord vooraf », in: Pos (1957), p. 9 [ma traduction]. 2 Cf. Derkx (1994), qui se réfère à de nombreux entretiens menés avec des étudiants ou collègues de Pos, pp. 487-488.

de son parcours personnel, il est manifeste qu’une connaissance des éléments essentiels de sa biographie peut s'avérer d’une grande utilité autant pour situer dans son contexte concret le dialogue implicite avec elle-même et avec autrui que constitue l’œuvre de Pos, que pour saisir les enjeux de son développe-- ment souvent volontairement paradoxal. Ces éléments sont à vrai dire parfaitement bien connus, mais ils n’ont jusqu’à maintenant été exposés qu’en néerlandais, par Daalder (1990) et Derkx (1994), raison pour laquelle il vaut la peine de les reprendre ici en détail.

Né le 11 juillet 1898 à Amsterdam, Pos fait ses classes au Gymnase réformé (Gereformeerd Gymnasium) de sa ville natale, avant d’entreprendre des études de lettres classiques à l’Université libre (Vrije Universiteit), à Amsterdam toujours. Réagissant de manière très positive à l’enseignement teinté de calvinisme, de néo-kantisme et de néo-hégélianisme qui lui est prodigué notamment par le philosophe Jan Woltjer, Pos s'oriente dès cette époque vers une conception idéaliste du langage et une approche de l’analyse linguistique réticente aux dogmes empiriques des néogrammairiens. En outre, il s’engage très activement dans la vie de l’université, participant avec enthousiasme à plusieurs sociétés d'étudiants de la faculté.

Lors de l’année académique 1920-1921, Pos se rend à Heidelberg pour y étudier la philosophie auprès d’Heinrich Rickert et Heinrich Maier. En 1921, il défend avec succès une première thèse de doctorat, Zur Logik der Sprachwissenschaft (La logique de la linguistique). Dans cet ouvrage déjà très abouti, il s'efforce d’appliquer les principes de la théorie rickertienne de la connaissance à la linguistique générale, dans le but d’expliciter les enjeux épistémologiques de cette dernière et de lui donner un fondement méthodologique unifié. Ce faisant, Pos produit indépendamment de Saussure une profonde réflexion philosophique sur le langage et la linguistique, qui en bien des points (sauf bien sûr en ce qui concerne son impact) est digne de comparaison avec le Cours de linguistique générale et ouvre d’intéressantes pistes quant à la généalogie néo-kantienne du paradigme structuraliste”.

Après une année passée en tant qu’enseignant à Haarlem, Pos retourne pendant le semestre d'hiver 1922-1923 en Allemagne, à l’université de Fribourg en Brisgau, où il suit les cours d’Edmund Husserl, Martin Heidegger et Hermann Ammann. Il adopte avec enthousiasme les idées de la phénoménologie husserlienne, qu’il met librement à profit pour réorienter sa propre approche du langage dans une optique moins schématique et plus «réaliste», ou du moins plus attentive à la diversité infinie des manifestations empiriques des phénomènes linguistiques. Dans le but d’obtenir une chaire de philologie classique à l’Université libre d'Amsterdam, il prépare une seconde thèse, d’inspiration phénoménologique celle-ci, qu’il défend en 1923 — non pas auprès de Husserl mais bien à Amsterdam — sous le titre de Kritische Studien über philologische Methode (Études critiques sur la methode philologique).

Suite à un nouvel interlude dans son pays natal, Pos effectue un troisième séjour à étranger, à Paris cette fois, lors duquel il rencontre sa future épouse, la française Marcelle Honig (dont il naura pas d'enfant). En Sorbonne, il assiste notamment aux séminaires d'Antoine Meillet et Joseph Vendryes, mais en dépit d’une grande affinité avec la culture française qui ne se démentira jamais, Pos note à propos de son séjour parisien que celui-ci aura été bien moins influent pour son développement intellectuel que ses précédentes visites outre-Rhin et, surtout, sa rencontre avec la philosophie allemande.

En 1924, Pos est nommé professeur de linguistique générale à l’Université libre d'Amsterdam. Il s’y forge rapidement auprès de ses collègues et de ses étudiants une réputation d’excellent orateur et de professeur inspiré et attentif. Son enseignement et sa recherche sont voués à la philosophie du langage (un champ qui équivaut pour lui à la linguistique générale, discipline qui est alors clairement distincte de la linguistique historique comparative) et à l’épistémologie des sciences humaines. Il poursuit ses réflexions mâtinées de néo-kantisme et de phénoménologie sur la linguistique et l’épistémologie, cherchant à rendre compte du rapport entre la multiplicité désordonnée mais originaire du donné linguistique subjectif ou « préthéorique » et la forme objective, unifiée et dépendante d’une norme a priori idéale que le langage revêt dans la réflexion ou la connaissance théorique. Il publie sur ces questions un ouvrage en forme originale de dialogue, Inleiding tot de taalwetenschappen (Introduction aux sciences du langage) ainsi qu’une série d’articles significatifs: « Algemene taalwetenschap en subjectiviteit » (Linguistique générale et subjectivité), « Vom vortheoretischen Sprachbewusstsein » (La conscience linguistique préthéorique) et « De eenheid der syntaxis» (L’unite de la syntaxe).

À cette même époque, Pos rejoint la société intellectuelle Unitas Multiplex, fondée entre autres par Jan Romein‘, auquel Pos se lie d’amitié par la suite. Politiquement plutôt conservateur jusque là, Pos est introduit par ce biais dans les milieux communistes et libéraux néerlandais. En 1926, il est impliqué indirectement dans une importante controverse religieuse qui agite l'Église réformée des Pays-Bas à la suite de la suspension de Johannes Geelkerken, le pasteur de la paroisse de Pos’. Pos prend parti pour Geelkerken, ce qui lui vaut de nombreuses chicaneries au sein de la très dogmatique Université libre. Il se résout de ce fait à quitter celle-ci en 1932 pour rejoindre la chaire de philosophie théorique et d’histoire de la philosophie à l’université municipale d'Amsterdam (Gemeentelijke Universiteit van Amsterdam), un poste qu’il occupera jusqu’à sa mort. Dans la foulée, Pos abandonne sa foi chrétienne vacillante en faveur d’un humanisme socialisant.

En poste à l’université municipale d'Amsterdam, Pos approfondit ses thèmes de prédilection, le langage et la théorie de la í Jan Romein (1893-1962), historien et journaliste néerlandais, est surtout connu pour avoir été à l’origine de la publication du Journal d'Anne Frank. " En réaction à sa suspension, ordonnée pour avoir défendu une interprétation non-littérale de la Bible, Geelkerken fonde une branche dissidente de l'Église réformée des Pays-Bas, provoquant ainsi un important schisme.

connaissance, mais oriente son travail dans une perspective philosophiquement plus large et plus complète. Il traite ainsi d'histoire de la philosophie (Descartes, Leibniz, Kant, Hegel, Comte, Marx, Bergson) et de problèmes de méthode philosophique. Ses travaux sur l’idéalisme allemand le conduisent à s'intéresser à des thèmes tels que l’historicité de la conscience et de la science ainsi qu’à remettre en question sa conviction néo-kantienne initiale dans la nature absolue et intemporelle des normes transcendantales de la connaissance a priori. Ces doutes, qui ne le conduisent cependant pas à rejeter définitivement l’enseignement idéaliste néo-kantien, s'expriment le plus clairement dans des articles tels que « Het apriori in de geesteswetenschappen » (L’a priori dans les sciences humaines), « Metaphysik » (La métaphysique), « Kennisleer » (La théorie de la connaissance) et « Phénoménologie et linguistique », un travail que Roman Jakobson qualifiera plus tard de « beautiful study“ ». Dans ce contexte d’intense questionnement sur le statut relatif de l’idéalité de la connaissance et de l'expérience a lieu la fructueuse rencontre de Pos avec la phonologie pragoise, qu’il thématise dans « Quelques perspectives philosophiques de la phonologie » ou « Perspectives du structuralisme ». Tous ces textes — auxquels on peut ajouter son dernier livre, Filosofie der wetenschappen (La philosophie des sciences) — témoignent d’une phase d’elargissement de la pensée de Pos qui se manifeste par le traitement plus philosophique qu'il fait du rapport entre les normes transcendantales de la connaissance a priori et l'expérience empirique, ainsi que par son intérêt pour certaines fonctions plus générales du langage (par exemple celles d’outil d'expression de la pensée ou de affect, d'instrument de maîtrise symbolique du réel ou de vecteur du développement de l'esprit, de la société).

Durant les années trente, Pos assied encore sa réputation académique, celle-ci acquérant peu à peu une dimension internationale. Il participe à tous les congrès internationaux des linguistes de l’interbellum, y rencontrant quasiment tous les représentants de la linguistique structurale” et jouant, aux dires de Jakobson, « un rôle de premier plan dans la création d’une phénoménologie du langage et de la théorie de la linguistique structurale® ». Il participe aux congrès internationaux de philosophie (Prague, Paris), psychologie (Paris) et phonétique (Amsterdam), où il fait la rencontre de nombreuses personnalités (Gaston Bachelard, Emile Bréhier, Léon Brunschvicg, mais aussi Karl Bühler). En 1929 déjà, il avait assisté à la célèbre Dispute de Davos et y avait noué contact avec Ernst Cassirer. À partir de 1936, sur invitation de son ami Romein, il devient président du Comité van Waakzaamheid (Comité de vigilance), une association contre le national-socialisme qui regroupait alors des intellectuels néerlandais de premier plan et plus de mille membres. Il se profile à ce titre comme un intellectuel progressiste et engagé, participant de plein pied à la vie politique des années trente et jouant un rôle d’intermédiaire entres les ailes communiste et libérale du mouvement antifasciste de son pays.

Après [invasion allemande des Pays-Bas, Pos est arrêté. Il est détenu à Buchenwald pendant un an, puis dans des prisons néerlandaises jusqu’à l'automne 1943, date à laquelle il est libéré pour raison de santé. À la fin de la guerre, il reprend ses fonctions universitaires et devient membre de la commission de réorganisation de l'éducation supérieure, chargée de la dénazification des universités néerlandaises. Il reprend aussi ses multiples activités d’organisateur, présidant le Congrès international de Philosophie à Amsterdam (1948) ainsi que la nouvellement fondée Fédération internationale des Sociétés de Philosophie. À ces tâches académiques vient s'ajouter un engagement politique dans le contexte de la guerre froide: il participe au Congrès mondial des intellectuels pour la paix à Wroctaw en 1948, et rejoint la Société Européenne de Culture aux côtés de Croce, Jaspers, Th. Mann ou encore Sartre. D’une

7 Il correspond alors avec nombre d’entre eux : Bally, Brondal, Havránek, Hjelmslev, Jakobson, Sechehaye, Trubeckoj et ses compatriotes néerlandais.

manière générale, son expérience de la seconde guerre mondiale semble lavoir radicalisé politiquement puisqu'il est désormais clairement favorable aux idées communistes. Son attachement profond aux principes du libéralisme le retient toutefois d’adhérer au Parti Communiste Néerlandais et de s'identifier avec la politique de l’Union Soviétique, une position idéologique nuancée qui lui vaut de l’incompréhension de toute part et un isolement social et intellectuel croissant.

Dans cette période d’après-guerre très frustrante pour lui, Pos est souvent malade et sa vision de l’homme se fait plus sombre, comme en témoigne par exemple ses articles « De filosofie der wetenschappen en de crisis der beschaving (La philosophie des sciences et la crise de la culture) ou « Het dal der na-oorlogse filosofie » (Le passage à vide de la philosophie d’après-guerre). Il se détourne toujours plus résolument de l’idéalisme allemand et de la phénoménologie husserlienne (à laquelle il reproche son tournant transcendantal), orientant sa pensée dans une optique franchement relativiste, anthropologique et historisante (mais en revanche très méfiante de Pexistentialisme heideggérien, que Pos dénonce comme une philosophie irrationnelle). Pos resitue ses propres conceptions du langage, de la métaphysique et de la connaissance dans un horizon à la fois plus concret (parfois même biologique) et plus relatif, celui du « vécu ». Il publie dans cet esprit des articles importants: « Valeur et limites de la phénoménologie », « Betekenis als taalkundig en als wijsgerig fenomeen» (La signification comme phénomène linguistique et philosophique), «Le langage et le vécu ». Sans du tout délaisser ses themes de toujours, il s'intéresse plus à des questions d'ordre éthique, politique, social ou encore religieux : il s'interroge ainsi sur l’intersubjectivité, l’histoire ou le devenir spirituel de Phomme et de la société dans des textes tels que « Geschiedenis als geestelijke werkelijkheid» (L'histoire comme réalité spirituelle) ou « De eenwording der mensheid » (L’unification de l'humanité).

Malgré les doutes et les déceptions qu’il doit affronter durant cette période, Pos n’abandonne à aucun moment une vision profondément universaliste, humaniste et optimiste de Phomme, de la culture et du langage. Comme le fait remarquer Kuypers dans sa tentative de synthèse de l’œuvre thématiquement disparate et souvent contradictoire de Pos, s’il y a bien une constante dans la pensée de ce dernier c’est son attachement à une certaine forme de rationalisme, sa foi dans le rôle multiple mais toujours présent de la Raison au cœur même de toute expérience”. Hendrik Pos meurt le 25 septembre 1955 à Haarlem, à l’âge de 57 ans. À l'instar de nombreux penseurs de Pentre-deux-guerres, il tombe rapidement dans l’oubli.

L’esquisse biobibliographique qui vient d’être tracée offre un premier balisage de la pensée de Pos et de son évolution : partant d’une réflexion épistémologique sur la linguistique clairement inspirée par l’idéalisme transcendantal de Rickert, Pos a rapidement réorienté ses recherches dans la perspective plus descriptive et soucieuse des « choses elles-mêmes » de la phénoménologie de Husserl, avant d’élargir son champ d’investigation à une analyse de la connaissance scientifique et philosophique en général et de rejeter à son tour la phénoménologie en faveur d’autres modèles (Marx, Bergson), mieux à même selon lui de prendre en compte les dimensions vécues et situées historiquement, culturellement et socialement aussi bien de la connaissance que de lexpérience empirique. Dans son domaine d'étude privilégié, le langage, Pos semble être passé de façon similaire d’une approche strictement « logique » du langage conçu comme un objet de connaissance idéal saisissable exclusivement par la réflexion théorique, à une étude phénoménologique des propriétés du donné linguistique concret et ses liens à la conscience préthéorique originaire, pour aboutir finalement à un concept relativiste et historisant de la parole comme une forme expressive parmi d’autres dans l'horizon lui-même relatif, dynamique et signifiant du vécu humain.

"CL Kuypers (1958). p. 59, cf. aussi Willems (1994), p. 244.

Une telle image, bien qu’elle possède ses mérites, présente deux regrettables défauts. Pour commencer, elle associe de façon trop étroite et peu critique la pensée de Pos à un nombre limité de présumés « modèles » successifs (Rickert, Husserl, Bergson), lui dérobant de ce fait la cohérence et l'originalité de ses propres problématiques et négligeant le rôle d’une foule d’autres sources d’inspiration au moins aussi décisives (la phonologie pragoise, Bühler, Cassirer, Marty, Vossler, Wundt, etc.). Bien que la voix de ses maîtres linguistiques et philosophiques soit clairement audible et facilement décelable dans son œuvre, Pos ne s’est de plus jamais soumis entièrement à leur logique, ne se conformant à celle-ci que dans la mesure où cela était profitable à l'élaboration de ses propres arguments.

Le traitement idiosyncratique et sélectif que fait Pos de ses sources — une attitude qui lui a parfois été reprochée, surtout en lien à la phénoménologie husserlienne!® — explique pour bonne part la coexistence d’influences concurrentes voire antagonistes dans son œuvre. Elle met aussi en évidence un second défaut dans l'interprétation susmentionnée de sa pensée, défaut qui consiste en une simplification exagérée de la progression linéaire présumée entre la position transcendantale et idéaliste initiale de Pos et son approche empirique, relativiste et historisante plus tardive. Pos, en effet, n’a pas adhéré successivement à différents paradigmes (néo-kantisme, phénoménologie, philosophie de la vie, marxisme) mais les a sans cesse fait jouer Pun contre l’autre. À ce titre, il est donc plus correct de concevoir la dynamique de sa pensée non comme la transition d’une position clairement logiciste et idéaliste à une position tout aussi clairement historique et empiriste, mais comme une oscillation constante entre ces deux pôles.

De fait, un des aspects les plus intéressants de l’œuvre de Pos est précisément son souci de thématiser de façon toujours nouvelle le rapport fuyant entre l’idéalité objective et abstraite de la connaissance scientifique ou a priori et la réalité vécue de

10 Cf. Orth (1967), Aschenberg (1978) qui reprochent à Pos son interprétation à l’emporte-pièce de Husserl.

l'expérience subjective concrète, sans jamais subsumer ou réduire l’une à l’autre. Il n’est ainsi sans doute pas faux de voir dans l’incessante valse des diverses sources — tour à tour plus idéalistes ou plus empiristes — sur lesquelles Pos prend appui, non pas la trace d’une hésitation ou d’une gêne théorique, mais bien le résultat de sa volonté consciente et parfaitement assumée de se tourner sans relâche et dans une perspective essentiellement critique vers de nouvelles inspirations, cela afin d'approfondir — via un constant processus d’autocorrections — son interprétation d’un problème central qu’il n’a jamais considéré comme étant résolu.

La tension « dialectique » qui habite et défini l’œuvre de Pos ne se manifeste pas seulement dans les retours de balancier successifs entre des écrits plus idéalistes ou plus empiristes : elle se niche aussi au cœur même des ouvrages qui en apparence appartiennent le plus clairement à l’un ou l’autre paradigme. Ainsi, La logique de la linguistique, une œuvre qui se situe de façon programmatique dans la perspective du transcendantalisme rickertien, contient des éléments étrangers au néo-kantisme. Comme le fait tout à fait judicieusement remarquer Klaas Willems, quand Pos déclare que « même si l'exposition la plus abstraite possible d’un système universel de catégories qui embrasserait le champ entier du pensable réussissait, un retour par spécification à la couche des données originaires resterait inévitable d’une manière ou d’une autre », il superpose de facto un principe d’évidence descriptive d’origine phénoménologique au constat méthodologique typiquement néo-kantien qu’il souhaite en vérité appliquer et qu’il formule quelques lignes plus bas seulement en ces termes: «chaque science travaille avec des méthodes et des concepts fondamentaux qui sont dépendants des propriétés de leur matériau et qui ne se laissent découvrir que par une analyse critique de ce même matériau"! ».

À inverse, dans « Phénoménologie et linguistique », où Pos fait le plus expressément l’éloge de Husserl et professe utilité méthodologique et épistémologique des concepts de ce dernier pour la linguistique et la philosophie du langage, on découvre de clairs restes néo-kantiens qui confèrent un caractère fondamentalement paradoxal à la thèse centrale de cet article. Selon la très pertinente analyse de Willems, Pos tente en effet d’y définir le rôle de la conscience linguistique originaire et préthéorique pour la réflexion scientifique sur le langage. Dans cette optique, Pos croit découvrir avec la phénoménologie husserlienne la meilleure méthode pour expliquer la continuité fondamentale, qui selon lui, existe entre la conscience linguistique originaire et une connaissance scientifique ou réflexive du langage, ou en d’autres termes, entre l’acte de parole concret et sa forme conceptuelle dans l'analyse théorique du linguiste. Pos, ce faisant, continue toutefois de prendre appui sur un principe rickertien lequel dicte, d'une part, que l’objet d'expérience subit toujours une transformation essentielle dans la réflexion théorique et implique, d’autre part, une séparation radicale des sphères de [expérience originaire et de la connaissance théorique réflexive. Pos aboutit à la conclusion que, dans les mots de Willems, « les activités du locuteur naïf et la réflexion du linguiste sont tout à fait opposées l’une à l’autre », alors pourtant qu’il demeure persuadé que « l’éclaircissement méthodique de l'expérience vécue de la conscience préscientifique sera toujours le point de départ de la science du langage” ».

On ne fera pas tort à Pos en disant que de tels paradoxes sont symptomatiques de sa pensée à toutes les étapes de son développement et qu’il n’est jamais véritablement parvenu à les résoudre. Loin de constituer une faiblesse cependant, ces paradoxes reflètent en fait parfaitement la volonté de Pos de confronter sans compromis ou dichotomies méthodologiques simplificatrices la très difficile question de la relation entre les structures transcendantales ou conceptuelles de la connaissance idéale et l’expérience concrète. Malgré certaines apories ou contradictions évidemment critiquables, il est aussi indéniable

12 Willems, op. cit., p. 227.

que Pos a su contribuer positivement à ces questions. Par le simple fait d’insister sur l'existence et le rôle fondamental d’une conscience linguistique originaire et préthéorique, il a ainsi introduit un thème très important dans les débats linguistiques et philosophiques sur le langage. Cette insistance a aussi conduit Pos à aborder des problèmes tels que l’expression de la pensée par le langage, la constitution du sens et de la signification, l’origine du langage ou encore l’arbitraire du signe dans une perspective originale qui cherche à tenir compte autant des moments objectifs et réflexivement idéalisables des phénomènes que de leur ancrage originaire dans un vécu subjectif concret.

Il nous faut constater que, la plupart du temps, Pos se replie sur une solution dualiste pour rendre compte de cette double dimension idéale et vécue des phénomènes. Dans «La signification comme phénomène linguistique et philosophique » typiquement, il invoque la nécessité d’étudier le langage dans deux perspectives distinctes : l’une objective ou «scientifique », qui est fixée sur les phénomènes observables et idéalisables de l’extérieur, l’autre subjective ou « phénoménologique », qui fournit une description introspective du vécu de ces mêmes phénomènes. On retrouve cette dualité méthodologique dans les rôles complémentaires que Pos attribue à la phonologie et à la phonétique’, dans ses analyses « structurelles » et « génétiques » du langage!*, ou encore dans son étrange façon d'opposer grammaire et syntaxe”. Dans tous ces cas, les perspectives objectives et subjectives sont selon Pos toutes deux indispensables et seule leur combinaison peut produire un savoir véritablement adéquat. Le problème récurrent qui mine cette position radicalement dualiste est bien sûr que la détermination des propriétés d’un même phénomène

13 Cf. Willems, p. 222.

14 Cf. ci-après, pp. 239 sqq.

15 Cf. ci-après, « Phonologie et sémantique ».

16 C£. ci-après, « Problèmes de l’origine ».

17 Cf. Daalder, « Filologie, grammatica, syntaxis bij H.J. Pos», in: Daalder (1990), pp. 101-122.

dans l’une et l’autre perspective est parfois clairement contradictoire. Pour ne prendre qu’un seul exemple : comment peut-on réconcilier le fait que pour un observateur externe et objectif le signe possède une valeur clairement arbitraire avec le sentiment phénoménologiquement justifié d’un locuteur naïf qui pense qu’il existe entre les mots et les choses un lien naturel et essentiel ?

La réaction la plus fréquente de Pos à de tels paradoxes est d’invoquer la nature historique, culturelle et intersubjective de la conscience : les différences qui se font jour entre connaissance scientifique et expérience vécue sont selon lui liées essentiellement au fait que la conscience subjective ne se déploie que progressivement : elle se déploie en direction du savoir objectif au gré d’un processus historique et au sein d’un horizon socioculturel concret qui limitent provisoirement sa puissance. Dans les mots de Pos, « [la subjectivité] constitue en un sens l'accès à toute connaissance, mais l'ombre de sa propre limitation l'accompagne partout * ». La double nature (à la fois essentielle et arbitraire) du signe s'explique ainsi d’abord par la limitation initiale de l’horizon concret de la subjectivité individuelle (qui conduit droit à une absolutisation naïve et objectivement intenable de la relation entre mot et objet), puis par l'extension progressif de cet horizon lorsque la conscience subjective, se saisissant elle-même avec un degré d’objectivité et de distance réflexive croissant, remarque la relativité contingente de ses propres rapports à la réalité et, par la même occasion, la part arbitraire des liens entre mots et choses qu’elle contribue à instituer”.

Une toute autre réponse à la dualité paradoxale du vécu subjectif et de la connaissance objective se dessine dans l’œuvre de Pos à l’occasion de sa rencontre avec la linguistique structurale et la phonologie du Cercle linguistique de Prague. Dans « Quelques perspectives philosophiques de la phonologie» ou «Perspectives du structuralisme », en effet, Pos

18 Pos (1957), p. 29 [ma traduction]. 19 Cf. ci-après, « La conscience linguistique préthéorique ».

constate que, tel que le défini la phonologie pragoise, le phonème fournit un exemple d’une chose concrète ou donnée concrètement dans laquelle la dimension de l’idéalité objective (ou, pour être plus précis, de la généralité et de la signification) et celle du vécu se rejoignent quasiment sans distance : « Le phonème est un son, élu parmi d’autres pour être un sens. Ce sens ne se circonscrit pas comme il est le cas avec les mots et les phrases : il se sent. La liaison entre l’élément sonore et le fonctionnel est tellement intime ici qu’on arrive à peine à séparer l’un de l'autre dans la pensée” ». Le phonème, en d’autres termes, se manifeste comme la réalisation concrète et particulière, vécue subjectivement et originairement par lauditeur, d’une signification idéale, générale et objective. Au lieu de la dualité habituelle entre moments objectifs et subjectifs, entre objet de connaissance et objet d’expérience, Pos tend donc ici vers une conception qui attribue une certaine intelligibilité ou généralité au concret lui-même et qui implique également une certaine imbrication de lexpérience concrète et originaire des phénomènes avec leur idéalisation objective et réflexive.

À vrai dire, Pos n’a pas beaucoup exploré le potentiel et les implications de l’idée d’un sens intelligible du concret révélée par le phonème. Il faut bien admettre que sa pensée reste généralement bien plus marquée par une tension dualiste entre la connaissance idéale et l’expérience concrète, entre la théorie et le vécu ou encore entre le général abstrait et le particulier concret que par une volonté de synthétiser ces pôles dichotomiques. Dans son commentaire par ailleurs très positif de « Phénoménologie et linguistique », Merleau-Ponty adresse ainsi à Pos le reproche de ne pas faire plus que « juxtaposer » les pôles de l’expérience originaire et de la réflexion théorique, sans véritablement explorer et thématiser leurs interrelations”'. Il n’en reste pas moins qu'on peut retrouver dans « Phonologie et sémantique » ou encore « La signification comme phénomène

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