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La part sensible de l’acte

Joëlle Libois · 2013

103,700 words · about 7 h 16 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Libois, Joëlle (2013), La part sensible de l’acte, open access publisher - licensed CC BY-NC-ND 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/)

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About this book

Author
Joëlle Libois
Language
French
Published
2013
Length
103,700 words · about 7 h 16 min
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12 reader sections
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Digital text
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CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN)

 

Contents (12)

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Présence au quotidien en éducation sociale

JOËLLE LIBOIS es éditions

OLSE La part sensible de l'acte de Joëlle Libois est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

Chapitre premier L'intervention sociale au détriment du travail social?

Contrôle social et émancipation de la personne ...

Le «risque zéro» comme nouvelle norme sociale . ..

Deux foyers d'hébergement investis dans la recherche:

injonction à l'autonomie. ece sé usés kannesta tnia 53 Un espace-temps d'intervention souple et délié d'autoritarisme à. armani nan Reses es dre 64 L'étrangeté du quotidien... sss waseme esaera iaka 66 Chapitre 2

2.1 La clinique, un positionnement épistémologique

Etude clinique des situations de travail . 54 sud 83

Chapitre 3 Chapitre 4 Situation événementielle: créer un incident à visée éducative .... 123 Vignette 1: Laspirateut: ns nan ie cersenss 124 lrruptiðn so à 4 4 ses et marne guide sde ee à 133 Quête désénss se sh des situ a mime nus 135 Ouverture à un déplacement . ss sbsssisesdsseurse 137 Le jeu de Péducateur social 4444 hsudassesessé es 140 LĽadressage de l'agression «ses smesedassessesses 143 sommaire

Le nsquedans lacte: i va Lesssenesseeuutietseses

Subtilité du travail en duo + ss sesestevuiee tres Présence corporelle en situation ss ss ss ésessssss

Chapitre 5 Situation normative et régulatrice: le corps présent et oublié

L'acte incertain: que faite? «ss ssseesspenssenensse La présence à autrui: rester lie + se ses eiusésse Passer autre Choses. esse rss aseiriesete ee Maintenir la paix sociale à tout prix . . 04

Le risque est inhérent à Pacte ss sessés ere tuées

La sexualité révélée par les adolescents .. sssssssss es Lecorpsserué oublie se masae EEE E AR La tendresse, un sentiment propice à épanouissement . . . .

Chapitre 6

Vignette 3: «Je vous adore» à es susvssesrensssms

6.3 Deux modes s’affrontent: ouverture et fermeture à

La dimension collective de Pémotion . 4 sus esse Faire silence pour laisser place. à . . 4 sum saeus ses à Emotion ÉMIS Sr a ni r ie rererneort

Troisième partie Emotion et présence

Chapitre 7

Le temps de l’autoconfrontation collective:

les affects engagés dans l'acte, . 44m ssuassssssessnss 235 Histoire dé MOtS iso se à 18 66 meme 4 8 ee ob ee os 240

Chapitre 8

La gualité deprésence «ear srerisi situna stemi 257 Présence manqué 24 ere see imite 264 Le trajet en lieu et place du projet + ss annann nnna 270 Lanécessité de la marge ere se aa ane ses tee 272

Remerciements

Je remercie Guy Jobert pour son accompagnement tout au long de l'écriture de ma thèse, pour la liberté qu’il m'a accordée et tout ce qu’il a su me transmettre.

Je remercie les éducateurs et éducatrices qui mont fait confiance dans cette délicate aventure qui consiste à converser sur leur activité réelle et ainsi, participer à la rendre visible.

Je remercie la HETS, plus spécifiquement la responsable des éditions ies, Monique Eckmann, ainsi que Stéphanie Fretz, responsable administrative et technique, pour les judicieux conseils qu’elles mont promulgués en vue de l'édition de ce manuscrit.

Je remercie le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) et la Haute Ecole Spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO) qui ont participé au financement de cet ouvrage.

Les menus événements du quotidien ont un sens.

Ce texte est dédié aux travailleurs sociaux qui engagent dans leur activité une qualité de présence.

Avertissement au lecteur

Cet écrit provient d’un travail de thèse en éducation des adultes. Il ne représente que la partie empirique de la recherche liée à l’analyse de Pactivité des éducateurs sociaux.

L'articulation entre la complexité de l’agir relevée à partir de situations du quotidien et la formation professionnelle tertiaire n’a pas été retenue pour cet ouvrage. Cet aspect est voué à publication sous forme d’articles scientifiques dans des revues spécialisées.

Introduction

Métiers de l’humain, métiers du lien

Le travail social se situe comme une activité professionnelle inscrite dans les métiers de service et plus spécifiquement dans les métiers de l'humain. Dans son activité quotidienne, le travailleur social est en constante interaction. Nous pensons que les métiers de l’humain mobilisent des compétences relationnelles nécessaires à la compréhension de la demande d'autrui afin de co-construire, en interaction, un projet mobilisateur. Ion et Tricart relèvent que, au-delà du langagier, «lessentiel — non mesurable — est dans /a présence et l'ineffable de la relation vécue avec autrui, qu'il s'agisse d’un individu ou d’un groupe» (1984: 60). L'identité du travail social, quel que soit le niveau de formation, est fondée centralement sur la capacité à maintenir le lien là où celui-ci fait défaut. Si de nombreux auteurs s'intéressent aujourd’hui aux mutations du travail social (Chopart, 2000; Dubet, 2002; Chauvières, 2004), nous tenterons pour notre part de chercher ce qui peut encore aujourd’hui se définir comme Pessence, la nature même des pratiques professionnelles de niveau expert. Les théoriciens de l’action sociale soulignent que le dénominateur commun des travailleurs sociaux est bien la pratique de la relation et l'importance du langage dans la maîtrise de cette dernière (Autès, 1998, 200; Fustier, 1993, 2000, 2009; Brichaux, 2001; Soulet, 1997, 2001; Ion, 2005; Chauvières, 2005; Robinson, 2009; Rouzel, 2004, 2010).

Au vu des transformations de l’action sociale, inefable de la relation (Ion & Tricart, 1984) demande aujourd’hui à être exploré. Rendre visibles

1 En italique dans le texte.

et dicibles les pratiques du lien, donner de l’intelligibilité aux compétences mises en œuvre dans la présence à autrui sont pour nous indispensables à la définition et à la compréhension du métier. Etre au front de l’activité revient à la fois à «neutraliser» ce qui est source de rejet et de peur et à préserver des rapports sociaux privilégiés avec les personnes porteuses de ces stigmates. «La fonction de lien au cœur du travail social s'exerce aux limites du social, confrontées aux subjectivités déchues et aux liens défaillants» (Lhuilier, 2009: 53).

Au regard des référentiels de compétences liés aux formations de niveau universitaire, laxe de l'implication affective dans la relation est étonnamment relégué en «arrière-fond» des métiers du social, comme si le relationnel devenait gênant, ne relevant pas de dimensions scientifiques. Pourtant, nous pensons que le travail social se caractérise autant par l'application de savoirs validés à des objets et méthodes d’intervention que par une capacité relationnelle à engager des comportements chez autrui.

Le professionnel de l'intervention sociale est impliqué dans des transactions interpersonnelles et affronte des situations plus ou moins éprouvantes, qui ébranlent, par leur nature ou/et par leur répétition, les dimensions émotionnelles de son équilibre psychique. Le praticien est confronté à la problématique récurrente de la gestion de la «bonne distance» vis-à-vis de ses interlocuteurs: distance ni trop grande (froideur proche du désintérêt perceptible par l'interlocuteur) ni trop courte (risque d’une trop grande implication affective dans la relation qui pourrait alors perdre son caractère professionnel et «faire souffrir»). Il ny a pas de gestion facile de l'engagement de soi envers autrui, spécifiquement lorsque l’on sait qu’une des dimensions psychologiques du burnout ressort de la dépersonnalisation de la relation qui coïncide avec une gestion de l'interaction devenue distante, répétitive (Villatte es al., 2005).

Nous pensons les compétences communicationnelles et relationnelles comme intrinsèques aux métiers du travail social, compétences instruites par les savoirs disciplinaires ouvrant aux dimensions critiques et émancipatrices lorsque l’action vise à redonner du pouvoir d’agir à autrui. Les compétences interactives relèvent d’un savoir de base, rendu complexe à mettre en œuvre, au vu de la diversité des publics et des problématiques sociales. Savoirs sur lesquels la littérature fait cruellement défaut. «Quand les mots viennent à manquer pour coder ces situations, cela peut entraîner de graves tensions psychiques entre ce qu’on sait, ce qu’on fait, ce qu'on peut mettre en mots et ce qu’on peut en dire à autrui» (Boutet & Gardin,

2005: 109). Mettre en lisibilité les savoirs de métier sera au cœur de notre démarche. Pour cela, nous aurons le souci de mener de front théorisation et démarche empirique.

Un champ d’intelligibilité est à construire, articulant savoirs incorporés et savoirs cognitifs.

Il convient [...] de prendre en considération tout un registre affectuel, émotionnel, sentimental, qui permet de comprendre les connaissances dans leur diversité et les visions du monde dans leur pluralité, et qui se trouve pourtant habituellement classé dans le domaine «extracognitif». (Farrugia & Schurmans, 2008: 20)

La priori de base et le discours commun se déclinent ainsi: cela se construit dans la pratique professionnelle, cest une affaire de travail sur soi. Ou encore: si l'on ne possède pas cette capacité de base, alors pourquoi se lancer dans le travail social? Nous pensons au contraire que les savoirs relationnels des métiers du social acquièrent. Comme le disent Couturier et

Chouinard:

Le caractère relationnel ici en question ne se réduit cependant pas qu’à la seule dimension psychoaffective de toute activité impliquant des personnes; il est pour nous performatif, en ce sens qu’il produit par la relation des effets constitutifs de l’agir professionnel. (2008: 214)

Entre le prescrit et le réel: complexité de l’action

Notre ouvrage s'appuie sur des apports issus de l’ergonomie de langue française (coopération interdisciplinaire des pays francophones en matière de sciences appliquées au travail humain), qui a posé la différenciation éclairante entre travail prescrit et travail réel. Cet écart n’est pas pensé comme un objet problématique, mais au contraire comme un espace nécessaire permettant aux professionnels de déployer leur créativité dans l’'agir pour répondre à ce qui n’a pas été prévu par les prescripteurs. C’est bien de cet écart dont il s'agira lorsque nous chercherons à montrer la complexité des situations de travail auxquelles les professionnels du travail social sont quotidiennement confrontés.

Au vu du contexte de transformation des pratiques professionnelles, il nous a paru essentiel de nous arrêter sur des situations qui mettent en visibilité la complexité de l’action, dans les temps de la vie quotidienne, complexité engageant des savoirs professionnels de haut niveau.

Notre enjeu étant d’interroger le professionnalisme à l’œuvre, qui montre une certaine efficacité dans l’action ou parallèlement qui révèle les difficultés que posent pareilles situations. A l’occasion d’incidents parfois forts banals, une action éducative se construit. A quoi se réfère-t-elle? En d’autres termes, en quoi les activités «spontanées» du quotidien peuventelles être sources d’actions éducatives de haut niveau au sens professionnel du terme?

S’intéresser aux situations de la vie quotidienne et aux activités non formelles demandent des réponses professionnelles se référant à des savoiragir spécifiques liés au vivre ensemble et à la capacité de travailler dans et sur le lien social. Il est ici question de spécialisation professionnelle peu lisible et peu visible, qui découle d’une proximité apparente avec les activités courantes de la vie ordinaire.

La professionnalité dans les espaces-temps du «vivre ensemble»

Au sein de cet ouvrage, nous nous centrerons sur l’analyse de l’activité d’éducateurs travaillant en foyer pour jeunes en difficultés.

Pour construire notre objet, nous posons une différenciation entre deux niveaux principaux d’activité dans le champ de l’action éducative:

e l’un relevant des méthodes et techniques du travail social, identifiées dans des espaces-temps réservés, dans des bureaux ou salles de réunion et d'entretien coupés de la vie collective (niveau 1), e l’autre se définissant autour de la dimension du «vivre ensemble» (niveau 2), zone plus diffuse, peu nommée et peu investie dans les formations de niveau tertiaire.

Le premier niveau recouvre des temps dévolus à l’action sociale tels qu’entretiens, synthèses, colloques. Actes professionnels identifiables, sur rendez-vous, dans un espace clos, décrit ainsi par Fustier:

Une personne (un usager de l’institution) «coincée» dans un lieu spécifique serait là pour écouter, qu’elle le veuille ou non, ce que Pautre (un éducateur par exemple) aurait à lui dire. Cette personne ne dispose plus, dans la contrainte d’une situation close, du droit de nonentendre. (2008: 46)

Le second niveau comme temps de la vie quotidienne: temps de présence, de disposition à l’autre, à ce qui advient dans le «brouhaha» de la vie ordinaire de l'institution. Temps peu identifié, difficile à reconnaître comme impliquant des compétences métier de niveau expert.

Quelque chose qui n’a pas besoin d’être parlé, peut s’échanger par des modifications «spontanées» dans la façon d’être avec l’enfant, ou par le jeu de métaphores qui disent, sans le vouloir. (Fustier, 2008: 48)

Le niveau des méthodes et techniques est source de nombreuses recherches et publications. Des manuels ont largement investi les techniques d’entretien, de conduite de réunion ou encore d’animation de colloque. S’il reste très certainement à explorer ces temps repérés comme essentiels à l’action professionnelle, nous porterons notre attention sur des espaces plus ténus, plus malléables, moins définis en termes de professionnalité, relevant du niveau du vivre ensemble.

Nous chercherons à problématiser la part professionnelle de l’action, s'inscrivant dans une proximité apparente avec les activités relationnelles et pratiques de la vie quotidienne.

Nous postulons que l’objet du travail social se construit sur ces deux niveaux de façon systémique.

Nous porterons pour notre part notre analyse sur l'interaction en situations de quotidienneté porteuses d’actions éducatives. Il s'agira de rendre visible et de discuter cette part de professionnalité investie sur la vie domestique, et en quoi celle-ci requiert également de l’expertise et de la norme professionnelle. «Les mots font défaut pour caractériser un geste professionnel dont la complexité se cache dans les plis du quotidien» (Brichaux, 2001: 269).

Dans ce temps de quotidienneté, où le faire est peu défini, nous relèverons deux sources d’actions éducatives:

e La provocation de l'interaction e Le laisser advenir.

Nous retrouverons, à partir de ces deux axes, la polarité traditionnelle entre létre et le faire.

Nous tenterons de questionner, à partir des situations professionnelles, ce découpage de l’agir et de mettre en lisibilité les problèmes et les opportunités éducatives qui sy développent. Nous nous interrogerons sur ce que produit une provocation de l'interaction auprès des jeunes et en quoi cette posture peut être productrice d’outils professionnels. Parallèlement, nous étudierons ce qui se construit lorsque le professionnel laisse advenir la situation. Est-il dans un positionnement de professionnalité et, si oui, de quoi celle-ci est-elle constituée?

L'objet de recherche se construira sur la tension entre une vision téléologique de l’action, centrée sur des objectifs prédéfinis, et la posture du «laisser advenir», champ de l’action située impliquant une part indéterminée de lagir. Il s’intensifiera sur la problématique du «laisser advenir», ou plus précisément sur la difficulté pour les professionnels à laisser advenir des occasions de «faire éducation». Nous développons la problématique de l’intentionnalité dans l'action pour l'interroger au regard du cadrage épistémologique de l'analyse de l'activité, qui insiste sur la dimension contextualisée et située de l’agir. L'activité est alors comprise comme une interaction entre une part de soi maîtrisable et les forces en jeu provenant de la résistance posée par le réel défini au sens de Clot (1999), qui intègre ce qui échappe à la volonté du sujet. Les notions d’incertitude et de risque propre à l’agir s'opposent aux attentes institutionnelles portées par des discours normatifs visant le contrôle social et l’évaluation de l'action.

Sous langle de l'approche clinique des situations, nous avons repéré combien les éducateurs peinent à entrer dans la part sensible de l’acte via des situations liées aux thématiques du corps et de l’émotionnel. Cela nous amène à identifier le caractère normé de toute pratique et à insister sur le fait que le relationnel n’est pas affublé de vertus spontanées. Au contraire, il demande à être pensé, questionné et exercé dans le cadre des objectifs institutionnels. Nous défendons l’idée que l'émotion participe de ce qui fait penser. Lémotion entendue comme véhicule de la connaissance qui engage une part indéterminée de soi dans l’interaction à autrui et au monde. Position qui pourfend les discours usuels portés sur l'éducation sociale par une approche normative du «recul professionnel». L'analyse de l’activité, dans une posture clinique, se centrera sur l’agir en situation, dans ce faire énigmatique où le geste professionnel est très ténu. Par geste professionnel, nous entendons ce qui est mis en œuvre corporellement et psychiquement avec intention éducative.

Approche clinique de l’activité professionnelle

Lorsqu'il est question d'accompagnement dans la vie quotidienne, l'observation directe amènerait à penser qu’il ne se passe «presque rien».

Les méthodes issues de l’analyse de l’activité nous conduisent à pénétrer ce «presque rien» qui, en réalité, nous amène aux thématiques centrales du corps, de l’émotionnel et de la présence à autrui.

Nous pensons que l'acte éducatif dans le déroulement de la vie quotidienne en foyer recouvre trois modes de faire identifiables:

e Provoquer un micro-événement afin d’ouvrir des interactions à visées éducatives porteuses de mouvement.

e Faire avec ce qui surgit et intervenir pour maintenir un cadre suffisamment sécurisé.

e Laisser advenir et faire éducation avec ce qui surgit du vivre ensemble. Faire en produisant une qualité de présence n'est ni «rien faire» ni faire «n'importe quoi».

Provoquer une interaction, faire avec ce qui surgit et laisser advenir relèvent d’une pratique professionnelle qui recouvre des compétences ajustées, expertes, difficiles à expliciter et à acquérir.

Trois modes de faire qui recouvrent une grande part de la complexité du métier et de ses dimensions paradoxales. Compétences qui nécessitent d’être travaillées en formation initiale de haut niveau.

Ce champ d’analyse peut paraître un espace d'investigation bien restreint. Pourtant ces dimensions de l’activité sont au centre des débats sociétaux majeurs et actuels, dans les rapports sociaux, culturels et collectifs qui posent la question du traitement des situations sociopolitiques comme la déviance urbaine, l'immigration, la maladie mentale, les nouvelles pauvretés ou encore la vieillesse. Laisser advenir est souvent au centre de débats politiques vifs, amenant certains discours polémiques qualifiant les professionnels de l’action sociale comme «ne servant à rien» ou, au contraire, indispensables — «Heureusement qu’ils sont là». Evaluation que les acteurs politiques et administratifs posent en termes de jugements problématiques entre ce qui a été évité (que se serait-il passé s'ils n'avaient pas été là?) et ce qui a été permis grâce à leur présence. Quel que soit son positionnement, chacun pressent que l'intervention des travailleurs sociaux reste nécessaire, pour preuve l’explosion spectaculaire des champs d'intervention même si les indicateurs objectifs de performance restent pour le moins incertains. De Montmollin (1986) rappelle qu’il existe:

[...] des tâches sans production, et même sans objectif définissable. Des tâches sans critère évident de réussite, ou, ce qui, dans la pratique revient au même, des tâches dont la production est si secrète ou si lointaine qu’elles échappent à l'analyse. Exemple extrême mais réel, la plupart des travailleurs sociaux [...]. Supprimer le travailleur social, la société continue apparemment comme avant. Tout est dans cet «apparemment», bien entendu. Mais travailler uniquement à partir d’une certitude a priori, ou d’une foi, mest pas une condition de travail souhaitable. Le statut psychologique des travailleurs sociaux, qui passent leur temps à s'interroger sur leur identité (en fait, leur production) mest pas toujours enviable. (pp. 32-33)

L'étude de l’agir permet d’accéder à l'identité de ce groupe professionnel et l'attention posée sur des éléments microsociologiques renvoie à des enjeux sociétaux constitutifs du vivre en société.

La qualité de présence dans l’activité pose à l'évidence un problème de reconnaissance: comment faire reconnaître un agir professionnel alors que, précisément, une des forces de l’action se construit dans la capacité à ne pas faire à la place de l’autre?

L'activité portant sur la quotidienneté est une activité peu visible, ténue. Il s'y joue des phénomènes discrets, fugitifs, laissant peu de traces. Une gestualité faible, non spécifique, peu repérable et pourtant spécifique à la profession. Espace de travail quotidien indicible qui amène le plus souvent de la souffrance et de la plainte par manque de reconnaissance (Dejours, 2000).

Pour une reconnaissance effective, une mise en visibilité semble nécessaire. Sans cela, nous nous heurtons à des jugements problématiques et polémiques (évaluation), qui renvoient à des mécanismes de justification.

Donner de l'importance à l’engagement corporel et à la présence à l’autre implique de se poser la question de la compétence. Postuler qu’il y a de la compétence, c’est aussi penser qu’il y a de la norme et du culturel. Parler de règles nous renvoie aux différentes sources de normalisation, rattachées à l’histoire de la profession, mais aussi aux normes partagées de manière collective, et c’est encore faire l’hypothèse qu’il y a de l’efficace. Dans notre cadre, cest démontrer que l’efficace est aussi de l’ordre d’une qualité de présence quand ce qui se fait ne se voit que difficilement. Cet ouvrage tend à rendre visible l’agir des professionnels dans l’espace éducatif de la quotidienneté imposant un ĉtre là.

Dans les espaces d’activité où il ne se passe «presque rien», dans des moments faits de silence, ou encore d’échanges de discours commun, nous nous pencherons sur la question de la présence. Plus encore que de la présence, c'est sur la qualité de la présence, ce que nous nommerons l’être là, dans le rapport à l’autre, que nous nous arrêterons. Etre là implique une disponibilité, une présence active dans la passivité, une présence agissante. Agissante dans le fait qu'être là peut être producteur d'effets. Létre là comme activité vigilante qui engage le corps dans lacte. Dans des contextes d’aide aux personnes fragilisées, nous pouvons raisonnablement penser que cette spécificité influe sur l’action et que, dès lors, la fragilité et la sensibilité sont fortement à l’œuvre dans l’activité professionnelle. Postures repérées comme centrales en regard du projet de développement de autonomie des jeunes, de leur capacité à construire une pensée critique et un pouvoir d'agir personnalisé, au sein des situations qui les concernent. Loin de la recherche d’un résultat, d’une évaluation de action, c'est une approche fine et délicate de lexpérience relationnelle, faite d’imprévisibilité, d’essais et d’erreurs, que nous tenterons d’approcher.

Il m'arrive encore, même avec trente ans d'éducation dans le fond du squelette, de m’apercevoir, si tôt le pas de la porte de mon lieu de travail franchi, que je ne sais rien, que je doute de tout et qu'il faut reprendre à zéro. Comme si chaque jour de prestation était une naissance... (Delhasse, 2009: 20)

Cette citation pourrait nous conduire à penser que tout est indéfiniment à recommencer et que, dès lors, le métier est évanescent, qu'il ne repose que sur de l’immédiateté faite d’imprévisibilité qui demande à réinventer, jour après jour, l'intervention.

Nous pensons au contraire que les gestes du métier s’'acquièrent, qu’ils se partagent entre pairs, qu'ils sont objets de controverses professionnelles et que, dès lors, un fond de connaissance et d’expérience permet d’élaborer, non pas de bonnes pratiques transférables à toutes situations, mais la constitution d’une expérience aiguisée, d’un savoir-faire professionnel transmissible.

Plan de l’ouvrage Notre écrit est construit en trois parties.

Après avoir relevé les enjeux actualisés du travail social et porté notre attention sur la dialectique entre contrôle social et développement de la personne au travers du concept d’actepouvoir (Mendel, 1998), nous avons cherché à circonscrire ces dimensions dans l’accompagnement au quotidien des jeunes placés en foyer. Nous avons exploré la littérature de l’éducation sociale. L'expérience et les écrits de Deligny ont retenu notre intérêt, spécifiquement sur le concept de présence proche. L'Art de faire dans la quotidienneté (de Certeau, 1990) enrichira notre approche sur les pratiques du quotidien comme sur le hiatus inscrit entre théorie et pratique. Nous présentons l'approche méthodologique et épistémologique retenue basée sur l'approche clinique des situations de travail.

La deuxième partie est centrée sur l'analyse du matériel empirique. Part centrale de l’ouvrage, nous explorerons trois situations professionnelles à partir de méthodes indirectes” pour accéder au réel de l’activité et mettre ainsi en lisibilité la complexité de l’agir. Nous avons tenté de tenir une cohérence entre notre méthodologie et l’objet de notre recherche, à savoir partir de la pratique professionnelle pour ensuite l’enrichir d’apports théoriques. La première situation nous a confrontée à la problématique de l’intentionnalité dans l'action. Nous nous sommes emparée de cette notion, qui interroge le travail réel, pour la mettre en perspective au travers du concept d événement.

La notion de risque engagé dans l’acte nous renvoie aux discours normatifs axés sur la quête d’une sécurité absolue, de «risque zéro». Comprendre l'acte comme porteur d’une part d’indécidabilité, spécifiquement dans les métiers de l’humain où l'interaction est centrale, permet de déconstruire l’injonction paradoxale d'engagement de soi et de refus du risque, injonction très agissante sur l’agir des professionnels dans l'intervention sociale.

La part risquée engagée dans lacte sera examinée au travers de deux situations soutenues par les thématiques du corps et de l’émotionnel. Nous y repérons, au travers de l’analyse des autoconfrontations et des controverses que celles-ci suscitent, des gestes professionnels effectifs et empêchés. Nous insisterons sur la co-construction de l’agir et sur le pouvoir d’agir, non pas uniquement dans le processus d’autoconfrontation*, mais aussi effectif dans le travail éducatif qui vise l’acquisition d'autonomie chez les jeunes

2 Autoconfrontations croisées et une instruction au sosie.

3 Voir les chapitres 2 et 7. Pour une explicitation plus détaillée de la méthodologie, on se reportera à la thèse de Joëlle Libois, et plus précisément au chapitre 3:100-128, www.theses.fr/052667979, ainsi qu'à l'ouvrage de Libois et Stroumza, Analyse de l'activité en travail social, 2007:10-19 et encore à l'ouvrage de Libois et Wicht, Travail social hors murs, 2004: 43-57.

placés. Autonomie organisationnelle, mais aussi et surtout, autonomie relationnelle et affectuelle.

La troisième partie fait état de gestes professionnels effectués au cœur de l’activité de l'éducation sociale. Nous avons confronté les résultats des trois situations analysées à la pratique socioéducative en milieu ouvert. Pour cela, nous avons effectué une autoconfrontation croisée transversale avec un travailleur social engagé dans l'éducation de rue et un éducateur de Pun des deux foyers analysés. Les notions de présence tranquille et l'acte de laisser faire émergent comme savoir-faire essentiel au métier.

Première partie

Faire de la recherche sur lacte éducatif

Chapitre premier La profession en mouvement

Ce chapitre retrace les enjeux actualisés du travail social en Suisse. Il expose les dilemmes et défis auxquels les travailleurs sociaux sont confrontés. Nous porterons un regard particulier sur une tension intrinsèque à la profession entre activité structurée par le contrôle social et activité à visées émancipatrices des collectivités et des personnes en situation précaire. Enfin, nous recentrerons le propos autour de l'éducation sociale et du travail en foyer d'hébergement, champ d'intervention de l'accompagnement au quotidien qui soutient notre réflexion.

1.1 Identité et défis contemporains du travail social

Travail social: étrange choix terminologique que l’utilisation de deux termes génériques, se référant à des champs certes primordiaux dans l’histoire humaine, mais si étendus et si polysémiques que leur utilisation en vue d’une reconnaissance identitaire d’un ordre professionnel paraît illusoire. Et pourtant, la réunion osée de ces deux termes, «travail» et «social», est bien apparue comme le point d’ancrage de toute une corporation, dans un processus d’affirmation de savoirs spécifiques et identifiables (Thévenet & Désignaux, 1985).

Adopter la signification fortement symbolique du mot «travail» pour identifier une pratique professionnelle n'est pas banal. Très peu de professions ont fait appel à cette terminologie. Le menuisier ne se dénomme pas un travailleur du bois, l’enseignant ne se désigne pas comme un travailleur de l’éducation ou de la transmission de savoirs, le dentiste ne s'appelle pas un travailleur du soin des dents. Notons que, dans le champ de la prostitution, les mouvements de défense européens revendiquent que leur activité soit reconnue légalement et, pour cela, font référence à l'exercice d’un métier. Ils demandent à cette fin d’être nommés «travailleurs du sexe». Ici, c'est la volonté du passage de la clandestinité à la légalité qui procède au choix de cette terminologie. Celui qui s'emploie à accompagner les personnes dans leur fragilité et se préoccupe de leur inscription dans ce qui fait société se nomme «travailleur social». Choisir le mot «travail» fait éminemment penser à un besoin d’instaurer une rupture, d’engendrer une nouvelle représentation de l’activité. Travailler, ce n’est pas s'amuser, ni perdre son temps. C’est aussi et surtout se rendre utile pour la communauté dans un cadre donné, prédéterminé, réglé, normé. S'inscrire dans la terminologie de «travail social», c’est imposer une rupture avec une histoire puissante, imprégnée de bénévolat, de philanthropie, puis de militantisme. Se dire professionnel de la relation d’aide, c’est marquer une différence identifiable entre ceux qui s'improvisent «aidants», situation somme toute naturelle à toutes relations humaines, et ceux qui instituent une réflexion partagée entre pairs et élaborent des pratiques normées. Un travail à part entière, avec sa pénibilité, ses horaires et ses cadres normatifs, offrant en contrepartie une valorisation salariale. A partir du champ de l'analyse de l’activité, nous pouvons définir le travail par l’écart entre les normes prescrites et ce qui émerge de l’imprévu. Travailler, c’est s'engager subjectivement au-delà de la tâche prescrite.

Si le mot «travail» fait appel à un univers référencé, le mot «social» renvoie à quelque chose de diffus, à tout ce qui relève de la société, de la collectivité humaine, tels l’organisation sociale, les phénomènes sociaux ou encore les sciences sociales. Le Petit Larousse 2009 insiste sur «tout ce qui concerne les rapports sociaux entre un individu et les autres membres des groupes sociaux», tels la vie sociale ou les rapports sociaux. Il relève encore «ce qui concerne les rapports entre les différents groupes ou classes qui constituent la société». Enfin le terme «social» englobe une pluralité de sens qui recoupent les conditions économiques et psychologiques des membres de la société. Ainsi, nous retrouvons toute une terminologie énoncée à partir du travail social comme la relation sociale, la prestation sociale, la politique sociale, sans oublier l’action sociale.

Avec Autès (1998), il importe de montrer que cette activité diffère fondamentalement des autres activités de service. L'intervention sociale porte sur l'individu et les collectifs, singulièrement sur l'individu en difficulté et/ou sur les groupes minoritaires. La transaction qui s'établit entre les personnes et le professionnel vise une transformation et non la production d’un objet. Autès qualifie cette transaction d’identitaire dans la mesure où ce qui se joue est de l’ordre de l’existentiel plutôt que du matériel. L'activité socioéducative se distingue des autres activités de service par le fait que «la transaction est première par rapport aux objets de la transaction». En outre, «la transaction porte sur l'individu, le sujet, à travers la perception d’un manque, qu’elle prétend surmonter pour maintenir les conditions de la cohésion sociale» (Autès, 1998: 52). Le travail social peut être compris comme une intervention sur autrui qui vise une transformation du sujet ou des collectifs comme des contextes dans lesquels il évolue.

L'intervention sociale au détriment du travail social?

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